CHAPITRE XXI
Le saint Anselme d'Eaimer revu et corrigé par M. de Rémusat.
La conclusion à tirer de ce qui vient d'être dit sur la véracité et la sobriété d'Eadmer, n'est-elle pas que son saint Anselme est absolument vrai, ressemblant et authentique?
La véracité d'Eadmer tient visiblement du scrupule. Non seulement il n'est pas crédule, mais il éprouve une crainte exagérée de le paraître, et cette crainte le rend avare de récits merveilleux. Il ne rapporte, surtout quand il s'agit de faits surnaturels, que ce dont il a acquis une certitude complète: et, dans tous les cas. il ne donne pour certain que ce qui est entièrement certain.
Que veut-on de plus? A-t-il mal vu? A-t-il mal compris? Mais sur quoi s'appuiera-t-on pour le soutenir? Nul n'a jamais songé à mettre en avant un pareil paradoxe et on serait vraiment fort embarrassé pour lui donner les apparences de la vérité
S'est-il trompé? Quelle preuve en a-t-on? Se bornera-t-on à dire qu'il a pu se tromper? Sans doute. Mais tous les historiens sont dans ce cas, si l'on en excepte les historiens inspirés, et alors il ne faut plus admettre aucun témoignage historique.
Peut-être a-t-il voulu nous tromper? Mais alors à quel historien pourra-t-on se fier?
Si Eadmer ne s'est pas trompé, et s'il n'a pas cherché à nous tromper, son saint Anselme est donc bien le vrai saint Anselme de l'histoire, et il faut le prendre tel qu'il nous le donne, sauf à y ajouter certains traits fournis par d'autres données historiques également certaines, mais sans changer sa physionomie et son caractère, et sans rien retrancher de ce que ce véridique biographe nous montre dans cette belle existence.
Cette conclusion, qui s'impose si impérieusement à la raison, est repoussée par les rationalistes.
Il faut, disent-ils, retrancher de cette existence, malgré Eadmer, le surnaturel et le merveilleux.
Mais pourquoi le surnaturel et le merveilleux plutôt que tout le reste, si l'historien a bien vu, s'il a vu, de ses yeux vu, ce qu'il rapporte, s'il est prudent, réservé, sincère et véridique? — Parce que nous admettons le reste et que nous n'admettons pas le surnaturel et le merveilleux.
Mais alors vous n'admettez pas l'histoire? — Nous admettons rhistoire, mais l'histoire revue et corrigée par nous et soigneusement expurgée du surnaturel et du merveilleux.
Les rationalistes ne disent pas tous cela, mais tous le font. Plusieurs refont l'histoire sous main avec toute l'habileté dont ils sont capables et nous la présentent avec de grands airs de candeur comme si elle était authentique. C'est ainsi que M. de Rémusat a retouché l'histoire de saint Anselme. Mais il se garde bien de nous le dire. Il nous présente son saint Anselme comme le saint Anselme d'Eadmer, dont il fait le plus grand éloge comme historien. La vérité est que le saint Anselme de M. de Rémusat, au lieu d'être le saint Anselme d'Eadmer et du l'histoire, n'est qu'une réduction rationaliste du vrai, du grand saint Anselme (1).
Du reste, cette réduction, il est juste de le dire, n'a nullement été inspirée par une intention de dénigrement. M. de Rémusat a traité saint Anselme aussi bien que peut le faire un rationaliste, quand il n'est ni un sectaire systématiquement hostile à tout ce qui fait la gloire du catholicisme, ni un esprit étroit et sans élévation; quand il ne manque ni de droiture, ni de modération, ni de délicatesse, et qu'il bénéficie, dans une large mesure, de ce fonds d'idées chrétiennes dont Jules Simon disait récemment qu'elles sont « accumulées dans la conscience des générations comme la chaleur du soleil dans la houille et dans le diamant » (2).
L'habile académicien défigure l'œuvre d'Eadmer avec une courtoisie parfaite, avec de grands ménagements, nous dirons
(1) Saint Anselme de Canlorbérij, tableau de la vie monastique et de la lutte du pouvoir spirituel contre le pouvoir temporel au onzième siècle, par Charles de Rémusat. — Deuxième édition. C'est l'édition que nous citerons.
