CHAPITRE XXII
Le saint Anselme de M. de Rémusat et le saint Anselme d'Eadmer.
M. de Rémusat reconnaît dès les premières pages de son livre que saint Anselme est presque un grand homme (1). Un peu plus loin il ajoute : « Saint Anselme est peut-être le plus grand philosophe du moyen âge, entre le sixième et le septième siècle )) (2). Il le loue heaucoup d'avoir eu un christianisme individuel (3), genre de mérite que nous sommes dans l'impossibilité d'apprécier, faute de comprendre ce que M. de Rémusat entend par un christianisme individuel. Dans le livre de M. de Rémusat, saint Anselme nous est représenté comme « un homme pieux, doux, compatissant, aimant les livres, l'étude, la méditation; unissant quelque ci'éditafë mystérieuse à la foi refléchie d'une haute raison, parlant avec onction, avec esprit, etc. » (4) Un rationaliste allemand, M. Franck, reproche à saint Anselme d'avoir partagé beaucoup des faiblesses de sa mère et d'avoir manqué de la liberté subjective de V esprit. M. de Rémusat, par un gracieux euphémisme bien digne d'un membre de l'Académie française, a transformé ce manque de liberté subjective de l'esprit, qui sent un peu trop l'Allemagne, en quelque crédulité mystérieuse.
M. de Rémusat dit en parlant de ce bon saint, auquel il veut bien accorder de l'onction et de l'esprit :
« Chez lui le scrupule était excessif. On a souvent cité de lui cette parole : J'aimerais mieux être en enfer sans péché, que dans le ciel avec un péché. Vœu singulier, à peine chré-
(1) Introducl,, p. 3.
(2) Ibib., p. :^.
(3) Ibid.
(4) Chap. 11, p. 17.
tien, qu'il aimait à redire. On raconte qu'un jour il fut désespéré pour avoir mangé un hareng cru, et il fallut qu'Eadmer le rassurât en lui disant que le sel corrigeait la crudité du poisson. Ces petites choses peuvent surprendre et paraître douteuses. Mais il est vrai qu'il était timoré à l'excès dans les affaires du siècle. Il s'y montrait inepte à dessein, dit un contemporain » (1).
Après avoir fait cette déclaration : u Le récit d'Eadmer sera la base de notre récit » (2). M. de Rémusat, chez qui le scrupule, au moins en matière d'histoire, n'était pas excessif, retranche de ce récit d'Eadmer tout ce qui empêcherait de regarder saint Anselme comme scrupuleux et de trouver les paroles du saint qu'il rapporte à peine chrétiennes, ou môme tant soit peu étranges. C'est par Eadmer que M. de Rémusat a connu ces paroles. Mais Eadmer, en les consignant dans sa Vie de saint Anselme, a eu bien soin, de peur qu'elles ne parussent étranges, d'y ajouter l'explication si belle et si satisfaisante que le saint en donnait lui-même (3). M. de Rémusat au contraire, de peur que ces paroles ne parussent pas étranges, a eu bien soin de supprimer cette explication. En revanche, quand il s'agit de montrer dans saint Anselme des côtés ridicules et étroits qu'il n'avait pas, il sait parfaitement ajouter à Eadmer. Il va jusqu'à ramasser dans Guillaume de Malmesbury, un historien connu pour son manque de critique et grand collectionneur d'anecdotes dont la plupart sont vraiment absurdes, une historiette de sa façon, qui ne se trouve que chez lui et qui, si on la prenait au sérieux, ferait jouer au grand archevêque de Cantorbôry un rôle légèrememt niais.
(1) Chap. IX, p. 146.
(2) Chap. II, p. 12.
