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CHAPITRE XXXVII

Récit de la vision de l'abbé Elsin. — Objections de Dom Gerberon contre la vérité de ce récit.

Les faits que nous venons d'affirmer n'ont besoin que d'être prouvés pour devenir à leur tour une démonstration de l'authenticité du De Conceptione. C'est la voie que nous allons prendre. Elle est un peu longue; mais, à l'avantage de mener sûrement au but, elle joint celui d'éclaircir une question d'histoire ecclésiastique fort obscure et d'un haut intérêt.

Il existe une lettre fameuse et très souvent citée oii saint Anselme, s'adressant à tous les évêques d'Angleterre, les exhorte à adopter la fête de la Conception en s'appuyant sur la vision de l'abbé Elsin. Dom Gerberon rejette l'authenticité de cette lettre parce que, selon lui, la révélation faite à Elsin est une fable au sujet de laquelle saint Anselme n'a pu être induit en erreur et qu'il n'a pu présenter aux évêques d'Angleterre comme un fait de nature à les décider à célébrer la fête de la Conception (I).

Ce n'est pas parce que cette lettre lui paraît apocryphe que le savant bénédictin rejette le fait relatif à Elsin ; c'est parce que ce fait est à ses yeux une invention évidemment mensongère qu'il regarde comme apocryphe la lettre où il est raconté. C'est Là un premier point à noter.

Autre point à remarquer : de même que les partisans anciens

(1) Dom Gerberon, dans sa critique des œuvres de saint Anselme, fait quelques autres objections encore contre l'authenticité de cette lettre. Nous en parlerons un peu plus loin. Elles sont peu fortes et elles tombent d'elles-mêmes dès qu'on les examine de près et qu'on leur oppose les documents précis que nous a fournis l'érudition moderne. Nous ne parlons ici que de l'objection tirée de la révélation faite à l'abbé Elsin parce qu'elle est de beaucoup la plus forte, et la seule sérieuse.

et nombreux, nous le verrons, du De Conceptione trouvent tout naturel de l'attribuer à saint Anselme l'instituteur, à leur avis, de la fête de la Conception, en Ang-leterre, de même il répugne à ceux qui ne sont pas convaincus qu'il ait établi cette fête d'admettre qu'il ait composé cet écrit. Assurément il pourrait avoir établi cette fête et n'être pas l'auteur de cet écrit, comme aussi il pourrait n'avoir contribué en rien à la célébration de la fête et avoir composé l'écrit. Il n'en est pas moins vrai qu'il existe entre ces deux points une connexion fort étroite.

Il en existe une bien visible aussi entre la révélation faite à Fabbé Elsin au sujet de la fête de la Conception et la part prise par le saint archevêque de Cantorbéry pour l'établissement de cette fête en Angleterre.

En somme, il se présente à ce sujet trois questions :

1° Le récit relatif à l'abbé Elsin est-il exact?

2° Saint Anselme contribua-t-il lui-même à l'établissement de la fête de la Conception en Angleterre, ou, ce qui revient au même, est-il l'auteur de la lettre à ce sujet qui lui est attribuée ?

3° Saint Anselme est-il l'auteur, au moins en quelque manière, du De Conceptione ?

On pouri'ait répondre à la première de ces questions sans examiner les deux autres; on pourrait répondre à la seconde sans examiner la troisième; mais il est impossible de donner à la troisième une réponse complète et satisfaisante sans commencer par donner aux deux premières la réponse que les nombreux documents découverts par l'érudition moderne permettent de lui donner. Si, en 1675, quelqu'un avait pu démontrer à Dom Gerberon que la révélation faite à l'abbé Elsin était certaine, que le récit de cette révélation contenu dans la lettre attribuée à saint Anselme était exact, que cette lettre était bien de saint Anselme, il n'aurait plus eu de difficultés à admettre qu'il était l'auteur du De Conceptione ; ses objections contre l'authenticité de cet écrit se seraient évanouies. Mais pour les faire évanouir, c'est par la double démonstration dont nous venons de parler qu'il aurait fallu commencer. C'est par là que nous commencerons.

Nous ne parlerons guère que de Dom Gerberon parce qu'il est, de tous les savants défavorables à la thèse^que nous allons soutenir, celui qui a le mieux reproduit et le mieux fait valoir les arguments de ses devanciers, et que les critiques venus après lui qui se sont rangés à son opinion n'ont apporté aucune raison nouvelle pour l'appuyer.

On connaît le récit si souvent répété de la révélation faite à Elsin, abbé de Ranisey en Angleterre. Peu de temps après la conquête, Guillaume le Conquérant l'envoie en Danemark pour travailler à disposer en sa faveur les Danois dont il redoute une invasion. A son retour, le vaisseau qui le portait est assailli par une violente tempête, et bientôt l'équipage n'attend plus que la mort et se recommande à Notre-Dame. A ce moment, un personnage vénérable, revêtu d'babits pontificaux, apparaît et interpelle l'abbé Elsin : « Voulez-vous rentrer dans votre patrie? — Ab! c'est là tout mon désir! — Sachez donc que je suis envoyé par Notre-Dame que vous avez si pieusement invoquée. Si vous êtes disposé à exécuter ce que je viens vous demander, vous échapperez, vous et vos compagnons, au péril qui vous menace. — J'y suis tout disposé. — Promettez donc à Dieu et à moi que vous célébrerez une fête en l'honneur de la Conception de la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et que vous exhorterez les autres à la célébrer. — Je le promets. Mais à quel jour de l'année devrai-je la placer? — Le 8 décemijre. — Quel office adopterai-je? — L'office de la Nativité, en substituant le mot de Conception à celui de Nativité. — La vision disparut; la tempête s'apaisa, et Elsin, rentré dans son monastère, y établit la fête de l'Immaculée-Conception.

