‹ EadmerChapitre 64 sur 70 · DATE DE LA NAISSANCE DE SAINT ANSELME · texte numérisé non relu

DATE DE LA NAISSANCE DE SAINT ANSELME

Au sujet de la date de la naissance de saint Anselme, voici tout ce que nous savons par Eadmer :

(( Le glorieux Père Anselme mourut le XI des calendes de mai dans sa ville métropolitaine de Gantorbéry ; et le jour suivant qui était le jeudi saint il fut inhumé avec honneur dans la cathédrale près de la tête de son prédécesseur Lanfranc de vénérée mémoire, Tan mil cent neuf de l'Incarnation du Seig'neur, dans la neuvième année du règne de Henry, glorieux roi des Anglais, la seizième du pontificat d'Anselme et la soixante-seizième de son âge (1) ».

Si ces renseignements ne sont pas suffisants, ils ont du moins le mérite d'être très sûrs. Ils sont confirmés par Guillaume de Malmesbury (2), Orderic Vital (3), Guillaume de Jumiéges (4), et Jean de Salisbury (5). Leur exactitude ne saurait être contestée.

Evidemment Eadmer ne veut pas dire que le 21 avril 1109 Henry Beauclerc avait achevé la neuvième année de son règne, et saint Anselme la seizième de son pontificat et la soixante-seizième de sa vie. Ces années étaient commencées. Le 21 avril 1109 saint Anselme était entré dans la soixante-seizième année de sa vie. Il suit de là qu'il

(1) Hist. nov., lib. I, ^

(2) De gest. pontif. Angl., lib. I.

(3) Histor. eccl. ,\ih. V, cap.'ix.

(4) Hist. Norim., lib. VI, cap. xi.

(5) Vit. S Ans., cap. xvi.

n'est pas né avant le 2i avril 1033; car s'il fût né avant le 21 avril 1033 il eût été, le 21 avril 1109, dans sa soixante-dix-septième année. Il n'est pas né non plus après le 21 avril 1034, autrement il n'aurait été le 21 avril 1109 que dans sa soixante-quinzième année.

Les calculs nécessaires pour arrivera ces conclusions se réduisent à deux soustractions qui ne dépassent pas la portée d'un enfant de huit ans. Encore faut-il les faire sans distractions pour ne pas s'exposer à dire comme M. de Rémusat : « La date précise de la naissance de saint Anselme n'est donnée par aucun monument authentique. Eadmer ne la fixe pas mais il le fait mourir à un âge qui le supposerait né en 1032 » (1).

Il est donc absolument certain que saint Anselme vint au monde du 21 avril 1033 au 21 avril 1034.

D'autres données nous aident à préciser davantage l'époque de cette illustre naissance.

Le jour même de la fête de l'Assomption, le 15 août 1093, dom Girard arrivait au Bec apportant d'Angleterre la crosse abbatiale de saint Anselme et une lettre où il résignait sa charge d'abbé (2). Quelque temps après, probablement vers la lin de septembre de cette même année 1093, le saint écrivait à ses anciens moines du Bec : « J'ai passé trente- trois ans dans la vie relig'ieuse, trois ans comme simple moine, quinze ans comme prieur et quinze ans comme abbé. (3) »

Rien n'indique qu'il s'agissait de périodes d'années révolues sans quelques semaines ou quelques mois de plus ou de moins. Dans cette lettre saint Anselme parle le langage ordinaire, et il suflisait, pour qu'il ne s'écart<àt pas de la vérité, qu'il eût été simple moine environ trois ans, prieur environ quinze ans, abbé environ quinze ans- aussi et qu'il fût dans la trente-troisième année de sa vie religieuse.

Un point certain pour quiconque a étudié de près la vie de saint Anselme et s'est familiarisé avec sa manière de penser et de parler, c'est qu'il ne regardait pas comme révolues le 15 août 1093 les quinze années qu'il avait passées dans la charge abbatiale. Il avait été élu abbé par les moines du Bec et il avait reçu l'investiture des mains

(1) Saint Anselme de Cantorbéry, chap. ni, p. 19.

