M. DELAMARRE
Journal la Patrie du 15 juin au 27 août 1861
En ouvrant la campagne contre les projets de la ville de Paris avec une ardeur sans pareille, M. Delamarre a conquis d'un seul coup le suffrage et l'appui de MM. H. Arrault, L. Giraud, Déclat et Girard, et la faveur d'être admis à développer ses vues devant la commission d'enquête.
Quelques personnes naïves se sont demandé ce qui avait pu exciter à un tel point la bile de la Patrie, journal ordinairement assez pacifique. Le hasard nous a donné l'explication de cette énigme : c'est une question de commerce.
La Patrie est un journal inventif. On lui doit, entre autres choses, les Docks de la vie à bon marché, puis les Dernières nouvelles, moyen ingénieux de faire acheter le journal. Il consiste dans l'emploi d'un gros caractère, pour quelques lignes qu'on est censé avoir reçues au dernier moment, par une faveur spéciale du télégraphe ou de la petite poste.
Or, au mois de juin dernier, malgré cette innocente
ruse, la politique chômant (comme on dit en style de publiciste), on éprouvait quelques difficultés rue du Croissant, pour rendre le journal intéressant, et la vente au numéro, objet de l'ambition de tout marchand de papiers, la vente au numéro, disons-nous, était languissante.
On avait bien essayé, quelque temps auparavant, d'exciter la curiosité publique à propos des projets de la Ville; mais cette tentative n'avait été qu'un coup d'épée dans l'eau et on n'y songeait plus, lorsqu'un homme, trèsconnu pour son esprit aventureux et téméraire , mais en même temps ingénieux et brillant, rencontre un honorable rédacteur du journal et lui offre un article sur les eaux de Paris. Un pareil sujet, traité par un homme qui avait fait ses preuves d'imagination, par un homme qui sera un grand génie, si nous allons jamais à pied sec de Calais à Douvres, ne pouvait manquer d'être accueilli. C'était un sauveur. L'article paraît avec la signature du directeur luimême , en gros caractères, bien entendu, ce qui lui donne les favorables allures des Dernières nouvelles; il a du succès. Le lendemain le public se jette sur la Patrie pour lire la suite; la vente au numéro grandit; on s'enhardit, on devient de plus en plus piquant; on risque les propositions les plus grotesques! Qu'importe? le public qui goûte assez le scandale recherche le journal, et le but est atteint : la Patrie a la vogue pendant plus de deux mois.
Si nous étions méchant, nous dirions à l'honorable directeur qu'en soutenant avec tant de vivacité la cause de l'eau de la rivière il pourrait bien être accusé quelque peu d'avoir péché en eau trouble ; mais nous sommes débonnaire et nous nous contenterons de faire remarquer qu'il a eu l'adresse, en tout ceci, de faire découler des aqueducs autre chose que de l'eau claire.
La Patrie a donc offert à ses lecteurs 17 articles sur les eaux de Paris !
On aurait pu croire qu'en présence d'un pareil bagage la Pairie serait modeste au vis-à-vis de ceux qui se sont trouvés dans la nécessité de lui répondre; d'autant plus qu'il a bien fallu lire ces 17 articles, ce que n'a assurément pas fait M. Delamarre ; il l'a bien prouvé dans sa comparution devant la commission d'enquête, lorsque, au lieu de donner à celle-ci des explications qu'on demandait, il a renvoyé la commission à ses articles, qu'il a appelés ses ouvrages.
M. Delamarre a prouvé, une seconde fois, qu'il n'avait pas lu ses articles, lorsqu'il a dit le tl août :
« — Après avoir combattu avec persévérance les projets « de l'administration municipale pour la dérivation, sur « Paris, des eaux de la Champagne, il était de notre di- « gnité, autant que de notre devoir, de soumettre contra- « dictoirement à nos lecteurs tous les arguments de nos « adversaires.
« C'est ce que nous avons fait en publiant le rapport de « la commission d'enquête, malgré la longueur démesurée « de ce document
« — Le long rapport dans lequel la commission munici- « pale a délayé, disons même noyé la question des eaux, « n'apporte, selon nous, aucune lumière nouvelle.
