‹ Eaux de ParisChapitre 11 sur 18 · M. BARRAL · texte numérisé non relu

M. BARRAL

Journal l'Opinion nationale, 26 août, 6 septembre et

3 octobre 1861.

Nous avons ressenti un pénible étonnement quand nous avons vu M. Barrai, noire collègue à la Société d'agriculture, prendre une part active à la polémique engagée au sujet des eaux de la ville de Paris.

Mais, en traitant sans ménagement les choses et les hommes, M. Barrai nous a donné, comme à toute autre personne d'une opinion différente de la sienne, le droit de répondre avec énergie. Nous remplirons ce devoir, non sans regret, parce que nous ne sommes pas habitué à trouver M. Barrai parmi nos adversaires quand il s'agit du bien public et des intérêts de la science et de l'agriculture.

Nous suivrons M. Barrai dans les trois articles qu'il a publiés sur la question des eaux de Paris. Plus un homme a d'autorité acquise par d'estimables travaux, plus il importe, s'il s'égare, de replacer les choses dans leur vrai

jour et de montrer la faiblesse des objections qu'on leur fait. M. Barrai, d'ailleurs, peut avoir été mal informé ; il peut même s'être trompé : c'est ce que nous allons examiner.

Quand nous nous sentirons excilé par la discussion de notre honorable adversaire, nous aurons soin de le citer textuellement, afin de justifier la vivacité de nos réponses; la modération restera encore de notre côté, probablement.

M. Barrai commence par se plaindre de ce que, depuis tantôt dix ans, de longs rapports de M. le Préfet et d'habiles ingénieurs, des rapports de commissions d'enquête, une foule d'analyses chimiques, obscurcissent le problème de savoir quelle eau on donnera à boire aux Parisiens,

Si M- Barrai s'était donné la peine de s'informer de ce qui s'est passé depuis tantôt dix ans, il aurait appris que ce sont des oppositions tout aussi peu fondées que la sienne, des résistances tout aussi peu légitimes qui ont entravé les projets les plus simples du monde.

Il fallait pour Paris de l'eau bonne à boire. Qu'y avait-il de plus simple que d'en chercher dans des sources et de l'amener dans nos murs par des canaux qui la missent à l'abri de toute altération?

Il fallait que celte eau pût arriver dans tous ou dans presque tous les étages de nos maisons.

Qu'y avait-il de plus simple que de chercher des sources élevées par elles-mêmes à la hauteur convenable et de les conduire sur les éminences qui environnent Paris, en leur faisant suivre la chaîne de collines si heureusement disposée pour recevoir les aqueducs?

Mais non ! on a tout contesté, tout nié même, jusqu'à l'évidence ; jusqu'à cette vérité , que les eaux de source sont généralement les eaux les plus propres à l'alimentation des populations.

On trouve plus simple de laisser écouler ces eaux de source dans des rivières, pour se charger d'impuretés; de

les laisser descendre au pied de dos coteaux, pour les relever ensuite dans les réservoirs à grand renfort de machines hydrauliques ou de machines à vapeur; de les laisser s'échauffer pour les rafraîchir à l'aide de la glace ; de les laisser se charger de limon, pour les filtrer péniblement et à grands frais dans toutes sortes d'appareils plus ou moins brevetés !

Voilà sur quoi l'on dispute depuis tantôt dix ans par la faute des envieux, des gens de mauvaise humeur et des grands génies méconnus.

Quand un village a besoin d'eau, on y fait venir la source la plus voisine avec quelques pauvres tuyaux de grès, et !es bonnes gens boivent cette eau claire et fraîche, sans préfet, sans ingénieurs, sans commission d'enquête, sans chimistes et surtout sans prétendus hygiénistes de mauvais augure ; et ils n'ont ni goitres, ni caries, ni cancers, ni scrofules.

Mais à Paris c'est autre chose ! il faut passer au crible d'une douzaine de journaux, à la recherche des plus minces prétextes d'opposition; d'une foule d'inventeurs et d'entrepreneurs alléchés par un si beau morceau. Le moyen d'échapper à tant d'attaques? M. Barrai devra convenir que nous serons encore dans les heureux, si nous aboutissons en dix ans. En tout cas ce sera bien malgré lui si le débatne se prolonge pas pendant dix autres années. Nous allons le lui prouver.

M. Barrai s'étonne de ce que la loi des 100 millions promis par le drainage reste une lettre morte ; de ce que l'on ne s'occupe pas des grands et réels intérêts de la France ; de ce qu'on néglige la face principale du problème de l'aménagement complet des eaux de l'empire, etc., etc.

Mais quel rapport y a-t-il entre toutes ces belles choses et le projet d'amener à Belleville les eaux de la Dhuis? Que peut la ville de Paris pour le drainage, les grands in-

térêls de la France et le complet aménagement des eaux de l'empire?

Vous allez le comprendre. M. Barrai a une idée fixe. En sa qualité d'agriculteur, il déplore la perte immense d'engrais qui se fait dans le monde entier par l'écoulement à la mer des eaux d'égout, des eaux vannes, des déjections de tous genres, et particulièrement de la perte qui se fait en ce genre à Paris par la conservation du procédé sauvage de nos égouts.

Or savez-vous d'où vient tout ce mal? le voici: « La « confusion qui règne dans la question des eaux de Paris « tient principalement à ce que le projet primitif a été fait « par des ingénieurs des ponts et chaussées chargés des travaux « de la ville ; V esprit de corps conduit à repousser tout ce qui « vient d'ailleurs. »

Nous allons peut- être causer un grand désappointement à M. Barrai ; mais nous ne saurions lui faire le sacrifice de la vérité.

Or ce ne sont point les ingénieurs de la ville de Paris qui ont conçu le projet primitif.

L'idée si naturelle de faire boire aux Parisiens des eaux de source est sortie d'une tête qui n'est dirigée par aucun esprit de corps.

Les ingénieurs ont reçu la mission directe et positive de faire les recherches et les projets dans cet ordre de choses ; ils se sont mis à l'œuvre et ont résolu le problème de la façon la plus heureuse, après les plus laborieux efforts.

C'est alors qu'ont surgi de tous côtés des projets tantôt inexécutables, tantôt ridicules, tantôt absurdes. Tl a suffi, le plus souvent, d'un examen sommaire pour en faire justice. Quant à ceux qui présentaient des avantages supposés à côté d'inconvénients plus ou moins reconnus, ils ont été soumis à des éludes sévères et consciencieuses, et ce n'est qu'à bon escient qu'ils ont été repoussés.

Il nous est bien permis maintenant, après ce court exposé qui défie toute négation, d'être étonné, à noire tour, qu'un ancien élève et répétiteur de l'Ecole polytechnique aitparlé, avec si peu d'égards, du corps des ponts et chaussées, dont il connaît, mieux que personne, l'origine, la science profonde et la haute probité.

D'ailleurs, cet esprit de corps, si redouté par M. Barrai, n'est pas tel qu'il a l'air de le supposer, puisque nous avons trouvé nos plus redoutables adversaires dans quelques membres du corps lui-même ou dans quelques personnes qui auraient pu lui appartenir.

