‹ EadmerChapitre 49 sur 70 · CHAPITRE XXXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXY

Le début du De Conceptione. — L'ensemble de cet écrit révèle un maître.

« Le principe d'oià est sorti le salut du monde, tel est le sujet sur lequel je me propose de méditer. Je vois se présenter à ma pensée la fête qu'on célèbre aujourd'hui dans un grand nombre d'endroits en l'honneur de Marie, la bienheureuse Mère de Dieu. Dans les anciens temps, l'usage de célébrer cette fête était plus fréquent qu'aujourd'hui, surtout chez ceux qui avaient l'âme simple et pure et qui étaient unis à Dieu par une humble dévotion. Mais quand la science a eu fait des progrès, l'esprit d'examen, en s'emparant de certains esprits et en leur inspirant de la présomption, en est venu à mépriser Vi simplicité des petits, et à supprimer cette fête. Il l'a supprirr.ee sous prétexte qu'elle n'avait aucune raison d'être. Cette Goinion a acquis un crédit d'autant plus grand qu'elle était soj.'.'tenuo par des hommes que leur habileté dans les affaires duvsiè'ile et dans les sciences ecclésiastiques et aussi leurs richesses plaçaient au premier rang. »

« Pour moi, m'étant appliqué a comparer la simplicité des anciens avec le profond génâe des modernes, la pensée m'est venue de prendre certaines paroles de la sainte Écriture, et de chercher, dans la mesure d^ ma capacité, à découvrir, par des considérations pieuses, ce Qu'elles établissent par leur autorité touchant les uns et les autres, et à quel avis doivent se ranger ceux qui me ressemblent. »

« Au sujet des simples, on trouve dans la sainte Écriture que Dieu se plaît à converser avec eux. Quant à ceux qui possèdent une grande science sans charité, l'Écriture nous les représente comme enflés par cette science plus qu'ils ne sont affermis par elle dans le vrai bien. Puis donc que la conversation divine ins-

Iruitles premiers et que leur science enfle les seconds et les empêche de discerner la vérité, dites-moi, je vous prie, de quel coté il faut se ranger: est-ce du côté d'un entretien, fruit de l'union avec Dieu, ou de celui qui.vient d'un excès de confiance en sa propre pèrspicacilé? Ceux qui sont dans ce dernier cas affirment que, s'ils s'opposent à la célébration d'une fête spéciale en l'honneur de la Vierge Mère, ce n'est pas sans raison (1), attendu qu'il est suffisamment fait mention de sa Conception dans la fête célébrée en l'honneur de sa Nativité. Car elle ne serait pas née, disent-ils, si elle n'avait été conçue, et quand elle vit le jour en sortant du sein de sa mère, il devint manifeste qu'après y avoir été conçue elle y avait pris une forme humaine. Cette formation de son corps et son passage du sein maternel à l'espace occupé par ce monde étant l'objet de la vénération de tous les fidèles, il serait inutile de vénérer la matière encore informe dont ce corps fut façonné, et qui chez quelques-uns se perd avant d'arriver à la forme humaine. C'est avec une telle pénétration d'esprit et en s'appuyant sur l'autorité qu'ils se glorifiaient de trouver dans leur raison que certains hommes n'ont pas craint d'abolir une fête qu'avaient établie la simplicité des anciens et leur parfait atnour de Notre-Dame (2), la fête en l'honneur de sa conception. »

(1) Nous traduisons, non le texte adopté par Dora Gerberon, niais celui qu'il aurait dû adopter. Au lieu de non sibi rationis videri affirmant, il aurait dû s'en tenir à la leçon du manuscrit de Corbie qu'il donne en note à titre de variante : non sine ratione.

C'est d'après lui manuscrit de Corbie et un mmuscritde Cluny que Dom Gerberon nous a donné le texte du De Conccptionc. Nous n'avons pu retrouver le manuscrit de Cluny, mais nous avons retrouvé le manuscrit de Corbie. C'est le manuscrit latin 13414 de la Bibliothèque nationale. Il porte au premier folio ces mots qui sont de la même écriture que le reste du volume, écriture du treizième siècle: £x libris Corbeiensis monaslevii. Dom Gerberon en l'étudiant a écrit à la marge des passages qui ne se trouvent pas dans l'édition de cet écrit publiée par le Père Raynaud trente-cinq ans avant la sienne: Hœcin Ray naldo désuni.