« — Nous craindrions de fatiguer nos lecteurs, recon- <i naissant que nous avons déjà peut-être abusé de leur « patience en publiant in extenso le très-long mémoire de « nos adversaires. »
Ainsi donc, c'est le mémoire de la Commission qui fatiguera les lecteurs de la Patrie. M. Delamarre aurait du, dans cette occasion, ne parler que pour lui. Nous convenons, en effet, que, n'ayant pas lu ses 17 articles publiés dans l'espace de deux mois, il ait pu trouver bien fastidieux de lire le nôtre tout d'une haleine.
Au moins eût-il été équitable de reconnaître que la
Commission ayant dû, d'abord pour obéir à la loi, donner son avis sur le projet, puis répondre aux adversaires qu'il a rencontrés, il n'était guère surprenant qu'elle eût rédigé un mémoire un peu long.
Mais enfin, quand on reproche aux autres d'être longs, il faudrait au moins être court; et c'est précisément par le défaut qu'il nous reproche que M. Delamarre a péché lui-même.
La Commission a renfermé les considérations auxquelles elle a dû se livrer dans 80 pages in-4°.
Or les articles de MM. Delamarre et compagnie, imprimés avec les mêmes caractères et dans le même format, auraient fourni près de 100 pages, soit 20 pages de plus que le rapport!
Il faut convenir que M. Delamarre a eu là une singulière inspiration, de reprocher à une commission officielle, qui a dû remplir le pénible devoir de lui répondre, d'avoir été trop longue dans son rapport, lorsque lui, M. Delamarre, qui n'avait aucune mission et qui eût bien mieux fait de se taire, dans Y intérêt même de sa dignité, a été volontairement beaucoup plus long que la Commission.
Nous avouons cependant que nous n'aurions pas fait reparaître M. Delamarre dans cette nouvelle réfutation des adversaires du projet, par la raison qu'il n'est rien resté de ces bizarres conceptions, après l'exécution qu'en a faite la commission d'enquête , si nous n'avions conservé la mémoire d'une certaine imputation dédaignée par elle. Plus libre dans nos allures, nous pouvons rappeler cette imputation et en demander compte à M. Delamarre.
Patrie, 15 juin 4 861. — « Indiquerait-il, au contraire « (le silence de l'administration), que l'autorité, éclairée « maintenant sur l'état des esprits, serait enfin disposée à « renoncer à son projet de dérivation des sources, en
« sacrifiant ï amour-propre de quelques fonctionnaires s seul « engagé dans la question ?
« Patrie, 9 juillet. — Il n'est pas probable que l'auto- « rite municipale consente à s'isoler plus longtemps de « l'opinion publique, en persistant, pour la satisfaction de « quelques amours -propres engagés, dans ses projets de dé- « rivation de sources, quelque restreints que soient deve- « nus ces plans.
« Patrie, 19 août. — Depuis sept ans que le projet de « la Somme-Soude a été présenté, pour la première fois, « au conseil municipal, il n'a cessé d'être un obstacle à « la solution de la question d'alimentation de la ville de « Paris; si bien que cette grande et large question, qui « touche à des intérêts si sérieux et si graves, se trouve « réduite aujourd'hui à une petite question d'amour-propre « froissé ou d'ambition déçue. »
Ainsi donc, c'est pour ménager l'amour-propre de quelques fonctionnaires, seul engagé dans la question , et pour la satisfaction de quelques amours-propres, que la question se trouve réduite aujourd'hui à une petite question d'amourpropre froissé ou d'ambition déçue. C'est à de pareilles considérations que l'on a sacrifié les intérêts les plus chers et les finances d'une ville de 1,600,000 habitants. C'est mû par de semblables motifs que le conseil municipal a sanctionné trois fois les projets de M. le préfet, que la commission d'enquête les a trouvés bons et que le conseil supérieur des ponts et chaussées les a honorés de son approbation unanime.
Sont-ce aussi des considérations du même genre qui animaient les empereurs romains, les papes, les rois de France et les magistrats de celles de nos grandes villes qui ont pu être alimentées par des eaux de source ?
Est-ce pour ménager des amours-propres froissés que, à l'heure qu'il est, la plupart des villes d'Angleterre qui
avaient eu recours à des rivières recherchent des sources qui les dispensent des filtrages et des procédés de rafraîchissement de l'eau?
Est-ce pour flatter l'amour-propre des fonctionnaires de la ville de Paris que Montpellier, Besançon, Poitiers, Bordeaux et cent autres villes ont donné la préférence aux eaux de source sur les eaux de rivière, avant même qu'il fût question d'amener des eaux de source à Paris?
