CHAPITRE XXXIV
Le De Conccptione sanclœ Mariœ. — Discussion critique de l'authenticité de cet écrit. — Preuves intrinsèques.
Nous n'avons plus à nous occuper que d'un seul des écrits attribués à Eadmer. Son authenticité, à laquelle se raltaciient des questions de grande importance, donne lieu à des difficultés particulières qui demandent une étude à part.
Dans le fameux manuscrit de Cambridge C.C.C. 371 intitulé : Opusculci Edmeri Cantoris, on trouve au folio 393 un écrit qui porte ce titre : De conceptione sanctae Marice. Cet écrit est, sauf quelques variantes qui aideraient à obtenir un texte plus correct et exempt de lacunes, celui que Dom Gerberon a publié à la suite des œuvres de saint Anselme (1), et que Migne a reproduit dans sa Patrologie latine (2), sous ce titre : Tractatus de conceptione B. Mariœ Virginis, et qui commence par ces mots : Principuura quo salus mundi pvocessit.
Cet écrit est-il, comme l'atteste le C.C.C. 371 , l'œuvre d'Eadmer ? Nous en avons douté très longtemps, mais une étude très longue et très minutieuse de la question considérée sous tous ses aspects, nous a absolument convaincu que cet écrit doit être regardé comme l'œuvre d'Eadmer au même titre et de la même manière que le De beatitudine cœlestis patrise ou le De excellentià, Virginis Marise. Ces deux opuscules sont d'Eadmer en ce sens qu'il a reproduit à sa manière la doctrine qu'il avait entendu exposer à son illustre maître saint Anselme.
Il en est de même pour le De conceptione sanctse Mariœ.
Nous allons présenter les raisons qui nous ont amené à cette
(1) s. Anselmi, opéra, édit. 1675, p. 499.
(2) Tome CLIX, col. 30l. — Le texte de Gerberon reproduit par Migne n'est pas tont à fait correct, et on y trouve deux lacunes, une dans la colonne 310 de l'édition Migne, et l'autre à la tin.
conviction en commençant par les preuves intrinsèques, c'est-àdire les preuves tirées de l'étude de l'écrit lui-même.
L'auteur du De conceptione débute ainsi :
« Le principe d'oij est sorti le salut du monde, tel est l'objet sur lequel je me propose de méditer. Je vois se présenter à ma pensée la fête qu'on célèbre aujourd'hui dans un grand nombre d'endroits en l'honneur de la Conception de Marie, la bienheureuse Mère de Dieu » (1).
Ce début indique clairement que nous sommes en présence d'un sermon, dune leçon, d'un entretien, d'une méditation, d'une conférence quelconque donnée le jour même de la fête de la Conception : hodierna solemnitas (2). Cet écrit, qui n'occupe que huit des pages de Migne, atteint à peine les dimensions ordinaires d'un sermon. Ce n'est pas un traité, comme Fintitule Dom Gerberon d'après un manuscrit de Cluny; ce n'est pas un livre, comme l'appelle Mgr Malou dans son ouvrage sur l'Immaculée-Conception (3).
Ce début a un autre avantage encore, celui de dessiner nettement le sujet de cette conférence, beaucoup plus nettement que ne fait le titre (4). Le vrai titre qui conviendrait à ces quelques pages, pour en faire connaître exactement le sujet, serait celui-ci : Méditations sur le salut du monde par Marie Immaculée. Ces pages sont avant tout une série de considérations pieuses sur le principe d'où est sorti le salut du monde : Principiiun quo salus mundi processit mihi considerare volenti.
L'auteur part de cette donnée que la fête de la Conception est célébrée en beaucoup d'endroits, et qu'elle est une institution ancienne, et il soutient que cette institution est légitime e-t respectable. Il le soutient non précisément en démontrant — ce n'est évidemment pas son but — mais en affirmant d'une manière à la fois théologique et poétique le privilège de l'Immaculée-Conception de Marie. Celte affirmation est vraiment splendide. Elle forme le point de départ d'oii l'auteur s'élève au sujet qu'il veut considérer : le principe d'où est sorti le salut du monde.
fi) • Priiicipium quo salus mundi processit milii considerare volenti occurrit liodierna solemnitas, qu;e conceptione beatae Matris Dei Mariœ multis in locis fesliva redditur, » — Mig^ne, t. CLIX, col. 301.
(2) Ces mots se trouvent dans tous les manuscrits.
(3) T. I, ch. V, p. 114.
(4) Ce titre peut bien ne venir que du copiste. Mais comme il a le mérite d'indiquer une des pensées dominantes de cet écrit, rien ne s'oppose à ce qu'il lui ait été donné par l'auteur lui-même.
