CHAPITRE XXIV
Où l'on voit que les illusions d'Eadmer embarrassent singulièrement M. de Rémusat.
D'après M. de Rémusat, Eadmer est exempt de mensonges, mais il est sujet à des illusions. Trois de ces illusions d'Eadmer, avons-nous dit, ont fort embarrassé M. de Rémusat. Voici la première, exposée par Eadmer lui-même. Il s'agit d'un fait qui se passa pendant le premier exil du saint archevêque.
« Après avoir traversé la France, nous entrâmes dans la Bourgogne. Le bruit que l'archevêque de Cantorbéry allait traverser ses terres, chargé de riches trésors, était arrivé jusqu'aux oreilles du duc de Bourgogne. Excité par l'amour de l'argent, il résolut de dépouiller l'illustre voyageur. Un jour donc nous étions en marche et nous nous étions détournés du grand chemin pour nous rafraîchir. Voici que le duc à cheval, et entouré d'hommes armés, fond sur nous en demandant à grands cris qui est l'archevêque et où il est. On lui désigne Anselme qui était à cheval. Aussitôt il fixe sur lui un regard menaçant. Mais tout à coup il est pris de honte, il baisse les yeux et ne sait plus que dire. Alors, notre Père lui dit : Seigneur duc, -permettez-moi de vous embrasser. — Monseigneur, répond le duc, je suis prêt à vous embrasser et à vous rendre service, et je rends grâces à Dieu de votre arrivée. Après lui avoir donné le baiser de paix, notre Père lui dit : C'est pour la cause de la religion que j'ai quitté V Angleterre, et que j'ai entrepris de faire, avec l'aide de Dieu, le voyage de Rome. Je me réjouis de vous voir, parce que je désirais faire votre connaissance et me lier d'amitié avec vous et parce que j'espère obtenir, par votre entremise, la sécurité pour moi et pour les miens en traversant vos terres.
— J' approuve ce que vous dites, répondit le duc, et j'y souscris de tout cœur. Je me recommande à vos prières et à votre bénédiction. Il donna ensuite à celui qui tenait le premier rang parmi ses gens d'armes l'ordre d'accompagner l'archevêque et de pourvoir à ses besoins comme aux siens propres. Enfin il s'éloigna en souhaitant la haine du Dieu tout-puissant à tous ceux qui l'avaient excité à poursuivre l'homme de Dieu. « Ce n'est pas là le visage d'un homme, disait-il ; c'est plutôt la. figure d'un ange! Que tous ceux qui lui font du mal en connaissance de cause sachent bien qu'ils sont maudits de Dieu. Quant à nous, rendant grâces à Dieu de tout cœur pour sa miséricorde à notre égard, nous continuâmes notre chemin » (1).
Ce n'est pas dans le Vita Anselmi qu'Eadmer a placé ce récit ; c'est dans son Historia. novorum, ouvrage historique des plus sérieux et des plus graves auquel personne, pas même M. de Rémusat, n'a osé reprocher de ressembler tant soit peu à une légende. M. de Rémusat ne pouvait supprimer ce récit; il ne lui restait que la ressource de l'expliquer. Au lieu d'une seule explication, il en donne deux bien différentes l'une de l'autre entre lesquelles on peut choisir. Si la première ne vaut rien, la seconde sera peut-être bonne. On en jugera.
« J'avoue, dit notre académicien, j'avoue que je soupçonne un peu le bon Eadmer d'avoir, pour rendre son héros intéressant, calomnié le duc de Bourgogne. Peut-être nos pèlerins, qui ne paraissent pas fort rassurés dans tout ce voyage, ont-ils eu peur en le voyant à la tête de ses gens d'armes : mais rien dans sa conduite ne prouve qu'il en voulût à personne, et il semble n'avoir fait sur la grande route à l'archevêque qu'une visite de curiosité » (2).
Cette ingénieuse hypothèse d'une simple visite de curiosité a le grave inconvénient de ne pouvoir s'accorder avec le texte d'Eadmer. Dans cette hypothèse, en effet, on aurait quelque peine à comprendre la manière dont le duc aborde l'archevêque, son regard menaçant d'abord, puis son trouble et sa confusion, et enfin ses imprécations contre ceux qui l'ont engagé à poursuivre le saint. Que la peur leur ait fait voir et entendre à tous des choses qui n'avaient de réalité que dans leur imagination
(!) Hisi. nov., lib. II, (2) Ch. xn, p. 250.
troublée, c'est là une supposition gratuite et qui manque totalement de vraisemblance. Saint iVnselme, pour ne parler que de lui, n'était peut-être pas aussi belliqueux que M. de Rémusat, mais on ne voit pas qu'il ait été sujet à la peur, surtout à ce point.