Il faut être bien pauvre en bonnes raisons pour en jeter de pareilles en pâture à l'esprit d'opposition et de dénigrement. Du reste, cette imputation n'appartient pas plus à M. Delamarre que le resle de son argumentation. Nous lui rendons justice. Nous savons quels mesquins sentiments d'envie ont dicté cette phrase que M. Delamarre a eu le tort de stéréotyper, pour ainsi dire, dans trois ou quatre des articles de la Patrie.
Par celte persévérance, M. Delamarre a fait acte d'acceptation d'une imputation aussi offensante pour les fonctionnaires désignés que pour les hommes qui se seraient rendus coupables d'une pareille complaisance.
M. Delamarre a oublié que ces hommes occupent, dans le monde scientifique, industriel ou officiel, des places qu'ils ont conquises par des services rendus à la chose publique, autrement importants que ceux que peuvent faire valoir leurs obscurs adversaires et M. Delamarre luimême.
De quel droit M. Delamarre vient-il jeter à la face de ces hommes le soupçon de faiblesse , de condescendance, presque de lâcheté! Si les bénéfices que fait M. Delamarre avec son journal, dont il est , dit-il, le seul propriétaire , lui ont créé une large indépendance , qu'il apprenne que cette indépendance n'est pas seulement le partage de gens qui font de gros bénéfices. Le caractère est la plus sûre garantie de l'indépen-
dance, et l'honorabilité du caractère de ceux qui ont approuvé les projets de la Ville est à l'abri des attaques inconsidérées du propriétaire de la Patrie.
Quant aux autres inventions de la Patrie, dont M. Delamarre n'a pas craint d'accepter la responsabilité, elles ont été, pour la plupart, réduites à leur juste valeur par le rapport de la commission d'enquête; nous nous contenterons de les résumer en peu de mots.
Répugnance des Parisiens pour les eaux de source. — Cette objection est ridicule. Les Parisiens n'ont de répugnance que pour les eaux des puits de Paris qui, en effet, par suite de la nature séléniteuse du sol, sont des plus mauvaises eaux qui existent. Elles marquent environ 130° hydrotimétriques. Mais les Parisiens acceptent, avec la plus grande confiance, les eaux d'Arcueil qui marquent de 30 à 35°, et boiront avec plaisir les eaux de la Dhuis qui donnent seulement 22 à 23° et seront toujours d'une admirable limpidité.
Défaut d'aération des eaux de source. — Cette objection avait déjà été mise à néant dans le rapport de la commission d'enquête; mais, depuis, il est survenu de nouveaux travaux de MM. Boussingault, Poggiale et Lefort; ils viennent appuyer ce qui était déjà acquis à la science et ne laissent aucun doute sur la force de cette réponse : que les eaux de la Dhuis, déjà aérées à la source même, arriveront à Paris aussi aérées que des eaux de rivière, et, de plus, exemptes de ces substances organiques qui, dans les eaux de rivière, peuvent absorber, en peu de temps, l'air qu'elles ont dissous.
Les développements relatifs à cette question se trouvent dans notre réponse à la lettre de M. le docteur Jôl'ly.
Du filtrage en grand des eaux. — Dans son lumineux résumé du 9 juillet, M. Delamarre s'exprime ainsi :
« Clarification. Nous croyons avoir démontré que l'eau
« de la Seine peut être recueillie, par voie de filtration « souterraine, dans des bassins de clarification, avant son « entrée dans la ville, et qu'elle peut acquérir ainsi toutes « les qualités recherchées dans les eaux de source, sans en « avoir les défauts. »
M. Delamarre peut croire, en effet, que la possibilité du filtrage en grand des eaux de la Seine a été démontrée par l'auteur des articles que M. Delamarre a signés; mais, si M. Delamarre avait lu le rapport de la commission d'enquête, il aurait vu que l'exécution de ce filtrage présente, au contraire, un problème extrêmement difficile et qui ria été résolu enpartie qu'à Toulouse, pour une population qui n'est que le dix-septième de celle de Paris (1). Or, en admettant qu'on puisse opérer à Paris comme à Toulouse, il faudrait multiplier les appareils, les filtres et les réservoirs dix-sept fois !
