‹ EadmerChapitre 41 sur 70 · CHAPITRE XXYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYII

Oa M. Renan se pervertit à vue d'œil et s'embrouille de même. — Manière péremptoire dont il prouve qu'Eadmer est un historien véridique qui ne dit pas la vérité.

Maître, vous m'avez expliqué d'une manière vraiment satisfaisante et très juste d'oiî vient la tendance si commune aujourd'hui à rapetisser les saints, et pourquoi on accuse si facilement ceux qui nous les montrent grands, c'est-à-dire tels qu'ils sont, d'introduire la légende dans l'histoire. Laissez-moi vous demander quel doit être, à votre avis, le rôle. du véritable historien en présence de ces traits extraordinaires sans doute, mais cependant bien prouvés, de la vie des saints qu'une critique sans élévation qualifie si légèrement de légendes.

« Il y a des légendes qui, sans être des biographies ni de l'histoire (il faut réserver ces deux mots pour les récits positifs oiî il n'y a pas de surnaturel) sont des portraits véritables. En pareil cas, pour trouver la vérilé, il n'y a qu'une simple opération à faire : écarter le merveilleux, le tour concret et anecdotique qui, matérialisant l'idée, concentre en un fait particulier le trait général qui s'est montré épars en toute une vie » (1).

— Mais, saint et illustre maître, vous allez bien vite, je trouve ! Avec votre simple petite opération chacun pourrait, en un tour de main, faire disparaître des récits du passé tout ce qui le gène sous prétexte que ce sont des légendes. Si cette opération était universellement pratiquée, ce ne seraient pas seulement les belles vies de nos saints qui disparaîtraient ainsi et s'évanouiraient comme des ombres, c'est l'histoire de l'Eghse elle-même dans tout ce qu'elle a de divin, de surnaturel, de sublime et de grand. Si la critique que vous proposez pouvait jamais prévaloir, elle

(1) Nouvelles études religieuses. François d'Assise.

deviendrait le signal d'une immense razzia des plus pures gloires du christianisme. Ce n'est pas une révolution qu'elle opérerait dans riiisloirc, mais une destruction sauvage que les vandales n'eussent pas inventée. OiJ finirait la légende ? Où commencerait l'histoire? Oii s'arrêterait le septicisme aveuglé par la passion? Si dans votre système il se trouve quelque chose de raisonnable, de juste, de vrai, comment se fait-il que parmi tant d'esprits supérieurs, tant d'hommes de génie qui depuis le commencement de Tère chrétienne ont étudié l'histoire, pas un seul n'en ait conçu ridée?

(( La critique est née de nos jours » (1).

— Voudriez-vous dire qu'il n'y a pas eu un seul vrai critique avant vous? Est-ce là votre pensée?

» J'ai pu, seul en mon siècle, comprendre Jésus et François d'Assise (2). »

— Si vous êtes seul à comprendre, cela simplifie bien le rôle des autres. Le fait est que, pour ma part, je ne comprends pas qu'Eadmer, tel que je le connais par ses écrits et par le témoignage unanime de ses contemporains, ait pu nous raconter qu'il entendit saint Anselme tomber la nuit au fond d'une citerne en criant : Sainte Marie ! qu'il aida à le retirer, et qu'il n'avait aucun mal, si véritablement saint Anselme ne fit pas cette chute, ne poussa pas ce cri, et ne fut pas retiré sans le moindre mal. Je sais bien que vous pouvez prétendre qu'Eadmer et ses compagnons — car il n'était pas seul — furent en cette circonstance victimes d'une hallucination. Mais c'est précisément cette hallucination que je ne comprends pas. Et puis, saint Anselme qui revit le manuscrit de sa vie écrite par Eadmer et qui y laissa subsister ce récit dut être halluciné lui-même. Expliquez-moi donc un peu comment un historien qui n'était ni trompeur ni halluciné a pu raconter de pareils faits si ces faits ne sont pas vrais.

