CHAPITRE XXVI
Où l'on consulte M. Renan au sujet d'Eadmer et où l'on découvre qu'il est lui aussi une belle âme, et qu'il pourrait bien être un saint homme d'impie. — Il défend fort éloquemment saint Anselme contre M. de Rémusat.
Nous venons de voir Tapplication de la critique rationaliste aux écrits historiques d'Eadmer. Cette application , quoique voilée et enveloppée de formes polies, bienveillantes même, est faite selon toutes les règles de la nouvelle école.
Ces règles sont-elles justes et cette école est-elle dans le vrai ? Telle est la question qui s'impose, si l'on veut discuter à fond la valeur d'Eadmer comme historien. Ici ce n'est plus à M. de Rémusat que nous avons affaire, c'est à M. Renan.
M. de Rémusat connaît très bien les principes, mais il ne les expose point et n'essaye point de les justifier : il les applique. C'est le praticien de la critique rationaliste. M. Renan est à la fois praticien et théoricien. Il ne se borne pas à opérer des réductions dans le genre de telle que nous venons de voir, et d'autres incomparablement plus audacieuses ; il formule les règles suivant lesquelles ces réductions doivent être faites, et il échafaude un système qui tend à les justifier.
M. Renan est le grand théoricien de la critique rationaliste, le plus connu et le plus accrédité, le plus audacieux. et le plus radical, et surtout de beaucoup le plus habile. Les raisons — si cela peut s'appeler des raisons — sur lesquelles il appuie son système sont disséminées dans ses divers ouvrages. Elles représentent, quand on les réunit, une sorte de battue organisée de manière à chasser le catholicisme de l'histoire, en ce qu'il a de surnaturel et de divin. Le catholicisme, en tant qu'il y a en lui quelque chose qui n'est pas de l'homme, est cerné, pourchassé,
traqué. Il faut absolument qu'il sorte de l'histoire comme divin. Il peut y rester, il doit y rester, mais comme quelque chose de tout humain que chacun sera libre de juger comme il l'entendra, en prenant conseil de sa raison, et, trop souvent, hélas! de ses préventions et de ses passions.
Par surcroît de précautions, pour éviter les surprises et arriver plus sûrement au but, la battue est organisée de manière à faire également sortir de l'histoire tous les faits même les mieux prouvés dont l'explication pourrait être difficile et dont quelques esprits enclins à la superstition seraient exposés à conclure qu'il y a peut-être quelque chose de divin dans le catholicisme, les faits qui sentent tant soit peu le surnaturel, le merveilleux.
M. Renan flaire le surnaturel et le merveilleux à des distances incroyables. En lisant l'histoire il entrevoit vaguement dans le lointain des âges des faits qui sont peut-être surnaturels. Il ne distingue pas bien si ce sont des ombres ou des réalités. Il ne veut pas qu'on s'arrête à regarder cela : on pourrait y être pris. C'est un signe que ces faits n'appartiennent pas à rhistoire. Il n'y a qu'à les classer parmi les légendes, et tout est dit.
On peut objecter à M. Renan que l'historien qui rapporte ces faits est bien informé, qu'il les a même vus de ses yeux, qu'il est un esprit calme, judicieux, qu'il n'est nullement crédule et qu'il est très véridique, et qu'il ne donne pas ces faits comme surnaturels et qu'ils ne le sont peut-être pas. Autant parler à un aspic sourd. Non ! non ! répond M. Renan en se bouchant les oreilles, ce sont des légendes !
On va voir que nous ne lui prêtons rien.
Toute la critique rationaliste se réduit à faire deux parts dans l'histoire : la part qui contient les faits historiques et celle qui contient les légendes, ou ce qui revient exactement au même, nous allons le montrer, la part qui contient les faits qui cadrent avec ses idées et celle qui contient les faits qui s'en éloignent. Cette critique se résume dans ces mots qu'elle pourrait prendre pour devise : guerre aux légendes ! et par légendes elle entend non pas des faits qui ne sont pas historiquement prouvés, mais des faits qui, s'ils étaient prouvés, seraient la condamnation de ses idées, et dont, pour cette raison, elle refuse obstinément d'examiner les preuves.
