CHAPITRE XXIII
Gomment M. de Rémusat traduit Eadmer.
Quand il s'agit de faits merveilleux, non seulement M. de Rémusat ne cite pas Eadmer, mais il les raconte de manière à donner le change à ses lecteurs et à leur faire croire qu'ils ne nous ont pas ^té transmis par Eadmer. L'étude attentive de son livre révèle la préoccupation constante de concilier la négation du surnaturel, premier article du symbole rationaliste, avec le respect dû à un historien universellement estimé dont il ne peut nier l'autorité sans pécher contre la vraisemblance et se nuire à lui-même.
Il est vrai que sous la plume du spirituel académicien ces faits merveilleux subissent parfois une telle transformation qu'il ne saurait plus guère prétendre les avoir empruntés au naïf biographe de saint Anselme. Seulement il a tort de nous donner comme venant des contemporains des récits qui ne sont que des contrefaçons rationalistes des pieux récits d'Eadmer. Le grand art de M. de Rémusat comme narrateur des faits merveilleux est de les présenter toujours de manière à faire comprendre à son lecteur que, dans sa pensée, ils n'ont rien de réel. Il les donne comme pouvant piquer la curiosité De plus ils ont l'avantage de faire connaître l'époque oii vivait saint Anselme, et l'idée que se formaient de lui ses naïfs contemporains. Rien de plus.
«Sil'onne trouve pas la peinture d'une telle vie indigne d'attention et de curiosité; sil'onne dédaigne pas jusqu'aux traits naïfs dont les narrateurs contemporains l'ont semée dans leur crédule respect, on peut poursuivre et lire ce récit » (1).
(i) Ch. 11, p, 17.
d38 EADMER
Encore une fois, les narrateurs contemporains ne sont là que pour protéger Eadnier.
Un peu plus loin en parlant d'Anselme :
« Son ascendant moral produisait de ces effets que l'esprit du temps aimait à trouver miraculeux... Telle fui bientôt l'opinion des moines sur leur prieur que Riculfe, qui lui servait de secrétaire (1), racontait qu'une nuit qu'il était chargé de réveiller les frères pour les offices (2), étant venu à passer devant la porte de la salle du chapitre, il avait vu Anselme debout, en oraison, entouré d'une sphère de flamme brillante; frappé d'étonnement, et pour éclaircir ses doutes, il s'était empressé de monter au dortoir et de courir au lit du prieur, mais ce lit était vide. Revenu dans la salle, il avait retrouvé Anselme, mais non plus le globe de feu.
«On nous permettra de raconter encore deux faits qu'aimaient à redire les moines qui avaient vécu près d'Anselme. L'un d'eux le narrateur qui les a conservés, homme sincère et croyant, ne cherche pas à orner ses récits de circonstances fabuleuses. Il paraît respecter également sa foi et la vérité, et ne vient point par des mensonges en aide à ses illusions » (3).
Parmi ces illusions d'Eadmer, il en est trois qui ont mis M. de Rémusat dans un grand embarras. Nous en parlerons un peu plus loin. Achevons de montrer comment M. de Rémusai traduit Eadmer.
Pendant qu'Anselme était à Winchester, un incendie ayant éclaté tout près de la maison qu'il habitait, il l'arrêta tout d'un coup en faisant le signe de la croix. « A la vue des flammes, Gondulfe et Baudoin le forcèrent presque à lever la main droite et à faire le signe sacré. Soudain le feu parut se replier sur luimême, et abandonner à demi-brûlées les maisons qu'il dévorait. C'est l'histoire, plus d'une fois répétée, du miracle de saint Léon IV, et que Raphaël a popularisée par l'admirable tableau de l'incendie du Bourg (4).
(1) Riculfe n'était pas le secrétaire de saint Anselme; il était le sacristain du Bec. «Prfefatus Riculfus secretarii officioinipsocœnobio fungebatur», dit Eadmer. Le mot sccretarius signifie bien quelquefois secrétaire — mais d'autres fois siicristain. « Secretarius qui ecclesise secretum carat », dit le Glossaire de Ducansïe.
(2) C'est toutes les nuits que Riculfe, en qualité de sacristain, était chargé de réveiller les moines pour Mati^ies. Cela faisait partie de son office. Ipsius est signa piilsare, A\t Lanfranc dans se?' Décréta pro Ordine S. Bcnedicti, ch. \l. De sccretario seu sacrista.
(3) Chap. IV, p. 42.
(4) G h. vin, p, 117. Cette fois M. de Rémusat a traduit exa£tement Eadmer.
Ainsi celte apparence de miracle n'est qu'un des lieux communs de riiagiographie On s'en est servi pour orner la mémoire de saint Anselme, comme on s'en était servi pour orner celle de saint Léon lY et de bien d'autres saints. Ces pieuses inventions étaient dans le goût de l'époque, et, comme d'ailleurs elles ont le mérite d'être bien adaptées au caractère du saint dont elles sont destinées à embellir l'histoire, M. deRémusat, en historien intelligent et libéral, les reproduit volontiers à titre de curiosités. De plus ces petits récits naïfs donnent de la variété à son ouvrage. Voilà pourquoi, après avoir parlé des écrits du saint, il continue ainsi :
« Auprès de ces œuvres qui sont de tous les temps, il peut être curieux de placer encore quelques traits de la vie du prieur du Bec. Travaux, devoirs, affaires, prodiges même, tout est de lage et du monde où se passe son existence, mais rien n'y dépasse le caractère moral de celui que l'Eglise a sanctifié. »
ce On raconte qu'il tomba gravement, et, lorsqu'il commençait à se remettre, il vit une fois, dans son sommeil sans doute, un fleuve large et rapide »^ etc.. (1).
C'est Eadmer qui raconte celte vision qu'il n'aurait pas connue et, dans tous les cas, certainement pas racontée, si elle ne lui avait été racontée à lui-même par le saint; et il dit expressément, formellement et clairement que cette vision eut lieu dans une extase : ayant été ravi hors de lui-même par une extase, il vit un fleuve, etc. Extra se per mentis excessum raj^tus vidit fluvium^ etc. C'est là ce que M. de Rémusat, avec sa fidélité ordinaire, traduit: dans son sommeil sans doute. Mais si cette traduction a l'inconvénient de ne pas reproduire très exactement Eadmer, elle offre en revanche l'avantage de transformer une vision en un simple rêve.
M. de Rémusat a beaucoup de ces finesses qui tiennent vraiment delà prestidigitation. Ce qui prouve bien qu'il n'est « animé
Seulement il a ajouté ce tout petit mot : parut. Voici le texte latin : « Mirabile dictu. No;i prius manum extenderat quam in se incendium retorqueri, flammas deficere cerneres, ita ut domum etiam quam vorare cœperaut, semiustam relinquerent. • — Vit. Ans., lib. IL
Eadmer avait oublié, on le voit, de faire remarquer que son récit est une nouvelle édition de la légende du miracle de saint Léon IV. M. de Rémusat supplée à cet oubli. Saint Anselme opéra le même miracle une seconde fois à la Chaise- Dieu ; mais comme Eadmer en fut témoin et que son récit offre des garanties toutes particulières, M. de Rémusat a jugé prudent de le supprimer.
(1) Ch. V, page 53.
que de sentiments bienveillants et sincères » (i) et que M. Crozet- Mouchct a parfaitement raison de dire : « Sans doute M. de Rémusat est sincèrement catholique. » Seulement c'est un catholique qui n'admet pas le surnaturel.
(\) Inlrod., p. VI.