« Il en est jusqu'à trois que je pourrais nommer. »

Laissons donc à de petits esprits, ces petits moyens de défendre les petites choses. M. Barrai était dans son rôle et dans son droit en défendant avec énergie les intérêts de l'agriculture; mais, pendant que M. Barrai se lamentait, ces mêmes ingénieurs, toujours sous l'impulsion de Y idée primitive et féconde qui les avait mis à l'œuvre, poursuivaient avec ardeur la réalisation complète de cette idée.

Après avoir indiqué et préparé le moyen d'avoir d'excellente eau potable, ils recherchaient et indiquaient le moyen d'utiliser les eaux fécondantes que produit une ville immense.

Nous ne pouvons mieux faire que de laisser parler l'ingénieur lui-même :

« L'égout d'Asnièues à Paris. — Au milieu du mouve- « ment la France ne pouvait se montrer ni indifférente « ni inactive. Paris, qui la représente et qui doit rester « la ville sans rivale, sera probablement la première à « prouver qu'il est possible de concilier Y assainissement et « la culture.

« Paris, que nous aurons vu refaire dans son ensemble « de notre temps, est sillonné souterrainement par un « drainage analogue à celui qui, souvent, s'exécute sous

« nos yeux à la campagne ; le mérite en revient à deux « noms appréciés des ingénieurs, MM. Dupuit et Belgrand.

« De l'habitation partent les eaux ménagères, les"

a graisses et les débris de cuisine, les liquides désinfectés « de fosses d'aisances ; de la rue tombent, par les branches « d'égout, la boue des chaussées pavées et la fange du « macadam des boulevards; enfin les établissements pu- « blics, halles, marchés, abattoirs, casernes, envoient des « fumiers, des détritus végétaux, du sang, des urines, « parfois des vidanges pures. Cet amas confus, noyé dans « l'eau de la distribution, se rend à l'égout d'Àsnières « sous forme d'un courant épais et noirâtre, et constitue « un flot d'environ 1 mètre cube à la seconde.

« Débarrasser Paris, c'était bien ce que voulait l'assai- « nissement de la ville; mais qui garantissait que l'égout « d'Àsnières, ainsi chargé, n'allait pas devenir un im~ « rnense bourbier impossible à curer, et que son embou- « chure en Seine ne reproduirait pas la voirie du moyen « âge? On peut dire que le choix heureux du profil a livré « à l'exploitation la solution naturelle de ces difficultés.

« Curage mécanique. — Lumière et signaux. — Occupons- « nous de l'émissaire, qui n'a pas moins de 4 kilomètres « de longueur, incliné suivant la pente de 0,0005 par « mètre, et cherchons d'abord le moyen de nettoyage.

« Puisqu'un bateau flotte sur le canal, nous pouvons « armer l'avant d'une vanne qui embrasse la section « mouillée tout entière et qui descende, par une ma- « nœuvre d'engrenage, jusqu'à 0m,15 d'écartement du « radier (1). Le flot ainsi barré va s'accumuler derrière la « vanne; dès qu'il aalteintOm,60de son élévation à l'amont, « il chasse, par la lumière laissée vers le fond, un véri- « table torrent. Les dépôts, les sables, et même les pierres,

il Radier : sol de l'égout.

« amoncelés à l'aval, sous forme d'une longue dune de « 100 mètres de longueur parfois, sont affouillés, roulés, « lancés plus loin. Comme le bateau participe de l'impul- « sion et descend lentement sous la charge de sa retenue, « le torrent marche aussi, poussant devant lui la dune, « qui fuit pour s'arrêter, mais qui, toujours reprise, finit « par arriver en dix jours à l'embouchure. On remonte « alors le bateau vers l'amont, en créant de kilomètre en « kilomètre des biez de niveau, au moyen de vannes fixes « qui descendent de la voûte et barrent le courant à la ' « manière des écluses. »

Ici vient la description du procédé d'éclairage.

« Ainsi, dans l'égout d'Asnières, où l'on circule libre- « ment sur des banquettes propres comme une dalle d'es- « calier, où l'on est éclairé comme dans un atelier de « manufacture, où l'on est averti par des signaux transmis <x à 3,000 mètres de distance, un ouvrier cure le canal « rien qu'en manœuvrant une vanne et en laissant des- « cendre son bateau au fil de l'eau. Voilà le travail méca- « nique que visitent avec étonnement les étrangers pour « qui l'édilité est une fonction ou une étude.

« Filtrage par lévigalion. — Mais si l'infection n'est plus « dans l'égout, elle est en Seine, car le courant d'Asnières, « tombant à angle droit sur celui de la rivière, va s'y briser, « et dans l'eau morte du confluent se déposeront des « vases tourbeuses, espèce de fumier d'écurie formé de « paille et de grains d'avoine broyés, de bouchons, de « vieux linge, etc., mêlés à des sables et à des graviers « noircis. Aux eaux basses d'été, il apparaîtra £un delta « qui, sous les rayons du soleil, passera par divers degrés « de fermentation putride, et répandra aux alentours des « miasmes de corruption. S'il n'y avait que des liquides, « ils seraient entraînés par la Seine , se brûleraient « lentement à l'air et disparaîtraient sans laisser trace.

« Mais les solides pourrissent sur place : il faut, à tout « prix, s'en débarrasser, d'autant plus qu'ils obstrueraient « les tuyaux le jour où l'on voudrait utiliser les eaux troubles « en irrigation.

« Revenons à l'analyse grossière des liquides d'égout; « nous y avons trouvé des graisses, des fumiers, des sables. « Ces différentes matières, violemment poussées par le « torrent, tendent cependant, non à se mêler, mais à se « partager suivant leur ordre de densité ; les graisses « voyagent à la surface ; les fumiers et les matières organi- « ques nagent entre deux eaux ; les sables roulent sur le « radier.

« Faisons de la lévigation et récoltons chaque produit « dans sa couche spéciale.

« Déjà derrière le bateau-vanne s'amassent en grande « partie les graisses qu'on peut écumer et qu'on livre à « la fabrication commune des savons noirs de potasse. « Les fumiers méritent une attention spéciale. « Le premier appareil (destiné à les arrêter), qui n'était « qu'une feuille de tôle percée de trous, n'a presque rien « arrêté ; le tamis se bouchait, les matières glissaient sur « le plan incliné et sautaient en déversoir par-dessus.

« On observa qu'une simple barre d'entretoise s'était, « au contraire, chargée de paille et d'ordures enroulées. « Ce fut le trait de lumière. On construisit des grilles à « barreaux longitudinaux de 0m,02, avec écartement à peu « près égal ; la récolte devint réelle et importante, etc. En « quatre mois d'un service qui n'était encore qu'une ex- « périence, l'égout livra 500 mètres cubes, et ces 500 mè- « très enlevés à l'infection furent aussitôt pris par la cul- « ture. Les pépinières du bois de Boulogne profilèrent d'un « engrais qui, stratifié par couches alternatives avec des « marnes et des argiles, constitue un excellent terreau. « Rienn'est actif comme le fumier d'égout; il n'a besoin

« que d'une exposition de 24 heures à l'air pour prendre « feu, suivant l'expression des maraîchers, etc., etc.