(2) Voir le chapitre xxxviu du livre troisième de no\.re Histoire de saint Anselme.

(3) Epist. III, 7. — Ceux qui liront le chapitre de l'Histoire de saint Anselme auquel nous renvoyons et où nons rapportons cette lettre y verront clairement qu'elle fut écrite au plus tôt quelques semaines après le 15 août 1093 et au plus tard quelques semaines avant le 4 décembre de cette même année.

de Guillaume le Conquérant (1) à la fin de l'année 1078. Mais tant qu'il n'eut pas été consacré abbé parTévêque d'Evreux, il ne se considéra que comme prieur, et refusa absolument d'occuper le sièg^e de l'abbé, de porter aucun des insig-nes de la dig'nité abbatiale, et d'exercer les fonctions d'abbé en quoi que ce fût, protestant qu'il n'était que prieur. Il n'estimait pas qu'il fût devenu abbé pour avoir reçu une crosse à Brionne des mains de Guillaume le Conquérant. Telle était sa manière de voir en 1078 et elle n'avait certainement pas changé en 1093.

Or la consécration abbatiale du saint n'eut lieu que le 22 février 1079. Quand il écrivait aux moines du Bec à la fin de 1093 : J'ai passé quinze années dans la charge d'abbé, il aurait dû attendre jusqu'au 22 février 1094 pour pouvoir dire — ce qu'il ne dit pas. — « J'ai passé dans la charg^e abbatiale quinze années révolues. »

D'après ce témoig-nag'e de saint Anselme, en quelle année s'était-il fait moine ? Il importe, on va le voir, de faire le plus de lumière possible sur ce point.

Deux hypothèses se présentent :

Ou bien ces deux périodes de trois années passées comme simple moine et de quinze années de priorat, non seulement avaient été complètes et révolues, mais encore avaient eu assez d'excédent pour suppléer à ce qui manquait aux quinze années de charg-e abbatiale, et le saint avait été moine pendant trente-trois ans révolus, ni plus ni moins.

Ou bien ces deux périodes avaient été complètes ou à peu près complètes, mais sans excédent, et dans ce second cas saint Anselme voulait simplement dire, en employant le langage usité en pareil cas, qu'il était dans sa trente-troisième année de vie religieuse.

Dans la première hypothèse, saint Anselme aurait embrassé la vie monastique en 1060; dans la seconde en lOGl. On est absolument obligé d'admettre qu'il l'embrassa en l'une ou l'autre de ces deux années.

La seconde hypothèse nous paraît plus naturelle et plus probable que la première. Comme saint Anselme n'était abbé en toute réalité, et dans tous les cas selon sa propre estimation, que depuis le 22 février 1079 et qu'il n'avait pas encore passé quinze années entières

(1) Que saint Anselme, un des hommes qui ont le plus vaillamment combattu contre les investitures, ait reçu lui-même l'investiture en 1078 après les prohibitions formelles portées par saint Grégoire YII, il y a là de quoi surprendre. Le fait est pourtant incontestable. Nous en avons fourni la preuve et donné l'explication dans notre Histoire de saint Anselme, chap. xxxix du livre second.

dans la charge abbatiale, et que rien, absolument rien, ne tend à faire croire qu"il eût passé plus de trois ans comme simple moine et plus de quinze ans comme prieur, il nous semble assez naturel de nous ranger de préférence, puisqu'il faut choisir, à l'opinion qu'il s'était fait moine en 1061.

C'est là, on le voit, une préférence faiblement motivée et qui ne saurait dispenser de discuter les raisons pour ou contre cette date de 1061.

