‹ EadmerChapitre 47 sur 70 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Ecrits ascétiques d'Eadmer.

Eadmer nous a laissé plusieurs écrits ascétiques.

Le plus authentique de tous est incontestablement l'opuscule intitulé : De beatitudine cœlestis patrise (i). C'est une conférence de saint Anselme aux moines de Cluny rédigée par Eadmer. Nous avons parlé assez longuement de cette conférence et de cette rédaction dans notre Histoire de saint Anselme. (2)

L'écrit : De excellentiâ Virginis Mariœ, que Dom Gerberon a placé sous le nom d'Eadmer à la suite des œuvres de saint Anselme, est dans le même cas que le précédent. Seulement, au lieu d'être la reproduction d'une seule conférence, il pourrait fort bien représenter plusieurs prédications sur la sainte Vierge fondues en un seul ouvrage. L'étude attentive du texte et l'examen des manuscrits permettent même d'affirmer que les beaux enseignements sur la sainte Vierge renfermés dans cet écrit furent prêches, au moins en partie, à l'occasion de la fête de son

(l)Dans le manuscrit de Cambridge C.C.C. 371, il est intitulé : De beatitudine perennis vitœ.

(2) Livre IV, eh. xxxviii.

Le texte que Gerberon, et après lui Migne, nous ont donné de cet opuscule, sans mériter d'être taxé d'incorrect, gagnerait cependant à être coUalionné avec certains manuscrits qui donneraient de meilleures et de plus sûres leçons. Il en est deux surtout qu'il importe de signaler à cause de leur ancienneté et parce que Gerberon n'a pu les consulter. C'est d'abord le manuscrit de Cambridge C.C.C, 332, le plus ancien de tous, au point qu'on pourrait le regarder sans trop de témérité comme le manuscrit autographe d'Eadmer. Certaines corrections interlinéaires semblent autoriser cette opinion. L'autre manuscrit se trouve également dans la bibliothèque du Corpus Cliristi, c'est le n" 371 dont l'écriture est du douzième siècle.

Assomption (1). Selon toute apparence, ce sont des prédications de saint Anselme recueillies par Eadmer et rédigées à sa manière. On y retrouve un grand nombre des pensées et même des expressions de saint Anselme dans ses Prières à la Sainte Vierge. La doctrine est riche, solide, élevée; mais ce qui domine c'est l'onction. Il n'est pas étonnant que cet opuscule ait de tout temps attiré Fattention de ceux qui ont écrit ou parlé sur la Sainte Vierge. La plupart de ceux qui l'ont cité, et le nombre en est grand, l'attribuent à saint Anselme : ils ne se trompent qu'à moitié. Dans cet écrit, comme dans le précédent, saint Anselme a une plus grande part qu'Eadmer.

Cela est surtout vrai d'un autre ouvrage intitulé : De sancti Anselmi similitudinibus que les manuscrits placent tantôt parmi les œuvres d'Eadmer, tantôt parmi celles de saint Anselme. Tous ces manuscrits ont raison, mais surtout les derniers. Ces. similitudes sont bien de saint Anselme. Eadmer n'a eu que le mérite de les recueillir et de nous les conserver.

Dans la Patrologie latine de Migne, au tome CLIX, on trouve parmi les œuvres d'Eadmer qui font suite à celle de saint Anselme un écrit qui porte ce titre : De quatuor virtutibus quse fuerunt in beatà Maria ejusque sublimitate. Cet opuscule est placé entre le De excellentia Virginis Marise et le De beatitudine cœlestis patrise, deux ouvrages fort authentiques, comme s'il était lui-même d'une authenticité reconnue. Le fait est que des critiques de grande autorité, comme Dom Ceillier par exemple, l'adjugent sans hésiter à Eadmer. Le Père Théophile Raynaud, jésuite, qui le publia pour la première fois à Lyon, en 1630, l'attribue à saint Anselme. Mais il n'est ni d'Eadmer, ni de saint Anselme. Une se trouve sous leurs noms, ni parmi leurs œuvres dans aucun manuscrit.