« Résumons en entier le travail d'exploitation. Le flot « boueux qui tombe à l'égout d'Asnières, pour se rendre « en Seine le plus bas possible, rencontre d'abord sur sa « route le bateau-vanne. Ne trouvant d'issue que par la « lumière laissée vers le radier, il se change en un courant « de fond violent, en un torrent qui affouille les dépôts et « les chasse devant lui pendant 4 kilomètres. Déjà sur « l'île flottante de débris amassés autour du bateau le flot « abandonne des graisses qu'on peut écumer et utiliser « en industrie.

« À l'embouchure en Seine, il se brise sur une longue « grille pendante à contre-courant, et dégagée dans le bas « pour laisser passer les sables. Là il livre les corps flot- « tants, fumiers, végétaux, bois qui montent sur le plan « incliné et le paillassonnent. Des griffes cardent les bar- « reaux de la grille et ramènent pour récolte un engrais « tellement actif, qu'au bout de 24 heures il est en feu.

« Plus loin, un barrage de demi-hauteur oblige les eaux « à sauter en déversoir et à former une cascade de 0m,30 <i à 0m,40. Les sables cessent de rouler, s'appuient à l'ob- « stacle et y amoncellent leur dune, qu'une drague à va- « peur va écrêter sans repos.

« En même temps une hotte enveloppe la cascade et, « par l'appel énergique d'un foyer de coke, attire les gaz « carbonés et les brûle.

« N'est-il pas permis de dire que, par de simples ma- « nœuvres du courant qui agit tantôt de fond, tantôt en « pleine pente, tantôt en superficie, les solides, cause « d'infection, ont disparu, et qu'il ne reste plus que les « liquides réduits à ne garder avec eux que les matières « chimiquement dissoutes? Dès lors n'a-t-on pas le droit « de perdre les liquides en Seine, puisque leur purifica-

« tion s'achèvera par la combustion lente à l'air libre, que « la trace noirâtre de leur écoulement s'effacera prompte- « ment, qu'avant Poissy elle aura disparu et rendu au « fleuve toute sa pureté ? »

Nous avons pensé qu'on lirait avec intérêt ces détails sur le plus beau et le plus grand travail d'assainissement qui ait jamais été exécuté au profit d'une ville. Ces détails sont extraits d'un rapport de M. Mille, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui a déjà rempli, avec distinction, plusieurs missions intéressant l'agriculture ou l'hygiène publique.

Voici maintenant comment s'explique M. Mille au sujet de l'utilisation des eaux d'égout :

« Irrigation par les eaux d'égout. — Le déversement de- « venu sans danger peut être admis; mais arrêter là les « efforts serait un manque de courage. Brûler à vide les « 100,000 mètres cubes qui renferment en dissolution les « débris de l'alimentation d'une ville de 1,500,000 âmes, « ce serait accepter le reproche que faisait Liebig à l'An- « gleterre, et oublier la leçon de maîtres non moins illus- « très, MM. Dumas et Boussingault. Les eaux d'Àsnières « sont plus riches que les eaux de la Durance, et on les « dissiperait, quand on sait quelle fertilité est née des ar- « rosages par l'eau trouble sur les bords des canaux « d'Arles, de Craponne, des Alpines, et aujourd'hui de « Marseille ! Il semble même que la nature ait ici préparé « le sol pour y appeler l'irrigation et le colmatage. Toutes « les presqu'îles de la Seine, dans ses nombreux détours, « sont des alluvions sableuses, perméables, à peu près « stériles. Les fonds du bois de Boulogne, de Gennevilliers, « du Vésinet, de Saint-Germain n'ont pas d'autre nature; « les arbres, nourris par l'atmosphère, tiennent la place « des récoltes que la terre ne nourrirait pas. Qu'on ré- « pande les eaux d'égout sur ces filtres naturels, et on

« jettera sur eux une couche susceptible de porter toutes « les variétés de cultures épuisantes. La plaine de Genne- « villiers est un champ de céréales et de légumes depuis « qu'elle utilise les boues de Paris.

« Des essais ont montré combien le résultat serait pra- « tique. Un fond de fortifications, près les sablières de « Clichy, a reçu et dévoré une hauteur de 2 mètres en « liquide d'égout; tout a passé dans le sous-sol, et il est <i resté un colmatage de 0m,015 d'épaisseur. A ce taux, « 1 hectare prendrait 20,000 mètres cubes, et il suffirait <i de 5 hectares par jour pour consommer les 100,000 mè- <i très cubes de Paris I

« L'égout d'Asnières est aujourd'hui l'expression la plus « complète de l'assainissement mécanique. Voilà donc un « beau problème résolu ; mais il en reste un autre aussi <i difficile* c'est de répandre dans la campagne l'arrosage « de 100,000 mètres cubes d'eaux riches et d'introduire, <l parmi nos cultivateurs du Centre, des habitudes d'irrigation « qui font la fortune du Midi; il faut maintenant répéter « sur l'étendue du sol de la production agricole la canali- « sation, la distribution à robinet libre, enfin les procédés « commodes et économiques dont la science de l'assainis- <i sèment fait jouir l'habitant des villes.

« L'administration municipale de Paris a commencé son « œuvre avec un type de perfection et d'utilité publique <i devant les yeux ; elle saura l'achever. L'eau pure <i donnée à discrétion au moindre logement, l'eau féconde « mise à la porté© du moindre champ, sont des espé- « rances que le temps et la volonté réaliseront. »

Ainsi donc, en ce qui concerne cette grave question de l'eau des égouts, on a fait tout ce qu'il était possible de faire en l'état actuel des choses. On a réuni et porté loin de la ville cette masse d'eaux insalubres; elles ont été décantées, filtrées, purifiées, pour ainsi dire, autant que

possible, avant d'être jetées au fleuve; tout ce qu'on a pu en extraire d'utile a été livré à l'agriculture ou à l'industrie; tout a été prévu et préparé pour utiliser la partie liquide dès que le problème de cette utilisation sera résolu.

On ferait donc mieux de nous aider à résoudre ce problème, plutôt que de traiter de procédés sauvages des travaux admirables et gigantesques qui sont les préliminaires indispensables des mesures ultérieures et sans lesquels il ne pourrait être tiré aucun parti des eaux d'égout.

Mais nous comprenons sans peine pourquoi on nous adresse des critiques peu convenables au lieu de conseils réfléchis et étudiés.

Cela est facile à dire : Livrez à V agriculture les 100,000 mètres cubes d'eaux fécondantes que vous envoyez criminellement à la mer !

Pour faire autrement, il faudrait d'abord des agriculteurs, cultivateurs, agronomes ou autres, qui voulussent bien recevoir nos eaux. Or cette première condition manque absolument. Personne ne veut de nos eaux, à moins, toutefois, que nous les portions, à nos frais, sur les terres. Alors peut-être on nous ferait la grâce de les accepter; c'est tout au plus. Les irrigations proprement dites sont une chose inconnue dans le Nord. C'est à grand'peine qu'on introduit peu à peu dans les fermes une réforme dont l'utilité est bien moins contestable : l'utilisation des purins. Or, entre des purins qu'on a dans sa propre cour et qu'il ne s'agit que de conduire et de répandre sur les terres ou sur les prés et des eaux d'égout qui exigeraient des travaux considérables et fort coûteux, il y a une différence énorme.

