‹ EadmerChapitre 44 sur 70 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Impartialité et réserve d'Eadmer au sujet des évêques d'Angleterre.

Ce n'est pas assez de dire, on le voit, qii'Eadmer n'a point chargé Gautier, évèque d'Albano : l'histoire examinée de près et les documents en main obhgc à reconnaître qu'il l'a sensiblement épargné. Il a épargné bien davantage encore les évêques anglais qui prirent parti contre saint Anselme. C'est là un point de grande importance qu'il est nécessaire de bien établir.

On pourrait soupçonner, et de fait on a quelquefois soupçonné Eadmer de s'être montré trop sévère à l'égard des évêques anglais. Cela se conçoit. Dans la situation oii il se trouvait, les esprits les plus calmes se défendent difficilement d'un peu de passion. Que l'on se soit demandé si Eadmer avait échappé entièrement à une faiblesse dont les âmes les plus droites et les plus sincères ne sont pas toujours exemptes, cela n'a rien qui puisse étonner. Nous nous le sommes demandé nous-mêmes dans une première lecture de VHistoria novorum, alors que nous ne connaissions encore Tbisloire d'Angleterre aux onzième et douzième siècles que dans ses grandes lignes et par ses traits saillants. La réponse à nos doutes ne nous a été fournie qu'un peu plus tard par une étude minutieuse et approfondie de l'histoire de l'épiscopat anglais, par une connaissance de cet épiscopat dans tous les détails que fournit l'histoire quand on remonte aux sources et qu'on se donne la peine de recueillir les documents épars dans des ouvrages contemporains ou du moins très anciens, nombreux et considérables.

C'est cette réponse que nous allons faire connaître très brièvement résumée et seulement dans ce qu'elle a d'essentiel.

Eadmer ne parle des évêques anglais d'une manière qui puisse, faute de connaître assez l'histoire contemporaine, être

soupçonnée d'un excès de sévérité, que dans quatre circonstances, d'abord en racontant les débats de Rockingham, ensuite à l'occasion d'une nouvelle discussion à Winchester, puis au concile de Londres en 1102, et enfin à propos d'une lettre adressée par quelques évêques à saint Anselme, vers la fin de son second exil, pour le presser de rentrer en Angleterre.

L'assemblée de Rockingham avait un bnt très net. Saint Anselme, comme primat d'Angleterre, était obligé, sous peine de perdre toute juridiction ecclésiastique et tout pouvoir archiépiscopal, d'aller chercher le pallium à Rome ou de l'obtenir de quelque autre manière, dans le courant de l'année qui suivait son sacre. Le Saint-Siège l'avait ainsi réglé. Le primat avait demandé à Guillaume le Roux la permission d'aller recevoir le symbole de son union avec le siège de Pierre des mains d'Urbain n. Mais le roi Roux, qui entendait se passer du pape, n'avait pas reconnu Urbain II et ne voulait pas le reconnaître. Il prétendait qu'Anselme pouvait fort bien se passer du palhum et qu'il devait lui obéir.

Il n'y avait à cela qu'un seul inconvénient, c'est qu'en se passant du pallium et en obéissant au roi plutôt qu'au pape, il fût devenu schismatique.

L'assemblée de Rockingham était appelée à répondre à cette question : Le primat pouvait-il reconnaître Urbain II et se rendre à Rome malgré le roi? A l'exception de Gondulfe, évèque de Rochester, qui, tout le monde le savait, ne faisait qu'un avec Anselme et à qui sa sainteté et sa popularité conféraient des immunités inconnues aux autres, pas un seul évèque n'osa répondre affirmativement. Tous furent d'avis que le primat devait obéir au roi. Anselme ayant déclaré qu'il ne tiendrait compte ni de cet avis, ni de la défense du roi, et qu'il irait à Rome malgré tout, et malgré tous, le roi ordonna aux évêques de lui refuser obéissance et de ne plus le reconnaître comme leur primat, et les évêques, pour obéir au roi, déclarèrent qu'ils n'obéiraient plus au primat, et qu'ils se séparaient de lui. Ils le lui déclarèrent tous, excepté Gondulfe (1).

(1) « Episcopi itaque omnes qui adfueraiit, Roffensi solo excepto, aut uno aut alio modo debitam illi siibjectionem et obedientiam abnegaiit. » — Ead., Vit. Ans., lib. II.

« Prœcipue tameu episcopi argutius allegabant papam non recipiendum in regno Anglise, nisi régis electio prsecessisset. Quos cum Anselmus volens reddere Ccssari quœ sunt Caesaris, et malens Deo quam hominibus obedire, canonicis et plane divinis ralionibus infetenasset, uno impetu vociferati sunt eum deliquisse in re-

Dans cette défection générale de l'épiscopat anglais à Rockingham, défection qui chez plusieurs, comme Osmond, évêque de Salisbury, placé par l'Église au nombre des saints, venait de l'ignorance plus encore que de la faiblesse, il ne faut pas comprendre saint Wulstan, évêque de Worcester. Ce serait à la fois un anachronisme, un contresens historique et une atteinte à l'autorité des historiens qui nous racontent la lutte de saint Anselme contre Guillaume le Roux au sujet de la liberté de l'Église.