(3) Voici le texte d'Eadmer avec sa traduction :
« Aliud quoquenou minus forsan aliquibus mirura dicere solebat,videlicet malle se purum a peccato, et innocentera gehennam habere, quam peccati sorde pollutum cœlorum régna tenere. Quod dictum cum aliquibus extra eum viderelur, reddita ralione, tem perabat dicens : cum consiet soles malos in inferno torqueri et solos bonos in cœiesli regno foveri, patet nec bonos in inferno, si illud intrarent, posse teneri débita pœnâ malorum; nec malos in cœlo, si forte ascenderent, frui valere felicitate bonorum. » — Vila Aîis., lib. II,
« Une autre chose, pour quelques-uns peut-être non moins surprenante, qu'il avait coutume de dire, c'est qu'il aimerait mieux être exempt de péché et être jeté innocent dans l'enfer que d'aller au ciel, en étant souillé de péché. Comme plusieurs s'étonnaient de ces paroles, il les adoucissait en disant : « Il est certain » que les méchants seuls sont tourmentés en enfer et que les justes seuls sont » heureux dans le ciel. Par conséquent il est clair que si les justes allaient en » enfer, ils ne pourraient y subir la peine due aux méchants, et que les méchants, » s'ils allaient dans le ciel, ne pourraient y jouir de la félicité des justes. »
EADMER i29
Mais à qui pourrait-on bien faire croire que le saint Anselme d'Eadmeretde Montalembert, le saint Anselme de l'histoire, bien différent de celui de M. de Rémusat, ait jamais été « désespéré pour avoir mangé un hareng cru? » (1)
Mais il faut bien convenir que de la part du saint Anselme de M. de Rémusat cette attitude n'a rien d'invraisemblable, ni qui puisse surprendre. Voici en effet comment il nous peint ce bon petit saint :
« Sa conscience était inquiète, son esprit un peu timoré » (2). « Il était scrupuleux et incertain » (3). C'était « un esprit spéculatif et rêveur » (4). Il aurait bien désiré ne pas devenir archevêque, « mais il était trop scrupuleux, trop faible pour s'aider luimême en agissant selon ses vœux » (o).
Uu reste 31. de Rémusat nous représente ce bon petit saint homme comme « n'ayant ni colère, ni haine, voulant la paix et ne sachant jamais comment la faire » (6).
Tantôt il l'appelle le scrupuleux prélat (7), tantôt il nous le montre prenant l'alarme à la moindre occasion, et se laissant facilement aller à « une scrupuleuse anxiété (8) » . Ailleurs il cite une lettre de lui dans laquelle il fait preuve de modération et de sagesse, et aussi d'un grand esprit de conciliation, et il prétend que cette lettre « atteste un cœur pur, une conscience délicate, avec un peu de subtilité dans les scrupules et de timidité dans Faction (9) ». Et avec cela il n'avait pas de scrupule quand il
(1) 11 est à remarquer que Jean de Salisbury, dans sa Vie de saint Anselme, une sorte de résumé de celle composée par Eadmer, à laquelle il a eu bien soin d'ajouter des traits qui ne sont pas rapportés par Eadmer, ne fait, malgré son goût prononcé pour les anecdotes, aucune mention de celle-ci. C'est bien à tort que M. de Rémusat met sur le même.pied, comme de petites choses qui peuvent paraître douteuses, les paroles très certaines et très authentiques de saint Anselme sur le péché, et son prétendu désespoir d'avoir mangé un hareng cru.
^2) Ch. Yni, p. 132.
(3) Ch. XV, p. -245.
(4) Ch. vm, p. 119.
(5) Jbid.
(6) Ch. \U1, p. 132.
(7) Ch, XV, p. 241.
(8) Ch. XI, p. 189. Il y a là un assez long passage qu'il est bien difficile de s'expliquer. M. de Rémusat trouve des indices d'une scrupuleuse anxiété dans des lettres qui nous révèlent dans le saint une étonnante largeur d'esprit et un calme des plus profonds.
(9) Ch. xvii, p. 293. Emile Saisset, dans, un article sur le livre de M. de Rémusat, explique bien sa pensée : « Le seul reproche qu'on puisse lui adresser, c'est d'avoir poussé la délicatesse morale jusqu'au point où elle devient un excès : il n'était pas seulement scrupuleux, il était timoré. » Article publié en 1853 dans la Revue des Deux-Mondes puis en 1859 dans lia volume de Mélanges, p. i9.
aurait fallu en avoir. « Henry se montre ambitieux, acharné, impiloyable; il réduisit en captivité son propre frore; bientôt, pour couper court à toute tentative d'évasion, il lui fit crever les yeux, et le relinl prisonnier jusqu'en 1133, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il mourût dans le château de Cardiff, à l'âge de quatre-vingts ans, ayant tristement survécu à tous ses compagnons d'armes de la Terre Sainte. Le même traitement fut infligé à Guillaume comte de Mortain, fils d'un frère utérin du Conquérant. Et cependant on ne voit pas que ni l'Eglise, ni ce bon et noble saint Anselme lui-même aient exprimé, aient ressenti quelque scrupule d'assister tranquillement à cet odieux excès de l'ambition et de la politique (1). »
C'est que, d'après M. de Rémusat, « ce bon et noble saint Anselme », ce cet esprit spéculatif et rêveur » était au fond un homme sans portée. « Il ne généralisa pas son œuvre individuelle. Il ne savait ce que c'était que la force des choses, que la marché du temps, que l'esprit d'un siècle... (2) ».