M. Mille estime que 5 hectares de terres sablonneuses pourraient boire les eaux d'une journée d'égouts de Paris. C'est 150 hectares pour un mois et 1,800 hectares pour une année. Mais il est évident que toutes les terres d'une

ferme ne pourraient pas être irriguées chaque année. II faudrait donc chercher, dans un certain nombre de propriétés peu éloignées les unes des autres, des terres susceptibles de recevoir les eaux, et il faudrait y conduire celles-ci. D'ailleurs l'irrigation ne pourrait pas se faire en loute saison ni par tous les temps. Il faudrait donc établir des espèces de réservoirs où s'accumuleraient les eaux en attendant qu'elles puissent être employées dans de bonnes conditions. Se figure-t-on ce que seraient ces réservoirs et quelles dépenses entraîneraient l'acquisition du sol et les constructions?

Et les enquêtes! car enfin nous ne pourrions pas sauter à pieds joints sur la loi et gratifier une commune quelconque de pareils foyers d'infection sans consulter les propriétaires.

Mais ce n'est pas tout. Les eaux d'égout arrivent à la Seine à peu près au niveau du cours du fleuve. Pour les envoyer à une distance quelconque, il faudrait les élever. Comment? Sans doute avec des machines à vapeur et tout un immense attirail. Où placera-t-on le réservoir qui contiendra le produit des pompes en attendant qu'il s'écoule en Normandie ou en Picardie?

Proposera-t-on que la Ville se fasse elle-même fermière, qu'elle achète quelques milliers d'hectares de sable et qu'elle les féconde avec ses eaux? Quel chœur de malédictions, si nos édiles s'avisaient de se lancer dans une pareille entreprise! À la vérité, on pourrait supprimer le bois de Boulogne, la forêt du Vésinet, Vincennes, les hippodromes, etc., et convertir ces promenades publiques en champs d'avoine ou en luzerne ; mais il est douteux que celte métamorphose soit bien reçue des Parisiens, assez peu sensibles aux charmes de l'agriculture.

Comme on peut voir par ce court et incomplet exposé des difficultés qui se présentent tout d'abord à l'esprit, le

problème n'est pas d'une solution facile; on en verra la preuve par ce qui se passe pour les vidanges, dont le volume est à peine le centième de celui des eaux d'égout et dont la puissance fertilisante est au moins dix fois plus considérable.

Nous avons pu nous procurer sur cette partie de la question une note qu'on lira certainement avec intérêt.

Note sur les projets de la ville de Paris relatifs à l'utilisation directe des produits de ses vidanges.

« L'administration municipale se préoccupe depuis « longtemps de l'utilisation directe, au profit de l'agricul- « ture, des produits des vidanges de la ville de Paris.

« Dans les divers baux qu'elle a passés avec la compa- « gnie Richer, fermière de l'exploitation de la voirie de « Bondy, elle a toujours réservé l'obligation, pour la com- « pagnie, de livrer à l'agriculture l'engrais liquide au prix « de son bail, soit au prix de 1 franc le mètre cube, sauf « une rétribution supplémentaire de 5 centimes pour frais « de perception.

« Lors de la constitution de la compagnie de la ferme « agricole de Vaujours, sousl'habile direction de MM. Mille, « ingénieur en chef des ponts et chaussées, et Moll, pro- « fesseur au Conservatoire des arts et métiers, la Ville a « accordé une subvention assez importante à la compa- « gnie, dont le but principal était l'application, sur une « vaste échelle, de l'engrais des vidanges et du système « tubulaire pour l'arrosage à l'engrais liquide.

« Elle a envoyé les ingénieurs du service municipal étu- « dier, à Lille et dans les environs, le mode d'emploi de « l'engrais flamand et son action sur les différentes natures « de culture, et rechercher les motifs qui en ont déve-

« loppé l'application d'une manière si large et si profitable « à l'agriculture des Flandres.

« Malgré ces facilités et ces encouragements, l'em- « ploi direct des produits des vidanges de la ville s'est « très-peu développé. En 1859, il ne s'est élevé qu'à « 10,000 mètres cubes, pour retomber, en 1860, à 3,700 « (par suite de l'humidité exceptionnelle, il est vrai, de « l'année', sur une quantité totale annuelle de près de « 400,000 mètres cubes expédiés à Bondy.

<i Cependant les lieux de dépôt de ces matières, à Bondy « d'une part, à Billancourt (voirie particulière de la com- « pagnie Richer) d'autre part, sont dans de très-bonnes « conditions ; le canal de l'Ourcq et la Seine en permet- « lent le transport à peu de frais ; mais il faut les envoyer <i h de grandes distances pour qu'elles puissent lutter avec « les fumiers et les boues de Paris, qui leur font une « concurrence redoutable, et que la Seine permet aussi « d'expédier au loin.

<i Aussi l'agrandissement de Paris, par l'annexion de sa « banlieue jusqu'aux fortifications, ayant rendu nécessaire « l'établissement d'un second dépotoir placé sur la rive « gauche de la Seine, l'administration a profité de l'étude « de cette création nouvelle pour y comprendre l'étude « de systèmes propres à envoyer au loin, sur les plateaux <i qui entourent Paris, les matières que recevra ce déport toir, et même celles que continuera à recevoir celui de « la Villette, en vue de supprimer la voirie de Bondy, éta- « blissement qu'une absolue nécessité peut seule main- « tenir à quelques kilomètres de la capitale, au centre de « maisons de campagne qui vont, chaque jour, se multi- <i pliant.

« Dans l'étude de ces projets, on a naturellement adopté « le mode si économique et si simple appliqué par M. l'in-

« specteur général des ponts et chaussées Mary, à l'envoi « des eaux vannes du dépotoir de la Villette à la voirie de « Bondy, c'est-à-dire un système de pompes mues par la « vapeur et refoulant les liquides dans une canalisation « souterraine.

« Le dépotoir rive gauche devant être placé sur les « hauteurs du Petit-Montrouge, un premier projet com- « prend une conduite d'envoi partant de ce dépotoir, se « dirigeant sur la Croix- de-Berny, et traversant tout le pla- « teau de la Brie compris entre la Seine, l'Orge et l'Es- « sonne, pour aboutir au-dessus de Vert-le-Grand, près « Corbeil ; mais on a dû admettre que, pendant bien des « années au moins, l'agriculture des contrées traversées, « quelque avancée qu'elle soit, n'utiliserait pas la quan- « tilé d'eaux vannes qui lui sera envoyée par la conduite ; « de là la nécessité d'avoir à l'extrémité de cette conduite « une voirie destinée à la transformation de ces eaux. Or « on ne peut se dissimuler que cette nécessité, qui entraîne « l'écoulement, dans la Seine, à l'amont de Paris, des eaux « de déversement de cette voirie, ne soit une grande objec- « tion à l'adoption de ce premier projet.