Ce serait un anachronisme : l'assemblée de Rockingham s'ouvrit au commencement de mars 109o et saint Wulstan mourut le 19 janvier de cette même année (1). Ne le fît-on mourir qu'en 1096 — ce à quoi nul document n'autorise — on ne saurait en conclure qu'il put assister à l'assemblée de Rockino'ham. Il mourut à l'âge de quatre-vingt-sept ans ; les infirmités qui en 1093, deux années auparavant, l'avaient empêché d'assister au sacre de saint Anselme, l'eussent à plus forte raison empêché de se rendre à Rockingham.

giam majestatem, qui voluntali ejus suas preeposuerat leges. Nam nec Deo miseri quidquam nisi rege consiilto audebant a?cribere. Igitur adunam régis vocem, etc.. Omnes enim, excepto RofTensi solo, obedientiœ vinculum solvunr, et prEestitae promissionis fidem. » — Joann. Saresb., Vit. Ans., cap. viii.

« In his exsequendis omnes episcopi Anglise primati suo suffragium negarunt partes agentes mercenarii, et libertatis profugi. Et quasi parum id essèt, omnem ei obedientiam, et subjectionem abaegaverunt. » — Will. Malm., Degest. ponlif. , lib. I.

« Nec erat de episcopis suis suffraganeis qui solatii juvamen prae-tarent patri suo pœne circumvento, imo potius tyrauno favebant desipienti. » — Math. Paris., Hist. Angl., edit. Maiden., t. I, p. 50. — Cf. Rog. Wend., il, 48.

Rannlph Higden dit dans son Pohjchronicon, après avoir raconté les débats de Rockingham, puis l'exil de saint Anselme et sa réception par Urbain II : « Eo tempore Ranulphus Cicestrensis episcopus régi cum aliis episcopis non cessit, sed in faciem pro Anselmo restitit, nihil veritus, anulum et bacuium protendit, nec unquam animi rigorem deflexit donec Anselmus suo discessu causam suam enumerarel (lisez enervarel). » — Edit. Rawson Lumby, t. "VII, p. 386.

Mais Ranulphus Higden est un compilateur. Il intercale ici dans son récit, sorte de mosaïque, un passage de Guillaume de Malmesbnry auquel il ajoute de lui-même, et apparemment sans preuves, ces mots: eo tempore, et cum aliis episcopis. En quelle circonstance Radulfe (et non Ranulph) résista à .Guillaume le Roux, Guillaume de Malmesbury ne nous le dit pas. Mais dans tons les cas son histoire du pontificat de saint Anselme, et la manière dont il raconte les scènes de Rockingham indiquent clairement que ce ne fut pas à Rockingham. Il est du reste le seul à rapporter cet acte de résistance. ( De g est. pontif., lib II.)

(1) Wulstan died in 1095, at the âge of nineiy. —Th. Duff. Hardy. Descriptive catalogue. T. Il, p. 90,

« Anno millesimo nonagesimo quinto, vir vitas venerabilis sanctus Wulstanus,

Ce serait un contre-sens historique. Le trait dominant de la physionomie et du caractère du saint évêque de Worcester est, avec une austérité extraordinaire, une indomptable énergie pour résister aux empiétements du pouvoir temporel sur les droits de FÉo-lise. Le vaillant athlète qui répondant à un doute de saint Anselme sur un simple point de juridiction épiscopale en profitait pour lui écrire : « C'est pour défendre l'Eg-lise que vous êtes placé au sommet delà citadelle. Ne vous laissez point arrêter par la puissance séculière. Résistez à ceux qui se lèvent contre la sainte Église » (1), ce vieux lutteur aurait, par un revirement soudain, courbé son front devant la jouissance séculière et abandonné son primat au fort de la mêlée ! On ne saurait l'admettre.

Supposer la présence de saint Wulstan à Rockingham, ce serait porter atteinte à l'autorité des historiens qui nous ont conservé le récit des scènes huuiiliantes pour l'épiscopat anglais . dont cette place forte fût le théâtre. Ce serait en particulier amoindrir l'autorité d'Eadmer, témoin des scènes qu'il raconte, et celui de tous les historiens qui nous les a retracées avec le plus de détails. Le silence de cet historien sur saint Wulstan, s'il était constaté qu'il assistait à l'assemblée de Rockinghani, équivaudrait à l'accusation implicite d'un acte de faiblesse contre lequel proteste sa vie tout entière. Mais il est au contraire parfaitement constaté qu'à l'époque des débats de Rockingiiam, saint Wulstan n'était plus de ce monde.

Eadmer rapporte la défection des évoques avec un calme parfait, sans réflexions ni reproches. On ne trouve dans son récit

episcopus \\'igorniensis migravit e sseculo. » — Ypodigma Meustriw a Tlioma Walsingham. Edit. Riley, p. 77.