La Vierge dont l'Eglise honore la conception immaculée est celte tige de Jcssé (|iii a produit la lleur d'oiî nous vient le salut éternel. Par le Sauveur qu'elle a donné au monde, l'homme est rétabli dans un état supérieur à celui d'où il est tombé. L'auteur le dit et il le prouve. Il le dit au Sauveur et à la Vierge sa .Alrrc avec des élans de foi et d'amour d'une ravissante beauté. Il le prouve par des réllexions (jui s'entrelacent à ces prières. Les réflexions sont profondes et subtiles, comme celles quon trouve d'ordinaire dans les ouvrages théologiques de saint Anselme. Les prières sont tendres, élevées, émues, pleines d'onction et marquées au coin de cette insistance passionnée qui caractérise les Prières du saint archevêque de Cantorbéry.
Saint Anselme avait reçu en partage le génie de la prière. M. Charma dit en parlant des belles prières qu'il a composées : « On sent partout dans ce langage qui n'a pourtant pas, il s'en faut, la souplesse d'un idiome vivant, qui, au contraire, a déjà une certaine rigidité cadavérique, frémir une àme que se partagent l'amour, la crainte, le repentir, la foi, l'espérance ! Les anciens disaient: Si Jupiter a jamais recours à la dialectique, c'est celle de Chrysippe qu'il empruntera ; on aurait pu dire au moyen âge : Si le chrétien cherche une riche et ardente expression pour son enthousiasme religieux, pour sa pieuse ferveur, qu'il ouvre les Oraisons d'Anselme » (1).
Dans le De conceptione sanctœ Mariée la prière atteint un de^ré de beauté que n'ont même pas d'ordinaire les Prières de saint Anselme. Rien d'étonnant que sur ce sujet il se soit surpassé lui-même; mais par. quel autre écrivain de cette époque aurait-il pu être surpassé? Il n'y a pas à songer à saint Bernard. Outre qu'il se montra l'adversaire du privilège de l'Immaculée- Conception, ou tout au moins de l'établissement d'une fête en son honneur, il ne porte pas dans la prière cette exubérance d'expressions, cette variété de tours, ces redites, ni cette subtilité et ces raisonnements, qu'on trouve dans les prières du saint archevêque de Cantorbéry, et dont celles du De conceptione sanctai Marix nous fournissent des exemples si frappants (2).
(1) Saint Anselme, Xotice biographique, p. 115.
(2) Dans ce passage, par exemple : « Tu exasperaris contra nos propter iniquilates nosiras cum Filius tuus quem maxime oEfendimuî, morti se tradiàit pro delendis iniquitatibus noslris ? Severior videlicet illo esses super nos cum ejusdem couditiouis sis, cujus et nos, naturam tuam, Domina excedens. Sed fortasse tantam amas justitiam Dei contra peccantes in eum », etc.. — Migne, clix,
col. 31Ô.
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On y remarque plusieurs des idées qui sont familières à saint Anselme et qu'il aime à poser comme des principes d'où l'on peut tirer par voie de conclusion la grandeur de Marie. Nous signalerons cette idée par exemple qu'il a dû se trouver dans la conception.de la Mère du Sauveur quelque chose de tellement sublime et divin que notre esprit ne saurait s'élever jusque-là et le bien comprendre (1). On reconnaît également saint Anselme dans cette pensée que rien n'est égal à Marie (2) ; on le reconnaît dans sa manière de concevoir le péché originel (3) ; mais on le reconnaît surtout dans la forme dont il revêt ces pensées. Les idées elles-mêmes pourraient fort bien lui avoir été empruntées ; mais qui donc lui aurait emprunté cet ensemble de facultés supérieures dont l'empreinte est si visiblement marquée dans le De conceptione sanctse Marice ?
C'est au point que, si nous n'avions l'indication du manuscrit C.G.C. 371 et quelques autres encore, nous ne pourrions croire que cet écrit n'ait pas été composé par saint Anselme luimême et que la rédaction soit d'Eadmer. Il est vrai qu'il a pu reproduire cette conférence immédiatement après l'avoir entendue, et que saint Anselme put très bien la revoir et la retoucher comme il le fit pour le De beatitudine cœlestls patriœ.
Parmi les indications tirées de cet écrit lui-même qui nous inclinent à voir dans le De conceptione une conférence de saint Anselme reproduite par Eadmer, il en est une qui -mérite une particulière attention.
Dans cet écrit comme dans les traités de saint Anselme, les comparaisons jouent un grand rôle et tiennent une place relativement considérable, non de ces comparaisons propres adonner de l'éclat à la pensée, mais de celles qui sont de nature à lui communiquer de la clarté. Et chose frappante qui décèle bien mieux encore saint Anselme, parce que c'est un des traits les
(1) « Coiilra fidem esse non cestimo, si exoidium conceptionis ipsiiis tam a siniplicibus Ecclesiae filiis aestimatur, ut tam sublime, tamdivinum, tam ineffabile fuerit, ut in iilud mens humana nulia perspicacitate assurgere possit. » — Ibid., col. 393. C'est la pensée exprimée dans le De conceptu Virginali, chap. xvin.
