Salomon REINACH.— ist. gen, des arts Plastiques
incomparables fresques ? Et nous pouvons en dire tout autant de Michel-Ange. Raphaël et Michel- Ange : ces deux plus grand noms de l’histoire de l'art, ont été en quelque sorte façonnés par la Papauté. Et ce ne sont pas là des exceptions. Que d'autres sont redevables à l'Eglise d'avoir pu cultiver l'étincelle sacrée! Et puisque c’est elle qui a fécondé leur génie, et qui les a pressés de le mettre au service de son idéal, il faut aussi lui rapporter la gloire de leurs créations.
J'irai plus loin et j'oserai avancer ceci : de quelque nom que soit signée une œuvre d'art, dès lors qu'elle porte un caractère religieux et qu’elle est dans la tradition chrétienne, elle relève de l'Eglise. Son auteur a méconnu peut-être, dans sa conduite privée, la morale catholique, il a pu professer un complet détachement à l'égard de nos dogmes ou de notre discipline. Mais enfin, dès qu'il s'est mis à faire de l'art religieux, il lui a fallu emprunter à l'Eglise des formules esthétiques qu’elle a été la première à lancer dans le monde ; il a dû mouler ses conceptions d'après des types qu'elle a eu l'honneur d'inventer et d'offrir la première à l’admiration des hommes. En sorte que, jusque dans ses réalisations les plus personnelles en ce genre, et apparemment les plus dégagées de toute convention et de toute tradition, il lui est redevable, dans une mesure ou dans une autre, du tour particulier qu'a pris son idéal, et que ses œuvres,
inspirées par des modèles dont l'Eglise est la source et la créatrice, lui reviennent comme à leur cause exemplaire.
Ah ! que cela agrandit singulièrement le domaine artistique du catholicisme et qu’il devient difficile d'en supputer les immenses richesses! Le catholicisme a fait jaillir des productions d'art en nombre infini dans tous es ordres. Chaque grande école est venue tour à tour comme lui payer un tribut et rendre hommage à son idéal.
Ce qui achève de montrer combien l'Eglise honore la Beauté, et comme son esthétique est large et compréhensive, c'est que, non contente d’inspirer de nouveiles formes d’art et de favoriser l'épanouissement de conceptions religieuses, elle a voulu rechercher les œuvres de l'antiquité païenne, les exhumer et en orner ses palais. Elle a constamment fait pratiquer des fouilles aux endroits où s’élevaient tels monuments d’une civilisation qu'elle avait remplacée. Et quand la pioche de ses antiquaires frappait un fragment de colonne ou une statue mutilée ou un débris de bas-relief, elle recueillait pieusement ces reliques
en son musée du Vatican, qui offre aujourd'hui un tel champ pour l'étude de l'art gréco-romain ', Ne nous étonnons pas de cet éclectisme. La Beauté n'at-elle pas un caractère de transcendance? Toute œuvre parfaite n’a-t-elle pas quelque reflet divin ? Si elle est parfaite, n'est-ce pas justement par ce qu'elle contient d'éléments éternels? Et le catholicisme a trop de lumières pour ne pas reconnaître la marque de l'infini, où qu'elle se trouve. Tout ce qui est bien et beau ne peut avoir qu'une origine, qui est Dieu. Et d'ailleurs, en sauvant le plus possible des souvenirs de l'antiquité, les Papes n’ont pas seulement fait preuve de sage libéralisme, mais encore ils ont rendu possible et hâté l'efflorescence d'un art nouveau, lequel, tout en puisant son inspiration dans le sentiment chrétien et en concrétisant les images du monde surnaturel, avait tout profit à chercher dans les modèles des vieux maîtres les règles qui doivent guider l'exécution. La statuaire chrétienne eût-elle donné si vite de si beaux fruits si l'Eglise n'avait pas eu l'intelligence de conserver quelques restes de la sculpture hellénique? Car il y a deux choses dans toute œuvre d'art, l'idée, et la forme, ou la technique, le métier. Ce n’est pas tout d’avoir une noble con-
1. Taine dit que le musée du Vatican est probablement le plus grand trésor de sculpture antique qu’il y ait au monde. Voir Voyage en Italie, tome 1, page 144.
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ception : il faut pouvoir l'exprimer. Or, en tout ce qui regarde la technique — je veux dire les proportions, la ligne, le mouvement, l'attitude, le modelé — les conquêtes sont toujours lentes ; et l'on peut se figurer à quels tâtonnements, quelles gaucheries, quels essais grossiers nos artistes eussent été exposés si l'Eglise eût supprimé ou condamné les traditions créées par les maîtres antiques. Tandis que, mises par elle en relief, les artisans d'art chrétien trouvaient dans ces œuvres des lois appliquées en perfection, une science du métier, une habileté technique, qui leur servaient de leçon directe, hâtaient leur formation, et leur permettaient de traduire beaucoup plus vite en beauté leur idéal mystique.
