CHAPITRE XLI
Les échos du fait de la vision de l'abbé Elsin en Normandie et en France au douzième siècle et dans les siècles suivants. — Les recueils de miracles de Notre- Dame. — Gautier de Coinsy. — Le premier office de l'Immaculée Conception.
Une des branches les plus cullivées delà littérature au douzième siècle, c'est celle qui consiste à raconter soit dans la vieille langue latine, soit dans notre langue française encore à l'état d'enfance les miracles de Notre-Dame. Le miracle de la conception de Sainte-Marie, miraculura de conceptione sanctx Marix ne pouvait être oublié. C'est à un de ces recueils que Dom Gerberon a emprunté le récit qu'il a édité d'après un manuscrit de Jumiéges à la suite de la lettre attribuée à saint Anselme (1).
Ce n'est pas par la critique que brillaient ces sortes de recueils, ce n'est guère que par la piété et encore par une piété qui n'est pas toujours éclairée. Ils ont du moins le mérite d'être d'excellents témoins de la tradition. Ils racontent les miracles qui sont en vogue et dont on aime de préférence à entendre le récit.
Ils les racontent quelquefois à leur manière, n'en prenant que ce qui leur plaît, ajoutant ou retranchant certaines circonstances afin d'embellir leur narration, en un mot en poètes plus qu'en historiens. C'est au moins ce qui arrive à Gautier de Coinsy, un des écrivains qui ont donné à notre jeune langue française, à la fin du douzième siècle, le tour le plus naïf et le plus gracieux. Gautier est poète et chaque miracle devient pour lui le sujet d'un petit poème oii la littérature et l'expression des sentiments
(1) Gerberon ne nous dit pas de quelle époque était ce manuscrit de Jiimiège, mais Langebek, qui a édité lui-mènie ce récit dans son Scriptores rerum Danicarum (T. III, p. 254), nous assure qu'il remonte certainement au douzième siècle.
de piété — car il fort pieux — le préoccupent plus que l'exactitude historique.
C'est ainsi que du miracle delà Conception de Sainte-Marie il a fait:D'u?i abbé et ses conipaignons et autres genz que Nostre-Dame secourut en la mer. La tempête gronde, les passagers invoquent tous les saints, surtout Notre-Dame.
En cèle nef un abbé ont Qui preudom fu et qui moult sout, Plorant leur cri : avoi, a vol, Bêles g'ens, qu'est-ce que je vol?
On reconnaît bien Elsin, quoique le poète ne le nomme pas.
Si tost com le vers orent dit Apertement chascun d'eus vit Ainsit com un grant cierg-e esprit Qui descend! de paradis Moult bêlement et moult soef S'asist sur le mase de la nef, Toute la nef illumina Etli tourmenz lors droit fina.
Apart la fête de rimmaculée-Conception dont le bon prieur de Coinsy n'a pas jugé à propos de parler, peut-être parce que, sur l'autorité de saint Bernard, il ne croyait pas à ce privilège de Marie, c'est bien le même fait qui est raconté dans la lettre de saint Anselme. L'abbé n'établit pas de fête, mais il raconte partout ce miracle, il le fait écrire ; — de là ce scriptum dont parle saint Bernard, et il s'applique à servir la Sainte Vierge avec une particulière dévotion pendant toute sa vie.
Li bons abbés n'oublia mie Nostre Dame sainte Marie, Ains la servi tout son aage De bon cuer et de bon courage Et cest miracle fist escrire Quoi m'avez conter et dire (1).
(1) En Angleterre ce fait, même chez les poètes, était raconté d'une manière plus exacte. On tenait à conserver le nom de l'abbé Elsin et le souvenir de l'apparition qui favorisait la fête de la Conception. On trouve dans le manuscrit Cott. Yesp. A. III, au Brit. Mus., un poème intitulé Cursormundi, écrit dans la langue du
Ce n'est pas dans les poètes, quoique ce sujet les ait tentés dans tous les siècles (1), que nous rencontrons les renseignements les plus précis et les plus sûrs au sujet de la vision d'Elsin. C'est dans le premier office propre derimmaculée-Conception,
Le premier office par lequel on honora la Conception de la Vierge fut l'office de la Nativité : on substituait simplement le mot Conception au mot Nativité. Mais on ne tarda pas à en faire un office propre en y insérant sous forme de leçons le récit de la vision d'Elsin. Ce premier office propre remonte à une époque qu'il est difficile de préciser, mais à coup sûr fort ancienne.
Une particularité remarquable, c'est que ce récit de la vision n'est pas, dans ces leçons, la reproduction d'un texte arrêté, reçu de tous. C'est la mention d'un fait sur la substance duquel tous s'accordent, mais que chacun raconte à sa manière en l'entourant des circonstances historiques qu'il connaît le mieux. Ainsi les leçons citées par Lange])ek dans son ouvrage : Scriptores reruin danicarum (2 entrent dans des détails que ne donnent pas celles de nos manuscrits français. Ces leçons nous apprennent que l'abbé Elsin était un homme de grande piété en même temps que de grande prudence, qu'il distribua des présents au roi de Danemark et aux grands de sa cour, qu'il fut accueilli avec faveur, et que le roi le retint longtemps, enfin qu'il réussit
nord de l'Angleterre au quatorzième siècle, un récit bien autrement lidèle que celui de Gautier de Coinsy :
This ilk lime, that (ike) of-sai
Was an abbot of Ramessai
The nam of him men cald Elsis
A hend man he was, an wise.
(1) Le carme Batlista, surnommé le Manluan, chanta ce fait à la fin du quinzième siècle dans son poème De sacris diebus (lib. XII) :
A Dacis rediens abbas Hellesinus ad arva Anglica, jam maris Oceani speciosa secabat ^quora cum Boreas vastos attoUere fructus Cœpit, et obscuro cœlum sutexere ninibo. Dum trépidant omnes, subito super sequora visa est Forma viri procera, humeros vestita caputque Pontificali habitu, vocesque erupit in istas : Hùc Elesine, veni. Tibi enim, libi nuncia porto. Proslliit exiliens quem sic affatur imago. — Si cupis incolumes socios e turbine lanto Diicere, et in patrios tutus remeare pénates, yEgregiam promitte diem celebrare quot annis Qua Christi concepta Parens octava Decembris, etc.
(2) T. III, pp. 252 et suiv.
dans sa mission. En Danemark, oi"! apparemment ces leçons avaient «Hé composées, on pouvait être lixé sur ces divers points relatifs à la mission d'Elsin beaucoup mieux que partout ailleurs. Ces leçons empruntent à leur ancienneté, à la circonstance des pays où elles furent composées et adoptées, et à Tabsence de tout motif pour que l'auteur ait altéré la vérité dans les détails dont nous venons de parler, une véritable valeur historique. Cette valeur leur a été reconnue parles historiens les plus graves, Langebek, Augustin Thierry et Freeman. Ces détails sont purement accessoires et forment le cadre de la vision. Thierry et Freeman ne prennent au sérieux que le cadre. Ces leçons de bréviaire (l) leur paraissent des sources d'informations authentiques ; seulement ils n'acceptent de ces informations que ce qui ne contrarie pas leurs idées : on connaît cette manière d'écrire l'histoire.
(0 Aug. Thierry se garde bien de laisser soui çonner que les documents qu'il indique dans ces notes par ces mots : Legatio Ilelsini in Daniam apud Script, rer. Dan., sont empruntés à des leçons de bréviaire.