ENTREPRENEUR CONCESSIONNAIRE DES EAUX DE NEVERS
Les erreurs de la commission d'enquête du projet de la Dhuis sur mes observations à cette enquête et sur le projet de dérivation de la Loire. (Brochure in-4, imprimerie parisienne, rue (TEnghien, 14.)
Une personne très-éclairée, qui suit avec intérêt la polémique engagée au sujet des projets de la Ville, nous exprimait le regret que cette polémique, au lieu de se renfermer dans les limites ordinaires des discussions scientifiques, ait pris un caractère d'aigreur et de personnalité qu'elle n'aurait jamais dû avoir.
Nous mîmes alors sous les yeux de celte personne placide quelques passages des articles de MM. Jolly, Delamarre, Grimaud, de Caux et autres; nous lui fîmes de plus, remar-
quer que les articles de ces Messieurs, publiés dans des journaux politiques très-répandus, avaient eu d'innombrables lecteurs et que, quelle que fût la publicité donnée à la réponse, nous resterions toujours, sous ce rapport, dans une position très-défavorable.
Fallait-il encore, après les violentes et injustes attaques dont les projets et même les personnes engagées avaient été l'objet, traiter ces Messieurs en toute humilité chrétienne, et leur tendre la joue gauche, après qu'ils avaient frappé de leur mieux sur la joue droite ?
Nous avouons que notre patience n'a pu aller jusque-là. Après avoir mesuré nos adversaires, nous avons cru devoir saisir les mêmes armes et rendre coup pour coup et nous élever au même ton. Nous verrons de quel côté les rieurs se rangeront en définitive.
Voici un nouvel échantillon de la manière de ces Messieurs. Cette fois, c'est M. E. Girard qui parle dans une brochure grand in-quarto qui affecte les allures des documents officiels. Il est vrai que M. E. Girard, comme concessionnaire des eaux de Nevers, est presque un personnage officiel.
Le titre seul de son factum donne une idée avantageuse des piquantes révélations qu'on y va trouver : Les erreurs de la commission d'enquête, etc. I autrement dit les erreurs des savants, des ingénieurs, des municipaux, etc., etc., à l'endroit de M. E. Girard, entrepreneur concessionnaire des eaux de Nevers. Quelqu'un qui, par hasard, aurait entrevu seulement ce titre : Les erreurs de la commission d'enquête, se serait dit : Il faut que ce Monsieur E. Girard soit un terrible homme ; un savant, un ingénieur; un statisticien de première force, pour briser ainsi en visière à des notabilités parisiennes assez haut placées I
En effet, voici comment M. E. Girard nous traite dans le cours de son in-quarto :
« — Quant à moi, ma philosophie me porte à sacrifier « quelque chose à l'impérieuse volonté humaine, même la « plus déraisonnable.
« — Je demande au simple bon sens de décider lequel a « parlé plus sérieusement de la Commission ou de moi.
« — La Commission se trompe. Les mémoires de M. le « Préfet, étant de 1854 et de 1858, n'ont pu rien dire de <{ notre projet de dérivation de la Loire, qui ne date que « de février 1859.
« *— J'attends donc encore la réfutation de l'administration « municipale, de même que j'attends l'autorisation, tant « de fois sollicitée, de faire l'étude indiquée par le conseil « général des ponts et chaussées.
<{ — Voici une autre condition de mon acceptation (du pro- « jet de la Dhuis). »
Comme on voit, M. E. Girard traite sur le pied de puissance à puissance avec la ville de Paris et la commission d'enquête. Il pose ses conditions: en sorte que, si la ville de Paris n'accepte pas les conditions de M. E. Girard, elle est menacée de mourir de soif, comme disent, pour la Champagne, ses officieux défenseurs.
Mais examinons très-sérieusement les objections de M. E. Girard.
M. E. Girard commence par remercier la Commission iï avoir eu enfin la franchise d'avouer que son projet de la Loire est une réserve pour l'avenir. Puis il ajoute que l'eau de la Loire, mêlée à celle de la Dhuis, pourrait améliorer celle-ci; ce qui explique pourquoi, tout en signalant l'eau de la Dhuis comme très-mauvaise, il se résigne cependant à la subir.
Or, pour amener l'eau de la Loire dans les réservoirs des eaux de la Dhuis, c'est-à-dire à 83m,50 au-dessus del'étiage delà Seine, il faudrait élever cette eau par une machine spéciale, et M. E. Girard de s'écrier : « Pourquoi « ne pas s'en tenir seulement à l'eau de la Loire, sans
« compliquer un aqueduc de machines élévatoires ? Pour- « quoi? pourquoi?... Demandez-le aux fanatiques par- « tisans quand même des eaux de source (1). »
Nous pouvons partir de ce paragraphe pour examiner deux questions : la première, celle de savoir si les projets de la Loire sont de M. E. Girard ; la seconde relative aux raisons qui ont fait abandonner ces projets.
M. E. Girard est-il l'auteur du projet de dérivation de la Loire ?
Non. Dans son mémoire du 16 juillet 1858, M. le Préfet disait déjà : « Pour échapper à cette objection, un des « nombreux projets qu'a fait éclore mon premier travail « comprend un système de réservoirs voûtés, assez grands <t pour contenir la quantité d'eau nécessaire à Paris durant « plusieurs mois. L'auteur propose de prendre cette eau « dans la Loire, au moyen d'un canal d'alimentation (na- <x vigable comme celui de l'Ourcq) approvisionnant les ré- « servoirs qu'il établirait dans quelqu'un des vallons « élevés qui coupent les bois de Meudon. » Voici comment s'exprimait M. Dumas dans son remarquable rapport du 18 mars 1859 :
« Le moment est venu de vous rendre compte du projet « ou plutôt de Vidée qu'un ingénieur civil, dirigé sans doute « par une ancienne pensée de Riquet et par des études « plus récentes de la municipalité d'Orléans, a soumise à « l'administration, en vue de dériver sur Paris les eaux de <t la Loire. »
Le projet dont il est question ici était de M. Radiguel, ingénieur civil; il remonte à 1856, ou même suivant lui, à 1852. Tout en rendant justice aux bonnes intentions de l'auteur, les ingénieurs ont facilement démontré que ce
(1) La brochure de M. E. Girard étant tout entière sur ce ton, nous nous dispenserons, dorénavant, d'eu faire la remarque.
projet était à peu près inexécutable. Cette démonstration se trouvant dans les mémoires de M. le Préfet et dans le rapport de M. Dumas, il nous paraît inutile de la reproduire ici.
Trois ans plus tard, apparaît sur le même sujet un mémoire de M. Grissot de Passy, daté du 1er mars 1859. On y reconnaît, sans aucun doute, la main d'un ingénieur habitué à ces sortes de travaux; mais on voit aussi que, n'ayant pu travailler que dans son cabinet et sans aucune étude sur les lieux, M. Grissot de Passy n'a fait que modifier imparfaitement les projets de M. Radiguel.
Maintenant, comment se fait-il que M. E. Girard prétende s'emparer de ce travail et le donner comme sien ou tout au moins comme un simple développement de ses propres idées ! Nous avons vainement cherché à comprendre comment l'ingénieur chargé du service hydraulique d'un département se serait ainsi mis au service d'un entrepreneur, pour ébaucher en quelque sorte un projet sur une idée que cet entrepreneur lui aurait fournie. L'honorabilité des ingénieurs des ponts et chaussées est trop bien établie pour que nous admettions la version de M. E. Girard, et le projet de M. de Passy, bon ou mauvais, est bien de cet ingénieur, qui a cru devoir prendre l'initiative à cet égard et non de M. E. Girard, qui ne pouvait guère avoir puisé des idées de ce genre à Tours, où il était encore avoué il y a quelques années.