Cela peut paraître facile à ceux qui proposent de faire sous la mer des tunnels de 30 kilomètres ; mais cela paraît très-difficile et très-coûteux à des ingénieurs expérimentés. Mais ce n'est pas tout : c'est impossible, par la raison que
(1) Voici comment s'exprimait, au sujet des eaux de Toulouse, M. d'Aubusson des Voisins :
« L'eau en est parfaitement bonne et limpide, tant que la Garonne demeure « dans son lit; mais dans les crues, lorsqu'elle déborde et qu'elle recouvre le « terrain sous lequel sont les excavations, les eaux sortent un peu louches.
« Eu temps ordinaire, le seul reproche qu'on puisse faire à ces filtres, c'est de
n'être pas entièrement exempts, dans leur intérieur, d'une végétation sou- « terraine. Les brins de byssus qui s'en détachent sont souvent portés, par les « eaux, jusqu'à la cuvette du château d'eau, où il faut employer des toiles mé- « talliques pour les retenir ; mais si, par malheur, ce banc de sable (dans lequel « les filons sont creusés) nous était enlevé, si les petits canaux afférents contenus « dans cette masse sablonneuse, et qui, en retenant les matières terreuses, cause « de la saleté de l'eau, la livrent entièrement pure, venaient à s'obstruer, alors « nous aurions recours à une clarification artificielle. »
(Histoire de l'établissement des fontaines à Toulouse, par M. d'Aubusson des Voisins. Paris, 1859.)
Ainsi l'eau de Toulouse n'est pas irréprochable. Quant à sa qualité, elle est altérée par un goût de vase (expression de M. d'Aubusson, p. 28).
ce qui peut être fait sans inconvénient dans le lit siliceux de la Garonne ne peut pas être exécuté dans le lit séléniteux de la Seine; on obtient à Toulouse de l'eau de la Garonne ; à Paris on aurait de l'eau de puits.
Comme on a contesté cela, malgré l'évidence, MM. les ingénieurs ont bien voulu se prêter à un essai qui, sans doule, convaincra les plus entêtés.
A Port-à-1'Anglais , à 100 mètres du cours de la Seine, en plein sable, on a creusé un puits qu'on a descendu à 1 mètre au-dessous du niveau de l'eau de la rivière. Il s'est immédiatement rempli d'une eau parfaitement limpide, dont la température était, le 12 novembre, de 12 degrés. Au même moment, l'eau de la Seine , en plein courant , était à 7 degrés.
On a installé près de ce puits deux locomobiles et deux pompes, qu'on a fait fonctionner pendant quinze jours, sans interruption.
Ces pompes élevaient du puits 1,440 litres d'eau par minute; soit plus de 2,000 mètres cubes par jour.
Le quinzième jour, nous avons pris de cette eau et nous l'avons examinée : c'était de l'eau de puits; elle donne 54 degrés à l'hydrotimètre ; elle ne savonne pas et cuit mal les légumes secs.
Voilà l'eau que donnerait le filtrage des eaux de la Seine dans la plaine d'Ivry. Est-ce là l'eau qu'il faut distribuer dans Paris?
Chutes d'eau de la Seine. — Nous croyons vraiment inutile de répéter ici la réfutation des incroyables inventions de la Patrie, basées sur de prétendues chutes d'eau dans la Seine, qui fournissent à l'imagination de M. Delamarre des forces de 3,000 et 4,500 chevaux. C'est déjà bien assez que d'avoir été condamné à opposer des chiffres à des chiffres dans le rapport de la commission d'enquête.
Il en sera de même de l'heureuse comparaison de Port-
à-1'Anglais avec Marly, entre lesquels il n'y a que cette petite différence : qu'à Marly la Seine forme deux bras, dont un, au moyen d'un barrage qui profite de la pente de la rivière sur un parcours de 12 kilomètres, a pu donner une chute de 3 mètres. A la vérité, M. Delamarre trouve que ce serait une bagatelle que de creuser dans la plaine une rivière de 2 lieues et demie ; nous nous permettrons d'être d'un avis contraire et de trouver ce projet absurde. Dragage de la Seine. — Que dire aussi du projet fantastique pour l'exécution duquel il faudrait creuser la Seine de Paris à Saint-Denis? Nous ne pensions pas que la verve d'un inventeur pût [aller jusque-là. La commission d'enquête a dû traiter cela sérieusement; mais nous, il nous est permis d'en rire, ce qui ne serait pas poli avec tout autre que M. Delamarre; mais M. Delamarre ayant pris la licence de se moquer de nous dans ses dix-sept articles, il doit bien nous pardonner de rire à ses dépens dans celui-
Voici un dernier exemple de la faconde de notre adversaire. On remarquera l'extrême adresse de cette proposition, qui pose admirablement M. Delamarre dans l'exbanlieue pour le cas où cette partie de Paris aurait besoin de se faire représenter par un zélé défenseur de ses intérêts.
