CHAPITRE XXVIII
Où M. Renan revient à de meilleurs sentiments, fait son panégyrique et compose son épitaphe. — Pourquoi on est bien aise de revenir à Eadmer.
Monsieur Renan, encore un mot, s'il vous plait. Parmiles faits surnaturels, celui qui vous gêne le plus c'est le miracle. Mais c'est aussi celui dont vous tirez le plus grand parti. Sous prétexte que votre philosopliie démontre l'impossibilité du miracle, vous bannissez du domaine de l'Iiistoire les faits les mieux prouvés, dès qu'ils vous paraissent pouvoir devenir une preuve de la divinité du christianisme, en déclarant que ces faits, s'ils existaient, seraient des miracles. Je serais bien aise de savoir comment vous vous y prenez pour justifier un pareil procédé de critique, et l'empêcher de paraître ce qu'il est, c'est-à-dire odieux, injuste, sectaire.
« S'il est avéré qu'aucun miracle contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les miracles du passé, qui se sont tous passés dans des réunions populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les critiquer en détail, leur part d'illusion? Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom d'une constante expérience que nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne disons pas : « Le miracle est impossible»; nous disons : «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté » (1).
Il n'est pas avéré du tout, vous le savez fort bien, qu aucun miracle contemporain ne supporte la discussion. Il est au contraire bien avéré que presque tous les jours, et dans tous les cas très fréquemment, des miracles frappants et connus sont soumis à la discussion des hommes les plus compétents, les plus
(1) Vie de Jésus. Introduction.
sincères, les plus désintéressés et assez souvent même les plus irréligieux, et la supportent très bien. C'est même là un des côtés par lesquels le catholicisme jette le plus d'éclat en cette seconde moitié du dix-neuvième siècle et par lequel sa vérité s'impose le plus aux esprits droits et aux âmes pures.
Les miracles du passé ne se sont pas tous passés dans des réunions populaires : il s'en faut de beaucoup.
Vous remplacez les preuves par l'art d'émettre avec une grande assurance comme des vérités reconnues et qui n'ont pas besoin d'être démontrées, des assertions absolument contraires à la vérité, et de mêler, en les broyant dans votre phrase savante, comme un peintre mêle des couleurs sur sa palette, des idées se rapprochant les unes des autres par une plus ou moins grande analogie, mais parfaitement distinctes, de manière à les confondre.
Miracles du passé, miracles contemporains, les faits euxmêmes, le caractère de ces faits, constatation du fait, constatation de son caractère, philosopliie, expérience, histoire, critique, tout se môle et se brouille, non dans votre esprit, mais dans votre discours.
A cet imbroglio sophislirpie, j'opposerai deux faits très précis auxquels je vous prierai de faire l'application de votre critique réaliste.
Le premier de ces faits appartient à l'histoire contemporaine puisqu'il dure encore. On peut aussi le considérer, si l'on veut, comme un miracle du jjassé. Car ce fait est donné comme un miracle, et ce miracle est arrivé le 13 août 1873. Vous en trouverez le récit détaillé dans un livre qui a eu du retentissement : Les épisodes miraculeux de Lourdes joar Henry Lasserre. En voici la substance.
Le 13 août 1873, M. l'abbé de Musy était à Lourdes depuis plusieurs jours. Du moins il le croit. Des milliers de personnes l'y ont vu ou ont cru l'y voir.
Le 13 août 1873, à neuf heures du matin, M. l'abbé de 3Iusy était paralytique depuis onze ans et presque aveugle depuis vingt ans. Au moins cela lui semblait ainsi. Parents, amis, maîtres, médecins, tous ceux qui l'avaient connu pendant ces vingt ans, tous ceux qui, dans l'espace de ces onze ans, l'avaient vu sur sa chaise à roulettes, et je suis du nombre, s'imaginaient qu'il était vraiment paralytique et presque aveugle. Etait-ce une pure imagination? M. l'abbé de Musy était-il victime d'une
illusion ou bion jouail-il la comédie? Vous pouvez répondre à ces questions comme il vous plaira.
Le 15 août 1873, à neuf heures du matin, M. l'abbé de Musy, qu'on, avtiit porté avec beaucoup de peine à l'église de Notre-Dame de Lourdes, se leva tout d'un coup, il marcha, il lut un petit volume imprimé en caractères très fins que quelqu'un lui présenta. Des milliers de personnes virent cela ou crurent le voir. Depuis le lu août 1873, à neuf heures du matin, M. l'abbé de Musy n'a ressenti aucune atteinte de sa double maladie. Le 17 janvier 1874 il fut installé curé de Chagny, dans le diocèse d'Autun. Il est encore à cette heure curé de Chagny. Il a toujours rempli et il continue à remplir, sans la moindre difficulté, ses fonctions de curé dans cette paroisse de 4,400 habitants. Au moins les habitants de Chagny le croient. Peut-être sont-ils depuis dix-sept ans victimes d'une hallucination.
