CHAPITRE XLII
Authenticité de la lettre de saint Anselme aux évèques d'Angleterre pour les exhorter à adopter la fêle de l'Immaculée-Conception. — Cette authenticité est démontrée par la réfutation des objections qu'on y oppose et par des documents positifs.
Par là même que le fait de la vision d'Elsin est démontré, la grande objection contre l'authenticité de la lettre aux évèques d'Angleterre attribuée à saint Anselme s'évanouit. Nous disons la grande objection, nous pourrions presque dire la seule, les autres étant à peine sérieuses.
Dans cette lettre, dit Gerberon, saint Anselme prend le titre de pasteur des Anglais, pastor Anglorum : or, cela n'entrait pas dans les habitudes du saint archevêque de Cantorbéry,' et nous n'en trouvons pas d'autres exemples dans ses lettres. C'est qu'aucune autre de ses lettres n'est adressée à tous les évèques d'Angleterre, de manière à lui donner occasion de parler comme pasteur des A^iglais. Assurément il l'était. D'ailleurs quelle difficulté y a-t-il à expliquer la présence de ces deux mots en tète de la lettre par une interpolation? Cette explication, si on la juge nécessaire, est d'autant plus facile à admettre qu'il y a eu une interpolation visible, certaine et incontestable, dans le but de faire accepter, en les ajoutant à sa lettre, deux faits qu'elle ne contient pas.
Un de ces faits est contraire à la bonne édification et même de l'orthodoxie (1). Gerberon et d'autres après lui en concluent que la lettre n'est pas de saint Anselme. La lettre, en effet, ne pour-
(1) C'est le fait du chanoine tombé en enfer que la Sainte Vierge en arrache en lui recommandant de célébrer la fête de sa Conception. Ce qu'il a d'absurde et de contraire à la foi n'a pas empêché certains oflices de l'Immaculée-Conception, et certains bréviaires contenant cet office, de l'admettre comme leçon de Matines.
rait pas être attribuée à saint Anselme, si elle contenait le récit de ce fait, mais il est certain qu'elle ne le contient que dans des copies falsifiées par une interpolation grossière et facile à constater.
Dans cette lettre le récit de la vision d'Klsin est suivi de ces mots qui forment la conclusion non seulement du récit, mais de toute la lettre :
« Et nous, mes très chers frères, si nous voulons arriver au port du salut, nous célébrerons la fête de la Conception de la Mère de Dieu, afin que nous obtenions de son Fils la récompense duc à nos mérites » (1).
C'est par ces mots que la lettre se termine dans les plus anciens textes imprimés (2) et dans plusieurs manuscrits.
Ces preuves, purement négatives aies prendre en elles-mêmes, changent de caractère, si l'on considère que ces objections sans fondement ont seules empêché l'authenticité de cette lettre d'être unanimement admise, et deviennent autant de preuves positives.
D'ailleurs les preuves positives ne manquent pas.
C'est en 1G30 que le Père Raynauld, jésuite, publia cette lettre dans son édition des œuvres de saint Anselme, d'après un manuscrit découvert par son confrère le Père Chifflet. Mais elle avait
(1) « Et nos ergo, fratres dilectissimi, si portum salulis volumus apprehendere, Dei Genitricis Conceptionem dignis objequiis et ofliciis celtbrabimus ut ab cjus Filio dignà mercede rerauneiemur. »
Cette phrase n'a plus de raison d'être, si l'on introduit, après le fait de la vision d'Elsin, deux autres récits. Dans le manuscrit latin 17,276 de la Bibliothèque nationale, CCS trois faits sont rapportés comme formant des leçons pour l'office de l'immaculée-Conception; on a supprimé cette phrase; cette suppression est tout à fait logique.
(2) Le bréviaire de Schleswig, en Danemark, donné à son diocèse, par Godschalch de Alvede, nommé en 1505. Cette lettre a été prise dans ce bréviaire et reproduite par J.-A. Cyprœus dans son savant ouvrage : Âniiales episcoporum Slesicicensium en 1631, p. 104.
Bivarius dans son ouvrage : Sancti Patres vindicali (p. d93) cite cette lettre en disant : Placuit nunc quidem Anselmi epislolam ad vcrbum dare prout in prioribus codicibus reperilur. Elle se termine par la phrase : « Et nos ergo » qui suit le récit de la vision d'Elsin.
Le Père de Yepes dans ses Chroniques générales du l'Ordre de Saint-Bi'noit, tome VII, appendice, en donne une copie : Transcriptuvi episloTœ divi Patris Anselmi, etc. Elle finit avec cette phrase : El nos ergo, etc.
Le P. Plazza fait celte remarque : « In pluribus mss. exemplaribus istius ejusdem epistolse una tantum revelatio narratur quale est etc., »
« Petrus de Natalibus et cardin. Baronius eam solum revelationem describunt, eamque solum exhibent pro iectionibus Festi Conceptionis antiqua breviaria, seu mss. typis impressa. » — Causa /mm. Concept., p. 147.
Celle lettre se termine de même dans Langebek, Script, rer. Dan., t. III, 254.
été publiée avant lui, en 1G24, par le savant Bivarius, dans son ouvrage : Sancti Patres vindicati, d'après deux manuscrits remontant, l'un au douzième, l'autre au treizième siècle (1).
Langebek qui, en 1774, l'inséra dans son ouvrage : Scriptores rerum Danicariwi soutient qu'on doit regarder comme certain qu'elle existait au douzième siècle (2). Jean Bacho, un carme anglais, très savant théologien, qu'on a surnommé le Docteur résolu et qui écrivait vers 1350, assure que cette lettre se trouvait dans beaucoup d'endroits en "Angleterre et en France, et qu'il Fa rencontrée dans la bibliothèque de l'abbaye de Saint- Victor à Paris, et il la regarde comme étant sans aucun doute de saint Anselme (3).
