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Loin, là-bas, les monts de Moab s'assoupissent dans une lumière veloutée. Le Jourdain déroule son ruban noir parmi le désert brun, et la Mer Morte semble un gigantesque lapis-lazuli serti dans des masses chatoyantes...
-.. Promenade archéologique à travers Jérusalem. L'on nous signale, posés ça et 1à dans les pans de murailles, au petit bonheur, des fûts de colonnes, des chapiteaux, les fragments de corniches, sculptés avec art. Et tout cela est si vieux! Que de civilisations se sont succédé dans la Cité Sainte. Tous ces débris attestent des siècles et des siècles de vie, de longues périodes historiques très brillantes. L'humanité n’est pas d’hier. Et c'est ici l’une des rares villes du monde qui ait vu s’accomplir les évolutions les plus lointaines de notre race. Or, l’on éprouve une sensation étrange et complexe, quand on arrive d’un pays jeune, presque sans traditions, de se trouver tout à coup en contact avec des souvenirs qui remontent presque à l'aurore de la vie, de toucher du doigt des œuvres qui nous disent l'effort des âges antiques vers la conquête de l'idéal... Nous entrons dans une synagogue. Il y a là beaucoup de Juifs penchés sur le Livre de la Loi, la Thora. Dans le fond, et comme qui dirait dans l’ab-
side de ce temple, un exemplaire de la 7hora repose derrière des voiles. Au milieu, est une sorte de tribune ouverte à qui se sent l'inspiration d'expliquer aux assistants tel texte du Livre Sacré.
Un Juif entre en coup de vent, se fraie brusquement un chemin à travers notre petite troupe, se campe devant un pupitre où il ouvre sa bible sale dont il se met à réciter des passages d’un ton plaintif. Il a ramené sur sa tête un pan de son manteau — car il faut se couvrir pendant la prière —et tout son corps se balance plus ou moins gracieusement. Estce pour activer l'émotion mystique de l'âme? Sur son front est un phylactère — petite boîte carrée renfermant des rouleaux sur lesquels sont inscrits des textes de la Loi.— C'est évidemment un pur, celui-là, un israélite de vieille roche.
Dans un coin de la salle, un vieux rabbin, aux yeux énormes à fleur de peau, à figure rose, à cheveux et barbe blancs comme neige, chaudement emmitouflé dans sa pelisse jaune, explique la 74ora à un bel enfant de douze à treize ans. Comme il semble s'intéresser aux questions et aux réponses de ce dernier! Comme il le couve du regard! Ses 8ros yeux bons, où brille de la finesse, s'animent et paraissent tout fiers d'assister à l'éveil de cette jeune intelligence! L'enfant parle beaucoup, et sa voix argentine fuse parmi les rumeurs sourdes et monotones qui emplissent la synagogue,
Notre présence ne dérange aucunement le Maître en Israël, qui continue sa leçon d'Ecriture comme si de rien n'était. En regardant ce groupe suggestif, mon imagination se plaît à évoquer telle scène évangélique. N'avons-nous pas là quelque chose qui rappelle, en petit, Jésus parmi les Docteurs ?
.. Visite au musée des Antiques des Pères Assomptionnistes, sous la conduite du Père G.-D***, qui en est le fondateur et le conservateur. C’est un vieux savant, le type de l’antiquaire. Il vit au milieu des précieuses collections qu’il a acquises au cours de bien des années de recherches ; il y a son bureau de travail. Son imagination anime toutes ces choses mortes, leur redonne l'existence qu’elles eurent ou le rôle historique qu'elles jouèrent. 11 nous expose aimablement ses trouvailles, sans dogmatisme ni imposer d'autorité ses conclusions. Ce n’est pas un esprit absolu. Telle de ses déductions peut sembler plus attrayante que solide. 11 ne nous force pas à y croire, et nous la présente pour ce qu’elle vaut, d’un air dégagé. Je me laisse prendre à la simplicité et toutefois parfaite correction de son langage. Ila les plus jolies phrases pour rous expliquer la pro'enance de ces débris parfois informes et pour nous
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dire leur signification. Je lui demande s'il n'a pas publié quelque ouvrage. « Des articles seulement, me répond-il, des écrits épars. J'aime à m'occuper de trop de choses pour me spécialiser dans une branche et creuser à fond un sujet. Tout m'intéresse à la fois de l'archéologie orientale : et je n'aurai jamais le courage d'en cultiver exclusivement telle partie au détriment du reste. Je trouve mon bonheur à parcourir en tous sens ce vaste champ, à en classifier les produits. Mon ambition $e borne à préparer les matériaux. Un autre viendra qui saura borner sa curiosité à telle époque lointaine et en ressusciter la physionomie ».