« Vixit autem postea beaiissimus autistes Wulstanus usque ad annum prœsentein id est divinse Incariiaiionis millesimum nonagesimum quintum. » — Math. Paris. Chronica major, édil. Luard. T. II, p. 43.

C'est l'opinion de dom Mabilion : Annales ord. S. Ben. Lib. LXIX, n" iv; de Wharlon dans son Anrjlia sacra. : « Wuistanus non anno 1087 sed 1095 ineunte »; du savant Stubs dans ses Memorials of saint Dunstan, p. 163 en note ; de M. Hamilton dans son édition du }Vill. Malm. mon. JJe gest. pont. Angl., p. 288, et ce qui est d'un plus grand poids, des Bollandistes. Us donnent au 19 janvier une vie de saint Wulstan par Capgrave qui le fait mourir en 1067. Sur quoi ils font cette remarque : Fœdus error : lege i99o, nec aliter nuclor scripsit; secum alioquin ipse pugnaret etc., etc. Gams est le seul qui dans son Séries episcoporum ecclcsiœ catholicœ place la mort de saint Wulstan ea 1096. Il s'appuie pour cela sur l'autorité de Le Nève; or Le Nève dans son Fasla Ecclesiœ Angiicanœ p. 29j, dit : « Wulstan died, says Godwin, January 19, 1095; march 23, 1095 says Math. West. œtat. cire, 90.» Rien déplus. II y a dans Gams non une erreur, mais un lapsus.

(i; Jlisl. nov., lib. I.

aucune expression qui traliisse l'irritation, le mécontentement ou le mépris. Il ne dit pas, comme son contemporain Guillaume de Malmesbury, que « dans cette circonstance tous les évoques dAnglelerre se conduisirent comme des mercenaires et des déserteurs de. la liberté de l'Eglise, paî'fes agentes viercenarii et liberiatis profagi » (1).

llélas ! plusieurs d'entre eux n'étaient pas seulement des déserteurs de la liberté de l'Église, mais de toute justice, de toute honnêteté et quelquefois de toute pudeur.

Jean qui avait transféré son siège épiscopal de Wells à Bath, avait acheté ce nouveau siège de Guillaume le Roux. Etranger aux mœurs et à la science ecclésiastiques, ne s'entendant guère qu'à traiter certaines maladies par des remèdes empiriques, c'était un médecin, non un évèque '^2').

Eu fait de science ecclésiastique l'évêque de Lincoln n'en possédait pas plus que celui de liath, et il avait peut-être encore moins de conscience. C'était une créature de Guillaume le Roux.

Son habileté dans les affaires du siècle et la souplesse de son caractère lui avaient fait trouver grâce à ses yeux (3;.

Maurice, évêque de Londres, avait, sous le rapport des mœurs, une réputation déplorable (4;.

Robert, évêque de Chester, ne songeait qu'à amasser de l'argent. L'avarice avait oblitéré sa conscience (o .

Herbert Losinga, évêque de Thelfort, d'oii il transporta son siège à Norwicli, était passé maître dans l'art de la flatterie. C'est de là que lui venait son surnom de Losinga, louangeur(6).

(1) De gestis pontif. Angl., lib. IV.

(2) Johannes erat VVelleusis episcopus, nalione Turonicus; usu noa litteris, medjcus probatus. Is defuncto abbate Bàthonieasi abbatiarn a rege non gravate obtinuit eo quùd et in curià omnia vsenum agebantur. » — IVill Malm. De gest. Reg. Angl., lib IV.

« Cum vero lis successisset Johannes, natione Turonicus, professione medicus. qui, etc. » — Will. Malm. De gest. Pont. Angl., lib. II.

(3) « Negoliorum scieniià sœcularium nulli secundus, ecclesiastioorum non ita.» — Ibid., lib. IV. Dans sa première rédaction conservée dans plusieurs manuscrits, Guillaume avait ajouté ces renseignements que la prudence ou des ordres supérieurs, peut-être aussi la vérité mieux connue, lui firent effacer plus tard: «Qui . nihil unquam pensi fecerit quominùs omnis libidinis et infamis et reus esset. In cunctam reiigionem protervus, etc. »

(4) Wilh. Malm. De Gest. pontif. — Edit. Hamilton, lib. II.

(5) Ibid., lib. IV.

(6) M. Goulburn conteste cette signification ou du moins prétend (Qu'elle est contestable, mais sans donner des raisons bien fortes. — The life. letters, and sermons . of bishop Herbert de Losinga by Goulburn and Symouds. T. I, p. 2.

Il était déréglé dans ses mœurs et notoirement simoniaque.