Mais nous allons faire connaître le véritable auteur ou, si l'on veut, le véritable point de départ de tous ces projets. Il se trouve dans un ouvrage de M. le baron Etienne de Marivetz intitulé, Observations sur quelques objets d'utilité publique, précédées d'une introduction et d'un discours préliminaire. Paris, Visse, 1786, volume in-8°.
Dans cet ouvrage on lit ce qui suit : « Exposition du se- « cond moyen de procurer à la ville de Paris une quantité
« surabondante d'eau pure et salubre, dont le cours sera * perpétuel et qui pourrait être distribuée dans tous les « quartiers de la grande ville.
« On pourrait, pour suppléer aux eaux de la rivière « d'Eure, amener celles d'un autre fleuve, dont lesqualités « sont au-dessus de tout doute ; la Loire réunit tous les « avantages qu'il paraît possible de désirer. Ce grand « fleuve, en effet, descend de hautes montagnes granitiques « ou volcaniques; ainsi que l'Allier, ils coulent l'un et « l'autre sur un lit de roc ou de sable vitrifiable, etc.
« Ces choses présupposées, il fallait déterminer la pos- « sibilité de pouvoir dériver une quantité suffisante de « l'eau de la Loire, et celle de l'amener à Paris à portée « des quartiers les plus élevés de cette ville. Or ces possi- « bilités résultent évidemment des nivellements faits par « le célèbre Picard, dans les années 1674 et 1678. »
Ici M. de Marivetz décrit le parcours tracé par Picard pour amener à Versailles les eaux de la Loire. Il en résulte que ces eaux sont au biez de partage du canal de Briare, au-dessus du sol de Notre-Dame de Paris; mais, ensuivant la Loire jusqu'à Briare, on trouve une hauteur de 262 pieds, qui dépasse de 58 pieds celle du sommet des tours, d'oii il suit que la Loire, à Briare, est plus élevée qu'aucun quartier de Paris.
M. de Marivetz, considérant ensuite que Picard avait étudié la dérivation de la Loire dans l'intention de conduire ses eaux à Versailles, trace lui-même avec sagacité un autre parcours ayant pour point d'arrivée le sol de l'observatoire. Il prévoit la plupart des travaux qu'il conviendra d'exécuter et, chose remarquable, il n'oublie pas le filtrage de Veau du fleuve.
« L'eau de la Loire, parvenue au réservoir del'observa- « toireà Paris, à une hauteur suffisante pour qu'elle pût « être distribuée avec profusion dans tous les quartiers de
« Paris, Centrerait dans le réservoir de distribution « qu'après avoir traversé des filtres de sable et de cailloux, « ainsi que nous l'avons déjà proposé pour le réservoir de « l'eau de la rivière d'Eure. »
Ainsi donc, la conception première, basée sur l'élévation des eaux de la Loire prises à une certaine distance d'Orléans, appartient à Riquet ou à Lahire. Picard survient qui démontre, par des nivellements, la possibilité d'amener les eaux à Versailles (1674-1678).
Le baron de Marivetz, dès 1786, utilisant les travaux de Picard et les appliquant à Paris, trace un projet presque complet auquel ne manque même pas l&nécessité du filtrage des eaux de la Loire,
En 1852, M. Radiguel, soit qu'il aitconnu ou ignoré ces précédents, propose un canal de la Loire au Havre passant par Paris.
En 1856, il réduit son projet à un canal de dérivation navigable, amenant les eaux de la Loire sur les hauteurs deMeudon.
Sur les observations contenues dans une lettre de M. le Préfet du 2 février 1857, M. Radiguel, fait une nouvelle proposition en avril 1857. Dans ce projet il conduit les eaux de la Loire sur les hauteurs de Ricêtre.
Enfin, le 1er mars 1859, M. Grissot de Passy fait paraître son projet.
Mais ce projet n'était qu'une ébauche, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer. Aussi' le conseil général des ponts et chaussées, disait-il dans une délibération du 9 mai 1859:
« Que le projet de dérivation des eaux de la Loire « mérite d'être pris en considération, et qu'il y a lieu d'en « faire l'étude, sans attendre le résultat des enquêtes re- « lativesau projet de la Somme-Soude. »
En effet, tout était à faire pour l'étude de ce projet. Il
n'a pas fallu moins d'une année pour arriver à des propositions sérieuses, et le résultat définitif a été qu'avec une dépense de 44 millions on pouvait espérer de conduire à Paris, à l'altitude de 93 mètres, 100,000 mètres cubes d'eau de la Loire.
C'est le résultat de ces études sérieuses qui a permis à la commission d'enquête de dire qu'il n'y avait pas lieu de repousser d'une manière absolue le projet de dérivation de la Loire ; que ce projet était une réserve pour l'avenir.
Mais, après ce court résumé des projets fondés sur l'emploi des eaux de la Loire, on se demande ce qui reste à M. E. Girard et comment il a pu dire : « Aussi maintenant, « à l'aide du mémoire si net et si profond que M. dePassy « a soumis à l'examen du conseil général des ponts et « chaussées, mémoire que nous publions à la suite de cet « exposé, notre idée si hardie et si simple à la fois, de « dériver les eaux de la Loire pour les conduire à Paris, « est-elle devenue un projet clair, lucide, non-seulement « possible, mais facilement exécutable. »
Il est fort heureux, pour la modestie de M. E. Girard, qu'il ait écrit : notre idée, puisque cette idée, vieille de deux cents ans, était venue aussi à l'esprit de Riquet, de Lahire, de M. de Marivetz, de M. Radiguel, et probablement aussi de M. Grissotde Passy.
Nous pouvons donc répéter que M. E. Girard n'est, en aucune façon, ni pour la conception ni pour la rédaction, l'auteur du projet de dérivation des eaux de la Loire sur Paris.
Après avoir démontré que ce n'est pas M. E. Girard qui a découvert la Loire, nous devons exposer les raisons qui ont fait renoncer à cette dérivation, à laquelle on n'aura probablement recours, dans l'avenir, que quand il n'y aura plus d'eau ni dans la Champagne ni dans le bassin de la Seine.
Les eaux de la Loire ont été repoussées pour Paris, exactement par les mêmes raisons qui les ont fait remplacer à Nevers par M. E. Girard lui-même. Voici, en effet» comment s'explique, à ce sujet, un document officiel dont M. E. Girard ne contestera pas l'authenticité :
« L'alimentation, du reMe incomplète, de la ville de « Nevers avait lieu depuis 1830, au moyen de l'eau puisée « dans le lit même de la Loire, sur la rive droite de ce « fleuve et en amont du pont , d'où elle était élevée, par « une machine à vapeur, dans un réservoir construit sur « le plateau de la cathédrale, dont l'altitude est insuffi- « santé pour répondre à tous les besoins de la cité.
« Ce liquide, subissant tous les effets de la température, des <x crues et aussi du voisinage des flaques d'eau croupissante « sur la rive du fleuve lors des basses eaux, ne présentait donc « pas les conditions de fraîcheur, de limpidité et de pureté qui « caractérisent les eaux destinées aux usages domestiques.