C'est à ce rapport sommaire que je vous prie de vouloir bien appliquer le fameux principe par lequel vous exécutez si lestement « les miracles du passé » et « les miracles contemporains ». Ce principe est celui-ci : a II n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté. »
Que voulez-vous dire par là ? Que voulez-vous dire, non pas en général, mais dans le cas présent?
Voulez-vous dire que M. l'abbé de Musy est un mythe, et qu'il n'a jamais existé? Ou bien simplement qu'il n'a jamais été malade? Ou bien, qu'il n'a pas été guéri ? Ou bien que la maladie et la guérison sont réelles, mais que la guérison n'a pas été miraculeuse?
Vous pouvez bien, si vous le voulez, au risque d'être quelque peu ridicule, contester le caractère du fait et prétendre que si M. l'abbé de Musy a été guéri à Lourdes, il faut chercher l'explication de cette guérison dans l'eau ou dans l'air du pays, dans la vive émo.tion qu'il dut ressentir à la vue des manifestations de Lourdes, ou dans quelque autre cause jusqu'alors inconnue.
Voici maintenant une seconde guérison qui offre des traits frappants de ressemblance avec la première.
La maladie n'était par une paralysie. C'était une de ces fièvres tenaces qui abattent un homme et le conduisent peu à peu aux portes du tombeau. Celui qui en était atteint était un gentilhomme aussi, non de la Bourgogne, mais du Dauphiné. La guérison eut lieu en France, non à Lourdes, mais à Vienne. Ce ne
fut pas en 1873, mais 1099. Elle n'est pas racontée par Henry Lasserre, mais par Eadmer, historien judicicieux, exact, véridique jusqu'au scrupule, et, sous ce rapport, ne le cédant assurément en rien à Henry Lasserre. Ce récit fait partie d'un ouvrage dont nous possédons, sinon l'original, du moins des copies contemporaines de l'auteur, et dont Tauthenticité est incontestable et incontestée. Le gentilhomme de Bourgogne fut guéri subitement en entendant une messe célébrée dans une église dédiée à Notre-Dame de Lourdes. Le gentilhomme dauphinois fut rendu instantanément à une santé parfaite en assistant à une messe célébrée par saint Anselme dans une église consacrée à saint Etienne. Il s'y était fait apporter plus semblable à un mort qu'à un vivant ; il en sortit plein de santé. Après quelques jours, c'est-à-dire après le temps voulu pour s'assurer qu'il était bien guéri, il revint remercier saint Anselme auquel il attribuait sa guérison. Cette guérison se maintint et le gentilhomme du Daupliiné, pas plus que celui de Bourgogne, ne ressentit plus aucune atteinte de son mal. Eadmer atteste avoir vu ce gentilhomme, l'avoir vu malade et l'avoir vu guéri.
A (juelque point de vue que vous vous placiez, au point de vue pbilosophique, ou au point de vue historique, vous ne trouverez pas plus de raison de contester le fait de celte seconde guérison que celui de la première.
11 s'agit du fait, entendez-le bien, et non de sa cause. Dans les deux cas le fait est incontestable. Quant à la cause, c'est une autre affaire. Il est bien entendu que ces deux guérisons n'embarrasseraient guère les critiques de la Salpètrière. Comme je m'occupe d'histoire, et eux d'hystérie, je n'ai rien à démêler avec eux. C'est à vous que j'en veux, monsieur Renan. Votre but dissimulé, mais très réel, n'est pas simplement de nier le caraclère surnaturel de faits presque innombrables, rapportés par les historiens qui croient en Dieu, c'est de faire disparaître ces faits eux-mêmes; c'est de refondre Thistoire dans le moule, je ne dirai pas de votre rationalisme, mais de la haine implacable que vous avez vouée au catholicisme. Il n'y a que l'aveuglement de la passion qui puisse vous empêcher de comprendre ce qu'une telle entreprise a d'insensé. Vous faites l'athée dans vos discours toutes les fois que votre sujet le demande. Jouez tous les rôles qu'il vous plaira. Soyez même athée en toute réalité, si tel est votre bon plaisir, et si vous le pouvez. Mais de ce que vous seriez devenu athée, après avoir été catholique, séminariste, et
même, ce que vous êtes encore malgré vous, clerc minoré, ce ne serait pas une raison pour changer l'histoire. Gardez votre atliéisme et laissez-nous notre histoire ! Ne vous donnez pas le ridicule de porter, au nom d'une raison dont vous prétendez avoir acquis le monopole par votre incrédulité, un décret de non-existence contre les faits historiques les mieux prouvés qui sont la gloire de l'Eglise et de ses saints ! Ne condamnez pas ces faits, sous prétexte qu'ils sont surnaturels, à un ostracisme absurde et révoltant !