De tout cela Eadmer, qui n'ignorait rien, ne dit pas un mot. Il semble qu'il regarde les adversaires de son bien-aimé Père comme les siens propres, et qu'il craigne, après l'éclatante victoire remportée sur eux par le saint, de se servir de ses avantages pour les accabler et les couvrir de confusion. C'est qu'à l'époque oii YHistoria novorum fut livré à la publicité, tous les évèques que nous venons de nommer, à l'exception de Maurice, évêque de Londres, étaient encore vivants. Aussi Eadmer ne se permet-il pas même une allusion. Les évêques, episcopi, dit-il simplement, comme s'il ne les connaissait en aucune manière et sans nommer aucun d'entre eux, si ce n'est Guillaume, évêque de Durham, qui s'était fait leur meneur. Cette circonstance importante appartenait de toute nécessité à l'histoire des débats de Rockingham, et ne pouvait être passée, sous silence. D'ailleurs, presque rien sur ce meneur. « Il était persuadé, disait-on, que l'archevêque une fois exilé, il serait luimême promu au siège de Cantorbéry » (1). Que ce fussent réellement là ses vues, Guillaume de Malmesbury ne le rapporte pas comme un on-dit, mais comme une chose certaine (2).

Les agissements de Févêque de Durham et son attitude à Rockingham, ses antécédents, son caractère inquiet et remuant, et sa réputation bien connue d'ambitieux, d'intrigant et surtout de conspirateur, ne laissaient aucun doute sur le but qu'il poursuivait en cherchant à perdre Anselme. Il avait été, quelques années auparavant, accusé d'avoir participé secrètement à une révolte contre Guillaume le Roux, et condamné de ce chef à l'exil (.3). Maintenant qu'il avait obtenu sa grâce, il ne négligeait aucune occasion de s'insinuer le plus avant possible dans les

(1) « Ratus, ut dicebatur, ipso discedente, se archiepiscopatûs stola sublimandum. » — Ilist. nov., lib. I.

(2) « Iiiventor et vexillifer factionis erat Wilhelmus Diinelmensis episcopus, homo importunse facundiœ, et ainbitionis infestée. Qui speraret episcopatui iii-

trudi Anselmo depulso : ideoque improbius insistebat negotio, etc » — De

Gest. poniif., lib I.

(3) a Nullis principis factis vel dictis contra eum existentibus, ab amicilià desfivit, in perfidià Odonis Bujocensis et cœterorum se immiscens. Quapropter victis partibus ab Angliâ fugatus, post duos annos, indulgentià principis rediit. Episcopatu ergo resumpto sedulo agebat ut in anliquum rosumeretur amorem, spectatoque régis ingenio quocumque ille vergendum putasset, et ipse vergere. » — Ibid., lib. III.

« In this plot the first was bishop Odo and bishop Geofifrey, and William bishop of Durham. » — The Anglo-Saxon Chronicle, t. II, p. 191. — Cf. Henr. Huntend, Hist. Angl., lib. VII, edit. Arnold, p. 214.

EAD.M^R 193

bonnes grâces du roi. II y réussit quelque temps. Mais celane dura pas. Avant que cette année 1093 qui l'avait vu triomphant à Rocking-ham fûtachevée, Guillaume le Roux lui envoyait une sommation de se présenter immédiatement devant la cour pour se laver d'une nouvelle accusation de trahison. Dieu le citait en même temps devant son tribunal suprême. Avant d'y comparaître, il eut la consolation d'être assisté à- sa dernière heure par le saint archevêquequ'il avait cherché à supplanter. Le saintlui pardonna, et il oublia tout. Eadmer semble avoir tout oublié avec lui. Aucun des détails que nous venons de rapporter ne nous sont connus parlui. A part la circonstance de son rôle de meneur qui ne pouvait être omise, le généreux historien de saint Anselme lui a noblement accordé sur tous les autres points lamnistie du silence.

Quand le pallium eut été apporté de Rome à saint Anselme, deux évêques reconnurent leurs torts et lui demandèrent de les absoudre de la faute qu'ils avaient commise en l'abandonnant. Ces deux évêques Eadmer les nomme; c'étaient Osmond, évêque de Salisbury, et Robert, évêque d'Hereford. Aucun des autres évêques n'eut ce courage. Eadmer ne le fait même pas remarquer.

Même après avoir reçu le pallium, le saint archevêque de Cantorbéry avait absolument besoin d'aller à Rome et de consulter le Souverain Pontife. Avait-il le droit de faire le voyage de Rome malgré le roi qui continuait à s'y opposer? Non, rérépondent à Winchester quatre évêques présents à la cour. « Or ces évêques, dit Eadmer, étaient ^Yalchelin, évêque de ^Yinchester, Robert, évêque de Lincoln, Osmond, évêque de Salisbury, Jean, évêque de Bath » (1). Pas un mot de plus.

