CHAPITRE XLIV
Examen critique de la tradition d'après laquelle saint Anselme fut l'instituteur de la fête de llmmaculée-Conception en Angleterre.
Après ce qui vient d'être dit, il n'y a pas lieu de s'étonner que la fête de l'Immaculée-Conception ait été si populaire en Angleterre jusqu'à la Réforme (1), et qu'une tradition ancienne ait, non seulement dans ce pays, mais dans toute l'Eglise d'Occident, attribué l'institution de cette fête à saint Anselme.
En 1222,1e concile d'Oxford, en parlant des fêtes de la Sainte- Yierge, déclare qu'elles doivent être toutes célébrées par la cessation des œuvres serviles, « excepté la fête de la Conception » (2). Elle était donc établie.
En 1288, le concile d'Exeter statue que cette fête de la Conception prendra place parmi les fêtes qui doivent être célébrées avec solennité dans toutes les Eglises d'Angleterre. (3)
Enfin, en 1328, un concile tenu en l'église de Saint-Paul de Londres, et présidé par l'archevêque de Cantorbéry, Simon Mépham, entouré de ses suffragants, porte le décret suivant : •
(( Nous attachant à l'exemple de notre prédécesseur, le vénérable Anselme, qui jugea à propos d'ajouter à d'autres fêtes plus anciennes la fête de l'Immaculée-Conception, nous décidons et nous commandons formellement que cette fête de l'Immaculée-
(1) Cette dévotion a survécu à la Réforme chez les Anglais resté'fe ou redevenus catholiques. Aujourd'hui encore le petit office de l'Immaculée-Conception a sa place dans le Libellus precum.
(,2) « Htec sunt festa in quibus prohibitis aliis operibus conceduntur opéra agriculture et carrucarura. .. Omnia festa B. Mariœ, prœler festum Conceplionis cujus célébration! non imponilur nécessitas. » — Concil. Oxon., ann. 1222, cap. vin. Labbe, t. XIII, col. 1070.
(3) Labbe, t. XIV, cot. 1019.
Conception soit célébrée avec solennité dans toutes les Eglises de notre province de Cantorbéry » (1).
Ce n'est pas une opinion que les évêques du concile de Londres émettent en prenant cette décision ; c'est un fait qu'ils constatent, un fait universcUeriient tenu pour certain. N'était-ce pas parce que le fait était affirmé par une tradition bien établie et par des documents dont ils connaissaient la valeur? Il serait difficile d'en douter.
Comment supposer qu'une pareille fête se soit établie en Angleterre à la fin du onzième siècle, sans que l'on eût conservé le souvenir de ceux qui l'avaient instituée ? On sait, pour ne citer que quelques exemples, que ce furent les cbanoines de Lyon qui établirent la fête de l'Immaculée-Conception dans cette ville vers 1139. On sait que Milon, évèque d'Orléans, en prescrivit la célébration à son diocèse en 1317 (2). On sait que Baudoin, évèque de Paderborn, la fit également adopter à ses diocésains en 1331 (3). Et saint Anselme, le grand archevêque de Cantorbéry, aurait établi cette fête dans toute l'Angleterre, sans qu'on le sût, ou, ce qui serait plus inexplicable encore, il se serait prononcé contre celte fête, et il en aurait été regardé généralement comme l'instituteur !
La célébration d'une nouvelle fête dans le monastère de Ramsey d'abord, dès l'an 1068, puis très probablement dans d'autres Eglises est un fait qui ne put échapper à l'attention du primat d'Angleterre, qui dut naturellement partager les esprits, et au. sujet duquel il est impossible que l'on n'ait pas demandé sa décision. Que cette décision ait été défavorable à l'institution de celte fête et qu'on ait regardé en Angleterre saint Anselme comme en étant l'instituteur, bien plus, que cette opinion soit devenue celle du clergé au point de motiver un décret de concile, deux siècles plus tard, cela n'est vraiment pas admissible (4).
(1) Labbe, t. XI, p. 2478.
(2) GalJia Christ., t. III, col. 1472.
(3) Hartzheim. Concil. Germaniae, t. IV, p. 314.