Je remarque dans ce musée quantité d’ossuaires. Des plans reproduisent les diverses enceintes de Jérusalem. Et l'on peut suivre ainsi les transformations topographiques qu'a subies la Cité Sainte depuis les temps les plus reculés. Peut-être y a-t-il une bonne part de problématique dans ces reconstitutions, faites pourtant d'après des documents sérieux ? Les écoles voisines offrent des hypothèses différentes. Qui croire? Mais la certitude mathématique en ces matières n’est pas possible. Dans ce genre de travaux, comment arriver à l'absolu ? Et n’y a-t-il pas de la beauté dans l'effort de ces Savants pour établir des probabilités très plausibles ? Et combien de vérités se mélent à leurs démonstrations! L'on nous signale encore une statue de
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Vénus Astarté, une tête de Chananéen, et de nombreuses sculptures datant des Croisés. Le Père G.-D**# insiste sur l'activité fébrile déployée par les Croisés durant leur règne assez court en somme ; ils ont imprimé aux arts, en ce pays, surtout à l'architecture et à la sculpture, un élan vigoureux, y élevant partout de superbes monuments. L'on s'étonne qu'ils aient pu réaliser tant d'œuvres. Leur architecture nous frappe par son caractère de solidité. C'est l'essai du gothique. Leurs sculptures sont fines. Chapiteaux d’une ornementation jolie, et très fouillés.
Du musée, notre guide nous conduit voir les fouilles qu'il a fait exécuter sur les pentes du mont Sion, à l'endroit où, croit-on, s’éievait la maison de Caïphe; là devait se trouver aussi la prison où Notre-Seigneur aurait été détenu pour une nuit. Une Basilique, que l'on n’a pu retracer encore, y avait été construite. Tout ce que l'on a mis à jour jusqu'ici, ce sont des pierres gravées d'inscriptions, des restes de thermes romains, des débris d’atrium ou d’édicules, des fragments de voies anciennes, d’escaliers, des vestiges de la primitive enceinte, et enfin une grotte dont les parois sont ornées de sept croix peintes en rouge...
Nous sommes dans l’ombre, une ombre épaisse, fre de, tandis que le mont des Oliviers et du Scandale s’illuminent des mélancoliques rayons du soir.
La chaîne de Moab est imprécise, elle s'éloigne dans une sorte de vapeur aux nuances très délicates. Et
l'on me dit que c'est le signe de pluies prochaines. . .
O le mysticisme, la ferveur de ces figures orientales! Comme elles révèlent l'habitude des concentrations longues, expriment l’intense vie intérieure. I y a des lointains, des profondeurs infinies dans ces regards. ..
Entendu, dans l'après-dîné, une conférence sur les migrations successives d'une tribu bédouine chrétienne du désert. Traits de grandeur d'âme chez ces peuples, culte de la parole donnée, large exercice de l'hospitalité, promptitude à se mettre en colère, mais en colères courtes, tôt apaisées, rares qualités d'intelligence, sagesse dont certains axiomes rappellent ceux de Salomon par leur bon sens parfait, leur raccord aux vérités éternelles. —
Je vais marcher parmi les bazars encombrés et sordides. Au sortir de ces couloirs obscurs, ce n’est déjà plus le jour, et peut-on appeler nuit ces ardentes blancheurs que la lune épand? Il fait très clair. Les choses se sont comme vêtues d'hermine. Et les étoiles, par milliers, et tout près, suspendent leurs globes vifs dans l'atmosphère saturée d'argent.
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... Toujours ému. Je verserais pour un rien des larmes. Que signifie cet état d'âme? En visitant le saint Sépulcre surtout, je succombe presque sous le poids de sentiments trop violents et trop intenses. Mon cœur se fond, se liquéfie. Des impressions inconnues jusqu'ici me pénètrent. Des sources nouvelles d’enthousiasmes jaillissent de mon être.
... Temps horrible depuis plusieurs jours. Vent d'ouest, pluie glacée, même grêle. Ah! me voilà bien renseigné sur les hivers judéens. Ils ont, sur ces hauteurs du moins, un incontestable caractère d'âpreté. Tout à l'heure, aperçu, çà et là, dans le ciel lourd de nuées, quelques magnifiques lambeaux d'azur, qui ont bientôt disparu sous les flocons opaques. Nous allons à Bethléem, y faire nos préparatifs pour la Noël. Il y a en ce jour surabondance de pèlerins. Si l'on ne s'y prend à l'avance, l'on s'expose à ne trouver d'abri nulle part. Les horizons sont gris, enveloppés de bruine. Comme nous approchons du bourg, le soleil diamante quelques collines, là-bas, à notre gauche, puis tout rentre dans le terne.