(2) Discours prononcé à l'Académie des sciences morales et politiques le 8 décembre 1,-90.
même, si on le veut, avec bonne foi et bienveillance. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il la défigure au point de rendre une restauration nécessaire. Cette nécessité d'une restauration de l'œuvre d'Eadmer est d'autant plus nécessaire que cette nécessité est moins aperçue. Les ménagements que M. de Rémusat a gardés ont eu pour résultat de voiler, non seulement aux yeux des indifférents, mais aux yeux même d'un certain nombre de catholiques peu clairvoyants, le rationalisme dont son livre est entaché.
C'est au point qu'un bon chanoine italien — peut-être ne comprenait-il pas bien le français — c'est au point qu'un chanoine italien qui devait connaître un peu la théologie puisqu'il la professait, et qui avait étudié saint Anselme dans Eadmer, écrivait en 1859, en tête d'une Histoire de saint Anselme qu'il publiait lui-même quelque temps après celle de M. de Rémusat, cette phrase véritablement stupéfiante : « Sans doute M, de Rémusat est sincèrement catholique : nous avons hâte de rendre hommage à son attachement à la religion » (1).
Qu'un professeur de théologie qui, on le voit par son livre, n'était pas un esprit très perspicace, mais qui. possédait cependant, avec une intelligence ordinaire, une connaissance suffisante des vérités de notre sainte religion, ait pu, après avoir lu M. de Rémusat, penser qu'il était sincèrement catholique, il y a là un de ces phénomènes psychologiques qui vous renversent.
M. le chanoine Croset-Mouchet s'est pourtant aperçu que M. de Rémusat n'avait pas « une idée bien exacte de la puissance et des prérogatives de l'Eglise (2), «.et que cette idée avait été quelque
(1) Saint Anselme (d'Aoste), archevêque de Cantorbéry, Histoire de sa vie et de son emps, par le chanoine Croset-Mouchet, professeur de théologie à Pignerol, chevalier de Saint-Maurice, membre correspondant de l'Académie des Sciences de Turin, de celle de Chambéry, d'Aoste et de la Députation d'histoire nationale des États sardes. — Introduction, p. 11.
(2) « Mais nous avons lieu de douter qu'il n'a pas eu une idée bien exacte de la puissance et des prérogatives de l'Église : on [leut entrevoir par ci par là dans ses récits les traces de ces préventions froides dont il faut chercher la source, deux siècles en arrière, dans les traditions des anciens Parlements. M. de Rémusat parait avoir trop vécu dans l'atmosphère de l'ancien parlementarisme, lequel a été une exagération du gallicanisme, de même que le gallicanisme a été l'exagération d'une liberté mal comprise, ou pour mieux dire, une fausse application, un démenti du titre de liberté dont il se targue. > Introduction, pp. Il et 12.
On a dans ce passage un spécimen de la manière dont ce chanoine italien écrivait notre langue. Puisqu'il était Italien, pourquoi n'a-t-il pas écrit en italien?
peu altérée chez lui par des préventions. Malheureusement les préventions de M. de Rémusat ne portent pas seulement sur la puissance et les prérogatives de l'Eg^lise, mais sur sa constitution, sur son rôle, sur son esprit, sur sa divinité (l), sur les miracles auxquels il ne croit pas (2), sur la canonisation des saints dont il se forme une idée fausse (3;, sur le culte rendu aux saints dont il s'imagine que nous adorons les reliques (i) et par-dessus tout sur les saints eux-mêmes dont son rationalisme le rend incapable de comprendre les dispositions surnaturelles et les vues de la foi. Aussi nous avertit-il, dès le début, en parlant de la belle étude de Montalembert sur saint Anselme, qu'il ne pourra « jamais tomber entièrement d'accord avec l'habile écrivain » (o).
C'est le catholique écrivain qu'il aurait dû dire. M. de Rémusat ne peut tomber d'accord avec l'écrivain catholique du dix-neuvième siècle pour les mêmes raisons qui l'empêchent de tomber d'accord avec l'écrivain catholique du douzième. Il ne le peut parce qu'il regarde comme écrite au point de vue de la foi une histoire qui n'a été écrite qu'au seul point de vue de la vérité. Chose étrange ! M. de Rémusat, subjugué parrévidence,reconnaît ru'Eadmer est candide, sincère, véridique, judicieux, nullement crédule, et il le corrige, et il l'épure! Comme s'il était loisible à chacun de refaire l'histoire à l'imasTe de ses idées I
(1) Saint Anselme de Cantorbèry. Deuxième édition, pages 5, 9, 10, 357, 363 el
(2) Ibid., pp. 41, 42 et passivi.
(3) Ibid., p. 10,
(4) Jbid., pp. 10 et 339.
(5) Jbid., p. 6.