(2) « Nihil tibi, Domina, aequale », etc. Migne, eux, col. ;;07. — C'est la pensée et presque les mêmes expressions qu'on trouve dans Oratio LUI, Migne, clvui, col. 956: Nihil est œquale iMariœ, etc.
(3) « Quod se quis eam (Mariam) primœ originis peccati non omnimode expertem fuisse pronuntiat... sententia catholica est.» Migne, clix, col. 305. — Dans quel sens cela est vrai, c'est ce que saint Anselme explique théologiquement dans le De conceptu Virginali.
plus saillants do sa méthode, ces comparaisons sont présentées sous forme de dialogue.
Considérez la châtaigne, dit le Maître. — Je la considère, répond le Disciple. « Castaneam invicem attende : cum de sui videlicet generis... — Attendu. — Si Deus castanœ confert... »
(( Encore une comparaison. Supposez un palais que quelqu'un veut se hàlir de manière à le rendre tout particulièrement propre à son usage. Il se. propose de l'hahiter souvent et d'en faire un lieu de réjouissances. Il y donnera audience avec une exquise bonté à tous ceux qui auront besoin de son secours, et se mettra tout à leur disposition pour leur venir en aide. Eh bien, je vous le demande, soufl'rirait-il que le fondement de ce palais manquât de solidité, et qu'il fût inconvenant et peu en rapport avec le reste de l'édifice ? — Je ne pense pas qu'il le permît, s'il était sage et s'il tenait à conduire son projet à bonne fin. — Eh bien, nous croyons avec une foi inébranlable que la Sagesse s'est proposée avant tous les siècles de se bâtir un palais dans lequel elle établirait spécialement sa demeure... » (1).
Le dialogue est nettement indiqué. Si le Maître et le Disciple ne sont pas nommés, comme dans plusieurs des traités de saint Anselme, c'est que ce n'est pas là une simple leçon de théologie. La prière y occupe une trop large place pour qu'on puisse s'en former cette idée. L'idée que cet écrit éveille le plus naturellement et avec le plus de vraisemblance, c'est celle d'une conférence spirituelle faite par saint Anselme à ses moines de Saint- Sauveur le jour de la fête de l'Immaculée-Conception. Qu'il ait au cours de cette conférence adressé à l'un d'eux, puis à un autre, une ou deux questions, rien de plus naturel. Qu'Eadmer
(1} « Adhuc propone tibi palatiuin, quod specialiter suis usibus aptum existât, construere volentem, io qiio et ipse frequentiori et festiviori cursu conversetur, et omnibus ope ejus atque auxilio indigentibus mitiori et laetiori vultu respondeat, et auxilietur. Paterelur ne, quaeso, in principio palatii fundamentum invalidum, et structurée, quœ foret œdificanda incongruum et non coha;rens? — Non puto, si saperet, et proposilum suum ad effectum perducere vellet. — Ergo sapientiam ante omnia saecula proposuisse sibi habitaculum quod specialiter inhabitaret, construere sinniliter indubitatâfide tenemus. »
Le dialogue est ici un peu moins marqué que dans le premier e-xemple ; mais si l'on y regarde de près, on verra qu'il n'y a pas à le contester. « Propone tibi »; ce tibi représente celui qui va répondre : « Non puto. »
Nous renvoyons les lecteurs qui, pour apjirécier la valeur de cette indication, voudraient se rendre compte du rôle des comparaisons et du dialogue dans la méthode d'enseignement de saint Anselme, à l'étude que nous avons publiée sur Saint Anselme professeur dans les Annales de philosophie chrétienne (novembre et décembre ib89).
ait tenu à reproduire cette conférence telle qu'elle avait été donnée, la chose est également vraisemblable.
Ce ne sont là que des conjectures sans doute. Mais on est bien obligé de recourir à ces conjectures pour expliquer la singularité d'un écrit qui n'appartient à aucun genre, qui n'est ni une homélie, ni un sermon, ni une leçon de théologie, ni une méditation, mais qui a quelque chose de tout cela, sans rien perdre de son unité ni de sa beauté littéraire.
Il peut se faire aussi que le De Conceptione, malgré toute sa beauté, ne fasse revivre qu'en partie une des conférences du saint archevêque, assurément la plus remarquable de toutes. Ces traces do dialogue qui ne sont ni assez bien conservées pour faire croire à une rédaction due à saint Anselme lui-même, ni assez efTacées pour empêcher de le reconnaître, laissent entrevoir un secrétaire qui tient la plume pendant que le saint parle, ou du moins peu de temps après quil a parlé.
Mais revenons au début du De Conceptione.