« C'est donc dans cette situation que MM. E. Girard et « Robin-Duvernet ont proposé, d'après un projet dressé « par M. l'ingénieur de Passy, et moyennant le payement, <c par la Ville, d'une annuité pendant cinquante ans, la « fourniture de 600 mètres cubes d'eau pour le service « municipal et de 200 autres mètres pour les abonnements « particuliers, à faire à leur profit, des eaux de source de « Jeunot et de Veninges, situées à une distance moyenne « de huit kilomètres de Nevers et à des altitudes qui assu- « reraient l'alimentation même des étages supérieurs des « maisons situées sur les parties les plus élevées de la « ville. »
Comme on voit, les eaux de la Loire distribuées à Nevers depuis 1830 remplissaient si imparfaitement les conditions de propreté et de salubrité qu'on doit exiger, qu'il fallut les remplacer par des eaux de source. C'est M. Girard qui en a fait la proposition de son plein gré, et qui a garanti, à ses
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risques et périls, le succès de cette opération; et c'est le même E. Girard qui veut aujourd'hui, bon gré mal gré, gratifier la ville de Paris de Ces mêmes eaux, dont on vient de lire la description, sauf sans doute, pour la ville de Paris, à recourir aux lumières et au talent de M. E. Girard, lorsqu'il sera démontré que les eaux de la Loire subissent tous les effets de la température , ceux des crues et du voisinage des eaux croupissantes lors des basses eaux.
M. E. Girard, le cas échéant, serait alors, les ingénieurs faisant défaut, une précieuse ressource pour doter la ville de Paris d'eaux de source aussi bonnes que celles de Jeunot et de Veninges : cependant examinons.
Voici ce que nous lisons encore dans ce document officiel qui nous a fourni nos premiers renseignements :
<l D'une part, des jaugeages anciens et récents annon- « çaient que le débit des sources suffirait en tout temps à « l'alimentation de Ja cité entière, et, d'autre part, l'analyse « de leurs eaux, faite par M>î. Chevalier et Lassaigne, en « constatait la bonne qualité. La proposition présentée fut « donc acceptée, et aussitôt le nouveau système d'alimen- « tation reçut son exécution ; mais à peine l'œuvre fut-elle a achevée, qu'à la suite des années exceptionnellement « sèches qui suivirent, c'est-à-dire dès le mois d'octobre « 1858, de nouveaux jaugeages, faits contradictoirement, « en raison de l'alimentation insuffisante à laquelle on se « frouvait alors réduit, firent reconnaître que le débit total « des sources s'était abaissé à 556 mètres cubes seulement « en 24 heures (1). »
Ainsi donc, M. E. Girard s'était engagé à donner à la ville de Nevers, par 24 heures, 800 mètres cubes d'eau de source, et voilà que, dès le début, il ne s'en trouve que 556 mètres. On dit bien que cette réduction a été causée
(1) Au lieu de 800 mètres qu'elles devaient donner.
par les années exceptionnellement sèches 1857 et 1858 ; mais un homme aussi habile que M. E. Girard devait prévoir cela. Il devait aussi prévoir « que les sources de « Jeunot et de Veninges étaient fréquemment très-char- « gées de carbonate de chaux et troubles à la suite de « fortes averses. »
Mais nous ne sommes pas au bout des choses que M. E. Girard n'avait pas prévues.
Les sources ne donnant donc plus que 556 mètres cubes d'eau au lieu de 800, M. E. Girard dut chercher un expédient. « Sans attendre aucune mise en démeure de la part « de l'administration municipale, les concessionnaires pri- « rent de suite l'initiative pour lui proposer l'établissement, « sur la rive gauche delà Loire, d'une machine élévatoire « qui, au moyen d'un puits à fond filtrant, devrait pouvoir « élever quotidiennement, si le besoin s'en faisait sentir, « la quantité totale de 800 mètres cubes d'eau qui serait « filtrée naturellement. Cette proposition fut acceptée et « reçut son application, et depuis, sous le rapport du « volume du liquide à fournir et bien que les eaux du « fleuve soient descendues au-dessous de l'étiage et malgré « le faible débit des sources, les conditions du traité ont « été remplies. »
Par conséquent, après avoir supprimé l'eau de la Loire et l'avoir remplacée par des eaux de source, M. E. Girard, trompé dans ses calculs à l'égard de celles-ci, a dû revenir à la Loire. Tout cela ne paraît guère encourageant, surtout pour la ville de Paris, qui n'aurait pas 800 mètres cubes d'eau à demander à M. E. Girard, mais bien 100,000 mètres cubes au moins.
Mais enfin, puisqu'il s'agirait, en ce cas, d'eau de Loire, voyons si du moins M. E. Girard a fait ses preuves en ce point.
Des documents officiels vont encore nous éclairer.
« En effet, on voit, au tableau des opérations conlradic- « toires qui ont eu lieu, du mois de novembre 1859, au « mois de février 1860, alors que les eaux de la Loire « s'élevaient au moins à lm,llc au-dessus de l'éfiage, que, « dans cet état de choses, alors même que ces eaux étaient « notablement troubles, celles du puits restaient limpides « et présentaient encore toutes les qualités d'une eau « potable. Mais depuis, de nombreuses observations ont « fait reconnaître que, lors des basses eaux dans le fleuve, « il en était autrement. Ainsi, effectivement, en ce moment « par exemple, où les eaux du fleuve sont depuis longtemps « au-dessous del'étiage et que leur limpidité est parfaite, « le puits de la machine des fontaines publiques ne donne « quun liquide souvent notablement trouble etpresque toujours « d'une odeur de vase et d'un goût fort désagréable; ce qui, « dans les circonstances actuelles, constate évidemment « l'influence des mares aux eaux croupissantes en cette « saison et situées à des distances plus ou moins rqppro- « chées du plateau de la rive gauche de la Loire où ce puits « a été creusé. »
Cet extrait d'un rapport officiel suffirait pour prouver que les travaux qui ont eu pour objet de compléter la fourniture des eaux de la ville de Nevers par des eaux de la Loire ont été exécutés dans des conditions bien imparfaites ; mais voici ce qui nous est parvenu par d'autres voies non moins sûres :
« — Tout le monde se plaint de la mauvaise qualité « de cette eau, qui contient continuellement à sasur- « face une couche graisseuse, et se trouble très-prompte- « ment, devient floconneuse et se gâte très- rapidement.
« — Cette eau a été prise à un moment où le puisage « dans la prise d'eau n'était pas encore actif; lorsque le « puisage est presque continu, l'eau est élevée au fur et « à mesure qu'elle arrive avec sa vitesse de filtration, et
« alors elle tient en suspension ce limon impalpable que « Ton retrouve dans toutes les eaux claires de la Loire. « Aussi, à la date du 12 septembre, on nous écrit de Nevers : « Depuis quelque temps, la première eau que Ton tire du « robinet de ma maison, le matin, est excessivement sale, <i et elle ne devient claire qu'après qu'une assez grande « quantité s'est écoulée. Elle est chargée d'un limon rou- « geâtre ou sable excessivement fin, qui salit le ruisseau « absolument comme le ferait une eau ferrugineuse...; la « machine ne fonctionnant pas la nuit, il se peut que l'eau, « séjournant dans les conduits, y dépose du limon pendant « la nuit, et que la première eau du matin entraîne avec « elle ce limon »
Enfin, de l'eau provenant de la machine à vapeur dont il s'agit, ayant été envoyée à Paris, au bureau des essais, on a trouvé, à plusieurs reprises, qu'elle donnait 25 degrés à l'hydrotimètre.