Dans l'assemblée qui précéda le concile de Londres en 1102, sous Henry Beauclerc, la question des investitures souleva des débats qui donnèrent lieu à une scène très vive. Le roi avait envoyé à Rome comme députés, dans le but d'obtenir du pape Pascal II l'autorisation de conserver l'investiture, le nouvel archevêque d'York Girard, Herbert Losinga, évêque de Norwich, et Robert, évêque de Chester. Anselme avait député deux de ses moines, Dom Baudouin et Dom Alexandre. La lettre remise aux députés du roi lui étant défavorable, il refusa d'en donner lecture au concile. Le primat lut celle que lui avaient apportée ses moines. Le pape s'y montrait absolument opposé à ce que le roi continuât de donner l'investiture aux évêques et aux abbés de son royaume. Pour détruire l'effet de cette lettre, les trois évê-

(1) Ilist. noi\, lib. II.

ques députés ne craignirent pas de recourir à un mensonge odieux et sacrilège. Le pape, assurèrent-ils, leur avait tenu en particulier un langage tout différent de celui qu'il tenait en public. Il leur avait déclaré qu'il n'inquiéterait pas le roi d'Angleterre au sujet des investitures tant qu'il continuerait d'ailleurs à se conduire en bon prince. Dom Baudouin, qui était d'un naturel bouillant, protesta avec indignation. Eadnier, lui, raconte cette scène avec beaucoup de calme. Il relate toutes les circonstances, il fait remarquer queces trois p7*élats, sur la demande qui leur en fut faite, déclarèrent qu'ils déposaient comme évoque; il rapporte même plusieurs des paroles qui furent échangées entre les députés de l'archevêque et ceux du roi, mais sans sortir de sa modération habituelle. L'attentat de ces trois indignes prélats était cependant un de ceux que l'historien a le droit, on pourrait aussi bien dire le devoir, de flétrir vigoureusement. Dès que . Pascal II en fut instruit, il fulmina une sentence d'excommunication contre les trois évoques qui s'en étaient rendus coupables. Nous connaissons déjà deux d'entre eux, le fameux Losinga, et ce rapace évêque de Chester qui était prêt à toutes les besognes pourvu qu'on y mît le prix.

Le plus indigne des trois était Girard, récemment promu à l'archevêché d'York. Quelques années après sa mort le pieu.x et doux Radulfe, successeur de saint Anselme sur le siège de Cantorbéry, écrivait au pape Callixte II : « Au sujet de Girard, le meilleur parti à prendre est de garder le silence. Tout ce qu'on pourrait dire de son élection, de sa vie, et de sa mort misérable, ne pourrait qu'offenser les oreilles pieuses (1) ». Les bruits les plus infamants couraient sur son compte. On ne l'accusait pas seulement de débauches, on disait tout haut qu'il était adonné à la magie. Ce qui est certain c'est que les chanoines d'York s'opposèrent absolument à ce qu'il fût, selon la coutume, enterré dans sa cathédrale (2).

(1) '< Quo tandem defuncto (Thoma) in locum ejus quidam Girardus succedit de cujus eleclione, vità, moribus, et misero obitu, melius est silere quam quidquarn quod christianae pietatis aiires oiïandat eiiarrare. • — Epist. Badulfi Cant. <irch. Callixlo. The Ilist. of the Charch of York edit. Raine. T. II, p. 245.

(2) Dans sa première rédaction de son ouvrage : De geslis pontificum Angliœ, (lib. III), Guillaume de Malmesbury s'était fait l'écho des bruits qui couraient sur Girard : « Cœterum vel rei veritate, vel rumorum licentiâ pariim diffinio, multorum criminum et maxime libidini obnoxius erat. Qui etiam maleficiis dicitur inservire quôd Julium Firminum secreto et promeridianis horis lectitaret. »

Guillaume de Malmesbury a effacé ce passage reproduit en note par son récent éditeur, M. Hamilton, d'après d'anciens manuscrits. Guillaume de Neubrige rap-

On voit que Henri Beauclerc choisissait bien ses députés.

Pour confondre les adversaires de son saint et cher maître Eadmcr n'avait qu'à tracer d'eux un portrait ressemblant. Mais sur ces tristes personnages pas un mot. Eadmer semble ne connaître d eux: que leur nom et celui de leur évèché.

En 1106 saint Anselme exilé une seconde fois pour la cause de l'Eglise venait de se réconcilier avec Henry Beauclerc. Il attendait, pour rentrer en Angleterre, que certaines affaires fussent réglées. Cependant sa présence y était devenue bien nécessaire et son retour était appelé par des vœux unanimes. De toute part on trouvait qu'il se faisait trop longtemps attendre.

« Les maux qui fondaient sur l'Angleterre, raconte Eadmer, en vinrent à ce point que les évèques eux-mêmes, qui s'étaient constamment rangés du côté du roi pour opprimer la liberté de l'Église et le courageux défenseur qu'elle trouvait dans la personne d'Anselme, furent réduits par l'excès de leurs épreuves à recourir au primat et à lui écrire pour le prier de venir à leur aide, lui promettant que désormais ils le suivraient comme leur père dans les choses de Dieu. Mais on verra mieux que cela, je pense, en lisant la lettre qu'ils lui adressèrent. Voici cette lettre :

« A leur très cher père Anselme, archevêque de Cantorbéry, Girard archevêque d'York, Robert évêque de Chester, Herbert évêque de Norwich, Radulfe évêque de Chichester, Samson évêque de Worcester, et Guillaume évêque élu de Winchester, salut.

