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CHAPITRE XXV

M. de Rérausat frappe Eadmer sur le dos de Jean de Salisbury.

Ce n'est pas sur Eadmer que M. de Rémusat décharge la mauvaise humeur dont nous venons de parler. Eadmer a ses sympathies parce qu'il lui croit une tendance au rationalisme. La grande circonstance atténuante qui lui paraît plaider en sa faveur, c'est qu'il montre de la répugnance à introduire le merveilleux dans l'histoire.

Mais, en retour, M. de Rémusat ne peut supporter Jean de Sahsbury, prêtre anglais d'un mérite supérieur qui devint évêque de Chartres et qui, n'étant encore que secrétaire de saintThomas Becket, écrivit, à sa demande, un résumé très fidèle de la Vie de saint Anselme par Eadmer.

Le caractère et la tournure d'esprit de Jean de Salisbury offrent un contraste des plus frappants avec le caractère et la tournure d'esprit d'Eadmer. Eadmer, quoiqu'il ne manque nullement d'élégance, brille surtout par le naturel. Jean de Salisbury écrit avec une élégance recherchée et quelque peu prétentieuse. Eadmer est candide: Jean de Salisbury est habile. Eadmer est une âme sans fiel, une bonne âme : Jean de Salisbury est moqueur et satirique.

Jusque-là Jean de Salisbury plairait assez à M. de Rémusat. Par ces côtés, il lui ressemble beaucoup plus qu'Eadmer. Mais il semble prendre à tâche défaire entrer le plus possible dans la vie de saint Anselme ce merveilleux qu'Eadmer n'y a admis qu'avec des répugnances et une réserve visibles. En fait de récits surnaturels, ou du moins extraordinaires et pouvant être surnaturels — lorsque nous parlons de récits ou de faits surnaturels, c'est toujours ainsi que nous l'entendons, — donc en fait de récits surnaturels Jean de Salisbury emprunte tous ceux qu'il

rencontre dans la Vie de saint Anselme par Eadmer. Cela ne lui suffit pas. Il y en ajoute d'autres consignés dans un opuscule attribué à Eadmer, et qu'il croit être de lui sans doute, mais peut-être sans d'assez bonnes raisons. Eadmer a visiblement voulu ménager les esprits de son temps qui blâmaient la trop grande profusion d'épisodes merveilleux mêlés à l'histoire. Jean de Salisbury semble avoir pris à tâche de lès braver. Dans son court résumé de l'ouvrage d'Eadmer, il supprime un grand nombre de faits intéressants et même importants ; mais il a bien soin de recueillir tous les faits merveilleux, ou du moins presque tous.

Eadmer ne fait l'éloge de son maître qu'avec une grande réserve. Jean de Salisbury, dès le Prologue de sa Vie abrégée, l'égale aux plus grands saints elle porte jusqu'aux nues.

« Le bienheureux Anselme, archevêque de Cantorbéry, a brillé comme un astre splendide et il a éclairé de sa lumière non seulement le monde latin, mais ses rayons ont brillé aux yeux des Grecs eux-mêmes... Quelqu'un a dit avant moi, en parlant de saint Antoine, que c'est déjà une grande perfection de le connaître.

» Je n'hésite pas à emprunter ces paroles et à attester bien haut que c'est une grande perfection de connaître saint Anselme » (1). C'était beaucoup plus qu'il n'eii fallait pour faire éclater la mauvaise humeur de M. de Rémusat.

Mais que faire? Vu le caractère très peu naïf de Jean de Salisbury, il n'était pas possible de lui attribuer le rôle de dupe. Restait la ressource de lui assigner celui d'imposteur. M. de Rémusat n'a pas hésité un instant. Peu s'en faut même qu'il ne fasse du pieux secrétaire de saint Thomas Becket une sorte de Frère Élic, un Frère Élie à la façon de celui de Renan.

On sait quel beau rôle Renan prête à Frère Élie dans sa caricature de saint François d'Assise. « Il représente, dit-il, cette part de charlatanisme sans laquelle, vu la sottise de l'homme, il paraît qu'aucune grande chose populaire ne peut réussir ! M. liasse pense, et je suis tout à fait de son avis, que les-stigmates du saint, ces stigmates qui parurent son premier titre à une place exceptioimelle dans le ciel chrétien, furent une invention du Frère Élie » (2),

(1) « Beatus Anselmus Cantuariorum archiepiscopas, velut clarissimum siJus effulsit ; et non modo Latinum illustravit orbem, sed claiitalis suae radios vibravit in Grœciam... Utique quod aiite me de Antonio dixit alias, de ifto publics protestai'! non vereor, quoniam grandis perfectio est Anselmum no?se quis fuerit- — Migne, t. CXCIX, col. 1009.