« Tel fut l'état de l'esprit humain aux époques naïves. La légende naissait d'elle-même et sans préméditation mensongère : aussitôt née, aussitôt acceptée, elle allait grossissant comme une boule de neige; nulle critique n'était là pour la contrôler. Il importe de remarquer en effet que le miracle ne se présentait point alors comme surnaturel. Le miracle était de l'ordre habituel, ou plutôt il n'y avait ni lois, ni nature pour des hommes

(i) Eludes religieuses . Deuxième édition, p. 1. (2) Nouvelles éludes religieuses. François d'Assise.

élransfers à nos idées de science expérimentale, qui voyaient partout l'action immédiate d'agents libres. L'idée des lois de la nature n'apparaît qu'assez tard, et n'est accessible qu'à des intelligences cultivées. Aujourd'hui encore les simples admettent le miracle avec une facilité extrême. Ce n'est donc pas seulement à l'origine de l'esprit humain que l'imagination se laisse prendre aux charmes du merveilleux : la fécondité légendaire dure jusqu'à l'avènement de l'âge scientifique, seulement en diminuant de puissance, diminuée qu'elle est de plus en plus par le souci de la réalité » (1).

— La raison pour laquelle, d'après vous, on doit regarder comme deslégendes certains récits des historiens qui ont écrit « aux époques naïves », c'est qu'ils ne se formaient pas une idée juste du miracle, ne le considérant pas comme une dérogation aux lois de la nature (2). Pour eux « il n'y avait ni lois, ni nature. » Or c'est précisément le contraire qui est la vérité, et vous le savez très bien.

Dès le quatrième siècle, saint Augustin traite à fond la question du miracle. Il l'envisage sous toutes ses faces. On dirait qu'il prend à tâche de réfuter les objections de l'incrédulité moderne. Le fait est que, depuis le quatrième siècle, les objections n'ont pas changé. Que prétendaient les critiques de ce temps-là? Que le miracle est impossible, attendu qu'il est une dérogation à des lois auxquelles il ne saurait être dérogé ni par Dieu qui n'existe pas, disaient les uns; qui existe bien, mais qui ne s'occupe pas des choses d'ici-bas, prétendaient les autres (3); qui existe et

(1) Etudes religieuses, troisième édition, p. 201.

(2) M. Renan feint de regarder comme un axiome que l'action immédiate d'agents libres exclut nécessairement l'existence des lois delà nature, et que la croyance à l'action de ces agents ne peut venir que de l'ignorance ou delà négation de ces lois. II sait à merveille que c'est tout le contraire qui est la vérité. Ampère, Cauchy, Biot, qui étaient des catholiques, croyaient à ces agents et à leur action ; ils n'ignoraient pas ni ne niaient pour cela les lois de la nature. M. Renan confond à dessein l'action des agents avec les règles qu'ils suivent. Il sait fort bien que l'existence des lois delà nature n'exclut pas l'existence d'une force motrice qui vient du premier moteur, Dieu, soit directement, soit par l'intermédiaire de ses anges, et que Dieu seul est libre de déroger aux lois qu'il a établies. C'est ce qu'enseignaient saint Augustin et saint Anselme qui vivaient cependant « aux époques naïves. »

(3) Saint Augustin ne fait pas à ces deux premières catégories de critiques l'honneur de les réfuter: Non eos suscepimus refellendos quivel ullam esse vim divinam negant, vel humana non curare contendunt- [De civitate Dei. lib. X, cap. xviii.)

Saint Augustin répond à l'objection tirée de l'impossibilité d'une dérogation

s'occupe des choses d'ici-bas, reconnaissaient quelques autres, mais qui ne saurait changer l'ordre qu'il a lui-même établi. Mais non, répond saint Augustin. Votre erreur vient de ce que vous comparez Dieu à vous-mêmes (1). H est vrai que vous ne faites vous-mêmes rien de nouveau sans changer ; mais il n'en est pas ainsi de Dieu qui a tout prévu et qui veut de toute éternité toutes les choses qu'il veut (2).

Le saint docteur ne se tient pas dans les généralités. Il l'apporte un grand nombre de faits merveilleux appartenant les uns à l'histoire profane, les autres à l'histoire sacrée. D'après lui, lorsqu'on rencontre de ces faits dans l'histoire, il y a lieu d'examiner s'ils ne peuvent pas être attribués à des forces occultes de la nature, plutôt qu'à l'intervention d'une volonté supérieure à l'homme. Son opinion est que les forces de la nature vont très loin et que nous ne les connaissons pas toutes. Si saint Augustin . revenait parmi nous, après s'être bien pénétré de toutes les données de notre science expérimentale, il n'aurait rien à retranclier de ce qu'il a dit sur le miracle ; il n'aurait rien à y ajouter. Son traité est complet. En réunissant ses enseignements sur cet important sujet, on formerait un beau volume.