« Nous avons attendu la paix et elle s'éloigne de nous. Nous avons été... (i) »

porte ces accusations comme des faits certains, excepté au sujet de la magie. Sur ce point il se contente de dire : ut plurimi asseverant. — Guillelmi Xeubrigensis Histona site chronica rerum Anglicanarum. Edil. Hearn. Oxford 1719. Lib. I, p. 25.

« Carte canonici Eboracenses ne in ecclesià sepellretur pertinacissime résistera, vix ignobilem cadaveri pro foribus injici passi. » — Will. Malm. Degest. pontif., lib. III.

(1) « Allamen dicendum quùd eo usque mala super Angliam ipsis diebus inundaverunt ut ipsi episcopi qui semper libertatem ecclesiœ et Anselmum eamdem libertatem sublevare tuerique nitentem, ut ex superioribus inteiligi potest, cum principe déprimera Hisi sunt, tantorum malorum immensitate compulsi, mandata Anselmo cum epistola dirigei-ent, et opem subventionis proponi deposcerent, seque illum amodo secuturos in Dei rébus ut Patram promittarent. Sed haec, ut opinor, melius liquebunt, si epistola ipsa suscribatur quam ei miserunt. Est igitur hœc : »

« Patri dilectissimo Anselmo etc.. » Hist. nov., lib. IV.

Dans ce passage, du moins dans deux lignes, ne laisse-t-il pas percer quelque sévérité à l'égard des adversaires de saint Anselme ? S'affirme-t-il pas des six signataires de la lettre qu'il reproduit (( qu'ils s'étaient constamment rangés du côté du roi pour opprimer la liberté de l'Eglise? » Et comme cela est inexact, au moins en ce qui regarde Guillaume, évèque élu de Winchester, ne peut-on pas reprocher à l'auteur de VHistoria. novoruvi deux lignes trop sévères ?

Nous ferons d'abord remarquer que Guillaume GifTard, évoque élu de Winchester, ne fut jamais l'adversaire de saint Anselme, qu'il ne lui lit jamais d'opposition en aucune manière et dans aucune occasion (1.) Si Eadmer, par la plus gratuite et la plus inexplicable des calomnies, l'avait représenté comme un de ceux qui a s'étaient constamment rangés du côté du roi pour opprimer la liberté de l'Église », il se serait montré non pas sévère, mais absolument injuste, non à l'égard des adversaires du saint, mais à l'égard de l'un de ses meilleurs amis.

Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est le sens du passage d'Eadmer que nous venons de citer. Rien n'indique que l'auteur ait voulu désigner tous les signataires de la lettre comme ayant fait une opposition quelconque. La seule chose que dise son texte c'est que même les évèques qui s'étaient le plus constamment et le plus fortement tournés contre lui se virent contraints de le redemander. Ces évêques-là mêmes qui avaient été la cause de son exil, ijDsi episcopi qui semper etc., mèma ceux-là furent, tant les maux dont souffrait l'Angleterre étaient grands, réduits à solliciter son retour. Eadmer rapporte la lettre par laquelle ce retour fut sollicité et que lui écrivirent ces évêques-là eux-mêmes.

Dans tous les cas Eadmer pouvait bien, sans être trop sévère, mettre au nombre de ceux qui « s'étaient constamment rangés

(1) Les six évêques signataires de cette letti-e faisaient partie de l'assemblée qui précéda le concile de Londres en 1102, et dans laquelle les évèques, dit Eadmer, prirent le parti du roi contre saint Anselme. Mais parmi ces évêques on ne saurait ranger Guillaume Giflard. C'est au sujet des investitures que ces évêques prirent parti pour le roi. Ils lui conseillaient de les conserver. Guillaume au contraire, c'est Eadmer qui nous l'apprend, ne voulut jamais consentir à recevoir l'investiture de la main du roi. C'est le primat qui la lui donna. Dès lors il n'était pas nécessaire qu'en parlant de l'attitude des évèques dans cette assemblée il fît une exception en faveur de l'évêque élu de Winchester. L'ensemble de son ouvrage nous le fait assez connaître comme un champion héroïque de la cause des Investitures.

du côté du roi pour opprimer la liberté de l'Eglise » les trois premiers signataires de cette lettre puisqu'ils étaient encore sous le coup de l'excommunication lancée contre eux par le pape Pascal II en punition de leur audacieux attentat contre la liberté de l'Eglise (1).

C'est à peine si l'on pourrait soutenir qu'en fait de sévérité, les apparences, dans ce passage pris isolément, sont contre Eadmer. Dans ce cas, il faudrait reconnaître qu'elles sont bien davantage encore contre saint Anselme. Dans sa réponse à la lettre de ces évoques qui le redemandent, il leur dit : « Je vois avec plaisir que vous reconnaissez enfin à quoi vous a conduits votre patience, pour employer une expression adoucie » (1). Le saint archevêque leur fait assez entendre qu'il pourrait, sans manquer à la vérité, se montrer plus sévère. Est-ce bien à révoque élu de Winchester que s'adresse ce reproche voilé ? En séparant ces deux lettres de l'ensemble de l'ouvrage dans lequel elles sont insérées, on le dirait. Mais ces deux lettres, ainsi que les réflexions dont Eadmer les fait précéder, trouvent leur explication dans l'ensemble de YHistoria novoruin dont elles font partie.

