M. LE DOCTEUR MIGNOT
Le Moniteur des sciences, 12 octobre 1861.
MM. Déclat, Àrrault, Giraud, Parisel, Mignot et quelques autres dont les noms nous échappent, n'ayant été que les soldats de l'armée ennemie dont MM. Delamarre, Grimaud, Girard, Maillard, etc., ont été les chefs, nous nous permettrons de traiter ces messieurs un peu sommairement et pour ainsi dire en bloc.
M. le docteur Déclat a lancé contre nous, le 10 juillet, un article de trois colonnes, d'une noirceur sans pareille, tant il est perfide, et duquel il résulte :
1° Que l'eau est, après l'air, l'élément le plus indispensable à la vie ;
T Que l'eau provient de la fonte des neiges ou de la pluie ;
3° Que tous les médecins ont attribué l'endémie du goitre au manque d'aération de l'eau;
i° Que toutes les données de la science et les règles d'une saine hygiène proscrivent l'usage d'une eau prise à sa naissance.
D'où il est naturel de conclure qu'une administration éclairée et vigilante devrait faire combler tous les puits et entourer toutes les sources d'une clôture de 3 kilomètres au moins de tour, afin d'interdire l'approche de l'eau non aérée.
Quant à l'action, sur l'économie humaine, des sels dissous dans les eaux naissantes, nous renverrons M. le docteur Déclat au fameux docteur Noir, qui doit s'y connaître, puisqu'il guérissait les cancers avec le sel de nitre.
M. Henri Arrault, autre aide de camp de M. Delamarre, en sa qualité de chimiste et de secrétaire d'une commission d'hygiène, nous donne une rude leçon, dont nous ferons notre profit une autre fois ; mais nous ne voulons pas priver les savants de celle qui leur est destinée ; la voici :
« Tous les Parisiens ne sont pas des chimistes , mais la « plupart sont des gens de bon sens : la question des eaux « les intéresse vivement sans doute, car ils comprennent « qu'il y a là une question de santé pour eux; mais les « disputes scientifiques sont si fastidieuses, et il est cer- « tains savants qui aiment tant à obscurcir, h nier même « la vérité!... »
Ma foi, s'il est loisible au premier venu de traiter ainsi les savants, personne ne voudra plus être de l'Institut, de l'Académie de médecine, de la Société philomathique, et l'on sera inévitablement conduit à rétablir l'ancienne Académie de Montmartre, qui trouvera un secrétaire tout fait dans la -personne de M. Arrault.
Il existe à Paris un Journal des villes et des campagnes, des maires, des curés, etc., qui se vend rue des Grands- Augustins, n° 5. Nous n'aurions jamais pu croire que ce journal gratifierait MM. les maires et MM. les curés de la province d'un article, que disons-nous? de deux articles sur les eaux de Paris! Mais on a eu l'obligeance de nous les communiquer, et nous avons dû reconnaître que leur inconvenance et les facéties dont ils abondent ont pu distraire un moment MM. les maires et MM. les curés de leurs graves préoccupations (1). Ces articles ont un autre mérite. M. Léopold Giraud s'y moque assez agréablement du journal ministériel la Patrie, de ses singuliers projets et de ses impraticables systèmes.
Nous engagerons M. Léopold Giraud à s'entendre, pour l'eau de Seine, avec M. Jules Girard, du Siècle, qui la trouve détestable, et avec M. Delamarre pour ses procédés hydrauliques, que lui M. Léopold Giraud trouve absurdes. Entre ces doctes discoureurs, nous ferons comme l'homme de la fable : nous ne prendrons ni l'eau trouble de l'un ni les turbines de l'autre ; nous ferons un bel et bon aque-
(1) « Nous avons attendu, pour parler de cette questiou, le rapport de la commis- « sion d'enquête administrative chargée d'examiner le projet de dérivation des « sourcesdela Dhuis. Ce rapport a paru, et les conclusions sont en tout conformes « aux idées de M. le préfet, qui sont celles de l'empereur. Une si parfaite concor- « dance dans les idées ne surprendra personne, car la commission d'enquête est « tout à fait « administrative, » et les membres qui la composent, sénateurs, « inspecteurs généraux des services de la Ville, maires, etc., doivent uécessaire- « ment être de l'avis de l'administration. » Ceci est signé Léopold Giraud !... Nous reproduisons ce passage avec les convenances typographiques observées par le Journal des villes et des campagnes.
duc rempli d'eau claire, et nous sommes persuadé que MM. les maires et MM. les curés qui viendront, en ce temps-là, visiter la capitale nous en feront compliment. Quant à M. Léopold Giraud, nous sommes très-décidé à nous passer de son suffrage et même de celui de son pieui journal.