Tels étaient les renseignements qui étaient en notre possession, lorsque nous avons eu connaissance des prétentions émises par M. E. Girard dans sa brochure intitulée , Erreurs de la Commission d'enquête, etc.
Dans cette brochure M. E. Girard invoque sans cesse des documents déposés à la mairie de iNevers ; nous venons d'en donner quelques extraits qui ne répondent pas précisément aux vues de M. E. Girard.
Dans cette situation et ne voulant rien laisser à l'état d'incertitude, nous avons pris la route de Nevers afin de tout voir de nos propres yeux.
Le hasard nous a mis en présence, dès le premier moment, de quelques cantonniers qui arrosaient la chaussée du pont. L'eau qui s'écoulait des tuyaux nous parut trouble , elle l'était en effet ; en la goûtant, nous lui avons trouvé, à notre grand étonnement, une saveur ferrugineuse trèsprononcée. En parcourant la ville, nous avons pu voir
dans le bassin d'une fontaine publique un dépôt ocracé Irès-sensible.
Enfin, nous étant transporté au puits lui-même, dans lequel la machine à vapeur prend l'eau qu'elle envoie à la ville, nous avons trouvé à son eau les mêmes caractères.
Cette eau, recueillie dans des bouteilles, a bientôt formé un dépôt floconneux, évidemment ferrugineux.
La présence du fer nous a fait comprendre la formation de cette pellicule qui a été probablement considérée à tort comme de nature graisseuse.
Enfin l'eau du puits, essayée à plusieurs reprises par le procédé de l'hydrotimétrie , a donné constamment 23°.
De tout ce qui précède il nous est assurément bien permis de conclure que la tentative d'application des eaux de la Loire aux usages d'une ville, faite à Nevers par M. E. Girard, a tourné directement contre les prétentions qu'il a mises en avant dans ses divers écrits.
Après avoir renoncé aux eaux de la Loire en raison de leurs imperfections , M. E. Girard n'a eu qu'un succès fort contestable en voulant aménager des eaux de source. M. E. Girard avoue lui-même que ce succès lui a coûté 60,000 francs, sans compter les frais d'entretien de la machine à vapeur pendant cinquante ans.
Puis, quand il a dû revenir à la Loire, faute de mieux, il n'a su donner à la ville de Nevers que des eaux de mauvais goût, troubles, ferrugineuses et marquant 23 degrés à l'hydrotimètre, au lieu des 7 à 8 degrés que donnaient les eaux de la Loire au même moment.
Il faut convenir que ce ne sont pas là des précédents bien engageants pour un homme qui se présente pour être le concessionnaire des eaux d'une ville de 1,600,000 habitants.
Mais poursuivons en quelques autres points l'examen de la brochure irrévérencieuse de M. E. Girard.
À plusieurs reprises, M. E. Girard a fait grand bruit de l'avantage qu'avait son projet de ne faire naître aucune opposition, de ne léser aucun intérêt. Nous prenons au hasard une phrase dans laquelle se montre cette prétention.
« Les travaux de prise d'eau de Loire et de sa dérivation, « loin de léser aucun intérêt, de soulever ces graves re- « proches de dommages que les habitants de la Marne « présentent sous toutes les formes et de donner lieu aux « indemnités considérables et achats qu'occasionnerait le « projet municipal, n'entraîneraient aucune acquisition « d'eau et seraient un bienfait pour les habitants des « contrées où ils s'effectueraient. »
Il faudrait être bien malavisé pour ne pas se rendre à de si bonnes raisons. Non- seulement le projet de M. E. Girard dispenserait d'acheter de l'eau et de payer des indemnités considérables, mais encore il ne soulèverait aucune objection, et serait considéré comme un bienfait par les contrées que traverseraient les travaux.
Nous allons voir que tout le monde ne partage pas l'optimisme de M. E. Girard. Voici comment s'exprime un rapport fait au conseil général du Loiret, au nom de la commission des travaux publics et dont l'impression a été ordonnée :
« En mai 1857, un projet d'alimentation de la ville de « Nevers par des eaux de source fut dressé par M. de « Passy. »
« Le rapport disait :
« Leau de la Loire, amenée par la pompe à {eu, est bour- « beuse pendant tout l'hiver et à ï époque de chaque crue; « chargée, en tout temps, de matières étrangères qui restent . « déposées au fond des vases, souv ent elle a une odeur et une « saveur repoussantes, dues soit au voisinage d'eaux stagnantes, « soit à la vase et aux détritus de toute nature que la Loire
« charrie dans son cours; enfin elle arrive chaude pendant tout « l'été (1).
« Le refus molivé par la ville et l'arrêt prononcé par « M. de Passy lui-même nous font espérer que la Loire « gardera les 6 mètres cubes par seconde ou plus de « 500,000 hectolitres par jour qu'il s'agit de lui enlever, « c'est-à-dire plus du cinquième du débit du fleuve à « l'étiage d'Orléans en 1858.
« Si même on suivait entièrement l'idée de M. de Passy, « l'emprunt fait à la Loire serait beaucoup plus considère rable, car il dit qu'il pourrait donner de l'eau à Or- « léans (50 litres par seconde) 43,200 hectolitres par jour ; « il en donnerait également à la Beauce, à Pithiviers, à « Étampes et à d'autres villes situées sur le parcours de la « dérivation.
« Cette généreuse distribution de l'eau de notre fleuve « pourrait mettre à sec le port d'Orléans, surtout si on « exécutait le grand canal de la Sologne entreJChâtillon et « Montrichard. Pour ce canal il faudrait prendre à la Loire « 7m,50c par seconde, soit, avec les 6 mètres enlevés « par M. de Passy, près de la moitié du débit du fleuve. « Mais, outre le coup mortel qui serait porté à lanavi- « gation, outre la ruine de la classe nombreuse qui lui « demande son existence au prix d'un labeur pénible, la « prise d'eau projetée donnerait naissance à des dangers « même ; car la diminution du volume d'eau mettrait à nu « les rives du fleuve qui, près des villes surtout, seraient « couvertes de matières organiques en décomposition; il
(1) Voilà sous quel aspect agréable M. Grissot de Passy, inspiré par M. E. Girard (suivant celui-ci), présentait l'eau de la Loire, lorsqu'il s'agissait de faire accepter des eaux de source par la ville de Nevers; puis, quand il convient à M. E. Girard d'offrir à la ville de Paris cette même eau de la Loire, il produit une foule de certificats desquels il résulte que l'eau de la Loire, prise en plein courant est la plus excellente, la plus parfaite de toutes les eaux potables passées, présentes et futures.
« est évident que les émanations compromettraient la « santé publique, etc., etc.