Guillaume GifTard venait à peine d'être rappelé d'un exil que, lui aussi, il avait subi pour la noble cause dont Anselme s'était fait le défenseur. Le saint l'avait félicité, encouragé, soutenu de toutes manières, et maintenant, parce qu'il s'associe à des évêques moins courageux pour demander son prompt retour, il le confondrait avec ceux qui avaient péché par un excès de patience, c'est-à-dire, en supprimant l'euphémisme, par servilité !

Les apparences sont bien davantage encore contre saint Anselme dans la lettre qu'il adressa, vers la fin du règne de Guillaume le Roux, à Pascal II qui venait de succéder à Urbain II,

(1) Le pape Pascal II adressa au saint primat au moment où il se disposait à rentrer en Angleterre une lettre pour lui communiquer le pouvoir d'absoudre ces trois évêques. Ceux qui trouveraient le langage d'Eadmer trop sévère feront bien de le comparer avec celui que tient le pape en cette lettre :

« Praeterea super episcopis qui falsum, ut nosti, a nobis rumorem retulerimt, cor nostrum vehementius aggravatur, quia non solum nos lasserunt, sedmultorum simplicium animas deceperunt, et Regem adversus charitatem sedis Apostolicae impulerunt. UnJe et multum eorum flagitium, Domino coopérante, non paiimur. Verumtameu quia filii nostri Régis instantia pro eis nos puisât attentius, etiam ipsis communionis tuae participium non negabis donec veniendi ad Nos prceceptum accipiant. » — Ilist. nov., lib IV.

(2) « Gratum mihi quia tandem cognoscitis ad quid vos perduxit, ut mitius dicam, . veslra patientia. » — Ibid.

pour lui faire connaître les motifs de son exil. Après un rapide exposé des abus qui régnaient en Angleterre et en particulier des mesures rigoureuses prises par le roi pour empêcher tout rapport avec le Saint-Siège, il ajoute : « Sur tous ces points, personne dans le royaume qui me soutînt. Les évèques mes suflragants eux-mêmes refusaient de me donner conseil, si ce n'est dans le sens des volontés du roi » (I).

A parler en toute rigueur, il y avait une exception à faire en faveur de son suffragant et de son voisin le plus rapproché, Gondulfe, évoque de Rochester. Mais Gondulfe, son ami intime, ne faisait qu'un avec lui. C'est à peine s'ils comptaient pour deux hommes. En toute circonstance et sur tous les points, Gondulfe pensait comme Anselme et presque par lui. Le roi lui laissait toute liberté sous ce rapport. Mais son suffrage acquis d'avance et complètement isolé était de nul effet et ne changeait en rien la situation du primat. Il eût fallu, pour donner au souverain pontife ces explications parfaitement inutiles, entrer dans des détails qu'une lettre ne comporte pas.

Il n'est pas rare qu'un passage d'un ouvrage historique, ou un des documents qu'on y rencontre, demande, pour être bien compris, à être expliqué et pour ainsi dire commenté par l'ouvrage tout entier. De plus, il est nécessaire, dans le cas présent, de tenir un très grand compte de l'époque à laquelle l'ouvrage fut publié.

Suivant toute apparence, les quatre premiers livres ôeVHistoria, 7iovorain et le Vita. Anselmi parurent au plus tard en 1 112. Or, en 1112, Guillaume GifTard, évêque de Winchester, vivait encore (2), et avec lui la plupart de ceux qui avaient été témoins de ses luttes pour la liberté de l'Eglise. Eadmer n'aurait pu le représenter comme un adversaire de saint Anselme sans soulever des réclamations de toute part.

Ce n'était pas seulement Guillaume évêque de ^Yinchester qui vivait encore en 1112. Jean, évêque de Bath (3), Radulfe, évêque de Chichester (4), Robert, évêque de Chester (5), Guillaume de

(1) «In omnibus his et similibus, si consilium petebam, omnes'de regno ejus, etiam suffrag-anei mei episcopi, negabant se consilium daturos, nisi secuadum voluntatem Régis. » — Epist. III, 40.

(2) Elu par Henry Beauclerc en 1100, il mourut en 1129.

(3) Nommé par le Conquérant, transféré de Wells à Bath par Guillaume le Roux en 1088, il mourut en 1122.

(4) Nommé par Guillaume le Roux en 1092, il vécut jusqu'en 1123.

(5) Il avait été nommé par le Conquérant. Il mourut en 1117.

Warlewast, évèque d'Exeler (1), Robert Bloet, évêqiic de Lincoln (2), Herbert Losinga, évêque de NorAvich (3), Roger, évèque de Salisbury (4), Ralf Flambard, évêque de Durham (5) et Sainson, évèque de Worcesler (6), survivaient également.