« Le second projet, notablement plus dispendieux, il est «.vrai, se présente, d'ailleurs, dans de meilleures condi- « tions; aussi est-ce le seul qui ait été étudié avec quelques « détails. Il a pour but de porter les eaux vannes au tra- « vers des plateaux cultivés compris au sud-ouest de Ver- « sailles, entre la Bièvre et l'Yvette, jusqu'à la rivière de « Mauldre, qui vient tomber dans la Seine entre Meulan « et Mantes. Les eaux vannes, au lieu d'être refoulées de « station en station à l'aide de pompes mues par la vapeur, « sont élevées tout d'abord, par ce système, depuis le dé- « potoir jusqu'à un réservoir placé à une centaine de « mètres plus haut, sur le point culminant du plateau qui

« sépare la Seine de la Bièvre, près de Plessis-Picquet. De « ce réservoir, les eaux vannes s'écoulent naturellement « par une conduite-maîtresse de distribution qui aboutit à « Mareuil-sur-Mauldre, en passant près de Trappes et de « Grignon. Sur cette conduite de distribution, d'une lon- « gueur de 45 kilomètres environ, sont faites, de dislance « en distance, des prises d'eaux vannes correspondant à « des bureaux de vente, en attendant qu'on reconnaisse « l'opportunité d'un réseau secondaire complet. À Mareuil- « sur-Mauldre, une voirie, toujours nécessaire, déverse « dans la Seine, suivant la vallée de la Mauldre, le trop- « plein de ses eaux relativement épurées par des dépôts « successifs. La dépense de ce projet n'est pas portée à « moins de 3 millions.

« Enfin un troisième projet, indépendant des deux pre- « miers, puisqu'il se rapporte au dépotoir de la Viilette et « qu'il tend à la suppression de la voirie de Bondy, com- « prend une canalisation souterraine de 60 kilomètres « environ de longueur, traversant les plateaux qui bor- « dent la route de Maubeuge par Soissons et allant aboutir « au-dessus de Verberie sur l'Oise. En ce point est re- « portée la voirie actuellement à Bondy; son importance « est diminuée de tout ce que l'agriculture des contrées « traversées utilisera directement; le trop-plein de ses « eaux épurées par la décantation s'écoule dans la rivière « d'Oise.

« Les premières études de ces projets ne datent que du « milieu de l'année 1860, et il n'a pu encore leur être « donné suite. On comprend que leur importance exige un « examen plus approfondi ; mais elles font voir que l'ad- « ministration de la ville de Paris porte son attention la « plus sérieuse sur les moyens propres à faciliter et à gé- « néraliser l'application directe des engrais liquides à « l'agriculture. »

Voilà donc des projets sérieux et dont la réalisation serait certainement un grand progrès.

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Cette réalisation rencontrera des obstacles considérables , qui se sont déjà révélés avec l'énergie la plus inquiétante. On aura beau dire qu'il n'est pas juste que la rive droite de la Seine soit à tout jamais incommodée par le service général des vidanges qui se dirige sur un seul point ;

Que l'accroissement énorme de Paris exige que ce service soit divisé, sous peine de devenir une charge trèslourde ;

Qu'il faudra bien que, dans un temps quelconque, la rive gauche, avec ses 500,000 habitants, se résigne à accepter sa part d'incommodités;

Qu'il est absolument impossible de placer le dépotoir et les voiries ailleurs que sur les hauteurs qui se trouvent au midi de Paris ;

Que le seul moyen de réduire les frais de vidanges est de tirer un parti plus avantageux que par le passé de leur produit ;

Que, quand il s'agit des intérêts généraux, il faut bien que les intérêts particuliers et les convenances personnelles s'effacent et acceptent une juste indemnité ;

Vous aurez beau faire valoir toutes ces raisons et mille autres encore, nous n'en verrons pas moins surgir une formidable opposition lorsqu'il sera sérieusement question d'exécuter ces projets.

Nous nous y attendons, et nous ne désespérons pas dô voir les mêmes hommes qui nous reprochent aujourd'hui notre indifférence nous opposer alors notre peu de respect pour la légalité, pour la propriété et la santé publique.

Dans la note que nous avons rapportée plus haut, il est question de la ferme de Vaujours sur laquelle a été faite une première tentative de l'emploi, en agriculture, des vi-

danges de Paris, par l'application du système tubulaire (1). Il faudrait un long chapitre pour rendre compte des innombrables difficultés qu'ont rencontrées les hommes honorables qui se sont chargés de cette pénible tache. Nous renonçons à l'écrire ici. On pourra lire ces détails dans les Annales de Vaujours, année 1860 ; mais nous croyons pouvoir, sans craindre de fatiguer nos bienveillants lecteurs, leur donner le résumé des observations faites depuis trois ans par M. Moll, directeur de l'entreprise, professeur d'agriculture au Conservatoire des arts et métiers. Voici ce résumé :

Résumé et conclusion.

« Pour résumer en quelques lignes les pages qui pré- « cèdent, et en signaler le côté utile, nous dirons que, « malgré l'insuccès de beaucoup de nos expériences, in- « succès causé par l'absence d'eau en mélange avec l'en- « grais, et par les circonstances atmosphériques, on peut « tirer provisoirement de celles qui ont réussi les conclu- « sions suivantes :

« 1° La vidange parisienne pure appliquée sur des ré- « coites en pleine végétation, pendant les chaleurs de l'été, « est toujours plus ou moins nuisible.

« 2° Appliquée dans la même saison, mais par la pluie, « elle agit en général favorablement, mais d'une manière « irrégulière suivant l'abondance de la pluie pendant et « après la fumure, la nature et l'état d'avancement de la « récolte, le plus ou moins de perméabilité du sol.

(1) Ce procédé consiste en un système de tuyaux enfouis dans le sol et dans

lesquels le fumier liquide, les vidanges ou l'eau circulent dans le domaine; ils

atteignent les diverses pièces de terre et peuvent être répandus, en arrosage,

par des espèces de regards auxquels on adapte des tuyaui flexibles armés d'une

ance ou d'une pomme d'arrosoir.

« 3° Appliquée par la sécheresse sur des herbages ré- « cemment fauchés, elle ne produit rien ou presque rien « jusqu'aux premières pluies abondantes.

« 4° Répandue sur la terre nue, peu de temps avant la « semaille, elle paraît agir avec une intensité égale à celle « d'un même poids de bon fumier ordinaire ; et, mise en « quantité assez forte (de 80 à 120 mètres cubes par hec- « tare) et dans les terres un peu argileuses, son action se « prolonge à la deuxième et probablement même à la « troisième année.

« 5° Mais comme, à poids égal, elle contient moins « d'azote que le bon fumier ordinaire (3,5 au lieu de 5,97 « pour 1,000), il en résulte que 59 kilog. d'azote de vidange « ont produit, dans ces conditions, autant d'effet que « 100 kilog. d'azote du fumier.

« 6° Néanmoins le mode d'emploi par lequel l'engrais « de vidange a décidément le plus d'action, c'est un mé- « lange avec trois ou cinq fois son volume d'eau, et ré- « pandu en cet état, au printemps, sur des plantes encore « jeunes.