Contre la date de 1061 et en faveur de la date de 1060 il y a, et c'est tout, absolument tout, deux mots d'une chronique qui, dans le passage où ces deux mots se rencontrent, fait preuve de peu d'exactitude. C'est la chronique du Bec. En voici le texte :

« L'an du Seigneur 1060, saint Anselme, natif d'Aoste, noble cité située sur les frontières de la Bourgogne et de la Lombardie, quoiqu'il fût issu d'une famille noble, devint en peu de temps, par la grâce de Dieu, l'égal des plus grands maîtres par son savoir. Il fut ravi jusqu'au ciel et il reçut dans une vision des avertissements d'en haut auxquels il ne tarda pas à obéir. Ayant entendu parler de Lanfranc, qui s'était fait moine au Bec et qui y avait ouvert une école, comme d'un maître qui surpassait presque tous les autres, il renonça pour l'amour de Dieu au riche héritage de son père et de sa mère, et il vint accompagné d'un certain nombre de serviteurs prendre les leçons de ce maître. Il demeura quelque temps à son école, se livrant à l'étude avec application ; il fit de très grands progrès et en fit faire de très grands aux autres. Enfin, cédant aux exhortations de Lanfranc et aux conseils de Maurille, archevêque de Rouen, il prit cette année, grâce à la protection de la clémence divine, l'habit monastique au Bec avec une grande dévotion, dans sa vingt-septième année. A quels sommets de sainteté et de dignité il parvint plus tard, c'est ce que le lecteur trouvera dans cette chronique. Entre autres dignités, le prieur du Bec, Lanfranc, ayant été nommé abbé de Saint-Etienne de Gaen en 1062, saint Anselme, après avoir été trois ans simple moine, fut promu à la charge de prieur du Bec » (1).

(1) « Anno Domini 1060, sanclus Anselmus in Augustà nobili civitate quœ confinis Burgundice est et Longobardise, oriundus, licet Dobili parentum 'prosàpià natus, disertorum studiis magistrorum in brevi, Deo donante, coœquatus, et per divinam visionem ad sedes cœlicas denique in spiritu raptus, salutis suœ arcana verba confestim audivit, quœ non multo pôst tempore complevit. Audiens igitur famam magistri Lanfranci, jam monachi Beccensis, et schoias ibidem tenentis et re- .genlis, omnium pêne nomina praecellere, spretâ pro Dei nomine patris et matris mullimodà hœreditale, cum aliquantis familiarium clericis, venit ad eum ; incujus scliolis aliquandiu diligenter manens, et sibi et aliis multùm proficiens^ tandem

Quelques observations sufQront à montrer combien ce passag-e de Ja chronique du Bec laisse à désirer sous le rapport de l'exactitude :

1° On ne trouve rapporté nulle part ailleurs que dans cette chronique ce ravissement et cette. vision. Saint Anselme aimait à raconter comment il avait été amené à se faire moine, et Eadmer nous a transmis ses récits, mais il ne dit pas un mot de cette vision. Dans tous les cas, elle ne put avoir lieu, comme le dit la chronique, avant l'arrivée du jeune Anselme au Bec, puisqu'il n'y vint, le fait est certain, que pour se perfectionner dans la science et sans penser à se faire religieux. (1)

2° Le jeune Anselme n'avait nullement renoncé, comme le dit la chronique, « au riche héritag'e de son père et de sa mère >> avant de venir au Bec. Il y avait si peu renoncé que, lorsqu'après avoir passé quelque temps au Bec, la pensée lui vint de se donner tout entier à Dieu, il se demanda si, au lieu d'embrasser la vie relig"ieuse, il ne ferait pas mieux « de vivre de son propre patrimoine et de consacrer sa fortune à soulag'er les pauvres ». (2)

3" Que le jeune Anselme soit venu au Bec accompagné d'un certain nombre de serviteurs^ comme le dit encore la chronique, il est fort difficile de l'admettre quand on a étudié de près la biographie absolument exacte et incontestablement authentique du saint par son secrétaire Eadmer. Non seulement Eadmer ne parle pas de ce train de serviteurs, mais il nous représente le jeune seigneur' quittant son pays natal et traversant le mont^Genis au g-rand péril de sa vie, accompagné d'un seul serviteur. Patriâ ejreditur uno qui sibi