« Aussi ceux qui le jugeaient sans le haïr disaient-ils qu'il était plus fait pour être moine cloîtré que primat d'un grand rovaume. Et quelquefois il en convenait lui-même en pleurant (3j ».
Non seulement ce bonhomme manquait de portée et de capacité, au moins de capacité pour être archevêque et primat d'Angleterre, mais, le croirait-on? sur la matière de ses longs débats avec Guillaume le Roux d'abord, puis avec Henry Beauclerc, il n'avait pas d'idées à lui, pas de convictions personnelles. Espèce de machine obéissante, il allait du côté où on le poussait. Bien plus : il ue comprenait même pas l'importance de la cause pour laquelle il combattait. « On ne voit pas qu'Anselme ait paru jamais pleinement comprendre la portée de la question qu'il soulevait et de la réclamation qu'il faisait entendre (4) ». « Evid.emment Anselme ne combattait que par devoir; il aurait préféré la paix. Je crois même que l'obéissance, plutôt qu'une conviction propre, l'attachait aux doctrines dont il était prêt à devenir le martyr (o) ».
Vraiment qui pourrait reconnaître dans ce brave homme le saint Anselme d'Eadmer et de 31ontalembert, et -surtout, si l'on
(1) Ch. xvm, p. 309.
(2) Ch. X, p. 153.
. (3) Ch. IX, p. 137.
(4) Ch. XVII), p. 314.
(5) Ch. XV, p. 242.
veut bien nous passer cette expression, le saint Anselme de saint Anselme lui-même, c'est-à-dire le saint tel qu'il se peint dans ses paroles et dans ses lettres; le saint qui, avant de partir pour son second exil, déclare solennellement au roi, aux grands du royaume et aux évèques réunis en cour plénière que^ s'il arrive jusqu'au pape, il se gardera bien de lui demander aucune concession (1); le saint qui, prévoyant que le pape fera des convcessions au roi d'Angleterre au sujet de l'bommage, va, dans le trouble oii le jette cette prévision, jusqu'à se demander s'il devra lui obéir ; le saint auquel il est nécessaire que son ami Hugues, arcbevèque de Lyon, écrive pour lui conseiller de ne pas se montrer plus intransigeant que Rome et de ne pas paraître faire de l'opposition au pape lui-même, comme il en a fait au roi ^2).
(1) « Hœc inter, voce submissâ, rex antisliti mandat etmullis precibus obsecrat quatenus ipse per se Romam ire, et quod alii nequiverant suà sibi indusinù conetur acquirere, ne ipse, perdendo suoruni jura antecessorum, eis vilior fiât... Refert (Anselmus) : « Dura in commune vultis ut eam, ego corpore licet imbecilli, senioque confinis, iter aggrediar, iturus quo consulitis, prout vires concesserit Deus, omnium finis. Attamen, si ad apostolicum perveoire potuero, noveritis quod ipse nihil qaod vel Ecclesiarum libertati, vel meœ' possit obviare honestati, raeofaciam vel rogatii vel consilio. » — Eadm. Hist. nov., lib. IIl!
(2J « Hominia tanien prcelatorem nondum vult (rex), ait, dimittere. Quâ de re legatione sedem requirit apostolicam, quatenus in hoc suœ voUintatis impetret ab eà licentiam. Quam si adeptus fueril, dubito quid me facere oporteat, si.aliquis...» — S. Anselm. ad Hug. arch. Lugd. epist., 1. III, 123.
L'archevêque de Lyon répond au saint : « Consulendo precamur et precando sanctitali vestree consulimus ut aposlolico prsecepto obedire non dissiniulelis ne senteniiam ve?tram pluris faciendo qaarn apostolicam auctoritatem, non solum
saeculo et regno, verum etiam Eccle^^iae et sacerdotio resistere judicemini. ^
Epist. Jlug. ad Anselmum, insérée parmi les lettres de saint Anselme, lib. III, l'2-i.