Le petit écrit en huit chapitres publié jusqu'ici sous ce titre :

(1) Outre que cet écrit a visiblement la forme d'un sermon, les mots fratres mei indiquent clairement qu'on s'adresse à un auditoire. Dans le manuscrit latin de la Bibliothèque nationale 17431 (fol. 162) dont l'écriture est du treizième siècle, cet écrit au lieu d'être intitulé : De excellentia Virginis Mariœ, porte en titre ces mots que le copiste a de nouveau écrits à la marge: Sermo Beatî Anselmi episcopi Cantuariensis inAssomptione Beatœ Mariœ. Le texte donné par ce manuscrit est correct, mais incomplet. Il s'arrête à ces mots: Ilopjiempe humanus usus quolidieprobat, cumquis aproposito.. . qui correspondent au chap. vi du texte de Migne, t. CLIX, p. 370.

Le chapitre viu roule en entier sur l'Assomption et le reste de l'écrit renferme une doctrine qui convient très bien pour être prèchée à l'occasion de la fête de l'Assomption.

De quatuor virtutibus, etc., n'est probablement que le préambule ou la première partie d'un ouvrage plus étendu que nous avons eu la bonne fortune de trouver presque en entier, il y a déjà plus de dix ans, dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale. C'est le manuscrit latin 27G9. Au folio oo on lit ce titre : Miracula. sanctce Mariœ Virgmis. L'écriture est de la fin du douzième siècle ou du commencement du treizième. Mais une main beaucoup plus récente a ajouté : auctore Eadmero monacho Cantuariensi. La partie dé l'ouvrage placée sous ce titre qui va du fol. 55 au fol. 60 est en effet précisément celle qui a été éditée par le Père Raynaud, Gerberon et Migne, et qu'un certain nombre de savants regardent comme étant probablement l'œuvre d'Eadmer. 3Iais à partir du fol. GO cet écrit se continue ainsi :

Hœc sunt fere quce de laudibus Beatce Marix a majorihus dicta jootuerunt occurrere, qureque illi et verbis et sententiis effiilserunt nos constrictiori stylo digessimus. Verumtamen si pace sanctorimi liceat dicere, muLtum adhuc prœclarissimse deest operœ. Illa enim omnino iacuerunt, casu fortassis aliquo, vel librato judicio, quEe inagis conducibilia puto simpliciuni animabus ad accendendiun amorem Domince hujus, exempta dico pietatisejus et miracula quorum nec exiles nec frivola exhibetur mundo copia. Nain raiiocinationes quidein ^^erfectorum quidein fid.era excitant, sed simplicium spem et caritatem accendit miraculorum narratio, ut torpens ignis injecto roboratur olivo. Ratiocinaiiones clocent eam miseris misereri 2)0sse; exempta vero miraculorum docent velle quod posse.

Vient ensuite une longue série de miracles obtenus par l'intercession delà Sainte Vierge.

On voit, par le passage qu'on vient de lire et qui forme le trait d'union entre deux parties de cet ouvrage, qu'il est bien tout entier du même auteur. Le résumé doctrinal a été rédigé [nos constrictiori stylo dzgessnnus) par le même écrivain qui nous a donné le récit des miracles. Mais si le style est de lui, les pensées et quelquefois les expressions (verbis et sententiis) sont empruntées à ses maîtres, à de plus anciens que lui, majoribus. Saint Anselme en particulier lui en a fourni de fort belles, notamment vers la fin.

Dans cette citation un peu longue, mais, à notre avis, nécessaire, le but de l'auteur est exposé très nettement. Il veut mettre en regard ce que Marie peut faire et ce quelle fait. Voilà pour-

<|uoi la partie doctrinale se termine par ces mots qui en formont la conclusion :

Dulcis matei^ rogabit dulcem filiumsuum,pium fratrcm nostrum; fllium pro filiis, unigenitum pro adoptatis. Pius fllius libenter audiet matrcyn pro filiis, Unigenitus pro Us quos adoptavit, Dominus pro us quos liberavit.

A le bien prendre, cette première partie n'est qu'un préambule destiné à préparer le récit des miracles. Cet ouvrage est à proprement parler un recueil de miracles de Notre-Dame et il justifie pleinement son litre : Miracula sanctse Mariée Virginis.

La lecture de ce recueil de miracles nous a fourni la preuve que l'auteur n'est ni saint Anselme ni Eadmer. Cet auteur parle de l'Angleterre à la manière d'un étranger, d'une manière qui, à la rigueur, pourrait être celle de saint Anselme, mais qui n'est assurément pas celle d'Eadmer (1). Parmi les miracles qu'il rapporte, il en est un qu'il dit lui avoir été raconté par quelqu'un qui le tenait de saint Anselme (2).