(2) Nouvelles éludes d'histoire religieuse : François d'Assise, p. 345.

Jean (le Salisbury, lui, n'a pas tout à fait inventé les miracles de saint Anselme ; mais, dans la pensée de M. de Rémusat, pensée qu'il exprime, selon son habitude en pareil cas, d'une manière louche, tortueuse et voilée, mais sur laquelle il est impossible de se méprendre, il les a perfectionnés.

Après avoir cité textuellement le passage d'Eadmer sur la manière dont il eut connaissance des faits rapportés dans sa Vie de saint Anselme^ il continue ainsi :

« Il me semble que ces aveux naïfs ont un certain charme et donnent, en tout cas, une véritable autorité à l'historien. Ce n'est pourtant pas sur son récit même que la cour de Rome s'appuya pour prononcer la canonisation de son maître. Plus d'un demi-siècle après la mort d'Anselme, le plus célèbre de ses successeurs voulut obtenir pour lui les honneurs que décerne l'Église. Il fallait produire une relation de la sainte vie de son devancier, et Thomas Becket la prit des mains d'un écrivain ingénieux, beaucoup plus habile et beaucoup moins naïf que notre candide Eadmer. Il la fit faire par Jean de Salisbury qui était de sa maison. Celui-ci, le disciple de tous les grands philosophes de son temps, le juge intelligent et un peu moqueur des systèmes et des écoles du douzième siècle, resserra dans un style plus châtié et plus élégant la narration d'Eadmer en supprimant plus de vues historiques ou philosophiques que d'épisodes miraculeux ; et c'est cet ouvrage, conservé jusqu'à nous, que l'archevêque de Cantorbéry fît mettre, en 11G3, sous les yeux du pape Alexandre III, au concile de Tours, pour servir de pièces justificatives à la canonisation sollicitée. Nous en donnerons quelques extraits. »

» C'est surtout la mort d'Anselme que le récit de Jean de Salisbury entoure de prodiges. Ainsi il raconte, avec une grande précision de détails, comment le vase aux parfums s'étant trouvé vide, Eadmer, voyant que Baudouin pouvait à peine en retirer un peu de baume au bout de son doigt, engagea l'évêque de Rochester à renverser le vase en le secouant. Aussitôt la liqueur balsamique coula en abondance, remplit tout le creux,de sa main, et la merveille se renouvela tant qu'on voulut, au point que l'on put arroser, en quelque sorte, le corps entier plusieurs fois » (1).

Nous ne nous arrêterons pas à relever tout ce qu'il y a de fantaisiste et d'inexact dans ce petit acte d'accusation dirigé à

(1) Ch. xviii, p. 335.

la fois contre l'Eglise, contre saint Anselme et contre Jean de Salisbury. Nous nous bornerons à quelques observations touchant le récit du prodige du baume. Le récit de Jean de Salisbury est la reproduction non pas littéraire, mais très exacte et très fidèle d'Eadmer, Il ne s'y trouve pas la moindre circonstance ajoutée et les détails y sont moins nombreux et moins précis que dans le récit d'Eadmer (1).

La merveille se renouvela tant qu'on voulut est àeM. deRémusat. Ce trait, comme bien d'autres, était nécessaire pour jeter sur un de ces miracles par lesquels Dieu glorifie ses saints une légère teinte de ridicule. Bien entendu, ni Eadmer, ni Jean de Salisbury ne disent qu'on put arroser, même en quelque sorte, le corps du saint. Ils ne disent pas non plus, comme M. de Rémusat, que le vase était vide, mais simplement qu'il était presque vide, fere ariclo. Ces petites charges sont dans la manière de M, de Rémusat et dans le goût de son école. Parmi les moyens employés par le rationahsme pour transformer les faits surnaturels en pures légendes, ce n'est assurément pas le plus loyal, mais c'est incontestablement le plus habile.

M. de Rémusat résume avec une complaisance visible le récit des prodiges dont Jean de Sahsbury entoure^ nous dit-il, comme si c'était là son œuvre, la mort d'Anselme. Ces prodiges racontés voici comment il lesjuge :

« Toutes ces anecdotes peuvent être vraies, et elles n'attesteraient que deux choses : l'état des imaginations chrétiennes, et la tendre et inquiète vénération qu'Anselme avait su inspirer autour de lui (2). »