Hugues, archevêque de Lyon, connaissait à fond les dispositions du saint par les rapports intimes qu'il venait d'avoir avec lui, à Lyon, par sa lettre et par le rapport de ses messagers, per 7iostros legatos vestram reqiiiro sapientiam (Epist. III, 123). Sa réponse très pressante : Consulendo precamur et precando consulimus, prouve que le saint éprouvait une très vive répugnance à voir faire au roi la concession de l'hommage, qu'il pressentait l'avis du pape sur ce point et qu'il était très vivement tenté de préférer son propre avis à celui du pape,^«e sententiam vestram pluris faciendo quam apostolicam auctoritatem, et de ne pas lui obéir, au moins complètement et sans réserve, ut aposlolico prœccplo obedire non dissimuletis. Comment expliquer que M. de Rérausat, qui connaissait ces lettres, ait pu attribuer à l'influence et aux sollicitations de saint Anselme une concession qu'il redoutait si fort? « Le pape était entré dans les sentiments d'indulgence sous l'empire desquels Anselme lui avait écrit » (ch. xvii, p. 300). Il avait déjà dit (eh. XV, p. 242) : « On entrevoit dans ses lettres le désir d'être autorisé à quelque, concession. » Pour entrevoir cela il faut avoir les yeux de l'esprit atteints de cette maladie morale qui s'appelle le rationalisme. L'explication de cette^falsification du vrai saint Anselme est bien simple, D'après les principes du rationalisme
Mais ce qui nous éloigne le plus du vrai saint Anselme, c'est que celui de M. de Rémusat était un homme irrésolu (1) et un caractère faible. « Son âme était plus élevée que son caractère n'était fort » (2).
Pauvre saint Anselme ! Pauvre homme! Mais qu'était-il donc ? Car enfin, s'il n'y avait en lui rien de grand, il s'y trouvait bien au moins quelque chose de bon. Eh bien, il était un bon moine. « Celui qu'Abélard appela un docteur magnifique était un bon moine » (3).
Cependant M. de Rémusat reconnaît bien que ce bon moine avait de la valeur comme philosophe et comme théologien. Voici comment il juge le Cur Deus homo, le plus beau de ses traités de théologie :
« Parmi beaucoup de choses élevées et subtiles, la question peut sembler quelquefois décidée par la question même » (4).
Pauvre théologien ! Mais continuons ou plutôt laissons M. de Rémusat continuer, avec sa haute autorité, à faire la leçon à ce bon moine :
« Certaines critiques seraient possibles, et le fil de la logique paraît s'embrouiller quelquefois. Le traité est un peu long et des hors-d'œuvre y troublent la démonstration. C'est cependant un ouvrage à lire » (5).
On voit que le brillant académicien y met de la bienveillance. Il ne veut pas abuser de sa supériorité pour écraser saint Anselme. Il l'a pris sous sa protection. Aussi se garde-t-il bien de dire que son livre est mal fait, il se borne à remarquer qu'il pourrait être bien fait. « Bien fait un pareil livre serait comme la base du christianisme. Il est tout au moins curieux de voir comment un saint du moyen âge a tenté de la construire » (6).
Saint Anselme craignait que ses ouvrages ne vinssent à tomber
qu'il suit très fidèlement, M. de Rémusat a cru qu'il connaissait, saint Anselme mieux que ne le connaissait Eadmer, et mieux qu'il ne se connaissait lui-même. Car ce brave homme était affligé d'une absence de liberté subjective de l'esprit, ou pour parler français, d'une crédulité mystérieuse qui l'empêchait de bien voir les choses telles qu'elles étaient, soit au dehors, soit en lui-même. Heureusement qu'après huit siècles M. de Rémusat, homme exempt de toute, crédulité mystérieuse, est venu et nous a montré les hommes et les choses sous leur vrai jour.
(1) Ch. XI, p. 191.
(2) Ch. xva, p. 293.
(3) Introd., p. 7.
(4) Ch. xui, p. 213.
(5) Ibid.
(6) Ibid., p. 214.
entre les mains « de ces hommes qui sont plus appliqués à blâmer qu'à comprendre » (1). Ce n'était pas seulement ses propres écrits qui devaient tomber, et peut-être plus que ceux de tout autre ("2), entre les mains de pareils hommes, c'était l'écrit du pieux moine et du remarquable historien qui a retracé sa vie d'une manière si vraie, si simple et si fidèle (3). Cet écrit ne pouvait être compris par des rationalistes dès lors qu'il nous retrace la vie et le portrait non seulement d'un homme d'Eglise, mais d'un saint, et même d'un saint extraordinaire.