Lanfranci incitamento et Maurilii Rolhomagensis archiepiscopi consilio, divinà, provideiite clemenlià, in Beccensi ecclesià habitum monachalem totà devotione hoc anno suscepit, anno cetalis sufe vicesimo septimo. Qui ad quanta sanctitatis et diiiîrnitatis culmina postea perveiierit, in subsequenli diligens lector inveniet. Nana inter cœtera dignitatis culmina cum anno Dornini millesimo sexagesimo secundo Lanfrancus supradictus ecclesià; Becci prior, regiraen accepisset sancti Slephani Cadomi, pnedictus Anselmus factus est prier Becci, qui tribus annis fuerat sine prœlatione. » — Chronicon Beccense. Ad opéra Laufranci appendix. Migne, CL, 6-i3.

Le Velus chronicon Beccense, dont M. l'abbé Porée a publié le texte en lète de sa Chronique du i5ec, p. 6, dit : « MCIX obiit venerabilis memoriœ domnus Anselmus archiepiscopus qui factus monachus Becci anno vit;e suae xxvii" vixit monachus claustralis sine prœlatione tribus annis, xv prior, deinde aliis xv abbas extitit, unde », etc.

(1) Voir notre Histoire de saint Anselme, livre I, ch. iv.

(2) « Aut ex proprio patrimonio viveus quibuslibet indigentibus propter Dôum pro meo posse exinde ministrare si consulitis, cupio. » — Eadm., l'it. S. Ans., liv. 1, ch. IV.

ministrarct clerico comitalus (1), Sans doute il aurait pu se procurer ces serviteurs plus tard, alors qu'il en avait le moins besoin. Mais ce qui achève de rendre le récit de la chronique invraisemblable, c'est que, d'après cette chronique, le jeune Anselme, au moment où il entrait au Bec suivi de ce train de grand seig"neur, avait déjà renoncé à rhéritage paternel.

A" Lanfranc n'exhorta nullement son élève à embrasser l'état monastique. Son rôle se borna à recevoir ses confidences et à lui conseiller d'aller consulter Maurille, archevêque de Rouen, et de s'en rapporter à sa décision. Eadmer, qui avait vécu avec Lanfranc et qui avait été renseigné sur ce point par saint Anselme lui-même, nous le dit formellement (2).

5° Il est absolument certain que Lanfranc fut promu à la dignité d'abbé de Saint-Etienne de Caen et que saint Anselme fut nommé prieur du Bec en 1063 et non en 1062, comme le dit la chronique.- Dans tous les cas, si saint Anselme se fit moine au Bec en 1060, ce ne put être, d'après cette chronique elle-même, d'après ce qu'elle nous rapporte du séjour du saint au Bec en qualité de simple étudiant, de ses progrès, de ceux qu'il fit faire aux autres, qu'à la fin de l'année. Si saint Anselme s'était fait moine àla fin de l'année 1060, la chronique est mal venue à nous dire, comme elle le fait, qu'en 1062 il avait été moine pendant trois ans.

On peut supposer que le texte de la chronique a été interpolé on ne sait à quelle époque, de quelle manière et par qui, à l'endroit précis où elle donne cette date de 1062, et que là où le texte que nous avons, dit : « Anno Domini millésime sexagesimo secundo », le texte primitif disait : « Anno Domini millésime sexagesimo tertio. » Mais si un interpolateur a touché à ce passage, il a tout aussi bien pu changer les deux mots ou plutôt le seul mot — au fond il n'y en a qu'un — qui favorise l'opinion d'après laquelle saint Anselme se serait fait moine en 1060. Nous pouvons supposer que là où le texte actuel porte : hoc anno, le texte non altéré portait : sequenti anno.