« Votre commission des travaux publics, entièrement « convaincue, vous propose d'adopter le projet de délibé- « ration suivant :
« Le conseil général,
« Vu l'avis du conseil d'arrondissement d'Orléans ; con- 4f sidérant que le débit de la Loire est à peine suffisant, « quand les eaux sont basses, pour, à l'aide de fréquents « chevalages, satisfaire aux besoins du commerce et de la « navigation;
« Considérant qu'il serait urgent d'améliorer le régime € des basses eaux du fleuve en augmentant, s'il est pos- « sible, et en réglant son débit, surtout dans le départent ment du Loiret;
« Qu'il serait, conséquemment, impossible de diminuer <c son volume d'eau sans porter préjudice au commerce et « à la navigation ;
« Considérant que le projet de dérivation de la Loire « sur Paris, proposé par M. de Passy, enlèverait au moins <i 500,000 mètres cubes d'eau par jour, soit 10 pour 100 « du débit de l'étiage d'Orléans; attendu que, par suite a de l'adoption de ce projet, la navigation, déjà si difû- <l cile, deviendrait probablement impossible ; que, consent quemment, les intérêts du commerce seraient mortelle- « ment blessés, surtout s'il fallait encore prendre de 7 à « 9 mètres cubes d'eau par seconde pour le grand canal « de la Sologne;
« Considérant que, d'ailleurs, la santé des populations « du littoral pourrait être compromise par des exhalaisons « malsaines émanant d'eaux stagnantes impuissantes à « s'ouvrir un passage à travers les sables et retenant, en « outre, des matières organiques en décomposition;
« Considérant, enfin, que les usines mues par le Loiret
« seraient gravement menacées, puisque ses sources sont « alimentées par des infiltrations de la Loire,
« Émet le vœu qu'il ne soit pas donné suite au projet « de dérivation de la Loire sur Paris proposé par M. Gris- « sot de Passy.
« Un membre fait observer qu'on demande , pour « cette dérivation, à prendre dans la Loire 15 mètres « cubes d'eau par seconde; que, d'un autre côté, on pro- « posait naguère d'en prendre 7 mètres et 1/2 pour le canal « de la Sologne; or, le débit de la Loire étant de 30 mètres « cubes par seconde à l'étiage du pont d'Orléans, il en ré- « suite que, au cas d'exécution de ces deux projets, il ne « resterait plus d'eau dans le fleuve.
« La délibération est adoptée. »
Voilà un échantillon de la reconnaissance qui reviendrait à la ville de Paris si elle s'avisait d'exécuter le projet de MM. E. Girard et Grissot de Passy. Qu'on juge quelles clameurs aurait soulevées ce projet si, au lieu d'être repoussé, dans la personne de M. Radiguel, dès 1858, par M. le Préfet, il avait paru sourire à l'administration de la capitale !
La verve de M. E. Girard s'est exercée avec une rare désinvolture sur un autre argument dans lequel il parait se complaire singulièrement.
Suivant lui, la dérivation des eaux calcaires de la Champagne va condamner la population de Paris à une consommation incalculable et ruineuse de savon de Marseille.
La Seine elle-même ne trouve pas grâce devant M. E. Girard; elle aussi, avec ses 17 à 18 degrés hydrotimétriques, cause un énorme préjudice h la ville, qu'elle baigne de ses eaux. La Loire seule, avec ses 3 degrés hydrotimétriques, peut permettre de savonner avec avantage les chemises et les chaussettes des Parisiens.
Nous venons de faire voir à quelles récriminations s'est déjà exposé M. E. Girard de la part des Orléanais.
Mais, grands dieux ! à quels dangers ne s'expose-t-il pas en soulevant imprudemment la faconde provençale des Marseillais à l'endroit de la consommation du savon? Nous pourrions certainement nous contenter d'abandonner M. E. Girard à la Cannebière et à la rue Saint-Ferréol.
M. E. Girard ne sortirait pas entier de cette lutte; mais nous n'irons pas si loin chercher du secours pour battre M. E. Girard sur la Loire, et à propos de savon ; nous avons les mains pleines de bonnes raisons.
Et, d'abord, que M. E. Girard nous permette de lui dire que son hydrotimètre ne vaut rien ; il faut absolument qu'il l'échange contre un plus exact. Suivant lui, la Loire ne donnerait que 3 degrés à l'épreuve de cet instrument (1).
Or M. E. Girard est le seul chimiste qui ait obtenu un pareil résultat.
MM. Boutron et Boudet, qui s'y connaissent apparemment, ont trouvé que l'eau de la Loire, puisée en mars, donnait, à Tours, 5°, 5, et 5°, 5 à Nantes.
M. Rabourdin, d'Orléans, a trouvé 6 degrés.
M. Belgrand a trouvé,
Le U mai 1859, à Cosne, 5°, 90 ; Le U mai 1859, à Neuvy, 6°,80; Le 11 juin 1859, à Blois , 7°, 80.
MM. Lefort et Robinet ont trouvé de 7 à 8 degrés à de l'eau de Loire puisée en plein courant, à Nevers, en septembre 1861.
Pour avoir une idée bien exacte de la composition de l'eau de la Loire, il faudrait éprouver cette eau pendant une année au moins, de semaine en semaine, car on sait
(1) Ailleurs M. Girard parle de 4 degrés, de 5 degrés.
combien est capricieux le cours de ce fleuve ; mais ce que nous connaissons aujourd'hui nous permet d'affirmer que M. E. Girard, en annonçant que l'eau de la Loire ne donne que 3° à l'hydrotimètre, s'est livré à une de ces exagérations qui lui sont familières.
Dans les recherches qui ont été nécessitées par cette discussion, nous avons déjà soumis à l'épreuve hydrotimétrique plus de 80 espèces d'eaux. Voici les degrés de quelques-unes de celles que nous avons eues à notre disposition ; ce sont des eaux potables et usitées, puisées, en 1861, avant les pluies, l'eau du Nil exceptée, puisée, en 1849, dans une citerne d'Alexandrie.
Degrés hydrotimétriquec.
Allier, à Moulins. 7
Loire, à Nevers 8
Canal du Nivernais, à Nevers 8
Nil 10,5
Puits artésien de Grenelle 11
Puits artésien de Passy 12,5
Sources de Moulins 13
Soude, à Vatry 15
Vesles, à Reims 16
Saône, à Màcon 16
Seine, à Port-à -l'Anglais 20
Oise, à Conflans 21
Seine, à la Fontaine de Marnes. ... 22
Seine, à Conflans 22
Sources de Nevers 23
Marne, à Épernay 23,5
Sources de Laon 40
Comme on le voit, la Loire se trouve, avec l'Allier, au premier rang des eaux potables, avec 7 à 8 degrés hydrotimétriques; mais prétendre qu'elle n'a marqué que 3 degrés, c'est évidemment une erreur.
Yoici maintenant pourquoi nous avons insisté sur cette erreur de M. E. Girard.
En partant de ces 3 degrés de contenance calcaire et en les comparant aux 18, 20, 23 et même 25 qu'il attribue généreusement à d'autres eaux, M. E. Girard se livre à des calculs fantastiques, desquels il conclut que l'emploi de l'eau de la Dhuis ferait faire, et même que celle de la Seine fait faire à la population de Paris, des pertes fabuleuses de savon, de café, thé, orge, potasse, garance, poudre d'écorces, etc.
Pour que nos lecteurs ne nous soupçonnent pas capable d'une exagération ridicule, il faut absolument que nous mettions sous leurs yeux le texte même de M. E. Girard.