M. Parisel écrit dans le Moniteur des sciences. C'est, sans doute, à cause de cela que MM. Àrrault et Giraud le traitent de : le savant M. Parisel. Quant à nous , n'ayant jamais entendu parler des travaux ni des découvertes de M. Parisel, nous sommes réduit aie juger sur ses articles.
Or, ces articles n'étant que des extraits ou des paraphrases des diverses publications auxquelles a donné lieu la question des eaux de Paris, il est impossible de classer M. Parisel sur la lecture de ces articles. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de donner un échantillon choisi de la prose savante de M. Parisel. Les détails que nous avons donnés plus haut sur les projets de la Ville et les eaux de source sont plus que suffisants pour mettre tout le monde en état d'apprécier les opinions de M. Parisel.
« On se rappelle que l'eau qu'on veut amener à Paris « est prise au point d'émergence même des sources, par un « drainage souterrain dans la craie; que ces eaux, saturées « de sels calcaires et très-mal aérées, en tous points sem- « blables aux eaux de puits, sont amenées à Paris par des « canaux de fonte et aqueducs en maçonnerie couverts, « d'une pente très-douce, en un mot avec toutes les pré- « cautions requises pour conserver, intactes, leurs mau- « vaises qualités. Et c'est pour servir une telle boisson à « une population bien portante, assise au bord d'un fleuve « dont la pureté est reconnue même par ses adversaires, « qu'on propose sérieusement une dépense de 60 millions ! « On concevrait cette dépense, tout énorme qu'elle est,
« s'il s'agissait, comme à Reims en 1741 (1), d'écarter de « nos lèvres l'eau qui nous verse la maladie; mais payer « la maladie aussi cher que la santé, c'est tenter un tour « de force que l'exécution seule peut rendre croyable. »
Ce qui est incroyable, peu sérieux et impayable, c'est l'article du savant M. Parisel.
Nous étions demeuré convaincu qu'il ne pourrait jamais rien paraître de plus écrasant pour nous que les savantes dissertations dont nous venons de rendre compte. Hélas! nous nous abusions.
Il était réservé à M. le docteur Mignot, de Viels-Maisons (Aisne), approuvé en tous points parle savant M. Parisel, de dépasser en exagération tout ce qu'avaient imaginé MM. tels et tels cités plus haut.
M. le docteur Mignot reconnaît bien qu'il n'a encore trouvé qu'un seul cas de goitre dans les vallées du Petit-Morin et de la Dhuisf qu'il n'est pas absolument sûr que la carie dentaire soit là plus fréquente que dans d'autres régions! révélations qui ont dû contrarier quelque peu MM. Jolly, Parisel, Maillard, Dugué et autres; mais il ne saurait douter de / 'influence pathogénique des eaux calcaires sur le développement de la cataracte, ayant remarqué quantité de cataracteux aux environs de MontmiraiL
Or, puisque M. le docteur Mignot n'a point découvert ces innombrables goitreux qui infestent lesdites vallées, au dire de MM. Jolly, Maillard, Dugué et autres habiles observateurs ;
Puisque ces messieurs n'ont pas vu la quantité de cataracteux remarqués par M. le docteur Mignot, nous n'avons rien autre chose à faire que de renvoyer ces messieurs dos à dos. Et quant à la théorie des cataractes pierreuses, plâtreuses et autres, imaginée par M. le docteur Mignot, nous
(1) Lisez 1746, Monsieur Parisel.
l'engageons à la présentei au grand concours de l'Institut. L'Académie des sciences ne peut manquer de décerner à M. le docteur Mignot le plus beau des prix Monthyon, non-seulement pour avoir découvert que c'est l'eau de puits qui engendre la cataracte, mais encore pour avoir, par cette lumineuse révélation, préservé la population parisienne et les académiciens eux-mêmes d'un aveuglement général.