La manière de procéder de M. de Rémusat, dans sa critique du récit d'Eadmer, mérite qu'on s'y arrête un instant parce qu'elle est un modèle de critique rationaliste.
Il y a d'abord un postulatum dont il faut partir: c'est que le récit d'Eadmer, renfermant des circonstances qui sont merveilleuses ou du moins avoisinent le merveilleux, est parla même inexact. Dans la langue du rationalisme, me7''uei7/eu.T est synonyme de fabuleux. Il y a donc eu de la part du narrateur, non pas crédulité, puisqu'il était présent, et qu'il raconte ce qu'il prétend avoir vu et entendu, mais illusion ou mensonge.
Si vous prouvez à la critique rationaliste que ce ne pouvait être une illusion, elle vous répondra : Je le veux bien ; mais alors c'était un mensonge.
Démontrez-lui que le narrateur est un homme probe, sincère, scrupuleux même en fait d'exactitude, et il vous dira: N'importe ! il faut qu'il ait menti.
Faites-lui remarquer que non seulement le narrateur aurait menti, mais encore gravement calomnié ; sa réponse sera : Il faut alors qu'il ait gravement calomnié.
En effet, il faut tout cela, et beaucoup d'autres choses encore pour que le rationalisme soit vrai.
Demandez à M. de Rémusat ce qu'il pense d'Eadmer : il vous répondra sans hésiter : « Son témoignage est empreint d'une modération et d'une probité qui inspirent confiance » (1).
Et c'est cet historien que vous soupçonnez d'avoir calomnié le duc de Bourgogne pour rendre son héros intéressant ! Mais si cet historien, simplement pour rendre son héros intéressant, était capable d'inventions non seulement mensongères, mais calomnieuses, quelles autres inventions n'a-t-il pas pu se permettre et dès lors quelle confiance mérite-t-il?
Mais vraiment, monsieur de Rémusat, y pensez-vous ? Eadmer, ce bon moine si naïf, si probe, si sincère, si loyal, simplement pour intéresser en faveur de son héros, aurait, dans un ouvrage historique destiné à se répandre non seulement en
(1) Chap. ir, p. 12. ^
Angleterre, mais en France et en Bourgogne, calomnié un personnage en vue et très connu, au point d'en faire une espèce de brigand !
Mais ce n'est pas tout. Vous nous dites qu'Eadmer admis dans la confidence d'Anselme « entreprit d'écrire ses actions, ses conversations, ses souvenirs, et quelquefois sous sa dictée. Il lui soumit ce qu'il écrivait » (1). Après cela, votre soupçon contre Eadmer ne va-t-il pas atteindre saint Anselme lui-même? Eh quoi ! ce bon saint, si scrupuleux qu'il était au désespoir pour avoir mangé un hareng cru, n'aurait pas craint de se rendre complice d'une calomnie criminelle !
Ce n'est assurément pas faute d'esprit, ni faute d'attention, et sans les remarquer lui-même, que M. de Rémusat est tombé dans les contradictions que nous venons de signaler. Mais on ne voit pas comment il aurait pu y échapper sans s'exposer à paraître admettre un tout petit brin de surnaturel : ce qui est, on le sait, un cas fort grave. Il avait à choisir entre ces deux partis : ou bien reconnaître que l'archevêque dont il racontait la vie à sa manière avait, au moins dans une circonstance et à un certain moment rapide, chose qui peut à la rigueur s'expliquer sans miracle, mais qui sent bien un peu le merveilleux, mis dans son regard une vivacité et une puissance devant laquelle, non pas un brigand vulgaire, mais un seigneur de haute lignée avait senti se réveiller en lui des sentiments nobles et généreux étouffés un instant par la cupidité — ou bien se contredire. Il a préféré se contredire.
Le rationalisme pousse inexorablement à cette logique.
Les deux autres illusions d'Eadmer sont plus embarrassantes encore. Il va nous dire lui-même de quoi il s'agit.
