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CHAPITRE XL

Les échos du fait historique de la vision de l'abbé Elsin en Normandie et en France au douzième siècle : Geoffroy prieur du Vigeois, Wace, saint Bernard, et Pierre de Celles.

Le bruit de la vison d'Elsin se répandit en Normandie et en France. Geoffroy, né à Clemiont d'Excideuil en Périgord vers 1140 et nommé prieur du Vigeois dans le bas Limousin en 1178, la mentionne dans sa Chronique (li.

La poésie, de son côté, contribua à populariser ce fait merveilleux.

(^ette institution d'une nouvelle fête en l'honneur de Notre- Dame à la suite d'une révélation faite dans des circonstances si propres à frapper Fimagination, fournit à un trouvère anglonormand, né à la fin du onzième siècle ou tout au commencement du douzième, le sujet d'un poème d'une grande beauté : C'est comment la. Conceptions Xostre-Dame fu establie (2).

Pour ^Yace — c'est le nom bien connu de ce trouvère — l'envoyé céleste qui apparut à Elsin était un ange. C'est assez probable, et dans tous les cas on peut bien pardonner à un poète de l'avoir supposé.

Et uns angles leur apparut Qui de joste la nés s'estut : (3)

(1) « Eà tempestate triuniphalor ille Guillelmus Mauser, subjngalà Anglià, probitate valebat. Hic misit in Daciam (lisez Daniam) Elphinum abbatem Remesiensis monasterii : cui in mari perclitanti angélus apparens diem conceptionis perpetuœ Virginis Mariœ designavit eumque a mortis periculo eripuit. » Chronica Gaufredi prioris Vosiensis, cap. xii. — De Guillelmo rcge Anglorum iri Nova Bibliolhecà manuscriptorum librorum, Philippi Labbœi, t. II, sect. i, p. 284.

(2) L'établissement de la fête de la Conception Nostre-Dame par Wace, trouvère anglo-normand du onzième siècle, publié par MM. Mancel et Trébutien, 1812.

(3) Se tint, stelit.

Si fu d'evvescal (i) vestement Appareilliez mult gentement.

Au chief de la nef se mostru El l'albc par non apela.

Wace raconte ensuite que l'abbé Elsin ne se contenta pas d'établir la fcte delà Conception dans son monastère deRamsey, mais qu'il travailla à la faire adopter par d'autres Églises et qu'il y réussit. Ce qui est fort vraisemblable (2;.

Quant repairiez fu o sa gent, Li albés Heilsins sagement Si le conta là où il pout Ce que véu et oi out ;

Puis fit 0 grant devocion Son vivant la Conception Et maintes genz par lui la firent Qui le noncement (3) en oïrent.

Si appareilla en sa vie, A Ramesie une abéie Que l'en ceste feste i feroit

Tant con Fabéie durroit ;

Et en plusieurs lieus la fait on

Et nos tuit faire la devon.

On voit par ce poème de Wace que le récit de la vision d'Elsin était populaire de son temps.

Nous avons une autre preuve que ce récit était fort connu au douzième siècle dans la lettre de saint Bernard aux chanoines de Lyon et dans la correspondance de Pierre de Celles avec Nicolas, moine de Saint-Alban en Angleterre.

Saint Bernard ne croit pas à la vérité de ce récit, de cet écrit comme il l'appelle ; car ce récit était écrit et circulait non seulement en Angleterre, mais dans les contrées voisines. Il n'y croit pas parce que, selon lui, cet écrit est opposé à la vérité, et

(1) Episcopal.

(2) Le successeur immédiat de Elsin comme abbé de Ramsey fut le tameux Herbert Losinga qui devint plus tard évêque de Thetford. Nous avons encore ses sermons. Voici ce qu'il dit dans un sermon pour la fête de l'Assomption : « Fuit beatissima Virgo Maria de génère Abraham et tribu Juda, de radice Jesse, filia David ingenua de ingenuis, et cui nulla de propaf/ine macula inhœsisset. » —

Scrm. XI l. Edit. Goulburn and Symonds, t. II, p. 330. {3^ Nouvelle.

qu'il n'a pas la raison en sa faveur (1). Il s'efforce de prouver aux chanoines de Lyon, par des raisons sans valeur, mais qu'il croit très fortes, qu'il est impossible que Marie ait été conçue sans péché. Selon lui cela répugne à la raison. Nec hoc quidem admittit ratio. Ce n'est pas le récit d'une révélation faite à un abbé d'Angleterre au milieu d'une tempête, qui pouvait amener un esprit tel que saint Bernard à changer d'avis sur ce point et à admettre ce qui lui paraissait contraire à la raison.