N'est-il pas certain également que des monuments de l'architecture antique ont été utilisés d’abord pour le culte nouveau? Dès sa sortie des catacombes, l'Eglise n'était pas encore en mesure d'édifier des sanctuaires qui eussent un cachet distinctif des anciens. Ce n'est pas pendant la longue période de sa vie souterraine qu'une école d'art monumental eût pu naître au sein du christianisme. Un penseur n'a-t-il pas dit: « La condition de l’art, c'est la liberté»? Or, l'Eglise était enchaïnée et traquée. Enfouie dans les entrailles du vieux sol romain, elle y célébrait, avec une ferveur qui n’a jamais été dépassée, ses rites augustes. Mais la pensée d'édifier là autre chose que des couloirs pour les réunions tou-
jours plus nombreuses de ses fidèles, et des tombeaux pour ses martyrs, eût bien été vaine. Cependant déjà des préoccupations d'art ont marqué l'époque catacombale ; la Rome souterraine renferme des peintures, par exemple, qui sont les toutes premières manifestations d'une esthétique chrétienne. Et sans doute cela est très primitif et ressort plutôt de l'archéologie religieuse. Les conditions extérieures étaient trop peu favorables à l'éclosion d'un art proprement dit.
En paraissant enfin au jour, le premier mouvement de l'Eglise fut de s'abriter dans des temples qui
avaient jusque-là servi aux idoles. Les dieux étaient tombés. Mais l'idée divine demeurait, forte, épurée d'erreurs, débarrassée des superstitions qui l'avaient
obscurcie au long des âges. Et le vrai Dieu signalait son triomphe sur le paganisme en installant son culte en esprit et en vérité dans les sanctuaires où l'on avait adoré les mythes. Même les premières Basiliques dites « romaines » que l'Eglise édifia, et dont les plus beaux spécimens sont S/-Paul horsles-murs, à Rome, et Sé-Apollinaire in classe, à Ravenne, étaint, sauf quelques modifications accidentelles, la reproduction exacte d'anciennes constructions. Peu à peu cependant, et en même temps que l'Eglise étend son empire spirituel, elle voit se développer tous les éléments qu'elle contenait déjà en germe et qui l'avaient constituée dès l’origine en
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vraie e! parfaite société, Aux arts d'imitation et d'adaptation vont succéder deux ordres d'architecture, le roman d'abord après Cuarlemagne, puis, au treizième siècle, le gothique — ordres nés de la pure idée chrétienne, conçus et réalisés par nos pè:es dans li la foi. 11 est absolument prouvé que ce sont des f moines qui ont inventé les formules et l'application de ces deux genres immortels — merveilleux par leur intime harmonie avec l'essence et l'idéal du cathc:icisme, cc caractère de force et de solidité qui reflète nos dogmes, ou cette hardiesse et cette élégance symbolisant si bien l'envol de l'âme vers le ciel, Les temps viennent donc où, selon le poète
-. Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillent au loin dans leurs robes de pierre...
et où l'Europe va se couvrir d'une floraison d’édifices vraiment sacrés par leur style, par tous les détails
de leur ornementation. L'âme chrétienne s'exprime enfin par des monuments conformes à ses aspirations Surnäturelles et qui en même temps sont de magnifiques œuvres d'art. Ah! que serait l’Europe, et en particulier la France et l'Italie, sans ces poèmes de pierre qui dardent au ciel leurs flèches ardentes, ou dessinent gracieusement dans l’azur l’orbe de leurs coupoles ? C’est un incroyant qui a dit: « Il ya des Paysages qui n'ont leur charme que par le clocher
qui les domine !,» Or, n'est-ce pas le génie du ch. . tianisme qui a trouvé le secret de mettre .insi nue dessus des paysages cette note mystique qui les revèt de charme et de beauté, qui achève en quelque sorte en eux l'œuvre de la nature? Ce qui est vrai des paysages l'est également des villes : elles tirent leur plus grand charme des flèches, des tours, des coupoles qui les dominent. Que serait Rome sans Saint- Pierre ? Michel-Arige aurait dit un jour en contemplant la coupole du Panthéon d'Agrippa: « Je veux la prendre et la lancer dans les airs. » Et son génie a exécuté ce rêve puissant. La coupole est maintenant dans les espaces : elle domine Rome et le monde C’est ce dôme de Saint-Pierre dont la vue, de l'intérieur surtout, donne le vertige. Madame de
Staël en a dit: « L'on frémit en contemplant ces abimes suspendus au-dessus de nos têtes ?, » Et que serait Paris sans sa Notre-Dame et sa sainte Chapelle? Et Reims, et Rouen, et Chartres sans leurs cathédrales ? Et Cologne? Et Venise, et Florence et Londres? Si l'on supprimait de nos musées tout
ce qu'ils doivent à l'art religieux, qu'en resterait-il
1. Ernest RENAN. Dans ses fragments de roman, intitulés Patrice
2. « Ce dôme, en le considérant même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête » — Corinne ou l'Italie, liv. IV. c. 3.p. 67.