« 7° Employé de cette façon sur les betteraves, il a « produit avec 71 kilog. d'azote, 66,400 kilog. de racines, « tandis que le fumier ordinaire, contenant 500 kilog. « d'azote, n'en a produit, sur la même surface, que « 62,125 kilog., c'est-à-dire que chaque kilog. d'azote de « la vidange adonné 935 kilog. de betteraves, que chaque « kilog. d'azote de fumier n'en a produit que 124.

« 8° Tout porte à croire, néanmoins, que l'engrais de « vidange a été entièrement usé, tandis qu'on admet gé- « néralement que la moitié seulement du fumier ordinaire « est absorbée par la récolte de betteraves. Ce ne serait « donc plus le rapport de 935 à 124 , mais celui de 935 à « 248, qui donnerait la mesure d'action des deux engrais « dans ces conditions.

« 9° Mais il faut ajouter que le sol, par la quantité de « matières végétales qu'il contenait (c'était une luzerne « retournée), et l'année par son humidité, ont probable- « ment favorisé l'action de l'engrais de vidange plus que « celle du fumier.

« 10° La vidange ne produit pas sur toutes les plantes « des effets aussi remarquables que sur les betteraves. Les « observations faites précédemment au dépotoir donne- « raient la série suivante dans l'ordre de décroissance :

« 1° Betteraves, navets, rutabagas, carottes et choux.

« !2° Chanvre et colza.

« 3° Graminées fourragères, surtout ray-grass d'Italie, « maïs et sorgho.

« A0 Céréales.

« 5° Pommes de terre, topinambours, fourrages légu- « mineux.

« 6° Farineux (fèves, pois, haricots).

« 11° Mais, pour toutes ces plantes, la vidange étendue « d'eau a une action très- supérieure à celle du fumier et « à celle de la vidange pure, quel que soit le mode d'ap- « plication de cette dernière.

<i 12° Cette supériorité très-grande de la vidange diluée « sur la vidange pure établit une supériorité non moins « grande du système tubulaire sur le tonneau et sur « l'écope. Ces moyens de distribution deviennent, en effet, « impossibles économiquement, lorsqu'il s'agit de quintu- « pler le volume d'engrais.

« 13° Un inconvénient grave de la vidange pour la cul- « ture des graminées en général, des céréales en parti- « culier, et même du colza, c'est qu'employée en quantité « un peu forte (30 à 50 mètres cubes par hectare) elle « donne lieu à une végétation exubérante, qui a pour con- « séquence la verse dans les années pluvieuses.

« 14° Mais, d'un autre côté, elle paraît augmenter dans

« une forte proportion la richesse en azote et en parties « minérales des fourrages, et tout porte à croire qu'elle « agit de même sur les autres plantes.

« 15° Le fumier transformé en engrais liquide a montré, « relativement à la même quantité de fumier appliquée « dans la forme ordinaire, une grande supériorité dans la « première année, une légère infériorité à la seconde « année de la fumure.

« Disons, en terminant, que la plupart des expériences « mentionnées doivent être continuées, qu'elles seront « complétées par d'autres destinées à leur servir de critères « ou à fournir une sanction de plus aux conséquences « qu'on peut déjà en induire. »

Pour nous, qui étudions la question de savoir si le problème de l'application des vidanges à l'agriculture est résolu, ces conclusions impartiales sont significatives. L'exemple de Vaujours peut être encourageant, il n'est pas décisif; il n'a pas d'imitateurs, et la ville de Paris est contrainte de suivre jusqu'à nouvel ordre les anciens errements. Prétendre la pousser à des changements, à des innovations, à des dépenses sans résultat et sans utilité, c'est lui demander plus que ne doit faire une administration prudente et soigneuse des intérêts généraux.

Du reste, il ressort, de l'étude de tous les documents publiés par M. le Préfet sur cette grande question, que tout ce qu'on fait est conçu dans l'espérance de voir un jour l'agriculture se prêter à l'utilisation des déchets de toute nature rejetés par les émonctoires de la ville. On attend que le progrès, la diffusion des lumières ou le besoin autorisent à faire plus; mais, évidemment, le moment n'est pas arrivé.

Après avoir critiqué avec plus ou moins d'amertume les projets de la ville de Paris, M. Barrai sent bien qu'il pourrait être critiqué à son tour, s'il n'indiquait pas des

moyens de faire mieux. Aussi en vient-il à des propositions, mais avec une timidité qui dénonce le peu de confiance qu'il a lui-même en elles.

C'est d'abord le projet de lirer parti de la chute de la Seine au Pont-Neuf.

À Dieu ne plaise que nous voulions reprocher à M. Barrai, qui professe si justement une sorte de culte pour la mémoire de l'illustre Àrago, de reproduire les vues de cet ancien membre du conseil municipal ! Mais M. Barrai est un homme de goût, et il a certainement compris la force de l'argument qui a décidé le conseil municipal de 18-41 ou 1845 à repousser les projets fondés sur l'utilisation de cette chute, quelque puissante, d'ailleurs, qu'on pût la faire.

Cet argument est plus fort que jamais, depuis que le centre de la capitale a pris un aspect si nouveau et si monumental. Voilà ce qui serait un procédé sauvage, de convertir en canal, en biez de moulin le fleuve qui baigne nos superbes quais ; établir, entre le Louvre, l'Institut et la Monnaie, des usines, des roues, des pompes et tout ce qui s'ensuit ; en un mot, faire de Paris un Corbeil ou un Étampes !

Voilà ce que l'on nous conseillait en 1845, ce que nous avons bien fait de repousser et ce que repousserait encore tout conseil municipal , à moins d'être exclusivement composé d'hommes entièrement dépourvus de toute espèce de bon goût et d'idées artistiques.

Laissons donc de côté les turbines, les pistons, les pompes et les canaux, et demandons plutôt qu'on supprime cette abominable écluse du Pont-Neuf, qui pourrait être aujourd'hui si facilement remplacée par quelques-uns de ces puissants toueurs que nous voyons fonctionner avec admiration sur la Seine.

M. Barrai prétend ensuite que la science résoudra le pro-

blême de la filtration et du rafraîchissement en grand des eaux potables. Nous avons beaucoup de confiance dans la science et même dans les savanls; mais M. Barrai se garde bien d'affirmer que la science a résolu le problème, et il en doute si bien, qu'il n'a rien de mieux à nous proposer qu un procédé qui vient d'être récemment présenté à l'Académie des sciences f très-simple, très-peu coûteux et qui, dïkprès son auteur, pourrait donner toute ïeau nécessaire à de grands centres de population.

Esl-ce bien sérieusement que M. Barrai propose à la Ville d'attendre que ce procédé ait fait ses preuves pour d'autres que pour son auteur? Après celui-là il en viendra un autre, et de procédé en procédé, qu'on aura toujours bien soin de présenter à l'Académie des sciences, aux dix années que M. Barrai nous reproche d'avoir employées à obscurcir la question, viendront s'ajouter dix autres années, et la question n'en sera pas plus claire ; car je défie M. Barrai et toutes les académies du monde de trouver de l'eau plus claire, plus fraîche, plus appétissante que l'eau des sources de la Dhuis, et un moyen plus simple de nous la donner à boire que de l'amener tout bonnement dans un canal, ni plus ni moins comme l'eau d'Arcueil et l'eau de Belleville, qui coulent toujours claires depuis deux cents ans, ou comme les eaux de Rome, qui coulent depuis deux mille ans.