Il n'y a pas plus de raisons pour supposer la première de ces altérations que pour supposer la seconde. Si ces deux altérations très petites au point de vue matériel ont été opérées, elles peuvent provenir d'un faute de copiste. Du reste sur tous les points nous n'affir-

(1) Eadm., Vit. S. Ans., lib. I, — Hist. de saint Ans., livre 1, ch. ii.

(2) Eadm., toc. cit. —Cf. Joann. Saresb., Vit. S. Ans., cap. n, et Hist. de saint Anselme, liv. I, ch. iv.

mons rien. Nous nous bornons à faire remarquer que ce passage de la chronique du Bec, s'il n'a pas été altéré, ne prouve rien en faveur de l'année 1060 tant il est inexact même au point de vue chronologique, et que, s'il a été altéré, il prouve encore moins, car il peut avoir été altéré dans l'un des deux seuls mots sur lesquels on puisse s'appuyer pour soutenir que saint Anselme se fit moine en 10(30.

11 ne faudrait pas conclure du passage peu exact que nous venons de citer que la chronique du Bec est sans valeur. Robert de Torig-ni y a mis la main, et cela suffit pour la faire regarder comme un document qui, pour n'être pas exact de tous points et dans toutes ses parties, n'en mérite pas moins d'être pris au sérieux et d'être discuté.

« Je ne saurais dire, remarque M. Delisle, jusqu'à quel point est fondée l'attribution qu'on a faite à Robert de Torigni d'une chronique des abbés du Bec (1). Mais il est certain que la compilation encore mal définie que Dom Luc d'Achéry a publiée sous le titre de Cronicon Beccense renferme beaucoup d'articles qui sont l'œuvre de Robert et qu'on retrouve textuellement dans la grande Chronique. J'ai eu l'occasion d'en signaler en note les principaux » (2).

Mais même en supposant que les inexactitudes que nous venons de signaler doivent être attribuées à Robert de Torigni, elles ne seraient pas difficiles à expliquer.

Robert de Torigni se fit moine au Bec en 1128, c'est-à-dire 67 ou 68 ans après l'entrée de saint Anselme en cette abbaye. Il y resta jusqu'en 1154, époque à laquelle il fut nommé abbé du Mont Saint- Michel. Il ne fit, d'après M. Delisle, la première rédaction de sa chronique du Bec qu'en 1156 ou 1157, environ 96 ans après l'entrée de saint Anselme au Bec, n'ayant probablement plus qu'un souvenir un peu confus de ce qu'il avait entendu dire par des moines du Bec qui n'avaient eux-mêmes que des souvenirs déjà un peu lointains.

Quant à savoir si saint Anselme s'était fait moine à la fin de l'année 1060 ou seulement au commencement de l'an 1061, il est probable, vu le peu d'importance qu'on attachait alors à la précision dans les dates, que les moines du Bec prirent médiocrement de précautions pour ne pas se tromper sur ce point, et que l'abbé du Mont

(1) « Chronicoa abbatum monasterii Beccensis, auctore Roberto de Thorigneo. Manuscriptum. » Duchesne. Bibliothèque des auteurs qui ont écrit l'iiistoire et to pographie de la France. 2« édition, p. 187.

(2) Robert de Torigni. Edition Delisle. T. II, préface xvi.

Saint-Michel ne fit pas des efforts bien extraordinaires pour se rappeler plus tard bien au juste ce que ces moines lui avaient rapporté à ce sujet.

De toutes manières, on le voit, ces deux mots hoc anno qui se rencontrent dans un passag-e d'une chronique remplie d'inexactitudes et qui serait même marquée au coin d'une grossière et évidente incurie, si on ne la supposait interpolée, forment une base trop fragile pour y asseoir l'opinion que saint Anselme se fit moine au Bec en

Or, en fait de bases, cette opinion n'en a absolument point d'autres.

L'opinion que saint Anselme se fit moine en lOGl nous paraît un peu plus solidement appuyée.