« J'ai dit que cette perte, résultant de l'impureté de « l'eau, immense si l'on supputait exactement tous les em- « plois de l'eau, pourrait être diminuée peut-être de cent « millions de francs par an, si l'usage de l'eau de la Loire, « marquant à peine 5 degrés d'impuretés, était substitué à « celui de l'eau de la Seine marquant 18 degrés, de l'eau de « la Dhuis mesurant 23 degrés d'impuretés, et des eaux de « la Dhuis, de la Somme-Soude et de la Vanne réunies, « marquant une moyenne de 16 à 17 degrés d'im- « puretés. »
Il faut convenir que les Parisiens seront bien aveugles s'ils souffrent qu'on leur fasse ainsi dépenser, chaque année , 100 millions de plus en leur livrant pour tous les usages les eaux de la Seine ou celles de la Champagne.
Dans un autre passage, M. E. Girard dit avec une imperturbable assurance :
« J'ai démontré que, par l'usage de l'eau de la Loire « comparée même à l'eau de la Seine, l'économie de savon « pour le blanchissage du linge dans Paris serait de « 11 millions de francs par an. L'économie sur l'eau de la « Dhuis appliquée à tout Paris serait au moins de 15 mil- « lions de francs. »
Ce serait vraiment abuser de la patience de nos lecteurs que de leur présenter des calculs pour réfuter l'absurdité de ce chiffre de 100 millions d'économie que pourraient faire les Parisiens sur leur café, leur thé, leur tisane d'orge et leurs lessives.
Quant à l'économie sur le savon, M. E. Girard la porte à 15 millions de francs pour le cas où Paris serait approvisionné en eau de Loire et non en eau de la Champagne. L'économie sera de 11 millions si la Loire remplace la Seine.
Nous ne prendrions pas la peine de démontrer la fausseté des calculs de M. E. Girard si on n'avait pas fait valoir ailleurs cet argument de l'économie que doit procurer aux Parisiens tantôt la Seine substituée à la Dhuis, tantôt la Loire substituée à la Seine. Voyons donc ce qu'il en est.
Et d'abord nous déclarons qu'il nous a été impossible de comprendre de quelles bases était parti M. E. Girard pour arriver à de pareils chiffres.
En consultant la statistique de l'industrie parisienne, nous voyons qu'en 1847 il y avait, à Paris, 4,847 blanchisseuses pour une population de 1 million. Le chiffre de leurs affaires était de 12,060,187 francs, employés presque entièrement en main-d'œuvre.
En divisant ce chiffre par celui des habitants, on trouve que la dépense moyenne de blanchissage aurait été de 12 francs par personne et par an. Il résulte de ce chiffre, ce que tout le monde sait d'ailleurs, que la plus grande partie du linge de Paris est blanchie aux environs de la capitale.
Or il est évident que, alors même que l'eau de la Loire aurait été conduite à Paris, elle n'irait pas alimenter les lavoirs de Boulogne, Sèvres, Neuilly, Àrcueil, etc., etc.
C'est donc dans Paris seulement qu'il faut chercher l'économie promise par M. E. Girard. Nous lui accorderons
qu'il a fait son calcul sur les 1,500,000 habitants de 1860, et non sur le million de 1847. En cette année-là on aurait donc fait une économie de 7,333,332 francs en savon par la substitution de l'eau de la Loire à l'eau de la Seine.
Mais comment faire une économie de plus de 7 millions en savon sur une recette de l!2 millions employés en trèsgrande partie en main-d'œuvre?
Ce n'est pas tout; il résulte, de renseignements que nous avons pris, qu'il arrive à Paris, annuellement, 60,000 caisses de savon de Marseille, pesant net chacune, en moyenne, 150 kilogrammes, ce qui fait bien 9 millions de francs, le prix moyen étant de 1 fr. le kilogramme.
Or, en supposant même que tout ce savon soit employé dans Paris, et il s'en faut de beaucoup, comment faire une économie de 11 millions sur 9 millions de savon?
Terminons par quelques-uns de ces détails que tout le monde peut vérifier.
En province, quand on ne blanchit pas une domestique, on lui donne 1 kilog. de savon par an. Admettons que les Parisiens (ce qui est probable) exigent pour l'entretien de leur linge une consommation triple de savon, on aura, pour les 1,600,000 habitants de Paris, une consommation de 4,800,000 kilog. du prix de 4,800,000 francs. M. E. Girard était seul capable d'offrir le moyen d'économiser 11 millions sur moins de 5 millions.
Et qu'on ne croie pas que notre chiffre soit pris au hasard. Non, vous pouvez très-probablement vous assurer de son exactitude sans sortir de chez vous.
Dans un très- grand nombre de maisons, à Paris, on trouvera un ménage d'ouvriers dans lequel la femme sera la blanchisseuse de la famille. Interrogez-la, et vous apprendrez qu'il ne faut pas plus de 500 grammes de savon par mois pour blanchir le linge de deux personnes très-
propres, ce qui fait bien 3 kilog. par an et par personne.
Au besoin, adressez-vous à votre épicier : il confirmera ce chiffre. Nous arrivons donc encore ainsi à une consommation de 4,800,000 kilog.
Enfin, en supposant exacts les éléments d'appréciation sur lesquels M. E. Girard a fondé son argumentation, tous ses calculs porteraient à faux, puisqu'il suppose qu'on emploierait, pour le savonnage, de l'eau de la Loire marquant 3 degrés à l'hydrotimètre.
Or non-seulement c'est sur de l'eau marquant de 6 à 8 degrés qu'il aurait fallu baser les calculs, en admettant qu'on usât de l'eau de Loire non filtrée, mais encore sur de l'eau bien moins pure encore, puisque ce n'est pas de l'eau non filtrée que M. E. Girard veut nous donner, mais bien de l'eau puisée dans des galeries filtrantes. Or il est surabondamment démontré que, étant prise dans la nappe souterraine, l'eau de la Loire marquerait de 23 à 25 degrés en calcaire; elle serait donc inférieure à l'eau de la Seine et même à l'eau de la Dhuis, au point de vue de la consommation du savon.
Comme on voit, de quelque façon que nous envisagions la question et le cadeau de 11 millions que M. E. Girard veut faire aux blanchisseuses, nous arrivons toujours à l'absurde ; c'est fâcheux, mais c'est ainsi (1).
Arrêlons-nous ici sur les calculs statistiques de M. E. Girard.
Ce qui précède est plus que suffisant pour démontrer que le concessionnaire des eaux de Nevers ne s'est créé
(1) Il nous vient à l'esprit un dernier raisonnement. La production totale du savon en France est d'environ 47 millions de kilog. Comment admettre que Paris, même avec ses 1,600,000 habitants, puisse consommer le quart de celte marchandise?
aucun droit à devenir concessionnaire des eaux de Paris, soit qu'on examine ses écrits et ses calculs, soit qu'on apprécie ses actes.
L'affaire de Nevers portant sur 800 mètres cubes d'eau est une affaire manquée et décousue. Comment M. E. Girard aurait il pu mener à bonne fin une dérivalion de 100,000 mètres cubes d'eau de la Loire, pure , filtrée, fraîche en été, tempérée en hiver?
A la vérité, M. E. Girard a trouvé des auxiliaires. L'un d'eux n'a pas craint d'intituler ainsi un de ses chapitres : Le système des sources pour alimenter Paris est impraticable.
Que l'on discute la qualité des eaux, les moyens de l'élever, de la filtrer, etc., la dépense et autres éléments de la question, nous trouvons cela fort naturel; mais poser en axiome que le système des sources pour alimenter Paris est impraticable, c'est porter la discussion sur un terrain où nous ne suivrons pas l'auteur de cette étrange assertion ; les faits se chargeront de lui répondre.