M. Barrai en était là, probablement à la recherche d'une conclusion passable pour son troisième article, lorsque le ciel et le puits de Passy lui sont venus en aide et lui ont donné le moyen de sortir honorablement de la discussion. Mais il fallait se hâter; car toute l'argumentation de M. Barrai reposait sur un rendement du puits qui n'a duré que quelques jours et sur une singulière erreur de calcul qui a échappé à notre collègue.

Réglons sur-le-champ l'erreur de calcul, à laquelle

nous n'attacherions aucune importance, si elle n'avait pas inspiré à M. Barrai une confiance un peu trop agressive; la voici :

« Afin qu'on se fasse une idée exacte de la véritable « rivière qui, tout d'un coup, vient de sourdre à Passy, « nous rappellerons ici que le bras droit de la Seine dé- « bite, en eau moyenne, 8,640,000 mètres cubes par « 24 heures, et que le débit du nouveau puits foré en est, « par conséquent, à peu près la trente quatrième partie.»

M. Barrai s'est trompé d'un zéro; c'est la trois cent quarantième partie qu'il fallait dire.

Encore un coup, nous n'aurions même pas relevé cette erreur, si M. Barrai ne s'était pas servi de celte trente-quatrième partie du débit de la Seine pour étayer son raisonnement sur la substitution des eaux de Passy aux eaux de la Champagne.

Voici sa conclusion à cet égard : « Tout démontre que, « si l'on vient à prendre le parti de forer deux ou trois « autres puits artésiens, convenablement disposés autour « de Paris, on donnera toute satisfaction aux besoins les « plus exigeants de la population parisienne. »

M. Barrai n'a pas été la seule personne que le succès presque inattendu du puits de Passy a jetée dans une confiance enthousiaste et peu réfléchie. Les gens du métier se sont rappelé les incertitudes d'autres entreprises du même genre et particulièrement celles du puits de Grenelle qui, finalement, bien avant l'exécution du puits de Passy, avait déjà perdu une importante partie de son rendement. De 1,100 mètres par 24 heures, il était descendu à 900.

Les puits de Saint-Denis et surtout ceux de Tours n'étaient pas oubliés non plus.

Avant donc de célébrer la victoire, il fallait attendre qu'elle fût consolidée. En effet, voici succinctement ce qui s'est passé :

Au premier moment de l'apparition de Veau, et alors que les moyens de jaugeage n'étaient pas encore bien organisés, on a estimé à 15,000 mètres le débit du puits de Passy.

Ce débit a augmenté et s'est élevé successivement à 20,000, puis 22,000, enfin jusqu'à 25,000 mètres cubes par 24 heures.

Mais cette eau s'écoulait au ras du sol, c'est-à-dire à une altitude de 53m,36 au-dessus du niveau de la mer et 26m,12 au-dessus du zéro de l'échelle du pont de la Tournelle.

Or, pour être utilisée dans les mêmes conditions que l'eau du puits de Grenelle et la porter dans les mêmes réservoirs, dans ceux de Passy, par exemple, il fallait l'élever de 24 mètres environ, y compris 2 mètres de perte de charge.

On se mit à l'œuvre pour faire cette épreuve ; mais pendant les travaux on eut déjà le regret de voir le débit se réduire à 16,000 mètres cubes par 24 heures, et se maintenir à ce chiffre pendant plus de quinze jours, ce qui semble l'établir comme débit normal au ras du sol.

Les tuyaux d'ascension ayant été posés à une hauteur de 20 mètres, on y a introduit le courant d'eau. Cette fois encore, on a vu se renouveler ces alternatives de succès et de mécomptes auxquelles sont sujets les puits artésiens.

Pendant quelques instants l'eau a complètement cessé de s'élever; puis elle est parvenue, après quelques oscillalions, jusqu'à l'orifice du tube.

Le. débit, depuis ce moment, a été très-variable. Il s'est élevé jusqu'à 8,600 mètres par 24 heures et est descendu à 7,000.

Enfin, depuis quelques jours, on a cherché à élever l'eau à la hauteur nécessaire pour atteindre le niveau des réser-

voirs de Passy, c'est-à-dire à 23m,79 au-dessus du sol; mais alors le débit est tombé à 5,900 mètres cubes.

Ainsi, en maintenant l'eau au niveau du sol, c'est-à-dire à 26m, 12 au-dessus du zéro du pont de la Tournelle, on peut compter sur un produit d'un peu plus de 16,000 mètres cubes; en l'élevant au niveau nécessaire pour atteindre les réservoirs de Passy , où elle serait emmagasinée à 49m,06 au-dessus du zéro de la Tournelle, on réduirait le débita 5,900 mètres; mais, est-il . besoin de le dire, elle ne peut remplacer, presque sous aucun rapport, les eaux de source de la Dhuis.

Celles-ci arriveront à 83m,50 au-dessus du zéro de la Tournelle et pourront être distribuées dans tous les étages de presque toutes les maisons.

Les eaux du puits de Passy, restant à 49m,06 au-dessus du même point, ne pourraient parvenir que dans les quartiers bas de Paris, si l'on veut desservir tous les étages.

Les eaux de la Dhuis arriveront à 12 degrés environ, c'est-à-dire fraîches.

Les eaux des deux puits artésiens sont chaudes, puisqu'elles marquent 27 à 28 degrés au-dessus de zéro.

Les eaux de la Dhuis sont d'une limpidité parfaite.

Celles des puits artésiens donnent un dépôt ocreux qui oblige à les filtrer pour la plupart des usages économiques.

Malgré ces différences, on doit considérer le puits de Passy comme un succès dont la Ville n'a qu'à se louer et qu'elle cherchera à renouveler.

Nous croyons savoir que ces mêmes ingénieurs, qu'on voudrait faire passer pour des hommes animés d'un esprit de corps sans élévation, ont déjà formellement proposé de faire creuser, à des distances convenables, trois autres puits artésiens, un, entre autres, sur le plateau du Panthéon, d'où ces eaux chaudes iraient alimenter avec le plus

grand avantage les lavoirs si nombreux de ce quartier populeux, les bains publics, et même les hôpitaux.

Mais le succès du puits de Passy est-il de nature à faire renoncer immédiatement, comme le voudrait M. Barrai, aux projets si bien étudiés et si heureusement combinés qui doivent amener à Paris des eaux de source de la Champagne?

Faisons d'abord remarquer que l'enthousiasme de nos adversaires a dû être quelque peu refroidi lorsqu'ils ont appris que les 25,000 mètres cubes d'eau s'étaient réduits à 16,000, puis à 8,000 et même 6^500 mètres cubes, c'est-à-dire au quart des premières promesses.

Un autre sujet de réflexion a dû naître à propos du puits de Grenelle, dpnt le débit est tombé de 900 mètres cubes à 600 mètres, c'est-à-dire qui a perdu un tiers de sa puissance.