Or ces enseignements étaient très connus et très répandus à , l'époque oij écrivait Eadmer. Saint Augustin, après avoir formé les générations chrétiennes qui avaient précédé, continuait à être le maître le plus en vogue aux onzième et douzième siècles : les nombreux manuscrits de ses écrits qui nous restent encore et dont l'écriture est incontestablement des onzième et douzième siècles en font foi. Il fut en particulier le maître de saint Anselme qui, dans ses écrits, reproduit souvent la doctrine de ce grand docteur en la marquant du sceau de son propre génie. C'est ainsi que dans son livre : De conceptu virginali, qu'il

aux lois de la nature que, par le miracle, celte dérogation, à le bien comprendre, n'existe pas, en ce ;ens que le miracle e<t une exception que Dieu a prévue et voulue. Il a établi les lois avec ces exceptions. Pour qu'il y eût dérogation à ces lois, il faudrait qu'il y eût d'autres exceptions que celles qu'il a prévues et voulues de toute éternité. Or cela n'est pas possible. En ce moment, nous ne défendons pas ce raisonnement de saint Augustin. Nous le citons comme une preuve qu'au quatrième siècle on entendait le miracle exactement comme on l'entend au dix-neuvième. Le miracle, disait le saint docteur, est une dérogation aux lois de la nature telles qu'elles nous sont connues, c'est-à-dire sauf lesexceptions iwévues par Dieu et que l'on peut considérer comme faisant partie de ces lois. — (Conlr. Fausl. Manich., lib. XXVI, cap. i. Lib. XXIX, cap. ii.)

(1) De civitate Dei, lib. XII, cap. xvu.

(2) E)tarralio tnjjsa/w., cap. cv.

composa à Lyon pendant son premier exil et qu'il lit copier par Eadmer, il parle du miracle exactement comme en parle saint Augustin, La doctrine est la même, les mots seuls sont changés. Ce que saint Augustin appelle, l'ordre na,turel, ordo naturalis (1), sainf Anselme le nomme le cours ordinaire de la nature, iisitatum ciirsum. Pour nous donner une idée plus claire de ce qu'il entend par les lois de la nature, saint Anselme en cite quelques-unes, entre autres celles de la pesanteur. Ces lois, dit-il, il n'y a que Dieu qui puisse y déroger, ou du moins paraître y déroger : eis obviare videtur. Il le peut parce que c'est luimême qui les a établies. Si donc la mer souvre pour laisser passer tout un peuple, si un mort est ressuscité, si l'eau est subitement changée en vin, derrière l'homme qui peut être l'instrument de ces prodiges, il faut voir Dieu (2).

Si au douzième siècle quelque historien pouvait igntu'er ces choses, à coup sur ce n'était pas Eadmer le disciple, le secrétaire et le copiste de saint Anselme. Et si quelqu'un peut ignorer aujourd'hui que ces notions étaient très connues au douzième siècle, ce n'est assurément pas vous, monsieur Renan. Je voudrais que dans cette discussion vous eussiez affaire à saint François de Sales. Après vous avoir rappelé beaucoup mieux que je ne viens de le faire comment on considérait le miracle « aux époques naïves », il ne manquerait pas d'ajouter ce mot qu'il adressait à uu ministre protestant contre (pii il soutenait une polémique, et qui lui paraissait peu loyal:

« Vous ne disiez mot de toutcecy, petit Traicteur ! esles-vous aveugle, ou si vous faites le lin (^3)? »

Pour vous, monsieur Renan, votre cas est encore plus grave. Non seulement vous ne dites pas ce que vous savez ; mais vous dites même tout le contraire. Vous parlez du présent, qui pour-

(1) De Trinitate, lib. III, cap. ir.