« Jusqu'à nouvel ordre, nous maintiendrons ce principe de critique historique : qu'un récit surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours incrédulité ou imposture » (1).
— Faites. Vous êtes le maître. Retranchez, ajoutez, condamnez, approuvez, biffez, raturez, supprimez, interprétez, falsifiez, niez. Ne vous gênez pas. L'histoire vous appartient, et la raison aussi. La critique née de nos jours vous donne tous les droits. Car elle est solidement établie. Voici, en résumé, quel est son inébranlable fondement. On peut la formuler dans ce syllogisme :
Les faits surnaturels n'existent pas ;
Tel fait, par exemple les deux guérisons racontées Tune par Eadmer, l'autre par Henry Lasserre, est surnaturel. Ces deux guérisons sont des faits surnaturels.
Donc ces faits n'existent pas.
Ces faits, et des milliers d'autres semblables, sont des légendes. « Pour trouver la vérité, il n'y a qu'une simple opération à faire : écarter le merveilleux, le tour concret et anecdotique. »
Voilà votre critique telle que vous l'avez exposée vous-même"; car je ne vous ai rien fait dire. Cette critique n'a pas besoin d'être réfutée. Elle n'a besoin que d'être mise à nu.
C'est fait, je crois.
Et maintenant, dites-moi, qu'est-ce donc qui vous fait tourner ainsi depuis près d'un demi-siècle toutes les ressources de votre esprit contre la sainte Eglise de Dieu ? Est-ce le dépit de voir qu'elle marche sans vous?Pensiez-vous donc, comme Lamennais votre prédécesseur en apostasie, qu'elle allait s'écrouler parce que vous l'aviez abandonnée? Ce qui vous exaspère de jour en jour davantage, est-ce de voir que chaque nouvelle découverte de la science vient confirmer sa vérité, que ces sciences au nom des-
(1) Vie de Jésus. Introduction.
quelles vous prétendez rejeter les miracles ont été jusqu'à inventer une machine, « chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre de la mécanique-mathématique » qui « éclaire d'un jour nouveau la question de la nature et de la possibilité du miracle?» (1). Est-ce de voir que des hommes plus intelligents que vous, plus instruits que vous, meilleurs écrivains que vous, sont à genoux aux pieds du Dieu fait homme, le Seigneur Jésus, s'efforçant de réparer vos blasphèmes par leurs adorations?
Mais surtout pourquoi votre croisade contre le surnaturel ? Est-ce parce qu'à cette heure, plus que jamais, il éclate de toute part et qu'il envahit le monde?
« Aucun homme éclairé n'admet les miracles qui sont censés se passer de nos jours... Le surnaturel est devenu comme une tache originelle dont on a honte ; les personnes même les plus religieuses n'en veulent plus qu'un minimum; on cherche à faire sa part aussi petite que possible ; on le cache dans les rerecoins du passé... Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, le surnaturel disparaît de ce monde ; il n'obtient plus de foi sérieuse que dans les classes qui ne sont pas au courant de leur siècle » (2).
— Et les écoles théologiques dont vous parliez tout à l'heure, que sont-elles devenues? En brisant les liens étroits qui vous rattachaient à l'Eglise, avez-vous donc brisé du même coup ces liens intimes et innés qui attachent toute âme à la vérité? La vérité n'est donc plus pour vous qu'un vain mot?
» Ce que j'ai toujours eu, c'est l'amour de la vérité. Je veux qu'on mette sur ma tombe (ah ! si elle pouvait être au milieu du cloître, mais le cloître c'est l'Eglise et l'Eglise, bien à tort, ne veut pas de moi; ; je veux, dis-je, qu'on mette sur ma tombe : Veritatem dilexit » (3).
— Monsieur Renan, ces pirouettes de saltimbanque sont indignes d'un homme parvenu à la haute position que vous occupez ! Vous avez consacré votT-e vie à insulter ce que l'Eglise adore. Vous aveznié, avec le scandale le plus éclatant dont vous êtes capable, la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ; vous ne cessez de battre en brèche le surnaturel, vous niez l'existence de Dieu, et vous
(1) L'abbé Moigno, Les Splendeurs de la Foi; tome IV, ch. xxvii, page 498. — Il s'agit de la machine à calculs anabj tiques inventée par sir Charles Babbage. Voir dans l'ouvrage de Tabbé Moigno les conclusions qu'on peut en tirer en faveur de la possibilité des miracles.