M. de Rémusat dit en parlant des ouvrages de saint Anselme : « Ici la sainteté se mêle à tout. Anselme n'a point laissé d'ouvrage qu'on ne pût regarder comme un ouvrage depiété » (4). Cette observation qui est très juste s'applique à la vie de saint Anselme autant qu'à ses écrits. Là aussi la. sainteté se viêle à
(1) « Timeoenim ne, cum venerit {Monologium) in manus aliquorum qui magis sunt intenli repieheaiiere quod audiuntquam intelligere, etc.. » — Fpist., I, 74.
(2) Aucun argument n'a été en butte à un aussi grand nombre de critiques que la preuve métaphysique de l'existence de Dieu, exposée par saint Anselme dans son Proslogion; et parmi ceux qui l'ont censuré un grand nombre ne se sont, selon toute apparence, guère donné la peine de l'étudier. Dans tous les cas, un grand nombre ne l'ont pas comprise.
(3) On pourra déjà se former quelque idée de la manière dont la Vie de saint Anselme, par Eadmer, a été interprétée par les rationalistes en lisant une note au sujet de la résistance extraordinairement vive que le saint opposa à sa nomination à l'épiscopat. Nous recueillons cette note dans un ouvrage de M. Charma, ancien élève de l'École normale, professeur de philosophie à la faculté des lettres de Caen, sur saint Anselme. C'est une vraie perle. « Davi.l Umnes' {History of England, édit. de Londres, 8 vol. in-8°, 1822, t. I, p. 302) s'obstine pourtant à ne voir dans le sentiment qui animait alors Anselme qu'une fastueuse humilité (o.-tentations humility). On serait sans doute plus près de la vérité en admettant que le i)rélat, lorsqu'il repousse ainsi l'honneur qu'on veut lui faire, se conforme, à sa manière, aux habitudes de modestie et d'humilité du clergé de son époque; ce que signifie peut-être cette phrase ambiguë d'Orderic Vital (t. III, p. 314) : h Multum que renitentem secundum morem ecclesiasticum prœposuerunt Canluariorum metropoli. » — Saint Aiiselme, p. 53.
Voilà qui est entendu, saint Anselme n'éprouvait aucune répugnance à devenir archevêque. Il écrit à ses moines du Bec, à Gislebert évêque d'Évreux, à Foulques évêque de Beauvais, et à plusieurs autres qu'il aurait préféré la mort à l'épiscopat, et qu'il ne s'y est résigné que par la crainte d'ofï'enser Dieu. Il le Jure. Il l'atteste devant Dieu qu'il prend à témoin de sa sincérité. (Voir les premières lettres du livre III.) M. Charma n'a vu là que de la rhétorique. Si le saint, pendant qu'on l'entraînait de force à l'église, s'est trouvé mal, si son visage était pâle comme celui d'un mort et tout baigné de larmes, si ses traits étaient contractés et bouleversés au point que les assistants craignirent de lui voir perdre la raison et lui jetèrent de l'eau bénite, c'est qu'il voulait, par une comédie si bien jouée, se conformer aux usages de son temps. Cela prouve qu'il savait parfaitement jouer son rôle et qu'il était un comédien achevé. Saint Anselme transformé en comédien^ cela est tout à fait neuf et constitue une interprétation de haut goût.
(4).Liv. II, ch. 11, p. 373-
tout, et il n'est pas un acte de la vie d'Anselme, à partir de sa promotion à la charge de prieur, au moins il n'est pas un des actes de sa vie racontée par Eadmer qui ne soit, nous ne disons pas seulement un acte de piété, mais un acte de sainteté. Il y a là un point de vue auquel un rationaliste ne saurait se placer ; et cependant si l'on ne se place à ce point de vue, eût-on d'ailleurs tout l'esprit et toutes les bonnes intentions de M. de Rémusat, Ija vie d'Anselme no saurait apparaître sous son vrai jour, duns toute sa grandeur et dans toute sa beauté.
Nous ne parlons pas de sa vie intime dont M. de Rémusat ne semblepas môme soupçonner l'existence, mais de saviepublique, reflet extérieur de cette vie intime qui est la vraie vie des saints.