(2) « Et adhuc mnlla facit (Deus) cum de eisdem natiiris et voluntalibus operalur (|Uod illte secuDdum suum usum et propositum nequaquam facerent. Solius quippe voluiitalis Dei est opus cum maie siccum iter intra se populo prœbet; cum morlui resurguut ; cum aquaiuvinum subito convertitur.. . cum alia multa finnt quœ née creatura, nec ejus volunlas, per usitatum cursum suum ojieraretur. Natura levia sur.~ùm, gravia deorsùm trahit.. . Apparet quia très sunt cursus rerum, scilicet mirabilis, naturalis, voluntarius; et mirabilis quidem aliis aut eorum iegi nuUatenus subdilus est, sed libère dominatur ; neque illis facit injuriam quando eis obviare videtur quia nihil liabent uisi quod ab illo acceperunt, nec ille dédit eis aliquid nisi sub se. >- — S. Ans. Lib. de conceplu virginali cap. XI.

(3) L'Estendart de la sainte croix, livre I, ch. v.

tant vous est bien connu aussi, avec la même sincérité que du passé. Vous dites que la fécondité légendaire n a duré que jusqu'à l'avènement de Vâge scientifique. La fécondité légendaire est représentée par les récits multipliés de faits surnaturels. Or la Vie du curé d'Ars en renferme un bien plus grand nombre que celle de saint Anselme. C'est à peine si l'on trouverait au onzième siècle un saint dont la vie soit aussi légendaire., pour parler votre langue, que celle de Don liosco. On pourrait vous citer cent autres noms. A quoi bon? Vous les connaissez bien. Vous n'êtes pas non plus sans avoir entendu parler quelquefois de la Salette et de Lourdes, pour ne nommer que les pèlerinages les plus célèbres par le nombre vraiment extraordinaire de faits surnaturels qui s'y accomplissent, et que, dans tous les cas, on raconte comme s'y étant accomplis. Vous ne disiez mot de tout cecy, petit Traicteur ! estes-vous aveugle, ou si vous faites le fin ?

Monsieur Renan, vous avez écrit dans un de vos premiers ouvrages un mot qui vous caractérise : « On ne comprend pas assez les services que rend la médiocrité, les soucis dont elle nous délivre, et la reconnaissance que nous lui devons (1). » Votre manière de refaire 1 liisloire tout à votre aise, d'argumenter sans donner l'ondire d une preuve, et d'exposer une criti(jue liistoriquc qui est au rebours du bon sens comme si elle s'imposait au nom de la raison, le fait cependant très bien comprendre. La médiocrité délivre l'écrivain qui n'a nul souci de la vérité du souci de se mettre l'esprit à la torture pour éviter que ses lecteurs s'en aperçoivent. Grâce à cette médiocrité dont vous faites ironiquement l'éloge, il peut se tenir assuré que la plupart de ceux qui le liront ne se montreront pas difficiles sur le reste pourvu qu'il sacbe les charmer par son « petit carillon (2). » A votre « petit carillon », monsieur Renan, voudriez-vous bien ajouter une toute petite raison?

Je voudrais avoir au moins une petite raison d'abandonner l'ancienne critique. Vous savez en quoi elle consiste : en fait de récits surnaturels ou merveilleux, ne pas tout admettre, et ne

(i) Essais de morale et de critique, p. 1»7.

(?) « Si j'étais resté en Bretagne, je serais toujours demeuré étranger à cette vanité que le monde a aimée, encouragée, je veux dire à une certaine habileté dans l'art d'amener le cliquetis des mots et des idées. En Bretagne, j'aurais écrit comme Rollin. A Paris, sitôt que j'eus montré !e petit carillon qui était en moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé à continuer. » — Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 147.

pas tout rejeter. Ne pas admettre ces récits, sans les preuves historiques ordinaires, ne pas les rejeter sans examen au nom de telle ou telle relij^ion ou de telle ou telle philosophie. Les rejeter s'ils ne paraissent pas suffisamment prouvés ; les admettre, s'ils paraissent prouvés, sauf à les expliquer ensuite comme on le pourra, au risque même de ne pouvoir pas les explicjuer du tout. Vous avez changé tout cela : Eh hien, encore une fois, si vous voulez que j'accepte « la critique née de nos jours », je vous demande une petite raison.