« Anselme mourut au point du jour du mercredi qui précéda la cène du Seigneur, le XI des calendes de mai (le 21 avril), l'an onze cent neuf de l'Incarnation du Seigneur, dans la seizième année de son pontificat, et la soixante-seizième année de sa vie. »
« Après qu'on eût, suivant l'usage, lavé le corps d'Anselme, Dom Baudouin, administrateur de ses biens temporels, demanda que le visage du vénérable Père fût oint d'une huile balsamique dont il restait encore quelques gouttes dans un vase d'où elle s'était écoulée en très grande partie, espérant et désirant
(1) Chap. II, p. 12.
vivement le conserver ainsi au moins un peu plus de temps sans corruption. Nous y consentîmes en le -félicitant de son heureuse idée. L'évoque de Rochester prit donc le vase et y trempa le doigt jusqu'au fond, aQn d'oindre la face du défunt. Mais quand il retira son doigt, c'est à peine s'il était légèrement humecté à son extrémité ; il crut donc que ce baume ne pourrait suffire à oindre le visage d'Anselme, et il pria de lui apporter celui qu'on gardait dans l'église pour faire le saint chrême, désirant oindre, outre sa tête, sa main droite qui avait écrit tant de choses excellentes et divines. Dans tout cela je m'unissais à l'évêque et je l'assistais dans ce ministère. Je trempai mon doigt après lui dans le vase, et je ne le retirai qu'à peine humide, comme il l'avait fait lui-même. Je le priai donc de verser le vase dans ma main, pour essayer s'il n'en sortirait pas par liasard quelques gouttes. Il y consentit, et aussitôt, à la stupéfaction de tous, la liqueur coula en abondance, remplit ma main droite et déborda. Et cela se renouvela une seconde, une troisième fois et davantage encore. Bref, ce vase presque vide fournit une si grande quantité de baume que, sans toucher au vase de l'égh'se, nous pûmes oindre non seulement la tête et les mains, mais les bras la poitrine et tout le corps du défunt à plusieurs reprises et parfaitement. On le revêtit ensuite de ses ornements pontificaux et on le transporta dans son oratoire avec la vénération qu'il méritait. »
« Le lendemain, au moment de lui donner la sépulture, le sarcophage qu'on lui avait préparé depuis plusieurs jours se trouva assez long et assez large, mais pas assez profond : il s'en fallait même de beaucoup. En' voyant cela nous étions vivement affligés, car nous ne voulions' absolument pas permettre que ce corps vénéré fût mutilé par la pierre qui fermerait le sarcophage. Comme on hésitait, les uns émettant un avis, les autres un autre, quelqu'un de ceux qui étaient présents prit la crosse de l'évêque de Rochester qui présidait aux funérailles, la promena en travers du sarcophage sur le corps du vénérable Père, et il se trouva, à notre grand étonnement, que le sarcophage devint tout d'un coup assez profond pour déposer le corps du défunt » (1).
Tels étaier\t les renseignements que l'histoire, par l'organe d'Eadmer, fournissait à M. de Rémusat. Tel était le thème sur
(1) yit. Ans., lib. II. .
lequel il avait à exercer son talent de louvoyer de manière à demeurer fidèle aux principes rationalistes sans heurter de front les convictions catholiques. Il lui eût été facile de dire : J'avoue que je soupçoniie un peu le bon Eadmer d'avoir, pour rendre son héros intéressant, inventé ces deux prodiges. Mais, en artiste habile à jouer de la guitare rationaliste, il a dédaigné cette ritournelle, et touché une autre corde :
« Un des témoins de sa mort raconte que lorsqu'on voulut oindre son visage et sa main, qui avait écrit de si belles ciioses, avec le baume qui servait au saint chrême, le vase qui n'en contenait que quelques gouttes se trouva assez rempli pour qu'on pût en couvrir toutes les parties de son corps. Puis, lorsqu'on se mit àl'ensevehr, on s'aperçut que le cercueil était trop peu profond. Cependant on ne voulait pas poser la lourde pierre sur ces restes vénérés ; mais l'évèque de Rochester étendit son bâton sur lui,et tout à coup le corps s'enfonça dans le cercueil qui parut se creuser. En rapportant un récit mêlé de miracles, que Fauteur espère plutôt qu'il ne les affirme, nous remarquerons que la dernière pensée qu'ait exprimée le saint philosophe, c'est de n'avoir pu terminer un ouvrage de pure métapiiysique » (1).