M. E. Girard a trouvé un second et vigoureux partisan en M. J. Girard, qui a pris, dans le journal le Siècle, la défense de son homonyme-, car, ainsi qu'il le déclare luimême, M. J. Girard n'a aucune relation de parenté ni môme d'amitié avec M. E. Girard, ce qui donne à son intervention un caractère d'impartialité auquel nous nous empressons de rendre hommage.
M. J. Girard donc, se proposant de faire valoir le proje de la Loire, aux dépens de tous les autres, commence par le commencement. Il démontre de son mieux qu'il faut absolument renoncer à la Seine. Son argumentation, éditée par un journal de l'opposition, convaincra peut-être M. Delamarre sur ce point : que nous ne sommes pas seuls à repousser l'eau de la Seine comme moyen unique ou principal d'alimenter Paris; de plus, que l'administration de
la Ville n'est pas seule de son avis lorsqu'elle donne la préférence à un système d'aqueducs sur un système de machines à vapeur, puisque dans le projet de la Loire ou établirait un aqueduc ne différant de ceux de la Champagne que par la nature des eaux qu'il aurait à contenir. Dut-on nous accuser de n'avoir pas su éviter quelques répétitions, nous rapporterons ici, pour l'édification ce plusieurs de nos adversaires, la partie des articles de M. J. Girard qui traite de l'eau de la Seine.
« D'autre part, l'eau de la Seine est viciée par les dé- « tritus et matières organiques versés pendant son par- « cours dans l'étendue de Paris, et ne présente, dès lors, « qu'une boisson d'une qualité très-eontestée ; et l'eau du « canal de l'Ourcq, qui forme son supplément principal, « n'est réellement bonne que pour les usages publics, tels « que l'arrosement des rues et le nettoyage des égouts, « ou pour faire marcher les usines et servir aux élablisse- « ments industriels que Paris contient aujourd'hui en si « grand nombre.
« Aussi la question de l'alimentation de Paris par les « eaux de la Seine est- elle dès ce moment jugée, et tous « les efforts tentés par quelques personnes pour leur faire « donner la préférence doivent inévitablement demeurer « sans résultat.
« On propose bien de faire la prise d'eau en amont et à « plusieurs kilomètres au-dessus de Paris, c'est-à-dire à « un point où elle n'est pas encore salie parles impuretés « dont nous avons parlé. Mais, outre que cette eau ne « peut être élevée à la hauteur ou altitude que l'on peut « désirer, de 83m,50 au-dessus du niveau de la mer, pour « desservir les quartiers hauts de la ville de Paris, il est « incontestable que, dans un temps peu éloigné, surtout « à raison du rcculement du mur d'octroi, il s'établira sur
« les deux rives de !a Seine, à ce point même de la prise « d'eau, et peut-être encore au delà, un grand nombre « d'industries qui enlèveront à cette eau sa pureté actuelle, « et qu'alors la dépense très-considérable que l'on aura « faite pour l'employer aura été en pure perte.
« Enfin les eaux de la Seine ne pourraient jamais ar- « river à l'état de fraîcheur désirable; elles seraient tièdes « ou presque chaudes une partie de l'année, et il faudrait « les faire rafraîchir pour les boire, ce qui est une condi- « tion fort incommode.
« Il faut donc, quoi qu'on en puisse dire, aviser à un « autre moyen de se procurer l'approvisionnement d'eau « si urgent pour l'immense cité parisienne. »
Cet exposé, dont M. J. Girard a pu trouver tous les éléments dans les discussions qui ont été soulevées à propos des eaux de Paris, ne manque pas de vérité ; mais il eût fallu le compléter en ajoutant : que 'la plupart des objections faites à la Seine pouvaient s'appliquer non moins justement à la Loire. Comme la Seine, la Loire est trouble pendant une partie de l'année, et cet état constitue un obstacle sur la valeur duquel nous sommes en mesure d'édifier le public.
Nous pensons qu'on lira avec intérêt un extrait du rap- , port fait, à ce sujet, par un ingénieur en chef parfaitement désintéressé dans la question des eaux de Paris.
« L'ingénieur en chef du département de la Loire à M. Camoy,
« inspecteur général.
« Je possède, en ce qui concerne l'importance des li- « mous entraînés par les eaux de la Loire, des renseigne- « ments très- complets. Pendant cinq années consécutives a j'ai fait constater, chaque jour, presque sans interrup-
« tion, le poids exacl des matières solides en suspension « dans les eaux de la Loire. C'est des régions supérieures « que nous arrivent toutes les saletés qui viennent si sou- « vent troubler la limpidité de nos eaux.
« Le Cher, la Vienne, l'Indre, tous les affluents de la « Maine roulent, même dans leurs crues, des eaux relative vement claires. Toute intermittence, si faible qu'elle soit « à l'échelle de Digoin, a pour corollaire inévitable, à « Nantes, après six ou sept jours écoulés, une altération « profonde de la pureté de l'eau.
« Les expériences que j'ai faites avaient pour objet « principal l'étude d'un projet de distribution d'eaux à « Nantes. Ce projet a reçu son exécution et fonctionne « depuis près de deux ans.
« Notre grande, je pourrais dire notre seule difficulté « naît des eaux sales que nous envoie la Loire supérieure « dans ses crues. Nous n'avons pu, jusqu'ici, parvenir à les « filtrer d'une manière satisfaisante. Aussi nous cherchons « à leur échapper en remplissant, avant l'arrivée de la « crue, les réservoirs destinés à l'alimentation des con- « cessions particulières, qui sont desservies par un réseau « spécial de conduites. On ne jette ainsi qu'à la dernière « extrémité, sur les filtres, les eaux sales de la haute « Loire ; mais, pour faire à propos ces manœuvres, nous « avons besoin d'être exactement informés à l'avance de « l'approche des crues.
« Les crues qui troublent profondément l'eau, à Nantes, « et qui la chargent d'une grande quantité de limon, sont « celles qui sont engendrées par les pluies tombant sur les « versants imperméables des régions supérieures de la Loire « et de l'Allier.
« On dislingue, à Nantes, au premier coup d'œil, à leur « couleur rougeâtre, les eaux de crue s'écoulant des af- « fluenls supérieurs ; celles-là seules sont limoneuses et
« fécondantes. Les eaux de crue des rivières autres que la « Loire supérieure et l'Allier se reconnaissent à leur teinte « blanchâtre, et ne peuvent contribuer que dans des pro- « portions infimes au colmatage et à la fécondation des « terrains bas. Les eaux sales déposent assez rapidement. « Un dépôt de vingt-quatre heures précipite les deux tiers « ou les trois quarts des matières en suspension ; mais ce « qui reste alors est beaucoup plus tenace. II faut, suivant « les cas, de dix à dix-huit jours pour que le dépôt soit « complet. Les eaux sales des affluents supérieurs résislent « aux meilleurs filtrages mécaniques; elles conservent même, « à la sortie des filtres en pierre (système Ducommun), une « teinte blanchâtre qui ne cède qu'à V emploi de l'alun.
« Nous avons eu soin d'établir, au moyen d'un certain « nombre d'expériences, la relation qui existe entre les « eaux prises à la surface et les eaux prises à 2 mètres de « profondeur.