Le saint Anselme d'Eadmer est un grand docteur, un grand archevêque, un grand lutteur, mais il est par-dessus tout un grand saint, et il n'est tout cela que parce qu'il est un grand saint. Il est même un grand thaumaturge et un saint extraordinaire. A travers le récit d'Eadmer si sobre et tout semé de réticences, comme par une porte entre-bâillée on entrevoit dans cette vie tout un monde de merveilles. Don des miracles, don des prophéties, don de lire dans les âmes, de les consoler, de les éclairer, de les gagner à Dieu, don des larmes, visions, austérités, rien n'y manque, et l'excessive réserve d'Eadmer, tout en jetant sur toutes ces choses un voile extrêmement regrettable, n'empêche cependant pas entièrement de les apercevoir. On sait que pour le rationalisme toutes ces choses ne sont que des inventions mensongères ou de grossières illusions. Par une conséquence nécessaire l'historien qui nous les raconte n'est pas un historien digne de foi. Le personnage qu'il nous représente sous cet aspect est moitié historique et moitié légendaire. Le rôle que se donne la critique rationaliste est de le réduire à sa juste valeur. Tout naturellement cette réduction diminue dans les mêmes proportions l'autorité de l'historien qui nous a transmis ces légendes. 3Iais, chose frappante et tout à fait remarquable, ce n'est pas ce qui est arrivé pour Eadmer. Le biographe a été beaucoup plus ménagé, beaucoup plus respecté, et il a beaucoup moins souffert que son héros. Le rationalisme a même tenté, par l'organe de M. de Rémusat, de diminuer saint Anselme sans toucher à l'autorité d'Eadmer. Il n'y a pas réussi complètement, mais la tentative est à signaler. Rien n'est plus intéressant, et plus instructif que de suivre les efforts de M. de Rémusat pour atteindre ce but. Rien ne fait mieux ressortir la valeur d'Eadmer comme historien.
M. de Rémusat ne va pas jusqu'à dire de saint Anselme ce qu'il dit de saint Wulstan que « sa vie est une légende pleine de » merveilleux » (1). Il l'appelle fort respectueusement un per- » sonnage vénéré dont la biographie touche à la légende et que » l'Eglise sUnctifie » (2). Cette définition signifie que d'après M. de Rémusat, comme d'après tout bon rationaliste, pour obtenir un saint Anselme historique, il y a une double défalcation à faire: la défalcation delà légende et la défalcation de la sEinctificcition. La défalcation de la sanctification a été opérée suivant les meilleures règles et nous venons d'en voir les résultats.
Le piédestal sur lequel l'Eglise a placé le grand archevêque a été enlevé délicatement et sans bruit. Le saint mis fort respectueusement et avec beaucoup de formes au niveau du sol, in piano, est devenu un excellent homme, sans beaucoup de caractère, sans principes bien arrêtés, sans grande valeur comme homme d'action et comme archevêque, mais pas méchant du tout, et même fort bon moine. Cette défalcation de la sanctification que M. de Rémusat a jugée nécessaire et qu'il a faite poliment, mais impitoyablement, a entraîné une telle diminution de l'homme que, si l'on n'était retenu par la crainte de paraître [méconnaître ses sentiments bienveillants et sincères, on pourrait donner à son ouvrage le titre de Saint Anselme travesti. Le portrait qu'il trace du saint, n'était l'excuse d'un aveuglement très sincère, serait une véritable caricature.
Voilà pour la défalcation de la sanctification, comme parle M. de Rémusat.
La défalcation de la légende n'a pas été moins heureusement exécutée. La légende, pour M. de Rémusat, et pour tous les rationalistes, comprend les miracles, prophéties, visions, et autres choses de ce genre. M. de Rémusat n'est pas homme à nier brutalement toutes ces choses. Seulement la manière dont il les raconte indique assez qu'on est dispensé d'y croire. Avant de nous déclarer qu'il suivra la Vie de saint Anselme par-Eadmer, il prend la précaution de nous avertir que cet ouvrage Vita sancti Anselmi, « ressemble quelquefois à une légende » (3). Ce n'est que pour nous préparer. Du reste il fait un brillant éloge de l'auteur.
(1) Gh. IX, p. 148.
2) Gh. xviii, p. 332.
(3)Cli. 11, p. 11.
« Attaché à la personne d'Anselme, admis dans sa confidence, il entreprit d'écrire ses actions, ses conversations, ses souvenirs, et quelquefois sous sa dictée. Il lui soumit ce qu'il écrivait, le corrigea soigneusement, et son témoignage, encore que suspect d'une affection bien légitime, est empreint d'une modération et d'une probité qui inspirent confiance. Le récit d'Eadmer sera la base de notre récit, et nous ne le citerons pas toutes les fois que nous ne ferons que le traduire w (1).
Ce n'est pas traduire^ c'est interpréter qu'aurait dû écrire M. de Rémusat. Le quelquefois sous sa dictée est de l'ingénieux académicien. C'est là un de ces traits fantaisistes qui abondent dans son livre.
. (1) Ch. 11, p. 12.