XII PREFACE
trace de sophisme. C'est une simple erreur. Mais c'est une erreur qui a des conséquences déplorables. Nous la réfuterons avec la même indépendance que M. Molinier l'a émise, mais aussi avec la même courtoisie. Quoique l'appréciation du savant critique aille à diminuer considérablement la gloire de saint Anselme et la confiance en son premier biographe, loin de lui savoir mauvais gré de l'avoir librement et publiquement exprimée, nous lui en sommes reconnaissants. La partie du récit d'Eadmer qu'il a ainsi attaquée est précisément celle qui fait le mieux ressortir ses émineutes qualités comme historien et en particulier sa véracité poussée jusqu'au scrupule.
L'histoire de saint Anselme par Eadmer n'a rien à perdre à être discutée. Plus on l'examine de près en la contrôlant par les témoignages des contemporains, en la rapprochant des documents relatifs aux faits qu'elle rapporte et puisés à d'autres sources, plus on va surprendre dans les nombreux manuscrits qui nous en restent ses procédés de rédaction, de remaniements et de correction, plus on est frappé de ce qu'il y avait en lui de critique. Eadmer fut, à un degré peu commun, ce qu'on appellerait aujourd'hui un historien critique. La critique est incontestablement sa qualité dominante.
Cette étude présente par là un grand intérêt d'actualité et sera, nous l'espérons, jugée de ce chef particulièrement opportune et utile. Elle fait toucher au doigt ce qu'il y a de plaisant dans ce paradoxe pris au sérieux par un grand nombre depuis qu'il a été mis en circulation par un virtuose en vogue qui joue avec un aplomb imperturbable tantôt au philosophe, tantôt à l'historien, tantôt au romancier, tantôt au critique : « La critique est née de nos jours » (1).
(1.) Renan, Études religieuses, 2^ édition, p. 1.