Eadmer fut, pendant seize années entières, constamment aux côtés du saint archevêque de Cantorbéry. Il serait étonnant qu'il n'eût pas entendu lui-même ce récit de sa bouche, et plus étonnant encore, quand on connaît ses habitudes d'extrême réserve en pareille matière, que, ne l'ayant pas entendu, ill'eût rapporté sans nous dire de qui il le tenait et pourquoi il ne lui avait pas été raconté à lui-même (3).

Une preuve, à notre avis, plus décisive encore que ce recueil de miracles ne saurait être regardée comme l'œuvre d'Eadmer, c'est sa répugnance marquée pour des récits qui pourraient le faire taxer de crédulité.

Il est à remarquer que cet écrit ne se trouve pas dans le manuscrit de Cambridge que nous avons déjà mentionné et qui, à part ïllistoria novorum, est un recueil complet de tous les ouvrages généralement attribués à Eadmer. Plusieurs même ne

(1) » Brilannia major qute iiuiic Anglia dicilur, et a quibusdam quia Oceano circumgirata est, alter orbis dicitur, habet in Oriente sui civitatem Cantuariam, sedem archiepiscoporunn. Ea civitas et multis sanctorum cineribus gloriosa et integro murorum anibilu, » etc.. (Fol. 67 verso.)

(2) « Itaque primum quod polliceor est quod ex ore beatissimi Anselmi arcbiepiscopi audivit meus relalor. Est hujusmodi. Roma est civitas », etc. (Fol si.)

Eadmer ne qualifiait pas saint Anselme de bealissimus.

i-i) Il est à regretter que le manuscrit de la Bibliothèque nationale 2769 ne nous donne pas en son entier l'ouvrage : Miracula sanctœ Mariœ Virginis. Il s'arrête au vol. 8o au milieu du récit d'un miracle.

lui sont attribués que sur l'autorité de ce manuscrit. L'époque à laquelle il a été composé n'est ni antérieure au milieu, ni postérieure à la fin du douzième siècle.

Outre une pièce de vers sur saint Dunstan et une hymne en riionneur de saint Edouard le martyr, voici les autres écrits que ce manuscrit C.G.C. 371 donne comme étant d'Eadmer :

Scriptum de ordinatione beati Gregorii.

Sententia. de memoriîi sanctorum quos veneraris .

Scriptum ad commouendum super se misericordiam sancti Pétri apostoli.

De Gabriele archangelo.

De reliquiis Sancti A udoeni et quorumdam aliorum sanctorum quse sunt in ecclesià Cantuariensi.

Aucun de ces cinq écrits n'a été publié. On n'en connaît pas même le moindre fragment, si ce n'est un passage assez long du dernier, cité par le moine Gervaise dans sa Chronique. Comme Gervaise était moine de Saint-Sauveur et qu'il écrivait à la fm du douzième siècle, on peut facilement supposer qu'il était bien renseigné. Cette circonstance jointe à la présence de cet écrit dans un recueil des œuvres d'Eadmer suflit, croyonsnous, à établir son authenticité.

Les quatre autres écrits (jue nous venons de mentionner sontils également authentiques? On n'en a pas d'autres preuves que leur insertion dans le manuscrit C.C.C. 371, et il est permis, sans être trop exigeant, de trouver que cette preuve n'est pas absolument suffisante. (1)

(i) Whaiiou semble s'ea être contenté. Dans son Anglia sacra il adjuge cesquatre écrits à Eadmer sur la simple autorité du manuscrit C.C.C. 371. C'est peut-être aller un peu vite.

Du reste Wharton est de tous les bibliographes celui qui a dressé la liste la plus complète et la plus probablement authentique des œuvres d'Eadmer. Elle est bien supérieure à celle de Dom Gerheron qui ne connaissait pas les manuscrits d'Angleterre, et en particulier le C.C.C. 371. En somme c'est à la liste dressée par Wharton en 1691 qu'il faut s'en tenir, sauf à discuter l'authenticité de quelquesuns des écrits qu'elle renferme. On rencontre un certain nombre d'autres listes des écrits d'Eadmer plus ou moins complètes et plus ou moins exactes. Dans quelquesunes la vérité se mêle à la fantaisie tout juste assez pour qu'on puisse reconnaître que c'est bien d'Eadmer que le bibliographe a voulu parler. Telle est celle de Dempster par exemple.

(Historia ecclesiaslica geiitis Scotorum, libà. XIX, auctore Thoma Dempstero,

lib. V, p. 262.)

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