Dom Gerberon fait à ce récit trois objections.

Il trouve invraisemblable que labbé Elsin ait eu assez de présence d'esprit pour s'informer, au milieu d'une tempête, du jour oij il devrait célébrer la fête de la Conception, et de l'office à réciter (1). Le fait est qu'une telle présence d'esprit ne dépasse nullement les bornes de la vraisemblance et n'a même rien de bien extraordinaire, surtout chez un vieux Saxon du onzième siècle. D'ailleurs, si l'abbé Elsin ne l'avait pas naturellement, l'apparition d'un envoyé céleste pouvait bien la lui communiquer pour un instant.

Il existe, dit Gerberon, dans les récits de ce fait, des divergences qui en prouvent la fausseté (2).

(i) «Elsinus iste naiifrjgio proximas adeo scrupulose inquirit noii solum de die, sed et de festivitatis oflicio, ut arle composita hœc narratio facile credatur. » — Censur. op. S. Ans., op. oiun. edit., 1675 p.

(2) «Adeo varie descripta est hœc epistola ut mendacio iii iiicerto fluctiianti quam veritati qua;sibi constat propior sit. » — /6i(Z. Ou dirait que Dom Gerberon tire son objection des divergences de la lettre, et en réalité les divergences qu'il signale sont, sauf une seule fort insignifiante, empruntées à des récits pris en dehors de cette lettre. En fait de divergences dans la lettre elle-même, une seule a de l'im-

D'après certains récits, l'envoyé céleste en question était un ang-e, et d'après d'autres saint Nicolas. Qu'un narrateur ait cru que cet envoyé céleste était un ange et qu'il l'ait dit ; qu'un autre, parce qu'il était revêtu d'haijits pontificaux, ait pensé que ce devait être' le grand saint Nicolas et qu'il l'ait dit également, cela n'a rien qui doive étonner, et surtout cela n'a rien qui soit de nature à faire douter de la réalité du fait.

Aussi Gerberon ne donne-t-il ces raisons secondaires que pour servir de confirmation à la raison selon lui décisive pour laquelle le fait de la vision d'Elsin doit être écarté. Cette raison est fort simple : c'est que cet Elsin qu'on dit avoir été envoyé en Danemark peu de temps après la conquête, c'est-à-dire apparemment en 1067, et qui est appelé abbé de Ramsey, ne fut abbé de Ramsey qu'à partir de 1080. Le registre de l'abbaye de Ramsey le dit positivement. De plus, aucun liistoricn de cette époque ne parle de cette mission, cependant fort importante, qui aurait été confiée à l'abbé de Ramsey. Les historiens nous rapportent au contraire que Guillaume le Conquérant retourna en Normandie presque immédiatement après qu'il se fût rendu maître de l'Angleterre : ce qu'il n'eût pas fait, si Elsin lui eût annoncé la prochaine invasion des Danois (1).

Ces objections sont manifestement contraires à l'histoire. C'est en lG7o que Gerberon les formulait : il ne pourrait plus les formuler, et il ne les formulerait certainement plus aujourd'hui. Des documents nombreux et décisifs dont il ne soupçonnait même pas l'existence, publiés depuis cette époque en France, en Danemark et en Angleterre, enlèvent à ces objections jusqu'à l'apparence même de la vérité.

portance : c'est que, par une interpolation visible et facile à constater, dont nous parlerons plus loin, on a ajouté à cette lettre composée du seul récit relatif à Elsin, suivi d'une conclusion indiquant nettement la fin de la lettre, deux autres récits dont un est absolument inacceptable.

(1) « NuUus ex historiœ Anglicanœ scriptoribus refert a Guillelmo conquestore in Daniam missum Elsinum qui utrum classis, ut fama erat, in Angliam dirigenda pararetur, sagaciter exploraret. Imô tradunt omnes Guillelmum, statim atque in Angliai regem sacratus est, in Northmanniam transfretasse, et aiiquanlo post Danorum polentissimara classem in Angliam irrupisse. Cum quibus profectô maie cohaeret prima istius epistolaî sive sermonis narratio. Si enim Elsinus paratam classem renuntiasset Gaillelmo, vel ipse ex Angliâ non exiisset, vel saltem Dani eam eo imparato non invasissent. Sed Elsinus Angliœ Aiegelsin non fuit in abbatem Ramesiensem electus nisi anno 1080, ut habelur in Registro de Ramsey foL. 218. Fabula igitur est cœnobii Ramesiensis abbatem Elsinum a Guillelmo l arcersitum directumque fuisse in Daniam statim atque Angliam suœ ditioui subjecit, hoc est anno 1066. » — S. Ans. op. cens.

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