(2) La chaire d'hébreu au Collège de France, p. 29.
(3) Discours prononcé à Tréguier le 2 août 1884.
feignez d'aimer l'Eglise, et vous simulez de lui appartenir à la vie et à la mort, et vous exprimez le regret de vous voir repoussé par elle! Lamennais fut plus violent dans ses attaques, mais il fut plus digne.
« Il ne comprit pas ce qu'il y a d'ironie dans un certain respect » (1).
C'est vrai. Sa nature droite, franche et noble, le rendait incapable de le comprendre. Il sortit de l'Eglise avec fracas, et, se dressant devant elle, il lui lança l'invective avec une superbe insolence. On eût dit le rugissement du lion qui s'apprête à dévorer sa proie. Vous, au contraire, vous avez quitté l'Eglise, sans bruit, vous vous êtes dérobé, vous vous êtes glissé dans l'ombre et vous vous êtes embusqué. Assez longtemps après, l'Eglise qui ne pensait plus à vous, a entendu dans les broussailles quelque chose qui remuait, elle a aperçu derrière les buissons et les épines des anneaux aux reflets changeants, elle a entendu des sifflements aigus, elle a vu quelque chose qui se déroulait en spirales et qui s'avançait en rampant dans la poussière pour la mordre au talon, et l'Eglise, qui vous avait réchauffé sur son sein, s'est détournée avec un effroi mêlé de dégoût en disant : C'est lui !
Lamennais se précipita bruyamment des hauteurs du sacerdoce faute de savoir obéir. Vous êtes sorti furtivement du sanctuaire faute de savoir rien respecter. C'est là, avouez-le, .ce qui explique à la fois votre apostasie et le caractère de votre lutte contre Jésus-Christ et son Eglise.
« Si le penchant gascon à trancher beaucoup de difficultés par un sourire que ma mère avait mis en moi, eût dormi éternellement, peut-être mon salut eût-il été plus assuré » (2}.
— Hélas ! hélas 1 Cela est plus vrai que vous ne le pensez. Et vous ne nous dites pas tout! N'est-ce pas, monsieur Renan, que vous ne nous dites pas tout?
« Je ne m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dégagés de toute opinion et placés au point de vue d'une bienveillante ironie universelle » (3).
— De toutes vos paroles, aucunes ne vous peignent mieux que celles-ci. Vous êtes l'homme de l'ironie universelle. Vous vous
(1) Essais de morale et de critique, p. 187.
(2) Souvenirs d'enfance et ae jeunesse, p. 147.
(3) Ibid,, p. 152.
moquez Je Dieu, Je ses anges et de ses saints (1). Vous vous moquez de votre siècle dont vous n'avez pas craint de dire dans un de vos récents ouvrages : « Le siècle oij j'ai vécu n'aura probablement pas été le plus grand, mais il sera tenu sans doute pour le plus amusant des siècles » (2). Vous en êtes vous-même la preuve. Vous aurez contribué pour une large part à le rendre amusant, mais, liélas ! d'une déplorable manière. Vous vous moquez constamment de vos lecteurs, et enfin, dans l'ouvrage dont je viens de parler, vous vous moquez de vous-même en traçant de vous un portrait parfaitement ridicule. Ce penchant à ricaner de tout auquel vous n'avez pas eu le courage de résister, et dont vous avez fini par devenir la victime, est l'explication de votre vie et de votre œuvre. L'épitaphe que la postérité écrira sur votre tombe n'est point celle que vous avez ironiquement proposée. Ce sera celle-ci : « Ci-git un homme de grand talent qui, s'il avait eu le courage de dominer son penchant à l'ironie, eût été un hérault de la vérité, et qui ne fut qu'un ennemi acharné du catholicisme et un jongleur littéraire. »
Laissons ce jongleur effronté, et revenons à notre candide Eadmer.
(1) « Je ne regrette pas beaucoup les petits génies qui autrefois dirigeaient les planètes dans leur orbite ; la gravitation s'acquitte beaucoup mieux de cette besogne, et si, par moments, j'ai quelques mélancoliques souvenirs pour les neuf chœurs des anges qui embrassaient les orbes des sept planètes, et pour cette mer cristalline qui se déroulait aux pieds de l'Eternel, je me console en pensant que l'inrini où notre ciel plonge est un infini réel, mille fois plus sublime aux yeux du contemplateur que tous les cercles d'azur des paradis d'Angelico de Fiesole. » Discours de réception à l'Académie.
l2) Souv. d'enf. et de jeun., p. 37S.