« Les eaux de la couche inférieure contiennent un sixième « à un quart en plus de matières en suspension.
« L'ingénieur en chef, « Segon. »
Mars, 1858.
Voilà ce qui concerne la Loire à Nantes. Voyons ce qu'on en pense à Orléans, plus rapproché de 306 kilomètres du point où il s'agirait, selon M. J. Girard, d'établir la dérivation. On lit ce qui suit dans les rapports présentés au conseil municipal d'Orléans dans la session de novembre 1860, par conséquent alors que les résultats constatés à Nantes se reproduisaient depuis quatre ans.
« L'eau du fleuve a-t-elle les qualités exigées pour que « la distribution en soit avantageuse? Telle est la seconde
« question qu'il nous reste à traiter pour répondre au « programme qui a été posé pour la ville de Paris et que « nous désirons suivre pour Orléans.
« L'eau de la Loire, comme celle de la Seine, est loin de « remplir ces conditions. Sans doute elle est salubre, « quoique chargée de matières organiques; mais, durant « l'été, elle est chaude jusqu'à 25 degrés; l'hiver elle est « glacée, et pendant les trois quarts de l'année elle est « trouble. Le filtrage rend, il est vrai, à l'eau sa limpidité, « mais sans en modifier la température ; d'ailleurs le fil- « trage est-il possible ?
« M. Rabourdin, qui a fait des études si approfondies « sur les eaux potables de notre contrée, a expérimenté « que l'eau de Loire, en temps de crue, tient en suspension « une argile légèrement ferrugineuse, d'une extrême ténuité, <i qui passe même à travers les filtres de papier et qui laisse « encore à désirer pour la limpidité après avoir passé cinq ou .« six fois sur le même filtre.
« Des expériences souvent répétées ont malheureusement « fait reconnaître que la pratique en grand du filtrage « appliquée à l'eau d'un fleuve entraîne à de grands frais « et resie d'un succès au moins douteux.
« A Nevers, à Orléans pour le chemin de fer, à Angers « et à Nantes en ce qui concerne la Loire, à Toulouse « pour la Garonne, les résultats obtenus de filtres naturels « ont été peu satisfaisants; et l'eau de notre fleuve est si « difficile à débarrasser des substances qui la troublent, « que, à l'époque des crues, l'eau des puits alimentés par « la Loire perd sa limpidité à une distance de 5 à 600 mètres « du rivage. »
Nous nous arrêtons ici, dans la crainte de trop prolonger cette discussion, mais fort à regret, parce qu'on trouve, soit dans le rapport de M. l'ingénieur en chef de la Loire-Inférieure, soit dans les rapports présentés au
conseil municipal d'Orléans, un grand nombre de détails extrêmement précieux pour la science hydrologique et l'histoire des aménagements des eaux des grandes villes.
Si on a lu avec attention les citations qui précédent, on sentira toute la sagesse, toute l'importance de la réserve que faisait le Conseil général des ponts et chaussées lorsqu'il disait :
« Le succès de la galerie de filtralion est évidemment « un des points importants de la dérivation de la Loire. « Pourra-t-on obtenir, par ce filtrage naturel, un volume « d'eau claire suffisant pour l'alimentation de Paris, lors- « que ce fleuve, gonflé par les pluies, charriera des eaux « chargées de matières en suspension, etc.?
« La commission pense que la question de limpidité ne « peut être résolue que par des essais faits sur une grande « échelle. »
Eh bien, les essais ont été faits, pendant quatre ans, à Nantes, avec des résultats fort peu encourageants. 11 en a été de même à Angers et à Blois, et c'est en présencede ces résultats que la ville d'Orléans, assise aussi sur la Loire, se propose d'aller chercher l'eau de la source du Loiret pour l'amener dans son sein, de préférence à l'eau de la Loire.
Quant aux essais faits à Nevers par M. E. Girard luimême, nous avons vu quelle déception ils ont donnée. Les essais ont été faits sur une petite échelle, 500 mètres cubes au plus, et non sur une grande échelle, comme le demande le conseil général des ponts et chaussées.
Ils n'ont pas encore deux ans de durée, tandis que l'expérience de Nantes, bien autrement importante, dure depuis plus de quatre ans.
Faut-il donc, avant de se mettre à l'œuvre pour donner à la ville de Paris de l'eau limpide et fraîche, attendre que M. E. Girard ait exécuté, pendant cinq ou six ans, des essai*.
en grand sur l'eau de la Loire, ou bien faut il que la ville de Paris elle-même fasse ces essais, dont les résultats seront très-probablement mauvais, et qu'en attendant elle abandonne des projets dont le succès est infaillible ? car, enfin l'eau de la Dhuis est là, et le succès de sa dérivation sur Paris, par un aqueduc, n'est discutable que par des esprits volontairement aveugles.
Attendre ! attendre ! remettre! essayer! discuter! voilù ce qu'il ressort de plus clair de toutes ces propositions avancées si légèrement, et le plus souvent par des personnes radicalement incompétentes.
Nous pensions qu'il y avait quelques bonnes raisons pour passer à l'ordre du jour sur tous ces projets en l'air; mais M. J. Girard nous apprend pourquoi ils ont été écartés, notamment celui de la Loire.
« Il y a, pour cela, diverses raisons. D'abord ce n'est pas « le projet de l'administration municipale, eteesadminis- « trations ne trouvent bien, en général, que ce qu'elles « proposent elles-mêmes et ce qu'ont imaginé leurs ingé- « nieurs, architectes ou autres agents de leur choix. Ceci « est dans l'ordre. Nul n'aura de l'esprit que nous et nos « amis, a dit le poète moraliste. »
Nous pourrions renvoyer la balle à M. J. Girard, rien ne nous serait plus facile; mais nous ne voulons pas faire ici de la politique.
Nous nous contenterons de faire remarquer que cette manière de raisonner, qui consiste à dire que les hommes en place ne sont que des médiocrités, et que tous les grands esprits sont méconnus, cette trivialité est bien dépiacée dans sa bouche et surtout lorsqu'il s'agit d'ingénieurs, d'architectes et autres personnes appartenant aux professions scientifiques ou aux arts libéraux.
Il est de notoriété publique que toutes les administrations municipales (je n'en excepte aucune) ont constamment
cherché à s'entourer des hommes les plus haut placés dans l'estime publique, sans distinction d'opinion ni d'origine.
M. J. Girard aura beau faire, il ne persuadera pas au public que ses amis ont seuls de l'esprit et qu'ils peuvent entrer en concurrence avec l'élite des ingénieurs, des architectes et autres agents de l'administration, lorsqu'il s'agit de résoudre des questions dans lesquelles ceux-ci ont acquis une expérience consommée et donné d'incontestables preuves de talent.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire pour relever les singularités qui se lisent dans les articles que M. J. Girard a insérés dans le Siècle, pour venir en aide à son homonyme M. E. Girard; mais ce ne sont que des répétitions d'arguments aussi pauvres au fond que ceux dont i! vient d'être question.
En conséquence , nous terminerons notre discussion avec M. E. Girard en lui répétant que la Loire n'a réussi ni à Nevers ni à Nantes, qu'elle a été repoussée à Orléans, et qu'il n'y a rien là qui puisse engager l'administration municipale de Paris à donner la préférence aux projets fondés sur une dérivation des eaux de ce fleuve.