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CHAPITRE XXXII

Vies de saints attribuées à Eadmer : Vies de saint Wilfrid, de saint Odon, de saint Dunstan, de saint Oswald, de saint Bregwinet de saint Pierre premier abbé de Saint-Augustin.

Outre la Vie de saint Anselme le manuscrit de Cambridge dont nous avons déjà plusieurs fois parlé, qui est du douzième siècle et qui porte en titre à sa premièrepage : OpusculaEdmeri Cantoris contient six autres Vies de saints (1).

La première est celle de saint Wilfrid.

La vie de ce saint et illustre archevêque d'York remplit la seconde moitié du septième siècle. Elle est éminemment apostolique, pleine de longs voyages, de péripéties émouvantes, de luttes énergiques. Wilfrid fut l'homme du combat, nous dirions volontiers aussi l'homme des saintes et providentielles aventures. La plus remarquable de toutes est celle qui le jeta sur les côtes de la Frise oii il prêcha l'Evangile et baptisa des milliers d'infidèles.

Une pareille vie était bien faite pour tenter la plume d'un moine anglais qui se sentait un goût prononcé pour faire connaître les saints. Nous ne savons à quelle époque Eadmer la composa. On j^trouve un style vif et animé qui ferait croire à une œuvre de jeunesse, et une maturité de pensées qui semblerait plutôt l'indice d'un âge déjà avancé.

Le prologue est une sorte d'introduction formée par des considérations générales empruntées à l'histoire de l'Angleterre. L'auteur fait ensuite connaître les motifs qui l'ont déterminé à raconter cette vie, et il indique les sources auxquelles il a puisé ses documents. Elles sont bien propres à inspirer la confiance. Le vénérable Bède parle de saint ^Yilfrid dans plusieurs endroits de

son Histoire ecclésiastique et, d'après Eadmer, saint Odon archevêque de Cantorbéry avait déjà écrit sa vie (1). Le nouveau bioo-raphe se borne à réunir et à coordonner les données empruntées à ces deux sources. Tl n'y ajoute que ce qui se rapporte à la translation récente des reliques du saint dont il a été témoin et à laquelle il a pris part, et aussi un fait merveilleux qui n'a été rapporté ni par Bède ni par saint Odon, dont il n'a même rencontré le récit dans aucune relation écrite, nous dit-il. Mais il a recueilli sur la vérité de ce fait de si nombreux et de si importants témoignages qu'à son avis, il y aurait de l'impudence a refuser d'y ajouter foi (2).

Le roi des Northumbriens Egfrid, le persécuteur acharné de saint Wilfrid, étant mort dans une expédition contre les Pietés, le saint qui, au moment où il tomba sous les coups de ses ennemis, célébrait les saints mystères en fut aussitôt averti par unevision. Ce prince cruel lui fut montré gisant à terre, la tête séparée du tronc, pendant que deux démons entraînaient son âme au fond des enfers.

(1) M. Raine dans sa publication : The hislorians of the Charch ofYork. (T. I, préface p. xlui) émet l'opinion qu'Eadmer attribuait à saint Odon une Vie de saint Wilfrid en vers qui est en réalité l'œuvre de Fridegode moine de Canlorbèrv vers le milieu du dixième siècle. Ce qui porte à le croire c''est qu'Eadmer qui reproduit assez souvent Bède, sans le citer, reproduit de même certains passages de cette Vie par Fridegode. S'il ne dit rien de lui, n'est-ce pas parce qu'il attribuait son œuvre à saint Odon? Cette Vie par Fridegode a été éditée par dom Mabillon dans seS'^ct. 5. Ord. S. Bened. puis reproduite par Migne. T. 133, col 979. Ce qui a pu induire Eadmer en erreur c'est une lettre de saint Odon servant de préface à cette Vie. Cette lettre se trouve dans Migne. T. 133, col. 945.