(4) Dans deux articles publiés en 1860 dans les Etudes sous ce titre : Osbert de Clare et l'abbé Anselme, le Père de Buck s'efforce d'établir que c'est à l'abbé Anselme, neveu du saint archevêque, qu'on doit l'établissement de la fête de l'Immaculée-Conception en Angleterre. Il s'appuie, pour le prouver, sur une lettre adressée par Osbert de Clare à l'abbé Anselme, empruntée à un petit volume publié en 1846 par M. Anstruther. Dans celte lettre, Osbert dit à Anselme: la muUis locis celebratur ejus (B. Mariœ) vestrà sedulitate festa Conceptio. Mais ces mots ne
On voit par là aussi ce qu'il faut penser de l'objection tirée de la doctrine soutenue par saint Anselme au sujet de la Conception de la Vierge dans le Cur Deus homo et le De conceptu virginali. Il n'est pas possible de supposer qu'en 1328, pas un seul des évêques qui assistaient au concile de Londres ne connaissait ces écrits. Si ces évoques regardent saint Anselme comme l'instituteur de la fête de la Conception en Angleterre, c'est qu'ils ne jugent pas la doctrine de ces ouvrages en opposition avec le privilège de Marie, ou bien parce qu'ils savent d'ailleurs que le saint avait rétracté son erreur sur ce point.
D'après Wharton et le savant Père Antoine Gravois, le célèbre évêque de Lincoln, Robert Grossetête, l'un des hommes les plus érudits de son temps, un des défenseurs les plus ardents de l'Immaculée-Conception s'appuya, pour soutenir son opinion, sur l'autorité de saint Anselme dans son opuscule intitulé : De con ■ ceptioneet excellentiàBeatseMarisesecundura Anselmum!}). Cet ouvrage, publié dans la première moitié du treizième siècle, fournit une preuve de l'institution delà fête de l'Immaculée-Conception par saint Anselme qui, pour être indirecte, n'en est pas moins très forte.
L'iconographie s'est emparée de cette tradition et a contribué à la populariser. Dans une des gravures représentant saint Anselme conservées au cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale, le saint tient à la main une plume qui indique le docteur. Il est entouré d'anges. L'un d'eux pose une couronne sur sa tète. Au bas de cette gravure on lit ces mots : S. Anselmus archiep. Cantuar. 0. S. B. doctor virgineus et Festi Immaculatae Conceptionis B. V. author.
Au bas de l'une des dix gravures mentionnées dans un
veulent nullement dire que l'abbé Anselme avait établi telle fête en Angleterre. Ils signifient simplement qu'il avait travaillé et réussi à la propager dans un bon nombre d'Eglises : zèle qui se comprend d'autant mieux qu'il lui était en quelque sorte commandé par l'exemple de son saint et illustre oncle.
(1) « Anno i-235 florebat in Angliâ RobertusCapito Lincolniensis episcopus qui ImmaculatfE Conceptionis defensor extitit, et opus exaravit cui titulus : De conreptione et excellentia B. M. secundum Anselmum meditationcs duœ anno 1240.» — De ortu et prof/ressu cullus ac festi Immaculali Conceptus B. M. V. 1764, p. 47.
Wharton avait déjà fait figurer cet ouvrage dans la liste des œuvres inédites de Robert Grossetête qu'il donne au tome II, p. 344 de son Anglia sacra. Le manuscrit qu'il signale se trouvait à l'abbaye de Westminster.
chapitre précédent qui font partie de la collection Guénebault, n° 3, léguée à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, on lit ces mots :
« Si quid originalis peccali in propagatione Matris Dei existit, illud certe propagantium, non propagatœ fuit. Deus enim qui c'astanete confert ut inter spinas, et ab spinis remota concipiatur, non potuit hoc facere Matri suœ ? Plane potuit et voluit ; quod si voluit, et fecit. — S. Anselin. De Conceptione B V.
« Yeneratio Immaculatte Conceptionis B. V. pro omnibus eam dévote profitentibus. »
Ainsi, pendant que des théologiens comme Jean de Ségovie, des érudits comme le Père de Yepes, des historiens comme Baronius 1), des hagiographes comme Petrus de Natalibus (2), pendant que deux conciles même, le concile de Londres et le concile de Bàle reconnaissent que saint Anselme fut l'instituteur de la fête de la Conception en Angleterre, des artistes, vulgaires sans doute, mais capables d'agir sur la foule, s'attachent à répandre cette tradition.
Tout bien examiné, la tradition d'après laquelle saint Anselme institua, autant qu'il fut en lui, la fête de la Conception dans toute l'Angleterre, n'est pas moins solidement établie que celle suivant laquelle cette fête fut établie par l'abbé Elsin dans le monastère de Ramsey.
(1) « Satis comperlum haberi Conceptionis celebritatem in Anglià primuin celebrari cœptam, eidemque favisse sanctum Anselmum. » — Martyr. Rom. notis illustr. VU/ decemb.
(2) « Cujus autem celebrationis festi (Conceptionis) principium fuit beatus Anshelmus Cantuariensis archiepiscopus. » — C atalogus sanctorum, lib. I, cap. xuii.