Pas un seul de ces évèques n'était sans reproche. Mais des raisons faciles à comprendre imposaient à l'historien de saint Anselme une grande réserve à leur égard. Pouvait-il, pour ne citer qu'un exemple, pouvait-il, en 1112, écrire do Jean, évèque de Bath qui ne mourut qu'en 1122, ce que Guillaume de Malmesbury écrivit de lui dans son ouvrage : De gestis pontificiun en 1125, quil était un ivrogne : et meri maxime hibulus ? (7) Assurément non, et l'eût-il pu, il ne l'eût certainement pas fait. Il ménage avec le même soin la réputation des évèques qui étaient morts, celle de Maurice, évoque de Londres, par exemple, mort en 1107 et qui passait pour un libertin (8).

Sa discrétion n'est pas moins grande en parlant des évèques en général. On ne trouve jamais sous sa plume de ces appréciations peu mesurées qui échappent à Guillaume de Malmesbury, appréciations très justes si on ne les appliquait qu'à un certain nombre des membres de l'épiscopat anglais, mais qui cessent d'être vraies dès qu'elles visent cet épiscopat tout entier. Ainsi, à [iropos des conciles célébrés par saint Anselme, « il est bien inutile, dit Guillaume de Malmesbury, de parler des décrets qui y furent portés. On sait assez qu'ils sont déjà tombés dans l'oubli. Car les évèques, dont le devoir serait de faire respecter les ordres de leur Père, livrent leur vie au déshonneur, jettent leur réputation au vent. Ils sont les premiers à arborer l'étendard du vice et les derniers à déployer celui de la vertu » (9).

(1) Nommé par Henry Beauclerc ea 1107, il mourut ea 1136. (2; Nommé par Guillaume le Roux en 1093, il mourut eu 1123.

(3) Nommé par Guillaume le Roux en 1091, il mourut en 1119.

(4) Nommé par Henry Beauclerc en 1103, il mourut en 1139.

(5) Nommé par Guillaume le Roux en 1199, il mourut en 1128. (0) Nommé par Guillaume le Roux en 1093, il mourut en 1112.

(7) C'est dans sa première rédaction des Gesta pontijîcum, en 1125, que Guillaume de Malmesbury, à tort ou à raison, parlait ainsi de l'évèque de Bath. Il fit disparaître cette accusation dans une rédaction postérieure.

(8) Dans sa dernière édition des Gesla pontificum (lib. II), Guillaume de Malmesbury se borne à dire de Maurice, quamvis in quibusdam minus prosperœ faniœ. Dans sa première édition, conservée en plusieurs manuscrits reproduits par M. Hamilton, son récent éditeur, il avait expliqué le in quibusdam avec une crudité d'expressions qui dépasse un peu la juste mesure.

(9) « Cœterura de decretis conciliorura ab ipso celebratorum nihil atlinet dicere, cum omnia jam obsoleta sciantur dépérisse. Aarn et episcopi quorum esset officii

Eadmer ne se permet pas même les réflexions les plus justes et qui naissent naturellement du récit des faits, dès qu'elles peuvent blesser le corps épiscopal d'Angleterre. « Le plus souvent, dit son contemporain le moine Orderic Vital dans son histoire ecclésiastique après nous avoirfait connaître les déplorables nominations épiscopales faites par Guillaume le Roux, le plus souvent ce sont des hommes légers ou ignorants qui sont choisis pour gouverner l'Eglise. Ce n'est pas leur sainteté qui les lait choisir, ni leur habileté dans les sciences ecclésiastiques, ni leurs connaissances littéraires ; c'est la faveur dont jouissent leurs parents nobles et le crédit de leurs amis haut placés » (1). Il aurait pu ajouter que c'était assez souvent leurs vices et leur argent.

On dirait qu'Eadmer ne sait pas un mot de tout cela. 11 semble s'être interdit le droit de condamner et de flétrir au delà des bornes du strict nécessaire des hommes dont le caractère sacré commande le respect. Mais ce n'est pas seulement le respect qui l'enchaîne. C'est visiblement l'exemple de ces sentiments élevés, généreux et délicats qu'il avait si longtemps admirés dans le saint dont il écrivait la vie et qu'il avait puisés lui-même à son école. D'ailleurs cette vie du saint déjà écrite en grande partie fut soumise à son examen, et il y fit des corrections. Qui sait si ces corrections n'effacèrent pas certains traits qui pouvaient nuire à ses adversaires? Dans tous les cas il est visible que, d'une manière ou d'une autre, l'âme du maître a passé dans celle du disciple.

pairis sui statuta tutari, vitam probris exponunt, famam ventis diffundunt, primi malorum signiferi, ad bonum poslremi. » — De Gest. pontif., lib. I.

(1) «Plerumque levés vel iiidocli eligunlur ad regimen Ecclesise tenendum, non pro saiiclitate vitae, vel ecclesiaslicorumeruditionedogmatum, liberaliumve periiià litterarum; sed nobilium pro gratiâ parentum et potentum favoreamicorum. » — Ilist. eccl. lib. X, cap. ii.

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