Aucun historien contemporain de saint Anselme ne nous a rien laissé qui puisse d'ime manière directe nous fixer sur ces dates (1). Cependant l'année 1060, qui a été généralement adoptée par les historiens modernes (2) comme celle de l'arrivée de saint Anselme au Bec, nous paraît devoir être maintenue, rien n'étant de nature à la faire supposer fautive. Mais deux historiens remarquables, Eadmeret Guillaume de Malmesbury qui tous les deux avaient connu personnellement saint Anselme, Robert de Thorigni dans sa chronique du Bec, et Jean de Salisbury, l'un et 1 autre presque contemporains du saint, nous fournissent des données dont l'étude attentive nous porte à regarder comme plus probable que, si saint Anselme arriva au Bec en qualité d'étudiant, en iOGO, il ne prit l'habit monastique dans cette abbaye que l'année suivante, au plus tôt au commencement de l'année.

Eadmer nous représente le jeune étudiant travaillant le jour et la nuit et Lanfranc le prenant en particulière affection (3). Le maître se

(1) Nous ne parlons pas d'Ordéric Vital, historien de grand mérite cependant, d'après le [uel saint Anselme aurait été nommé prieur en 1036. C'est là une erreur manifeste.

(2) Les historiens postérieurs à l'époque de saint Anselme placent sa promotion à la charge de prieur les uns en 1063, les autres en l06i. Cette date de 10G4 s'accorde très bien avec l'opinion que saint Anselme embrassa la vie religieuse en lOSl, puisque, de l'avis de tous, il fut trois ans simple moine; elle a de nombreux et graves partisans. Citons-en quelques-uns :

L'Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins. Neustria pia de Dumonstier.

L'Histoire inédite de l'abbaye du Bec, par Dom Jouvelin, ms. latin 10065 (fol. 36) de la Bibl. nat.

Joannis Picardi nolœ in epist. S. Ans.

(3) « Eique (Lanfranco) post ra licum famiiiaris prœ cseteris discipulis fit. Occupatusdie noctuque in litterarum studio... » Eadm. Vit. Ans., lib. I.

décharg-ea sur son élève d'une partie de la direction de l'école du Bec (1).

Gela se passait avant qu'Anselme songeât à se faire moine. Combien de temps cela dura-t-il? Rien ne l'indique au juste. Tout ce que nous savons, c'est que le jeune Anselme eut le temps de faire de g-rands progrès lui-même et d'en faire faire beaucoup aux autres (2). Il menait une vie très dure sans se lasser. On le vit continuer cette vie avec insistance, avec persévérance (3). C'est à la suite de cette constance à supporter les veilles, le froid et la faim que lui vint la pensée de rendre tout cela méritoire en le sanctifiant par la profession monastique (4). Il ne mit pas immédiatement cette pensée à exécution. Aux réflexions salutaires, aux retours sur luimême succédèrent, chez le jeune étudiant, des hésitations et des perplexités.

D'autres genres de vie se présentèrent à son esprit comme étant peut-être de nature à mieux assurer son salut que l'état monastique. Il consulta d'abord Lanfranc, puis, sur son avis, il se rendit à Rouen, accompagné de cet illustre maître, pour prendre conseil de l'archevêque Maurille. Ce ne fut que sur le conseil de Maurille qu'il se décida à se faire moine. Mais dans quel monastère? Au Bec? à Cluny ? Il hésita quelque temps entre les deux et finit par se décider pour le Bec.

Toutes ces choses se passèrent certainement entre l'arrivée de saint Anselme à l'école du Bec et son entrée en religion.

Quoiqu'elles aient pu, à la rigueur, s'accompUr dans l'intervalle d'une année, et que l'on puisse supposer que saint Anselme arriva au Bec tout au commencement de l'année 1060, et qu'il s'y fit moine tout à fait à la fin de cette même année, comme il n'y a aucune raison de faire cette supposition, toutes ces choses, disons-nous, nous inclinent à placer l'entrée de saint Anselme en religion en 1001 plutôt qu'en 1060.