Jean de Ségovie, dans son mémoire aux Pères du concile de Basle, en 1439, affirme que cette lettre est regardée communément comme étant de saint Anselme (4).
En 1G61, le docte franciscain Petrus de Alva et Astorga assure l'avoir lue dans quatorze manuscrits très anciens (3). '
Aujourd'hui encore, les manuscrits, sinon très anciens, du moins anciens, dans lesquels on rencontre cette lettre sont en assez grand nombre (G,.
Quoique les manuscrits qui nous restent aujourd'hui — au moins ceux que nous avons pu rencontrer — ne fournissent pas la preuve matérielle que cette lettre et son attribution à saint Anselme remontent au douzième siècle, nous pouvons considérer ce point comme établi par les assertions réunies de Bivarius, de Langebek, de Bacho et de Petrus de Alva. Ces savants n'ont pu
(1) « Sancli Patres vindicati a vulgari seateiitiâ qufe illis in controversià de Immacul. Virg. Conceplione imputaii solet, vindice Francisco Bivario »; p. 199.
(2) « Veîusta veto et a steculo XII ea (epistolam et miraculum de Conceplione) esse certnm videtur, » — T. III, p. 252.
(3) In epistoià de Conceplione Dei Genitricis Maria; quam scripsit (S. Anselmus) ad quosdum episcopos Angliœ, quse habelur in multis locis in Anglià et Francià, et Parisiis inveni in abiialia S. Victoris, tenet quod etc., » — /. Bachonis quœstiones in 3"™ el 4'"° Lib. sentent, et qicodlibeloles. Quodlib. lib. III, quœst. xiv, Particula 2*. ï. II, p. 765.
(4) « Allegaliones et avisamenta pro Imniaculata Conceplione B. Virg. pro Infor-, matione Patrum Conciiii Basiiiensis », édité par le P. Petrus di Alva et Astorga. — Allegatio, 7% p. 369.
(5) « Scripsit S. Anselmus epistolas illas de quilnis supra ad coepiscopos Angliae de quo vidimus originalia antiquissima manuscripta quatuordecim. » — I\'odus indissolubilis de conceptu mentis et ventris, p. 228,
(6) On trouve cette lettre de saint Anselme dans les manuscrits latins 3,820 (fol. 208), 15,436 (fol. 1), 17,276 (fol. 155) de la Bibliothèque nationale ; dans lemanusciit 839 de la bibliothèque d'Arras ; dans le manuscrit 622 (fol. 79) de la bibliothèque de Rouen; à Oxford, dans le manuscrit « Collegii Balliolensis » n° 230 (fol. 12) et dans le manuscrit a Collegii R. Mariœ-Magdalenœ », n" 56 (fol. 112).
s'entendre pour nous tromper, et il est peu probable qu'ils se soient tous trompés sur ce point.
On aurait grand tort de chercber — ce qu'on n'a jamais fait du reste — un argument contre l'ancienneté de cette attribution dans le silence de saint Bernard et de Pierre de Celles au sujet de saint Anselme. Ni Fun ni l'autre, en rejetant le fait de la vision d'Elsin, ne parlent de la lettre attribuée à saint Anselme dans laquelle ce fait est raconté. Ils pouvaient fort bien connaître le récit de cette vision, sans connaître cette lettre. Mais surtout ils pouvaient fort bien connaître cette lettre, et, par respect pour la mémoire du saint, s'abstenir de la juger.
Ce qu'ils n'auraient certainement pas manqué de faire l'un et l'autre, c'eût été de s'appuyer sur l'autorité d'un prélat qui avait joue un si grand rôle, et dont la réputation de sainteté et de doctrine était universellement connue, si cette autorité eût été en leur faveur. Pierre de Celles eût été heureux de pouvoir la joindre à celle de saint Bernard pour confondra Nicolas. C'était une autorité bien décisive à opposer à un moine de Saint-Alban que celle du grand archevêque de Cantorbéry (1). Il n'est pas possible de supposer que Pierre de Celles ne connaissait pas le Cur Deus homo et le De conceptu virginali. Mais c'est qu'apparemment, à supposer qu'il y vît — ce que nous ne croyons pas — une négation de la Conception immaculée de Marie, il savait que cette opinion avait été rétractée par le saint (2).
(1) Il n'y a pas à objecter que Nicolas, de son côté, aurait invoqué l'autorité de saint Anselme, s'il se fût prononcé pour la célébration de la fête de la Conception. Pour que cette objection eût quelque valeur, il faudrait que nous eussions toutes les lettres de Nicolas à Pierre de Celles, et il est certain qu'il nous en manque au moins une, celle à laquelle répond Pierre de Celles, lib. II, epist. clxxi (Migne CC. Il, col. 613}. De ce que Pierre ne dit rien de saint Anselme en cette réponse, on ne saurait conclure qu'il n'était pas question de lui dans la lettre de Nicolas. Il commence par lui dire qu'il ne lui répondra pas sur tous les points: « Vacui et vacantis animi esset singulis quse in lilteris tuis sunt recapitulalis, sigillatim ad verbum respondere. »
(2) Si l'on veut bien prendre connaissance de l'appendice sur la doctrine de saint Anselme placé à la (in de ce volume, on sera probablement d'avis que saint Anselme n'eut jamais besoin défaire aucune rétractation sur ce point.