(2) « lUud tamen quod dixi de damnatione régis Edfridi fateor nusquam legi ; ?ed tôt talesque viri ita se habuisse conlirmanl ut eis noUe credere magnce impudentiee esse crediderim. »

M. Raine a donné en 1879 une nouvelle et excellente édition de cette Vie de saint Wilfrid par Fridegode dans ses flist. of the church of York. (T. I, p. 105;. Il a publié dans le même volume trois autres Vie de saint Wilfrid entre autres une par Eddi, contemporain de saint Wilfrid, dont Eadmer reproduit quelques passages sans le nommer. La nouvelle édition de la Vie de saint Wilfrid par Eadmer que M. Raine adonnée en 1879 (op., cit. p. 161) est plus correcte que toutes les précédentes qui cependant, de son aveu, laissaient peu à désirer. Dans le manuscrit C. C. C. 371, la Vie de saint AVilfrid par Eadmer est suivie d'un opuscule intitulé: Breviloquium Vit. S. Wilfridi. M. Rainel'a édité. "Est-il d'Eadmer? M. Raine le pense. Suivant lui caserait un sermon sur saint Wilfrid. Quant à l'authenticité de la Vie de saint Wilfrid par Eadmer, cela ne fait pour lui, pas plus que pour Thomas Duffus Hardy, l'objet d'aucun doute. On trouve cette Vie dans deux autres manuscrits, le Gott. Galig. A viii etleArundel, 91, au British Muséum, tous les deux du douzième siècle. C'est par erreur que Thomas Dulfus Hardy signale le manuscrit latin 8431 de la Bibl. nat. comme la renfermant. La "Vie de saint Wilfrid s'y trouve mais c'est celle par Fridegode.

Il faut tenir compte à Eadmer de la candeur avec laquelle il nous avertit que ce fait ne repose pas sur l'autorité de Bède et de saint Odon ; mais il est regrettable qu'il ne nous ait pas fait connaître les nombreux et importants témoignag-es qui l'avaient décidé à l'accueillir comme certain ou du moins suffisamment probable.

Malgré la grande autorité des deux saints et illustres biographes qu'il croit avoir pour guides, quand il arrive à certains faits exacts quant à la substance sans doute, mais entourés de circonstances sur le détail desquelles ces graves biographes euxmêmes peuvent facilement avoir été induits en erreur ou même s'être donné quelque liberté, Eadmer n'ose pas en prendre la responsabilité. On rapporte, se contente-t-il de dire (1). Sa manière discrète et délicatement nuancée de reproduire des récits qu'il a recueillis dans des écrivains déjà anciens indique, quand on l'étudié de près, les réserves auxquelles ils peuvent prêter et le degré de confiance qu'il leur accorde. Cela est précieux.

Eadmer nous a aussi donné, au moins selon certains critiques, la Vie du saint archevêque de Cantorbéry qui s'était fait, croyait-il, le biographe de saint Wilfrid. Nous venons de le nommer : c'est saint Odon.

Saint Odon fut (de 942 à 961) une des illustrations du siège de Cantorbéry. Il se signala surtout par une admirable constance, se montrant, comme dit son biographe, « l'inflexible adversaire de toutes les iniquités » (2).

On trouve dans cette biographie des tournures oratoires et un style imagé dont Osbern, auquel Mabillon l'attribue, se montre bien plus prodigue qu'Eadmer. Elle débute ainsi :

« Le vénérable confesseur du Christ Odon naquit de parents nobles mais païens, comme une rose s'épanouit au milieu des épines, ou comme un parfum de grand prix s'exhale de vases communs » (3).

» Je ne sais, dit-il en parlant du saint après son élévation à l'épiscopat, je ne sais si un homme, quel que fût son génie, pour-

(1) « Hàc prece fertur pium apostolum, quera mente prœsentem videbat, palam rogasse... — Migne, t. CLIX, col. 717.

1, Rex Oswius praefatione preemissâ taie fertur modo locutus... — Ibid. col. 7.9. «Denique ferunt quia sœpe quadraginta etc.. Ibid., col. 738. Stans itaque angelorum princeps hujus modi verba viro locutus osse)-î7((r... Ibid., col. 746.

(2) (VitaS. Od., Migne, Patr. lut., t. CXXXIII, col. 941.

(3) Ibid., ccl 933.

rait exprimer à quel degré il se rendit le glorieux labernacle de Dieu et le bien qu'il fit aux âmes » (1).

» Qui racontera, s'écrie-t-il un peu plus loin après avoir rapporté une victoire obtenue par l'intercession du saint, qui racontera les actions de grâces, les louanges que le roi, son armée victorieuse, et le royaume tout entier, firent monter vers Dieu par l'intermédiaire de son fidèle serviteur Odon ? La magnificence des faits l'apprendra mieux qu'on ne pourrait le dire; ce serait pour tout le monde chose fort difficile » (2).