« Constater le caractère d'un fait n'est pas donné à tous ; cela exig-e une forte discipline de l'esprit et l'iiahitude des expériences scientifiques. Dans tous les miracles qu'on raconte du passé, aucune de ces conditions ne s'est réalisée. Outre que les textes historiques qui nous les racontent prêtent à une foule de réserves, le puhlic devant lequel ils se passent est étranger à la science et incompétent pour juger si vraiment les lois de la nature ont été violées » (1).

— Et c'est là votre raison ! Parce qu'il était difficile autrefois, et qu'il est encore difficile aujourd'imi de constater si un fait raconté par un historien du moyen âge a un caractère surnaturel, vous voulez (ju'on l'élimine de l'histoire sous prétexte qu'il a véritahlcment ce caractère si difficile à constater ! Un fait est raconté par Eadmer qui, fidèle à ses hahitudes de réserve, se garde hien de le ([ualilier et de chercher à en déterminer le caractère. Vous dites : Eadmer n'avait pas le moyen de constater que ce fait était un miracle. Donc le fait dont il prétend avoir été témoin n'a jamais eu lieu. Monsieur Renan, ceci n'est qu'une plaisanterie. De grâce une raison.

« Les faits où l'on croit voir des interventions de volontés particulières supérieures à l'homme et à la nature disparaissent à mesure qu'on les serre de plus près. Aucun fait historique de ce genre n'est prouvé, ni dans le présent, ni dans le passé — j'entends prouvé sérieusement d'une de ces preuves qui excluent toute chance d'erreur » (2).

Les faits où Von croit voir, mais qui on? Les critiques qui l'examinent, les lecteurs qui en prennent connaissance, l'historien qui le raconte, ceux qui en furent témoins, n'importe qui? Expliquez-vous.

Tenez, voici un fait de ce genre rapporté par Eadmsr. Saint

(1) La chaire d'hébreu au Collège de France, p. 23.

(2) Réponse au discours de M. Pasteur à l'Acadéniie.

Anselme visita la ville de Màcon. Le pays était désolé par une longue sécheresse. Le saint célébra la messe en l'église cathédrale, où il pria pour obtenir la cessation de la sécheresse. Nul signe n'en annonçait la fin : le ciel était serein. Après la messe, pendant que le saint était à dîner, une forte pluie tomba tout d'un coup. Le peuple cria au miracle. Eadmer, qui accompagnait le saint archevêque et qui a été témoin de tout cela, le raconte. Il ne dit pas que ce fut un miracle, il dit seulement que le peuple le crut. Comme il n'y avait pas alors de baromètre, ce bon peuple de Màcon et môme les savants de l'époque purent bien prendre pour un miracle ce qui n'était peut-être qu'un fait naturel, et voir des interventions de volontés supérieures à la nature là où il n'y avait peut-être qu'une coïncidence fortuite.

Cette croyance à des interventions surnaturelles suffit-elle pour que le fait disparaisse? Seryez un peu celui-ci, je vous prie. S'il disparaît, tous les faits de la Vie de saint Anselme par Eadmer disparaîtront.

Quand on serre ces faits de près, ce qui disparaît est-ce simplement le caractère surnaturel qui leur est attribué ou bien les faits eux-mêmes. L'ambiguïté calculée de votre phrase sert là encore de voile à votre pensée. J'avoue que ce voile est nécessaire. Vous n'oseriez jamais dire ouvertement et vous ne parviendrez jamais à faire accepter à la médiocrité, disons le mot, à l'imbécillité d'un certain public, si vous n'y mettiez un peu de prestidigitation, ce que vous lui insinuez, ce que vous lui enseignez, ce que vous lui faites croire. Vous lui faites croire que pour faire de la critique savante il faut rejeter comme de pures légendes tous les faits dont l'explication pourrait être embarrassante pour le naturalisme, tous les faits qui une fois admis pourraient peut-être bien conduire à cette conclusion qu'il existe des volontés supérieures à l'homme. Vous savez bien que le surnaturel existe et qu'il est prouvé par ces faits. Vous savez bien qu'une discussion de bonne foi suivant les règles ordinaires ferait éclater la vérité, et voilà pourquoi vous demandez contre eux la question préalable. Si telle n'est pas v,otre tactique, dites-le, et alors il sera facile de nous entendre.