D'après ces principes, la manière dont M. de Rémusat interprète Eadmer, loin d'être trop sévère, est presque cléricale et.
superstitieuse. C'est que depuis M. de Rémusat la critique a fait des progrès !
M. Renan, son coryphée, va nous dire lui-même oiî elle en est. Nous lui présenterons, à mesure qu'il exposera sa thèse, quelques observations en faveur d'Eadmer, rien n'étant plus propre à faire ressortir l'indiscutable autorité de cet historien que de montrer qu'elle ne saurait être ébranlée même par les coups si audacieusement et si habilement portés de la main du chef de l'école anticatholique.
C'est dire que nous donnerons à celte discussion la forme de dialogue. Ce dialogue n'est pas tout à fait une fiction. Nous citons les paroles de M. Renan dans le sens que leur donne le contexte que nous avons du reste bien soin d'indiquer. M. Renan ne se plaindra pas que ces textes ne reproduisent pas toute sa pensée. Nous citons tout ce qu'il a dit d'important sur le sujet; et sur ce point, comme sur tous les autres, M. Renan qui, paraît-il, est un modèle de franchise, et même un modèle un peu désespérant, nous a dit tout ce qu'il pense. « Dans mes écrits, écrivait-il dans un ouvrage assez récent, j'ai été d'une sincérité absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je pense ; chose plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je pense » (1).
— Eh bien, monsieur Renan, puisque vous êtes une si belle âme, et qu'il y a en vous une si admirable candeur, permettezmoi d'en profiter pour vous demander en toute simplicité si je n'ai pas à craindre quelque partialité de votre part, et si mon client n'est pas condamné d'avance. Eadmer est judicieux et véridique, mais il est catholique, et l'on dit que votre but en vous faisant le champion d'une critique nouvelle est de détruire le catholicisme.
— u Ceux-là ne me connaissent guère qui pensent que je veux diminuer la somme de religion qui resta encore en ce monde (2).
— Cela est très bien, monsieur Renan ; mais pas d'équivoques, s'il vous plaît. Est-ce de la religion établie par Notre-Seigneur Jésus-Christ que vous parlez ainsi? Que pensez-vous'de la religion de Notre-Seigneur et dans quelles dispositions êles-vous à son égard?
— (( Sa religion renferme le secret de l'avenir. Ne croyez pas que je rêve Fœuvre funeste de venir, sous prétexte d'une froide
(1) Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 151.
(2) La chaire d'hébreu au Collège de France, p. ;<;S.
exactitude, diminuer ce foyer de chaleur qui est au cœur de riiumanité et constitue la meilleure part de ce qu'il y a en elle de noble et de bon » (1).
— Mais en vérité vous parlez comme un saint, vous que l'on dit si profondément irréligieux.
— (( Combien de saints sous l'apparence de l'irréligion î » (2).
— C'est votre cas sans doute. Eh bien, voici une occasion de vous montrer. Voici une occasion de prouver que vous comprenez les saints. Expliquez-moi donc pourquoi il y a tant d'hommes d'esprit qui ne les comprennent pas, comme M. de Rémusat par exemple, qui semble s'être ingénié à rapetisser le grand saint Anselme.
— « Les siècles de petite vertu comme le nôtre sont essentiellement sceptiques. Jugeant tout à leur mesure, ils proclament impossibles et chimériques les grandes figures du passé. Pour plaire à certains esprits, il faudrait construire l'histoire sans admettre qu'un seul homme ait été grand. Dès qu'on leur présente une peinture qui dépasse le niveau de médiocrité auquel ils sont habitués, ils vous accusent d'introduire la légende dans l'histoire » (3).
Maître, je vous remercie. Je comprends maintenant pourquoi M. de Rémusat prétend que la Vie de saint Anselme par Eadmer « ressemble quelquefois à une légende » (4) et pourquoi il appelle ce grand saint « un personnage vénéré dont la biographie touche à la légende » (5).
(1) La chaire d'hébreu au Collège de France.
(2) Discours de réceplion à l'Académie,
(3) Nouvelles étudei d'histoire religieuse. François d'Assise.
(4) Saint Anselme de Cantorbéry, p. 11.
(5) Ibid., p. 332.