Augmentation des revenus de la Ville. — Voici comment s'exprime M. Delamarre :
« La Ville percevrait un droit sur les eaux ainsi distri- « buées à tous les habitants.
« Le droit serait converti en abonnement par tête d'ha- « bitant, ce que chacun, assurément, préférerait. Cet « abonnement pour l'eau clarifiée, distribuée dans les « appartements, pourrait être fixé à un minimum de deux « centimes par jour et par habitant , et à quatre centimes « par tête de cheval ou de gros bétail. Ainsi, pour deux
« centimes, chacun recevrait une quantité d'eau quadruple « et deux fois moins chère que celle dont il dispose aujour- « d'hui.
« A ce taux de 2 centimes par jour, l'abonnement an- « nuel produirait :
« Pour les 1,700,000 habitants actuels « de Paris 12,410,000 f.
« Pour les 150,000 têtes de chevaux ou « gros bétail 2,190,000
« Les concessions industrielles et par- « ticulières que fera la ville soit à Paris, « soit au dehors, pourraient s'élever, en « peu d'années , à un chiffre considé- « rable qui ne serait pas, dès le début, « inférieur à 1,400,000
Total 16,000,000 f.
M. Delamarre veut bien admettre qu'il serait juste de déduire de cette somme l'intérêt des dépenses faites pour la canalisation et autres travaux, qu'il évalue de £0 à 60 millions ; ci k millions à déduire.
« C'est donc un revenu annuel bien réel de 12 millions « qui resterait à la Ville.
« L'administration municipale, une fois en possession de « ce revenu permanent de 12 millions, pourrait l'appliquer, « par surcroît et nonobstant les autres ressources prévues, « à l'amélioration, pendant dix ans, des quartiers récem- « ment annexés à la capitale. Une ressource extraordi- « naire de cent vingt millions, affectée, dans une période « de dix années, à l'embellissement des arrondissements « annexés, les transformerait rapidement et les mettrait « en harmonie parfaite avec les quartiers du centre de « Paris.
« Ce serait justice. Chaque habitant de Paris payerait « d'autant plus volontiers cet abonnement modéré, qu'il « coûterait beaucoup moins cher que le prix auquel lui « revient aujourd'hui son eau, et que d'ailleurs cette taxe « ne pourrait recevoir de plus utile, de plus légitime « destination. »
Voilà cependant où l'on peut être conduit par la monomanie des inventions: des exagérations ridicules, des chiffres fantastiques, des statistiques d'écoliers, et, pour couronner le tout, sous le faux nom d'abonnement, une taxe, un impôt nouveau, infligé à tous sans distinction de moyens et de position, et prenant pour base Veau, cet élément indispensable de la vie !
Il est vrai que M. Delamarre, pour se distinguer de ceux qui proposaient aussi, en faveur du peuple, l'établissement du maximum, propose pour l'eau un minimum. Il admet aussi qu'on payerait très-volontiers cet impôt modéré. Ce serait assurément la première fois qu'on verrait payer volontiers un impôt; mais rien n'est impossible à M. Delamarre, et, pour lui, c'est une bagatelle que de faire entrer dans les caisses de la Ville 12 millions de plus.
Influence des eaux de source sur le développement du goitre. — C'est à M. Delamarre qu'est due l'initiative de cette insidieuse et coupable accusation.
Jusqu'ici on avait pu dire, avec plus ou moins de raison, que les eaux consommées dans une localité pouvaient contribuer au développement des affections goitreuses chez les habitants de cette localité; mais personne n'avait eu l'audace de supposer et, à plus forte raison, d'affirmer, que des eaux de source, transportées hors de cette localité à plus de 100 kilomètres, et consommées là, dans des conditions toutes différentes, pourraient, à elles seules et en vertu de leurs qualités spécifiques, infester la population d'affections goitreuses I
Et quelle est l'autorité qu'invoque M. Delamarre pour avancer une pareille absurdité ? la sienne d'abord , puis l'autorité de médecins qu'il ne nomme pas. Or nous voyons bien, dans la biographie de M. Delamarre, qu'il a été garde du corps, banquier, journaliste et marchand de comestibles; mais nulle part qu'il ait été médecin (1).