« La critique dont le premier principe est que le miracle n'a point de place dans le tissu des choses humaines, pas plus que dans la série des faits de la nature ; la critique qui commence par proclamer que tout dans la nature a son explication humaine, lors même que cette exphcation nous échappe, faute de

renseignomenls suffisants, no saurait évidemment se rencontrer avec les écoles ihéologiques qui emploient une métliode opposée à la sienne et qui poursuivent un but différent » (1).

— Mais la question est précisément de savoir si la critique a raison d'avoir ce premier principe, et de suivre une méthode opposée à celle des écoles théologiques, et de poursuivre un but différent. Vous insinuez que le but poursuivi par les écoles théologiques est d'arranger l'histoire de manière à en former un argument en faveur de l'existence du surnaturel. Vous vous bornez à l'insinuer parce que vous n'osez le dire ouvertement. Vous n'osez le dire ouvertement parce que vous savez bien que cela est manifestement contraire à la vérité. Les critiques sérieux et sincères ne rejettent pas un fait simplement parce qu'il a un caractère extraordinaire qui pourrait bien être surnaturel ; ils ne l'acceptent pas pour cette raison non plus. Cette méthode estelle propre à ce que vous appelez, sans qu'il soit possible de savoir au juste ce que vous entendez par là, les écoles théologiques? Je ne le pense pas. 3Iais c'est là une question secondaire. La vraie question estde savoir si une pareille méthode de cri tique est conforme à la raison, ou bien si la seule critique acceptable est celle qui exclut en bloc et sans examen du domaine de l'histoire tous les faits au sujet desquels il y a lieu de se demander s'ils ne sont pas merveilleux, surnaturels, miraculeux. Quelle raison pouvez-vous donner de ce rejet complet, aveugle, inexorable?

« Accepter une partie des récits miraculeux et rejeter l'autre ne peut être que d'un esprit étroit. Rien de moins philosophique que de faire à l'impossible sa part et d'appliquer une critique réaliste à des récits conçus en dehors de toute réalité (2). »

— Mais que voulez-vous dire ? En vérité que voulez-vous dire? Qu'entendez-vous par des récits miraculeux? Entendez-vous des récits de faits que le narrateur donne comme miraculeux, ou bien que les témoins ont cru miraculeux alors qu'ilsne l'étaient peut-être pas ? Parce qu'un fait a été jugé miraculeux, est-ce une raison pourle rejeter ? Un grand nombre de faits donnés ainsi comme miraculeux, notamment par des historiens du moyen âge, peuvent fort bien ne pas l'être, et ne seraient certainement pas reconnus comme tels par les commissions chargées de l'examen des miracles dans les causes de canonisations. Ils ne seraient pas reconnus comme

(1) Etudes religieuses. Deuxième édition. Préface, p. vu.

(2) Études religieuses, 3' édit., p. 147.

des miracles, ou du moins comme des miracles offrant un caractère suffisant de certitude, parce qu'ils peuvent être des phénomènes naturels. Dès lors ces faits ne sont pas impossibles, et ils ne sont pas conçus en dehors de toute réalité. Votre réponse n'est pas une réponse. Votre raison n'est pas une raison. Elle est un sophisme : rien de plus.

Si vous vous borniez à faire la part non de l'impossible, mais de l'enthousiasme, de la crédulité, de la superstition, et si vous vous contentiez d'appliquer avec une inexorable sévérité votre critique réaliste à des récits fantaisistes écrits sous l'inspiration d'une piété mal éclairée, en dehors de toute critique sérieuse, vous vous rencontreriez souvent avec l'école théologique dont Eadmev fut, au douzième siècle, un des représentants les plus distingués.