Et vers la fin :

« Odon arrosa chaque jour de la céleste doctrine le peuple qui lui était confié. C'était comme une pluie de grâce qui tombait sur cette riche moisson. Il attendait que le roi céleste introduisît son âme en ses appartements divins, et qu'il l'enivrât du torrent de ses délices. Cet astre étincelant de la cité de Cantorbéry fut enlevé de ce monde et transporté, au milieu de la joie des anges, dans la cité de Dieu » (3).

C'est bien là le style d'Osbern; mais ce n'est guère celui d'Eadmer. Tout en étant soigné et élégant, il est beaucoup plus simple. Peut-être cette biographie très courte — elle n'a que dix-sept chapitres — marque-t-elle ses débuts.

L'auteur, quel qu'il soit, ne nous parle ni des sources de cette notice, ni de ses motifs pour la donner au public ; il n'affiche ni crainte, ni modestie, et ne nous entretient de lui en aucune manière. Ce complet effacement de sa personnalité n'entre guère dans les mœurs hagiographiques d'Eadmer, et encore moins dans celles d'Osbern.

Dans le manuscrit de Cambridge, la Yie de saint Odon est suivie immédiatement de celle de Dunstan. De toutes les Vies de saints écrites par Eadmer, c'est peut-élre, après la Vie de saint Anselme au sujet de laquelle aucun doute ne saurait être élevé, la plus authentique (4).

(0 ibi'l., col. 936.

(2) Ibid, col. 937.

(3) Ibid, 942.

(4) Ce n'est pas qu'il en reste un crrand nombre d'exemplaires dans les anciens manuscrits. On n'en connaît que trois, le G. C.C. 371, le Landst. 436au Brit-Mus., et le numéro 163 de la Bibliothèque deLaon. On trouve un bien plus grand nombre d'exemplaires de la Vie de saint Dunstan par Osbern. Mais la préface forme en faveur d'Eadmer une présomption qui approche de la certitude. L'auteur dit dans cette préface qu'il a rectifié l'erreur qui faisait naître saint Edouard le martyr d'une religieuse et le manuscrit C. C. C. 371 nous a conservé une lettre de

Cette vie du grand saint qui tenait une place à part dans la vénération du peuple anglais, avait déjà été racontée par un certain nombre de biographes, et tout récemment encore par Dom Osbern, contemporain d'Eadmer et comme lui moine de Saint-Sauv-eur. Mais on se plaignait de ce que ces diverses biographies n'étaient pas d'accord entre elles sur tous les points. Plusieurs avaient des longueurs. Dans toutes il se trouvait des inexactitudes. Eadmer, à la prière de ses amis, se mit àlœuvre pour donner au public une Vie de saint Dunstan qui pût remédier à l'inconvénient de ces contradictions et faire cesser ces plaintes. Ce n'était pas chose facile. 11 le comprit. Il fit par luimême, autant qu'il le put, des recherches dans toutes les parties de l'Angleterre où il avait quelque espoir de trouver, des documents. Là où il ne put aller, d'autres, à sa demande, firent ces recherches pour lui. Il interrogea les traditions, il écrivit de divers côtés. « C'est que, dit-il, pour expliquer ces recherches, c'est que je tiens pour une chose absolument détestable de présenter de vive voix ou par écrit des récits inexacts à ceux qui désirent connaître la vérité » (1).

Saint Dunstan fut un des plus illustres prédécesseurs de saint Anselme sur le siège de Cantorbéry. Il mourut le 19 mai 988 à l'âge de soixante-dix ans, assisté par les anges qui conduisirent son âme au ciel. Cette mort répondait à sa vie tout entière enveloppée de manifestations surnaturelles dans ce qu'elles ont de plus extraordinaire.

Il est heureux qu'une telle vie ait été écrite par un historien aussi grave et aussi réservé qu'Eadmer.

La Vie de saint Oswald, qui vient après celle de saint Dunstan, peut aussi être regardée comme l'œuvre d'Eadmer, quoique son authenticité soit un peu moins certaine {2). Elle n'est guère

Nicolas, moine de Worcester, adressée à Eadmer, pour le renseigner sur ce point d'histoire.

