CHAPITRE XXXYI
Réfutation des objections de Dom Gerberon contre l'attribution du De Conceplionc à saint Anselme.
Les objections empruntées au De Conceptione lui-même que certains critiques, Dom Gerberon en tête, font valoir pour refuser cet écrit à saint Anselme se réduisent à trois. La première et la plus grande de toutes est tirée non de la manière dont le sujet est traité — cette manière paraît à tous digne de saint Anselme — mais de la doctrine de cet écrit qui, en ce qui touche rimmaculée-Conception, serait en opposition avec celle du Cuv Deus homo et du De conceptu virginali. Le fait est que dans ces deux traités, surtout dans le premier, saint Anselme semble nier que Marie etit été conçue sans péché. Nous avons, en ce qui nous concerne, regardé, pendant longtemps, cette négation comme certaine. Mais en étudiant les explications que donnent des quelques passages suspects du saint docteur des théologiens de marque, tels que Jean de Ségovie, le Pèr^^ Plazza, Bivarius, le Père Passaglia, et plusieurs autres, nous avons reconnu que cette négation est pour le moins fort douteuse (1). Un simple doute ne pourrait mettre en échec, nous ne dirons pas les indices certains que nous venons de faire connaître, mais les preuves positives que nous exposerons plus loin, et en particulier celle fournie par les manuscrits qui attribuent le De Conceptione à saint Anselme : cette première objection est par là même sans grande valeur.
Mais, même en admettant que cette négation soit certaine et et qu'il y eiit véritablement opposition entre la doctrine du Cuv
(1) Voir l'appendice quatrième : Doctrine de saint Anselme sur l'Immaculée- Conception,
Deus homo el du De conceptu virginali, il serait impossible de trouver dans cette opposition une preuve que le De Conceptione n'est pas de saint Anselme. Est-ce que le saint docteur n'aurait pas pu, à la fin de sa vie, changer d'opinion sur ce point? Saint Augustin n'a-t-il pas tout un livre de Rétractations'^ Objectera-t-on que le De Conceptione ne porte aucune trace de rétractation? Cette raison pourrait avoir quelque poids s'il s'agissait d'un traité, d'un livre : elle n'en a aucun dès lors qu'il s'agit d'un simple entretien, d'une conférence. Saint Anselme était-il obligé de se rétracter à chaque fois qu'il parlait de l'Immaculée-Conception ? Mais surtout cette raison n'a plus aucune force appliquée à une conférence de saint Anselme reproduite d'une manière plus ou moins complète par Eadmer.
Quelques critiques — c'est la seconde objection — ont prétendu que le De Conceptione est une réponse à la lettre de saint Bernard aux chanoines de Lyon vers 1140 : date qui excluerait saint Anselme mort en J 109.
Cette objection n'est vraiment pas forte.
Saint Bernard, pour détourner les chanoines de Lyon de célébrer une fête en l'honneur de la Conception, préiend que cette fête est inutile comme étant déjà renfermée dans celle de la Nativité. C'est un des arguments que l'auteur du De Conceptione prête aux adversaires delà fête de la Conception, à des adversaires qui non seulement l'ont combattue, comme saint Bernard, mais qui l'ont supprimée, abolie, de medio sustulit, redegit in nihilum, des adversaires qui s'appuyaient non pas seulement sur leur science, mais sur l'abondance de leurs richesses, divitia- 7m7nc[ue ahundantia : ce qui n'était guère le cas de saint Bernard. Cet argument si simple et qui se présente de lui-même n'a-t-il pas pu être invoqué avant saint Bernard ? Est-il bien sur qu'il en soit l'inventeur ?
Ce qui paraît siïr, c'est qu'au douzième siècle aucun écrivain se respectant lui-même et ayant tant soit peu le sentiment des plus élémentaires convenances — et l'on accordera bien que l'auteur du De Conceptione se trouvait dans cette catégorie — n'eût osé traiter saint Bernard comme cet auteur du De Conceptione traite ceux auxquels il prête cet argument. « Ce sont, dit-il, des hommes qui ont beaucoup de science, mais sans charité; ils en sont entlés, et ne sont pas affermis dans le vrai bien. » Or personne, au douzième siècle, n'aurait pu désigner ahisi saint Bernard, sans soulever une réprobation générale;
personne ne l'eût osé, pas même le violent et emporté prieur de Saint-Alban, Dom Nicolas. Nous en trouvons une preuve manifeste dans sa polémique avec Pierre de Celle au sujet du privilège de rimmaculée-Conceplion. Dans une de ses lettres, le zélé et quelquefois trop ardent défenseur de ce glorieux privilège de Marie avait parlé de saint Bernard d'une manière que Pierre de Celles, un des plus dévoués disciples du saint, ne trouvait pas assez respectueuse. Il l'en reprend vivement. « C'est un scandale, lui écrit-il, (jue vous refusiez au bienheureux Bernard la vénération qui lui est duc, et que vous alliez jusqu'à le maltraiter en paroles, comme si vous pouviez ternir sa réputation ou diminuer sa gloire... Si vous voulez blesser Notre-Dame à la prunelle des yeux, écrivez contre son Bernard » (1).