Il y a eu de tout temps, au sujet des miracles, vous le savez fort bien, deux écoles parmi les catholiques : l'école de ceux qui les admettent sans exiger beaucoup de preuves, et en se laissant guider par leur foi plus que par les règles d'une saine critique; et l'école de ceux qui exigent des preuves sérieuses pour donner leur adhésion aux faits eux-mêmes, et qui, s'ils se décident à les admettre, ne se prononcent pas facilement, mais au contraire avec une extrême réserve sur le caractère de ces faits. Cette seconde école a toujours existé et elle a eu, suivant les époques, des représentants plus ou moins nombreux et plus ou moins éclairés. Dans notre siècle elle compte dans ses rangs tout ce qu'il y a de plus autorisé et de plus illustre parmi les maîtres de la science moderne, des maîtres qui s'appellent Ampère, Cauchy, Biot, sans compter ceux qui sont assis à vos côtés à l'Académie.

Un de ces savants qui admettent le miracle un homme de votre âge, Breton comme vous, écrivait il y a quelques années dans un livre splendide cette page que je vous demande la permission d'offrir à vos méditations :

« Je ne puis pas être suspect à la science; je lui ai toujours accordé, je lui accorderai toujours ce qui lui est dû, la soumission à ses théories, l'acceptation franche de ses faits, sans aucune arrière-pensée, sans leur imposer d'autres conditions que leur bienvenue à l'état de vérités acquises. Il ne m'est jamais arrivé, et il ne m' arrivera jamais de faire faire quarantaine à une théorie ou à un fait démontré de la science, sous le prétexte déraisonnable, impossible, que cette théorie et ce fait démontré pourraient être contraires à ma foi.

« Je dois inspirer d'autant moins de défiance à la science que je ne suis pas un spécialiste, mathématicien, physicien, cliimiste ou naturaliste exclusif, confmé dans un ordre particulier d'idées, tournant dans un cercle étroit de doctrines et de phénomènes, absorbé dans la poursuite incessante d'une même classe de problèmes. Par vocation, par une disposition naturelle de mon esprit, et aussi par devoir, j'ai été amené à étudier tour à tour, d'une manière approfondie, les diverses branches des sciences humaines. J'avais à peine reçu de mes maîtres illustres, Cauchy, Ampère, Binet, l'enseignement complet des sciences mathématiques et physiques, que déjà, au Muséum d'histoire naturelle, je m'initiais dans les collections des galeries et des jardins, sous la direction des Cuvier, des Naiiy, des Desfontaines, des Thouin, aux faits de la zoologie, de la botanique, de la minéralogie et de la géologie. Plus tard fondateur et directeur d'une école normale du clergé, qui a eu quelque retentissement, j'ai à mon tour enseigné les mathématiques, la physique, la chimie, Tastronomie, etc.

«La science ne peut pas refuserde voir en moi un de ses apôtres les plus ardents ; et les savants, qui m'ont depuis longtemps ouvert leurs rangs, ne se refuseront pas à reconnaître en moi un frère, un ami, un écho fidèle de leurs recherches et de leurs enseignements... J'ai soixante-treize ans, j'ai tout lu, tout entendu, et jamais je n'ai été atteint d'un doute ou d'une simple tentation contre la foi. J'ai toujours cru et je crois plus que jamais à toutes les vérités enseignées par l'Eglise catholique, apostolique, romaine, d'une foi calme, sereine, vive, forte, sans que, je le répète, aucun nuage se soit interposé entre un dogme et mon esprit. Je dois ce bonheur incomparable, d'abord à une grâce toute particulière du ciel, puis à l'influence et au souvenir de mon vertueux père, Yincent-Paul-Alexandre-René Moigno, esprit droit, cœur noble s'il en fut jamais. Je le dois enfin à la limpidité naturelle de mon intelligence, ennemie jurée de l'argutie et du sophisme » (1).

Pouvez-vous récuser ces juges? Si vous les récusez, ce n'est pas qu'ils vous paraissent « étrangers à nos idées de science expérimentale », je suppose. C'est donc uniquement parce qu'ils sont catholiques. Dans votre système quiconque est catholique est incapable de critique, fùt-il le premier physicien et le premier

(1) Les Splendeurs de la Foi, par l'abbé Moigno. T. IV. Préface pages 6 et 9.

chimiste de son siècle, et le plus grand savant du monde. Rejeter le témoignage des historiens catholiques, même quand ils offrent par ailleurs toutes les garanties désirables, comme Eadmer par exemple ; rayer de l'histoire tous les faits qui tendent à prouver la divinité du christianisme, c'est là toute votre critique.

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