(1) « Omnino videlicet deteslandum existimansa rerum limite exorbitantia veritatem nosse voleniibus dicto vel scripto subministrare. » — Migne. t. 159, col. "87.

(2) Cette Vie de saint Oswald a déjà été éditée par Wharion dans son Anglia sacra II, 191-210 et par Migne (-LIX, 762. M. Raine, chanoine protestant d'York, en adonné une nouvelle édition en 1886. Son texte est emprunté au manuscrit C.C.C. 371, et il est collationné avecle texte de cette même vie dans le manuscrit Saint-John, Oxford-CoUege n° 96, et Bodley 285. Ce sont les trois seuls manuscrits de la vie de saint Oswald q-n nous restent ou du moins qui soient connus. Ils sont tous les trois du douzième siècle. M. Raine ne met pas en doute l'authenticité de cette vie. Il existe trois autres Vies de saint Oswald, dont une anonyme qui lui parait devoir être attribuée à un moine deRamsey contemporain de saint Oswald

moins merveilleuse que celle du saint Dunstan et elle est peutêtre plus édifiante encore. « La gloire dont vous jouissez maintenant, dit le pieux biographe en s'adressant au saint après avoir raconté son admirable mort, la gloire dont vous jouissez maintenant montre à vos enfants combien vous pouvez leur être utile devant Dieu, si vous le voulez. Oui, ô illustre père, bienheureuse fut votre vie, et bienheureuse fut votre mort. Plaise à Dieu que vos enfants comprennent combien votre mémoire est bénie, et quels précieux avantages ils peuvent retirer de leur dévotion envers vous! »

C'est en 992, après plus de trente années d'un épiscopat glorieux et fécond, que le saint archevêque passa à une vie meilleure.

Deux autres Vies encore viennent à la suite des quatre dont nous venons de parler, dans le manuscrit de Cambridge, la Vie de saint Bregwin, archevêque de Cantorbéry, et la Vie de saint Pierre, premier abbé du monastère de Saint-Augustin, à Cantorbéry (1). Toutes les deux sont inédites. La Vie de i^aint Bregu'in, publiée parMigne, qui l'a empruntée à Wliarlon, n'est qu'un abrégé de celle contenue dans le manuscrit de Cambridge.

Ces Vies de saints attribuées à Eadmer ne sont guère, à part peut-être celles de saint Dunstan et de saint Wilfrid, que des notices abrégées. Ce n'est pas là qu'il faut chercher à connaître Eadmer comme hagiographe. Il ne se révèle d'une manière complète que dans la Vie de saint Anselme.

et l'ayant connu. D'après lui, Eadmer aurait emprunté ses informations à cette Vie ancienne. Cela paraît assez probable.

Dans le manuscrit C.C.C. 371, la Vie -le saint Oswald telle qu'elle a été éditée par Wharton et reproduite par Migne est suivie d'un ouvrage qui en est le complément, et que le manuscrit attribue également à Eadmer. 11 a pour titre : Miracula S. Oswaldi archiepiscopi . Cet ouvrage, qui n'avait jamais été publié, a été é iité en 18S6 pour la première fois par M. Raine, à la suite de la Vie de saint Oswald par Eadmer. 11 l'attribue à Eadmer. Mais nous avons quelque peine à reconnaître les idées et le style d'Eadmer dans le préambule d'abord, puis dans le reste de l'ouvrage. L'auteur appelle les moines de Worcester ses frères ; assurément il pouvait le faire sans appartenir à la communauté; mais, pourquoi s'adressel-il à eux? Somme toute, cet écrit nous semble plus probablement l'œuvre d'un moine de VVorcester que celle d'Eadmer.

(1) Ces deux Vi^'s ne se trouvent que dans le seul manuscrit de Cambridge, C.C.C, 371. La Vie de saint Bregwin est postérieure à l'an 1122, attendu que l'a»teury parle de Radulfe, archevêque de Cantorbéry, comme n'étant plus de ce monde : Radulfe mourut en 1122. Eadmer mourut en 1124. Si, après la mort de Radulfe, il eut assez de facilité d'écrire pour donner au public la Vie de saint Bregwin, il est au moins fort étonnant qu'il n'en ait pas profité pour nous faire connaître dans VHistoria novorum les suites de ses démêlés avec le roi d'Ecosse, au sujet de sa nomination à l'évèché de Saint-André.

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