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vraiment? Et si l'on supprimait du sol de la vieille Europe ces innombrables monuments d'un art que l'Eglise a inventé, et dont elle a poussé les applications jusqu'à leur apogée, qu'en subsisterait-il qui valût la peine d'être visité ! L'Europe cesserait d'être la terre des éternels pèlerinages esthétiques et perdrait ses trésors de poésie, pour redevenir telle qu'elle était avant que l'Eglise lui eût mis son empreinte infinie. Et c'est pourquoi, il n'y a pas bien longtemps, en pleine Chambre française, l'on a entendu M. Maurice Barrès plaider, avec une éloquence qui a ému les plus sceptiques, la cause de telles de ces vieilles églises qu'un gouvernement sectaire voulait détruire comme désormais inutiles, la plaider, au nom de l'art, de la beauté, au nom des
souvenirs spirituels et Patriotiques qu'évoquent ces édifices, au nom d'un idéal dont les manifestations extérieures sont touchantes, majestueuses, expressives de divin.
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À M. l'abbé Louis Doucet.
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.. Départ pour Bethléem.
Ciel d’un azur qui va pâlissant, en approchant du bord de l'horizon, ciel de saphirs où étincelle de l'or. A gauche, par une large échancrure, quelques sommets moabitiques apparaissent à demi-voilés sous leur draperie faite de bleu, de pourpre, de jaune, d'argent, de rose. Et comme ce tissu distingué flotte harmonieusement au-dessus de ces hautes murailles de granit, et s’assombrit sur leurs flancs crevassés, se subtilise, se diaphanise en atteignant leurs sommets...
Bethléem est située de façon charmante, comme accrochée aux collines où elle s'étage en demi-cercle. Le trésor de cette bourgade est l'église de la Nativité, laquelle est à cinq nefs et forme une croix grecque. La voûte est à pignon et construite en bois de noyer. Cette basilique est bien déchue de sa splendeur première. Seule, sa merveilleuse colonnade a résisté aux injures des siècles. Quarantehuit colonnes monolithes, en pierre que les gens du pays appellent « pierre de feu » à cause des flammes qui semblent s’y dessiner, et couronnées de chapi-
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teaux corinthiens, en pierre crème, s'alignent sur quatre rangs. Les Grecs, à qui ce monument ap- Partient, ont posé leur stupide iconostase juste à la naissance du transept, ce qui défigure tout. Les colonnes ont l'air de Supporter l'ossature massive d'une salle oblongue. Les nefs sont des couloirs sans issue. Des fragments de mosaïques byzantines sont tout ce qui reste des magnifiques décorations dont s'ornaient autrefois les parois des murs dominant la nef centrale. Mais leurs tons fanés ne ressortent un peu que sous la clarté du matin. A cette heure de l'après-midi, l’on ne distingue qu'un vague enchevêtrement de figures et de feuillages.
-.+ Je traverse le chœur où des sentinelles turques montent consciencieusement la garde et descends à la grotte de la Nativité Par une porte de bronze encadrée de fines colonnettes de marbre...
Je remonte au jour et j'erre à travers la bourgade sainte en savourant les impressions religieuses que Sa vue m'a apportées. Bethléem a une physionomie très douce. Elle est idyllique et sonore: de ses petites maisons carrées s'épandent, en rumeur confuse, les mélopées dont s'accompagnent ses bons enfants, occupés tout le jour à ciseler la nacre dure. Le berceau de Jésus respire paix profonde
... Temps clair. Azur intense du ciel où flottent,
par endroits, d’élégantes écharpes de gaze transparente et neigeuse. Les toits en terrasses se découpent si nettement sur ce fond très bleu.
Nous allons à Béthanie, le bourg proche de Jérusalem, où Jésus aimait à venir se reposer dans une famille amie, et où, l’avant-veille de sa mort, se passa l’admirable scène du parfum répandu...
-.. Le vent pique un peu. Mais nous avons à peine commencé de descendre vers le Cédron que déjà il fait chaud. Les bois d'oliviers qui s’étalent, un peu partout, semblent rafraichis, rajeunis, après les pluies abondantes de ces derniers jours...
Rien ne subsiste de Ja Béthanie ancienne. Nous voyons les ruines encore imposantes d'un monastère bâti par les Croisés, et qui fut transformé, plus tard, en château-fort de défense d'approche contre les in- Cursions des Sarrazins. (Ce qu'on donne comme le tombeau de Lazare est une Construction englobée dans la bourgade moderne. C'est donc ici, ou dans ce voisinage, que le Christ a frémi dans son esprit, qu'il s’est laissé attendrir par les larmes de Marthe et de Marie, et qu'il a prononcé sur un cadavre en Pourriture la parole créatrice de vie. =
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