Ce morceau est un modèle de jonglerie littéraire. On ne saurait plus habilement escamoter un miracle et même deux à la fois. C'est fait en un tour de phrase, et très joliment. Nommer Eadmer, c'eût été donner du crédit à ces deux prétendus prodio-es : on ne le nomme pas. On le cache derrière un témoin de la mort d'Anselme. Et encore ce témoin, cet anonyme, cet inconnu, ce quelconque n'affirme-t-il pas ces prodiges : il les espère.
On n'espère ou l'on n'attend, car espérer n'est autre chose qu'attendre avec désir, on n'espère ou l'on n'attend que ce qui n'est pas encore, et que l'on regarde comme pouvant arriver (2). Or, on ne voit pas hien quelles pouvaient être les espérances d'Eadmer, au moment où il écrivait ce récit, par rapport à ces deux prodiges. On ne saisit pas davantage ce qu'a bien pu vouloir dire M. deRémusat sinon que ces prodiges n'ont pas eu lieu.
Immédiatement après cette explication, qui ne s'applique qu'à deux faits particuliers, M. de Rémusat nous en donne une autre
(1) Ch. XVII), p. 332.
(2, Espérer, attendre un bien qu'on désire et que l'on croit qui arrivera. — Dictionnaire de l'Académie.
Espérer, attendre. Ces mots expriment une certaine disposition ou manière d'être de notre esprit par rapport à quelque chose qui doit arriver. — Dict. des Synonymes de Lafaye.
d'un plus haut goût et d'une plus grande portée, parce qu'elle s'applique à tous les faits surnaturels mentionnés dans son livre, et qui est vraiment satisfaisante. Parlant de saint Anselme, « nous avons, dit-il, rendu plus d'une fois hommage à la sincérité judicieuse du moine qui nous a retracé sa vie. C'est d'un ton modeste et presque défiant que le disciple fervent, le confident dévoué d'Anselme, aborde les parties de son récit où la foi de son temps commande à la sienne d'introduire le surnaturel, et il semble ne s'y résoudre que parce que les miracles étaient à ses yeux l'accompagnement et le signe de la vertu » (1).
Cela va loin et explique bien des choses. Vous entendez, lecteur. Dans son livre, M. de Rémusat a rapporté, à sa manière sans doute, mais enfin il a rapporté un certain nombre de faits merveilleux, pour donner une idée de la légende qui se mêle à l'histoire dans la vie de saint Anselme. Mais ces faits merveilleux, gardez-vous bien d'y croire. Eadmer auquel il les a empruntés, Eadmer lui-même n'y croyait pas. Il nous raconte, pour ne citer qu'un exemple, qu'à Vienne, pendant qu'Anselme célébrait la messe dans l'église de Saint-Etienne (2), un seigneur qui souffrait depuis longtemps de la fièvre fut guéri subitement et complètement par la bénédiction du saint. Il était venu entendre la messe dans cette espérance. « J'atteste, nous dit-il avec un ton d'assurance qui contraste singulièrement avec ses hésitations dès qu'il entrevoit la moindre possibilité qu'il ait été induit en erreur, j'atteste avoir vu cet homme entrer dans l'église soutenu par ses domestiques et plus semblable à un mort qu'à un vivant. Il s'assit, et, lia messe finie, il se retira. Baudouin et moi nous savions parfaitement d'oij et pourquoi il était venu, et nous nous intéressions à sa guérison. Peu de jours après, cet homme vint trouver Anselme, et se mettant à genoux devant lui, il lui rendit mille grâces d'avoir été guéri. Comme le prélat était stupéfait, le seigneur lui raconta tout ce qui s'était passé, et lui assura qu'à partir du moment oii il s'était présenté pour entendre sa messe, il avait été guéri et n'avait plus ressenti aucune douleur. Anselme assura qu'il n'était pour rien dans cette guérison, mais qu'elle était due à la foi du malade et aux mérites du martyr saint Etienne auprès duquel il était venu; puis il se mit à instruire ce seigneur des choses qui regardaient
(1) Ch. xvm, p. 333.