Dans ses discussions avec Doni Nicolas, moine de Saint-Alban, Pierre de Celles, disciple de Saint-Bernard, fait de cette vision un sujet de raillerie sur le tempérament des Anglais, « J'en viens à vos fantômes répond-il à Dom Nicolas. Ils ont une apparence de beauté qui flatte, mais ils manquent de fondements. Tout ce qui n'est pas appuyé sur l'autorité de la Sainte-Ecriture ne repose sur aucune base solide. Que la légèreté des Anglais ne le trouve pas mauvais : la maturité des Français fait qu'ils l'emportent sur eux par la solidité de leur esprit. L'eau qui entoure votre île influe sur le tempérament de ses habitants ; une mobilité excessive les rend le jouet d'imaginations raffinées et subtiles, et ils comparent, pour ne pas dire qu'ils préfèrent, leurs rêves à des visions. Faut-il leur en vouloir puisque telle est la nature de leur pays? J'ai reconnu par une expérience certaine que les Anglais sont plus sujets aux rêveries que les Français. Leur cerveau plus humide est plus vite enveloppé par les fumées de l'estomac... » (2).

Pierre de Celles continue sur ce ton. Ce n'étaient pas de pareils arguments qui pouvaient détourner les Anglais de croire à la vision d'Elsin. Ces arguments ne prouvaient qu'une chose-, c'est que les Français ne connaissaient guère leurs voisins d'Outre-Manche.

On voit qu'au milieu du douzième siècle — la lettre de saint Bernard fut écrite vers l'an 1140 — les partisans de la fête de rimmaculée-Conception s'appuyaient sur la vision d'Elsin pour la faire adopter. Malgré l'autorité pourtant si grande de l'illustre abbé de Clairvaux, en dépit de ses protestations et de celles de son disciple Pierre de Celles, le récit de cette vision se répandit et trouva créance.

(1) « Sed profertur scriptum, ut aïunt, revelationis : quasi et quivis non queat œque scriptum producere in quo, etc. Ipse inihi facile persuadée scriptis talibus non moveri quibus nec ratio suppedilare, nec certa invenitur favere auctoritas. » — Epist. CLXXIV. Migne, clxxxii, 335.

(2) Epist. CLxxi. Migne, CCII, 613.

C'est que la seule raison qu'ils opposaient à cette révélation était réfutée par l'instinct surnaturel que la foi mettait clans les âmes alors si largement ouvertes aux choses de Dieu et si tendrement dévouées à la Sainte Vierge Marie. Cette révélation était fausse, disaient-ils, parce qu'il était faux que Marie fût immaculée dans sa conception. Il était faux que Marie fut immaculée dans sa conception, disaient-ils encore, parce que cela était impossible. Pour les chrétiens du moyen âge au contraire, Marie était immaculée parce qu'il était impossible qu'elle ne le fût pas, et il était impossible qu'elle ne le fût pas parce qu'il était impossible qu'il manquât quelque chose à la sainteté et à la gloire de la Mère de Dieu.

Saint Bernard, Pierre de Celles et d'autres avec eux s'appuyaient sur leur science et sur leurs raisonnements, et ils se trompaient. La plupart des chrétiens ne s'appuyaient que surleur foi et leur amour de Marie ; ils ne raisonnaient pas, ils croyaient, ils sentaient, ils devinaient. Ce qu'ils croyaient ainsi, ce qu'ils sentaient, ce qu'ils devinaient était la vérité.

Du reste, saint Bernard et Pierre de Celles n'objectaient au récit de la vision d'Elsin que d'être contraire à ce qu'ils regardaient comme la saine doctrine. Ils ne lui reprochaient ni anachronisme, ni incohérences, ni contradictions : cela aurait dû faire rélléchir Gerberon (1).

(1) Aussi est-il à remarquer que bien d'autres érudits signalent ce fait comme historique, et sahs y voirai incohérence, ni contradiction. Dom Martène par exemple, dans son Histoire du monastère de Saint-Laurent de Liège, en parle eu ces termes :

. Circa hoc tempora (ann. llll) caepil primo celebr.iri t'estum Conceptionisbealœ Dei Genitricis et contigit historia qufe legitur de abbate Helsino etc. — Hist. monast. S. Laurentii Leodiensis, ex mss. codic. ejusdem cœnobii. Vct. script, ampliss. collect. T, IV, col. 1080.

Cette note manque de précision au point de vue chronologique. Mais elle est claire et significative en ce qui touche au fait lui-même.

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