Or, quand saint Anselme se fit moine, il était dans sa vingtseptième année. Sur ce point l'accord est complet, et il n'y a aucun

(1) « Magnum ei (Laiifranco) levameatum ad scholas regendas fuit. » — ^Vill. Malm. De gest. pontif. Angl., lib. I.

(2) « Et sibiet aliis multùm proficiens. » — Chronicon Beccense.

(3) « Totus litteris occupatur, et eas sine intermissione aut discit aut docet. Insistit proposito, perseverans in famé, et siti, in frigore », etc. — Joann. Saresb. Vit. S. Ans., cap. ii.

(4) « Cum corpus vigiliis, frigore et inedià fatigaret, venit ei in mentem quia si aliquando monachus », etc.. — Eadm. loc. cit.

doute possible. Eadmer (1), Ordéric Vital (2), Guillaume de Malmesbury (3), Guillaume de Jumièg-e (4), la chronique du Bec, Jean de Salisbury (5), mentionnent cette circonstance que saint Anselme embrassa la vie religieuse dans la vingt-septième année de sa vie, Decci monachus factus est anno setatis suae vicesimo septimo. C'est ainsi que s'exprime Eadmer et les historiens que nous venons de nommer emploient les mêmes expressions.

Évidemment là encore le chiffre de 27 ne représente pas l'âg-e exact du jeune Anselme, mais son âge approximatif flottant de 26 à 27 années révolues. Que lui manquait-il pour qu'il eût atteint sa vingt-huitième année? Il pouvait lui manquer onze mois, et il pouvait ne lui en manquer qu'un. Prenons une moyenne et admettons qu'il lui manquait cinq mois. Supposons même, pour favoriser l'opinion contraire à la nôtre, qu'il ne lui en manquait que deux ou trois.

Même dans cette hypothèse, saint Anselme était né en 1034. En efl^et, si le saint se fit moine au Bec en 1060, ce ne put être dans tous les cas que vers la fin de l'année : ce point est démontré. Si saint Anselme se fit moine dans les deux derniers mois de l'année 1060 et qu'il lui manquât alors trois mois pour atteindre sa vingt-huitième année, il faut en conclure mathématiquement qu'il était né en

On voit que, même en suivant la chronique du Bec, même en admettant que saint Anselme se fît moine au Bec en 1060, il est mathématiquement plus probable qu'il était né en 1034.

Cette probabilité s'accroît des raisons que nous avons données plus haut et qui portent à croire que saint Anselme prit l'habit monastique en 1061 plutôt qu'en 1060. Dans ce cas, il n'y a plus à supputer ce qui pouvait lui manquer pour avoir atteint sa vingt-huitième année. S'il était dans sa vingt-septième année en 1061, il était nécessairement né en 1034.

Si saint Anselme n'était encore que dans sa vingt-septième année à la fin de 1060, on peut, en supposant gratuitement et sans aucune raison que cette vingt-septième année était presque révolue, le faire naître en 1033, mais seulement à la fin de l'année. ,

(1) Vit. S. Ans., lib. I.

(2) « Monachile jugum anno vitae suae xxvii subiit. » — Loc. supra cil.

(3) De gest. pontif. Angl., lib. I.

(4) « Factus est monachus Becci anno œtatis suaj vicesimo septimo. » — Loc. iup. cit.

(5) « Anselmus Becci factus est monachus anno œtatis suœ xxvir. .> — Vit. S. Ans., cap. ii.

La conclusion de ces recherches se trouve dans la première phrase de notre Histoire de saint Anselme :

Saint Anselme naquît dans la cité d'Aoste à la fin de Van 1033 ou, ce qui est plus probable, au commencement de l'an 103k.

Ceux qui suivront cette discussion sans parti pris reconnaîtront, nous aimons à l'espérer, que cette affirmation ne manque ni de fondement ni de mesure.

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