(2) Etait-ce bien une église de Vienne consacrée à saint Etienne? Le texte d'Eadmer n'est pas clair sur ce point. Mais cela n'a aucune importance.
le salut de son àme; il fit de lui un de ses amis intimes et le convertit, comme nous l'avons appris par de nombreux témoignages, à une vie plus régulière » (i).
Eh bien donc, vous l'entendez, lecteur, si Eadmer nous raconte cette guérison, si même, pour nous la faire mieux croire, il nous atteste qu'il en a été témoin, ce n'est pas qu'il croie lui-même le premier mot de cette histoire inventée à plaisir, c'est parce qu'il écrivait un ouvrage où la foi de son temps commandait à la sienne d'introduire le surnaturel et « parce que les miracles étaient à ses yeux l'accompagnement et le signe de la vertu ». Qui aurait cru à la vertu de son cher maître, s'il ne lui avait pas prêté quelques miracles?
Mais comment un historien qui raconte des faits auxquels il ne croit pas, des faits controuvés qu'il assure, qu'il proteste avoir vus de ses yeux, peut-il être appelé un homme d'une modération et d'une probité qui inspirent confiance, un homme sincère, un homme candide, qui ne cherche pas à orner ses récits de circonstances fabuleuses et ne vient point par des mensonges en aide à ses illusions?
Demandez-le à M. de Rémusat. Peut-être vous répondra-t-il, avec un plus grand maître que lui : « J'estime qu'il est des sujets sur lesquels il est bon de se contredire » (2). Dans tous les cas cela est commode, et c'est quelquefois le seul moyen de se tirer d'embarras.
Le maître dont nous venons de citer une des paroles les plus
(1) « Fateor vidimus hominem suorum manibus innixum ecclesiam introeuntem, mortuo quam viventi similicrem. Sedit, etc. » Vit. A7is., lib. II,
Le récit de ce miracle et de plusieurs autres dont Eadmer fut témoin et qu'il s'est cru obligé de nous transmettre, tant la certitude en était pour lui pleine et entière, a été résumé par M. de Rémusat d'une manière qui mérite d'être remarquée. « Pendant son séjour à Lyon, Anselme visita Vienne, Saint-Etienne, Cluni, Màcon; partout le peuple se pressait sur ses pas. On lui demandait de rendre la santé aux malades, la raison aux insensés, et quelquefois on croyait que le ciel avait accordé ces biens à ses prières. » (Ch. xiv, p. £23.)
Parmi les faits surnaturels rapportés par Eadmer, M. de Rémusat fait un choix plein de sagacité. Il en est qu'il reproduit avec quelques détails, d'autres qu'il résume très brièvement, d'autres enfin qu'il supprime tout à fait. Au nombre des récits qu'il résume, et encore à sa manière, ou bien qu'il supprime, se trouvent précisément ceux dont la vérité offre le plus de garantie, ceux où Eadmer se porte garant de faits dont il a été lui-même témoin. 11 faut bien supposer que cela arrive fortuitement et sans intention de la part de M. de Rémusat. Autrement il deviendrait un peu difficile de croire qu'il n'est « animé que de sentiments bienveillants et sincères ».
(2) Renan. Discours de réception à l'Académie.
caractéristiques, a dit de M. Littré en faisant son éloge à l'Académie : « Parfois peut-être on regrettait qu'il ne pût pas sourire la gaieté a bien aussi sa raison d'êlre ; une foule de
choses ne peuvent s'exprimer que par là » (1). Il n'y a certes pas à concevoir' ce regret au sujet de M. de Rémusat. La gaieté railleuse dont parle ici Renan est une qualité d'un prix fort contestable. Mais ce qui est incontestable, c'est que M. de Rémusat en fut largement pourvu. Sa manière de raconter les faits surnaturels de la vie de saint Anselme est un perpétuel sourire. Seulement, derrière ce sourire d'une gaieté un peu grimaçante se cache une mauvaise humeur que le spirituel académicien n'a pas su dissimuler jusqu'au bout.
(1) « Parfois peut-ôtre oa regrettait qu'il ne pût pas sourire. L'ironie lui échappait; il ne la comprenait pas en philosophie; elle lui déplaisait en politique. Or, le monde prêtant à la fois au rire et à la pitié, la gaieté a bien aussi sa raison d'être; une foule de choses ne peuvent s'exprimer que par là. » — Renan. Réponse au'discours de réception à l'Académie de M. Pasteur.