Dom Nicolas lui répond : « Je vénère le bienheureux confesseur Bernard de telle sorte qu'en louant et en aimant sa sainteté, e n'aime ni ne loue sa présomption dans la question de la conception de la Mère du Seigneur » (2). Encore fallait-il être un Dom Nicolas pour tenir un pareil langage et reprocher à saint Bernard non pas seulement son erreur, mais sa présomption. Mais assurément personne n'eût osé dépasser cette ligne et représenter le saint abbé de Clairvaux sous les traits que le De Conceptione prête aux adversaires de la Conception Immaculée de Marie, hommes sans charité et sans humilité, qui ont abusé de leur vaine science, de la puissance séculière et de leurs richesses pour abolir la fête établie en Ih'onneur de ce privilège.
La troisième objection offre moins de difficultés encore.
L'auteur du De Conceptione parle de la fête de la Conception comme étant déjà établie en beaucoup d'endroits, multis in locis; or cette fête n'était pas célébrée en beaucoup d'endroits du temps de saint Anselme; le De Conceptione lui est donc postérieur.
La réponse à cette objection est dans les nombreux et savants ouvrages qui se sont succédé depuis deux siècles sur ce grand et beau sujet de l'Immaculée-Conception, et qui prouvent d'une
(1) « Petra vero scainlali est, quoJ bealissimuni Bernardum debilà exuis veneralione, et verborum jacula post eum emitlis, tanquam famam ejus possis exlenuare, vel gloiiam evacuare... Si ergo potes tangero pupillam oculi Domitiae nostrœ, scribe contra Bernardum suuni. » — Pctri Cellensis, epist., lib.II, l71;Migne, CCII, 617.
(2) « Sic veneror beatum confessorem Bernardum ut laudem et amem ejus sanctitatem, qui nec amem, nec laudem ejus prœsumplionem in Matris Domini conceptionem. — Ibid., epist. CLXXIl; Migne, CCII. 623.
EADMKR 233
manière absolument péremptoire que la fêle de la Conception était célébrée avant le douzième siècle dans un grand nombre d'églises d'Orient, d'Italie et d'Espagne (1).
Saint Anselme avait eu des rapports avec plusieurs des seigneurs et probablement avec plusieurs des ecclésiastiques qui, après avoir pris part à la première croisade, étaient rentrés dans leur patrie ; il s'était trouvé en contact avec les Grecs au concile de Bari. Exilé à deux reprises différentes, il avait visité l'Italie et y avait même séjourné assez longtemps. D'ailleurs ses relations étaient immenses. Rien d'étonnant qu'il ait su, au sujet de la fêle de la Conception, ce que nous en savons aujourd'bui.
Mais ce n'était pas seulement dans plusieurs Églises d'Orient, d'Italie et d'Espagne que, du temps de saint Anselme, la fête de l'Immaculée Conception était célébrée (2). C'était dans plusieurs Églises d'Angleterre. Elle avait certainement été établie dans le monastère de Ramsey peu de temps après la conquête par l'abbé Elsin. Très probablement d'autres Eglises d'Angleterre avaient suivi son exemple. Bien plus, saint Anselme écrivit lui-même à tous les évêques d'Angleterre pour les engager à accepter cette fête.
(1) La liste complète de ces ouvrages remplirait un volume. Nous nous bornerons à indiquer deux ouvrages anciens, et deux modernes.
1° Causa Immaculatie Conceptionis sanctissimfe Matris Dei Mariœ Dominée nostrce sacris tesliinoniis ordine chronologico utrinque allegalis et ad examen theologico-criticum revocatis, agilata et conclusa auctore Bénédicte Plazza syracusano societatis Jesu. Panormi, in-folio 1747.
2» De ortu et progressu cultûs ac fesli Immaculati Conceplûs Beatai Mariie Virginis auctore Antonio Gravois Ordinis minorum. — 1764.
3» De Immaculato Deiparœ semper Virginis conceplu commentarius Caroli Passaglia S. J. — 1855.
4° L'Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie considérée comme do^me de foi par Mgr Malou, évèque de Bruges, 1857.
(2) D'après plusieurs témoignages rapportés par Mgr Malou (op. cit., t. I, p. 113;, la fête de l'Immaculée Conception aurait été établie dans l'Église de Rouen dès l'an 1070, c'est-à-dire pendant que saint Anselme était prieur du Bec, qui appartenait alors au diocèse de Rouen.