Nous ne parlons plus de la différence de nature des eaux.

Mais ce n'est pas tout. M. Barrai et les partisans de tout projet qui n'est pas celui de la Ville ont oublié quelques autres considérations qui ne sont pas sans importance.

Voilà un second puits, donnant de 6 à 8,000 mètres cubes d'eau , qui réduit d'un tiers le premier puits , qui donnait 900 mètres cubes.

Si le troisième puits donne aussi (nous l'admettons) 8,000 mètres, mais en même temps réduit le second d'un tiers, comme le second a réduit le premier, il en résultera que le second ne donnera plus que 5,400 mètres cubes environ, et que le troisième puits n'aura réellement augmenté que de 5,400 mètres la quantité d'eau acquise à la Ville, et ainsi de suite.

Laissons de côté ces chances et un grand nombre de difficultés qu'il est facile de prévoir et allons droit à la plus grosse de toutes.

Lorsque les avantages des puits artésiens se sont révélés,

il y a une trentaine d'années, on a vu une foule d'industriels et de particuliers chercher a profiter de ces avantages. Tout le monde a entendu parler des puits de Saint-Denis, de Tours et autres villes. On sait aussi que ces puits, trop rapprochés les uns des autres, se sont nui mutuellement, et que plusieurs même ont cessé de couler.

Le succès du puits de Passy, bien qu'il n'ait pas tenu toutes ses promesses du premier jour, est bien fait pour exciter la même émulation.

Nous croyons savoir que, profitant de l'expérience coûteuse de la ville de Paris, des ingénieurs spéciaux, très-distingués, se font fort, aujourd'hui, de forer des puits semblables pour le tiers et même le quart de la somme dépensée à Passy.

Nous savons aussi qu'il existe, dans le rayon de Paris et dans son enceinte même, des industries ou des établissements qui utilisent des quantités d'eau telles, que ce serait pour eux une économie de consacrer une très-forte somme au forage d'un puits artésien (1).

Or la loi ne permet pas à la ville de Paris de s'opposer h de pareilles entreprises. Ni en droit, ni en équité, on ne peut espérer des pouvoirs publics une pareille interdiction. Des dispositions restrictives de ce genre n'auraient quelque chance d'être accueillies que pour une ville dépourvue de tout autre moyen de se procurer des eaux salubres (2).

(1) Nous connaissons un établissement qui a un abonnement annuel de 22,000 francs, qui représentent bien un capital de 400,000 francs au moins.

On lit dans le Constitutionnel du 5 jauvier 1862 :

« On fait en ce moment un puits artésien, au milieu d'une grande propriété, « près la barrière du Trône, sur le côté méridional du boulevard du Prince - « Eugène. »

(2) Citons la ville de Laon, située sur une espèce de pyramide. On ne peut y boire que les eaux de puits excessivement profonds ou celles d'une source qui coule au pied de la montagne.

Or l'eau des puits de Laon est presque aussi mauvaise que celle des puits de

Or, évidemment, Paris n'est pas dans ce cas et chercherait en vain ï se faire accepter comme une exception à la loi commune qui protège la propriété.

Les choses étant ainsi, il peut arriver que des puits forés au profit d'industries particulières se multiplient au point de réduire énormément et peut-être à rien les puits de la Ville.

Pour que ceux-ci remplissent un rôle vraiment utile, il faut qu'ils s'élèvent sur les monticules renfermés dans noire enceinte.

Les puits des particuliers, au contraire, se tiendraient à un niveau relativement très-bas. Il en résulterait que leur effet de réduction serait bien autrement puissant que ne l'a été l'action du puits de Passy sur le puits de Grenelle.

Qu'on tire maintenant les conséquences de ces aperçus.

A quelles récriminations ne s'exposerait pas notre édilité, si, après avoir fait des sacrifices en forages et avoir abandonné les projets actuels, elle devait, dans peu d'années, reconnaître qu'elle s'est trompée et revenir à ces projets?

Nous n'insisterons pas davantage sur les développements de celte question, parce que nous savons que le public parisien aura bientôt connaissance du rapport d'une Commission qui a été chargée de la traiter par M. le Ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics.

On verra, dans ce rapport, par quelles puissantes considérations la Commission a été conduite à déclarer qu'il n'y avait pas lieu, même en présence du succès du puits foré de Passy, de renoncer aux projets de la Ville et de

Paris; elle est très-séléniteuse et marque 80 degrés hydrotimétriques. L'eau de la source, qu'on préfère et qu'où monte péniblement jusque dans la ville, est aussi très-sélénitcuse et donne au moins 40 degrés à l'hydrotimètre. Si Laon avait un puits artésien , ne serait-ce pas un crime de lèse-humanité ue s'exposer à le tarir en creusant non loin de lui des puits industriels?

s'adresser exclusivement, pour son alimentation, aux eaux des puits artésiens.

Avant d'aborder quelques autres questions très-graves, qu'il nous soit permis de faire remarquer une préoccupation singulière de l'honorable M. Barrai, lorsqu'il s'exprime ainsi :

« Nous voyons là la preuve du terrain que gagne notre « opinion relative à la spécialisation des différentes eaux : <r les eaux très-pures pour la boisson des habitants, les « eaux douteuses pour les autres usages. »

Un esprit aussi distingué que celui de M. Barrai était bien capable, assurément, de concevoir la spécialisation des eaux; mais il arrive souvent que les beaux esprits se rencontrent, et cette spécialisation, en ce qui concerne Paris, a été proposée et mise en pratique, il y a près de soixante ans, sur les ordres du premier Consul, par Girard, ingénieur du canal de l'Ourcq.

Depuis qu'il est question des nouvelles eaux de Paris, tous les documents n'ont cessé de poser en principe qu'il y aurait, à Paris, des eaux de diverses natures, et que chacune d'elles recevrait la destination la mieux appropriée à cette nature. C'est bien là, assurément, de la spécialisation. Nous sommes heureux que ce principe ait, dans M. Barrai, un partisan de plus.

Dans un autre passage de son premier article, M. Barrai a laissé tomber de sa plume un mot qui est bien fait pour étonner, venant d'un chimiste très-distingué.

En effet, M. Barrai dit textuellement qu'une foule d'analyses chimiques contribuent, pour leur part, à obscurcir, depuis tantôt dix ans, le problème des eaux de Paris.

Ne nous plaignons pas de cette boutade, car elle va nous fournir le moyen de présenter ici une considération qui nous a échappé plus haut; cette considération prouvera aussi que les analyses chimiques sont bonnes à quelque

chose, même quand il s'agit d'éclairer le problème des eaux de Paris.

On a certainement lu avec intérêt l'analyse des eaux de la Dhuis par M. Poggiale et l'ingénieuse comparaison de leur composition avec celle des eaux de la Seine (1).

Il en résulte que la proportion des selsvcalcaires et magnésiens dans les deux eaux est la suivante :

Eau de la Dhuis. Eau de la Seine.

Carbonate de chaux 0sr,209 0^,177

— de magnésie 0 ,024 0 ,019

Sulfate de chaux 0 ,001 0 ,018

0 sr ,234 0 sr ,214

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