Nous avons très bien reconnu son écriture en la comparant à celle du manuscrit latin 11689 de la Bibliothèque nationale qui contient une partie considérable de ses notes et transcriptions pour son édition des œuvres de saint Anselme. Le savant bénédictin n'a pas signalé toutes les variantes fournies par le manuscrit de Corbie. Il n'y a qu'à le louer d'avoir négligé celles qui sont évidemment fautives comme celle-ci, par exemple, qui se trouve au commencement de l'écrit (col. 302, ligne iO« de l'édition Migne): lande sui cordis, au lieu de an de suicordii. Mais, dans la même phrase, il donne ce texte: cni magis parti sit cedendum ; on ne voit pas pourquoi il n'a pas indiqué dans les variantes que le manuscrit de Corbie porte concedendum. Il donne bien d'autres variantes tirées de ce manuscrit qui ont moins d'importance que celle-là.

(2) Voici le texte de Migne, reproduction de celui de Gerberon :

« Hac animi sui sagacitate perfuncti quod antiquorum simplicilas et perfecta in

« Maintenant que l'on connaît les raisons des hommes éniinenls qui ont travaillé à supprimer cette fête en l'honneur de la Mère de Dieu et qui y ont réussi, voyons aussi la charité des simples qui gémissent de se voir privés d'un aussi grand sujet de joie. Ce sont des esprits simples et ils ne sont peut-être pns capables de rendre compte de leur manière de voir parles raisons profondes des philosophes. »

L'auteur fait ensuite parler ces simples. Leur discours est bref, mais plein de mag-nificence. Ce qu'ils disent est précisément ce que la raison peut dire de plus fort en faveur du privilège de rimmaculée-Conception de Marie. Ces simples parlent en profonds philosophes en même temps qu'en pieux chrétiens. Ecartant les discussions qui peuvent porter à faux, dédaignant les arguments plus spécieux que solides, sans négliger de répondre soit directement soit indirectement aux objections, ils vont au fond de la question, la prennent par ses côtés les plus vrais, les plus grands, les plus élevés, et en même temps ceux qui parlent le plus à l'âme chrétienne, et cette question, en quelques mots, ils l'entourent d'une si vive lumière qu'on se demande ce que pourrait y ajouter une plus longue démonstration. Ces simples, qui luttent ainsi contre une science froide et orgueilleuse, ont eux-mêmes une science profonde, mais une science que soulève, vivifie et éclaire l'instinct de la foi :

L'instinct bien plus puissant encor que le savoir (1).

domina noslra constituerai charilas, festum scilicet de conceptioiie ipsins sacralissimœ Dominse sua qua se pollere gloriabantur auctoritatis ratione abolere non timuerunt. »

Le Pèi-e de Buck, dans un article des Études, mars 1860, traduit cette phrase de la manière suivante:

« Les savants mettant en œuvre la sagacilé de leur esprit et l'autorité dont ils sont fiers, n'ont pas craint d'abolir la fête de la Conception de notre très sainte Dame que la simplicité des anciens et notre parfaite charité envers elle avait établie. »

Cette traduction nous semble changer le sens du texte. Nous croyons que nostra se rapporte à Domina et non à charitas. Il répugne un peu de supposer que l'auteur de cet écrit, quel qu'il soit, ait fait ainsi son propre éloge en célébrant sa charité parfaite. Il est plus probable qu'il a voulu parler du parfait amour des anciens pour Notre Dame. Le contexte incline à le penser, et l'examen du manuscrit de Corbie en fournit la preuve. Aux deux mots : domina nostra, Dom Gerberon (S. Ans. op. edit. 1675, p. 499) indique cette variante: Ms Corb. domina rerum leg. puto dominam nostram. Ce qui veut dire : le manuscrit de Corbie porte: Domina rerum; lisez, si je ne me trompe, dominam nostram. Il se sera probablement glissé une faute d'impression dans la variante donnée par Gerberon.

(1) Coppée, Angélus.

Ils n'ont pas seulement des raisons qui convainquent, mais ils savent trouver des comparaisons qui font comprendre, o'n pourrait presque dire qui font voir. Et par-dessus tout ils ont des accents émus et pénétrants qui touchent le cœur et font admirer et aimer Marie, et celte admiration et cet amour donnent l'intelligence de ses privilèges et de ses grandeurs, et en particulier du privilège presque divin de son Immaculée-Conception.

Evidemment celui qui fait parler ainsi les simples est un maître, un maître dans la science des choses de Dieu en môme temps que dans l'art de bien dire. C'est un maître habitué à consulter l'oracle de la Sainte Ecriture, et qui tout en possédant à fond les secrets de la philosophie met les lumières de la foi bien au dessus de celles de la raison, un maître qui tout en ayant qualité pour traiter de haut et avec une dédaigneuse ironie ces esprits enflés d'une vaine science, peut se ranger en toute vérité parmi les simples, car, par la foi et l'humble défiance de luimême, il est simple comme un petit enfant. Ce maître, tous l'auraient, depuis longtemps, nommé saint Anselme, si des difficultés nées de l'examen de cet écrit n'avaient empêché certains critiques de le reconnaître. Ces difficultés peuvent être levées.

Page 1