(1) Venerabilis siquidem vir, memoratus episcopus Roffensis, et Baldwinus, qiiem Tir sanctus, ut dictum est, rerum suarum œconomum fecerat, modico balsanio quod habebatur faciem sacram inungere satapebant. Episcopus ergô hoc expleturus oflicium.digitum vix intinctum summotenùs de fuiido vasis extraxerat ; et balsamum videt omniiio defecisse, vase negligentiùs custodito. Vexatur ille et omnes qui aderant contristantur. Rogavit iiaque venerandus vir Edmerus, cujus ab initio mentio facta est, ut episcopus vas inversum violenium excuteret in manura ejus. Acquievit episcopus, et ecce de vase fere arido liquor fluens in abundantiâ subjectam inanum implevit. Iteratura est hoc secundo et tertio, et etiam sœpius repetitum ; et vas fluxit sempei- in abundantiâ. Erumpentibus ergo lacrymis prse gaudio et adrairatione, totum corpus sancti viri qui aderant repelilis vicibus perunxerunt. Gur enim in tantà Dei largitate seipsos parcitatis aut avaritiœ redderent arguendos. Elia ministrante oleum muUiplicalur; et balsamum, ut obsequatur Anselme, suscipit incrementum, Dignum quidem erat, ut caroquam. vivens servare studuerat a voluptatibus incorruptam, exanimata corruptionisinjuriam non sentiret. » — Joan. Salisb., Fila S. Ans., cap. xvi.

(2; L. I, ch. xviii, p. 337.

Telle est la pensée de M. de Kémusat — il nous la fait connaître très poliment, mais très clairement, dès les premières pages de son livre — sur les faits surnaturels de la A'ie de saint Anselme. Non seulement ces faits n'existent pas, mais ils ne sauraient exister. Ils ne peuvent être vrais que d'une seule manière, en ce sens qu'ils attestent ïétat des imaginations chrétiennes, et la tendre et inquiète vénération qu Anselme avait su inspirer autour de lui. Dans ce sens ils sont vrais et ils méritent que, tout en souriant un peu, on leur donne une place dans l'histoire et qu'on n'en parle qu'avec des sentiments bienveillants et sijicères. C'est ce qu'a fait M. de Rémusat et c'est ce qui lui a valu en même temps l'admiration des librespenseurs. (1) et celle de certains catholiques.

Ce n'est pas sans raison que nous nous sommes arrêtés à montrer les dispositions de M. de Rémusat par rapport aux faits surnaturels et sa sévérité, disons-le mot, son injustice flagrante envers Jean de Salisbury. Il faut qu'Eadmer possède, comme historien, des qualités bien exceptionnelles, pour qu'en racontant la vie de saint Anselme comme il la raconte, c'est-à-dire avec foi, piété et amour, il ait trouvé grâce devant un pareil juge.

(1) Emile Saisset, le panégyriste de Giordano Bruno et de Michel Servet, a fait du livre de M. de Rémusat, en homme qui s'y connaît, cet éloge bien mérilé :

a II remarque fort bien qu'avec la meilleure volonté du monde d'épargner les miracles à son héros, il ne raconterait véritablement pas une histoire du onzième siècle, s'il taisait les prodiges que la vénération des fidèles attribuait à l'homme dont l'Eglise a fait un saint. M. de Rémusat nous raconte donc, sur la foi des moines de l'abbaye du Bec, que nombre de inalades retrouvèrent la sanléen se faisant arroser avec l'eau qu'Anselme avait bénie, et ce qui est remarquable, c'est qu'Anselme, témoin de ces miracles qu'il n'opérait que contre son gré, ordonnait aux malades guéris de n'en rien dire et de tout rapporter à la miséricorde divine. En recueillant avec respect ce trait de caractère, nous ne cacherons pas plus que M. de Rémusat que nous aimons mieux voir Anselme apaiser les passions, corriger les vices, confondre l'erreur, calmer la douleur dans les âmes malades et troublées...»

« M. de Rémusat juge saint Anselme avec l'indépendance d'un philosophe. Par l'imagination, il est du onzième siècle, mais sa raison est de notre temps, et personne ne fait mieux sentir que, s'il est utile de raconter le moyen âge, il serait insensé de s'y asservir. » — Mélanges d'histoire, de morale et de critique par Emile Saisset. — Un moine philosophe du onzième siècle. Ce morceau, avant d'être publié en volume, avait d'abord paru dans la Revue des Deux-Mondes où il était fort bien à sa place.

En parlant d'Eadmer, Emile Saisset l'appelait le véridique Eadmer, (p. 33).

M. Charma dans son livre sur saint Anselme publié en I8ô3 déclare, en parlant de l'ouvrage de M. de Rémusat sur saint Anselme, « applaudir des deux mains, avec tout le monde, l'éminent artiste qui vient déposer sur sa tête une couronne d'or. » (P. 1.)

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