Comment qualifier alors une assertion qui tranche aussi témérairement une question d'hygiène publique entièrement nouvelle, et qui fait peser aussi légèrement, sur une grande administration, le soupçon d'exposer à une affreuse infirmité la population d'une ville immense ?
M. Delamarre a-t-il réfléchi à la gravité de cette imputation ?
A-t-il oublié qu'en 1832 on a dû faire couvrir les seaux de nos humbles porteurs d'eau, afin que les empoisonneurs ne pussent pas à l'improviste y jeter des substances vénéneuses ?
Qu'il survienne une de ces terribles épidémies dont le ciel frappe quelquefois les grandes agglomérations d'hommes, et que l'apparition de ce fléau coïncide avec l'arrivée, à Paris, des eaux de la Champagne ; qu'on se souvienne alors que MM. Delamarre et autres ont accusé ces eaux de porter avec elles les germes des plus affreuses
(1) Voir le Dictionnaire universel des contemporains , par G. Vapereau, 2e édit. 1861. Librairie Hachette et comp., rue Pierre-Sarrazin.
Delamarre (Guillaume), banquier français, ancien député, né en 1799, fut garde du corps sous la restauration et se maria , vers cette époque, à mademoiselle Martin, fille d'un banquier dont il devint l'associé. La banque prit alors la raison sociale de Martin Didier-Delamarre, ce qui a souvent fait donner à ce dernier le prénom de Martin Didier. En 1844, M. Delamarre acheta la Patrie, qu'il ransforma, de feuille de l'opposition, en journal conservateur; puis, en 1847, la Commerce et ÏEsprit public, qu'il fondit ensemble. La Patrie dut à ses relations avec les membres du gouvernement républicain de 1848 un grand succès de vente, et devint une sorte de moniteur du soir. Son propriétaire y a développé ses idées personnelles, notamment celle d'une exposition permanente pour les artistes vivants (1847 et 1854;, et celle des docks modèles de la vie à bon marché, qu'il a essayé de réaliser en 1856.
maladies, et comprenez ce qui peut résulter de l'anxiété et de l'aveugle fureur du peuple !
M. Delamarre se chargera-t-il alors d'apaiser, de rassurer la population, et prendra-t-il sur les bénéfices de la Patrie les frais de reconstruction des réservoirs, des aqueducs et des fontaines ?
Voilà pourtant quelles conséquences terribles pourrait avoir une allégation aussi imprudemment jetée à la crédulité des masses par un homme absolument étranger à la médecine ; car il faut bien que cela soit dit : C'est M. Delamarre qui a pris sur lui, dans son article du 15 juin, de parler de la crainte qu'éprouve surtout la population féminine d'être envahie par des affections goitreuses.
Les deux ou trois personnes qui ont osé partager la responsabilité de cette révélation inattendue n'ont été que les plagiaires de M. Delamarre; mais elles doivent en éprouver un certain repentir.
Elles ont eu leur part du ridicule et de l'odieux de cette invention ; elles n'ont pas partagé la gloire de l'auteur.
Nous terminerons avec M. Delamarre en donnant un échantillon de sa manière de traiter les questions.
« Le seul enseignement qui ressorte de ce document « (le rapport de la Commission), c'est un parti pris nette- « ment déclaré par l'administration d'exécuter des aque- « ducs en dépit de toutes les protestations de la science, « de l'expérience et des intérêts profondément troublés « par ce projet. »
Au moment où la Patrie écrivait ces lignes, la science et l'expérience étaient représentées par MM. Delamarre , H. Arrault, Déclat et deux autres personnes que nous nous abstiendrons de nommer.
Les intérêts profondément troublés étaient ceux de quelques petits propriétaires de la Champagne, qui craignent de ne
pas vendre leurs sources à un aussi bon prix que celles déjà acquises par la Ville.
Nous attendons avec confiance que le public fasse un choix entre les opinions de MM. Delamarre et compagnie et les opinions des diverses autorités qui ont approuvé les projets de la Ville.