À la Casanova, un franciscain hollandais, qui habite ici depuis des années, nous renseigne sur les mœurs et coutumes des Bethléhémitains. Voici ce
que j'ai retenu de tant de détails donnés avec une volubilité charmante et sans façons : les femmes de Bethléem sont généralement belles d'une beauté de primitives, et avec cela inconscientes de leur perfection plastique. Leur coiffure, cette espèce de voile blanc recouvrant un képi rond et retombant très bas de chaque côté des épaules, fait qu'elles ont grand air d'élégance non cherchée. Surtout elles sont très bonnes. Les jeunes filles aussi sont la modestie même. Toute la population de la bourgade est catholique, à quelques exceptions près. La religion musulmane n'est représentée ici que par de rares fonctionnaires. Et peut-être l'église grecque comptet-elle quelques membres dispersés. Tout le reste forme un seul troupeau et un seul pasteur. Tous les samedis, il y a grand nombre de confessions s à la grotte du lait et à l’église, chaque premier dimanche du mois, les communions se chiffrent par centaines. La plupart de ces bonnes gens gagnent leur vie à travailler la nacre et le bois d'olivier; d’autres cultivent la vigne ; et les femmes sont renommées pour leurs ouvrages de broderie. Tous se montrent satisfaits des petits salaires que cela leur vaut. Le labeur les conserve simples et bons. Il règne parmi eux une grande pureté de mœurs. Jérusalem s'européanise, hélas ! et c'est pourquoi elle devient si dissolue. Mais Bethléem résiste aux influences modernes, à
toutes les suggestions du dehors. Elle a comme
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une jeunesse éternelle. 11 semble que le Christ ait voulu que son berceau conservât à travers les âges quelque chose de la pureté de l'enfance : en naissant ic., Jésus a consacré cette bourgade et lui a versé une fraicheur infinie... © Bethléem, tu demeures attendrie par la rosée de ton matin. Les chants des anges bercent le sommeil de tes nuits. Tes collines baignent dans une lumière plus diaphane, Les esprits de ténèbres n'ont pas d'empire sur toi. Reste jeune et aurorale dans la décrépitude du monde, Je revois la grotte du mystère. L'impression est plus
profonde qu'à ma première visite. Je m'abime dans l'adoration...
-.. Je me sens triste depuis quelques jours. N'estce pas simplement parce que le ciel a perdu ses admirables teintes saphirines et que je n’y vois plus passer que des nuages bas et lourds, chargés d'orages ? Qu'il est insensé de se laisser affecter par le cours neturel des saisons! La pluie est une bénédiction pour Ce pays qui n’en a pas eu depuis neuf mois. L'on attendait après pour faire les semailles. Tout va reverdir sous son action. Les monts arides vont se couvrir de pousses. Les oliviers y laveront leurs feuilles trop grises. Le sol sentira meilleur. L'’atmosphère en sera clarifiée... Et pourtant cela
m'ennuie. Je voudrais revoir l'ardent soleil, rêver devant les enchantements qu'il sème ici à profusion, La Judée doit tout son charme à sa lumière. Quand elle manque, l'âme des paysages s'évanouit, Et l'on reste en face d'une nature rugueuse, stérile, aux lignes dures, à l'aspect sévère, de laquelle émane seulement de la tristesse...
Je me rends au saint Sépulcre dans l'après-midi, et là, je demande à Jésus de relever mon courage. Le front appuyé sur la pierre tombale, je songe à l'ennui terrible qu'éprouva le Maitre, la veille de sa Passion : cœpit tædere ct moestus esse. Ah! comment comparer nos petites dépressions d'âme plus ou moins chimériques, sans cause précise, à l'immense douleur qui le submergeait? Non, il n'ya pas de relation possible de l'une à l'autre. Le chagrin du Christ reposait sur des réalités. Et ce qui l'affaissait tellement, c'était moins sans doute la perspective des tourments matériels auxquels il allait être soumis que l'inutilité de son sacrifice pour des millions d'âmes, l’ingratitude qu'il en recueillerait, N'ai-je pas honte de me laisser abattre pour des futilités, quand je devrais gémir uniquement sur mes propres fautes, qui ont eu une si grande part dans l'agonie par laquelle le Divin Maître à passé ? C'est ici que Jésus a reposé dans la mort. Ah! que je voudrais soulever ce marbre et baiser l'endroit même où il fut enseveli. Mais Pourquoi ces aspirations
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vaines ? Si sacré que soit ce sépulcre, il ne renferme qu'un souvenir. Tandis que Jésus même est ici et partout présent dans son Sacrement auguste. © Dieu, faites que je vous cherche et que je vous goûte là où vous êtes réellement! Il est bon de vénérer les lieux sanctifiés par votre attouchement corporel. Il est mieux de vous adorer dans le mystère suprême de votre amour.
... Ce Saint Sépulcre! Des pèlerins venus de partout l'encombrent journellement. La piété la plus discrète y voisine avec les plus grotesques manifestations de ferveur religieuse. Il faut « tout comprendre pour tout aimer ». Ne nous étonnons pas des salamalechs que tant de bonnes gens y font, Ne jugeons pas de tout d'après nos notions de froid et correct occidental...
... Nous allons à Bethléem pour la messe de minuit. J'espérais qu'il ferait un nocturne plus charmant ; j'espérais voir un ciel idéalement chargé d'étoiles. Or, il tombe en abondance une pluie glacée. Des nuages lourds nous cachent les luminaires de là-haut. Comme Jésus a été plus à plaindre encore, s'il est né en une nuit pareille! La petite ville est cependant pleine d'agitations et de rumeurs. C'est sa grande fête. Tout le monde est sur pied.
Il y a quelques boutiques d'ouvertes. L'on rencontre beaucoup d'étrangers, surtout des Anglais. Dans le couvent franciscain, c'est un vrai désordre: un embarras de Turcs, d'enfants, de gens du pays, de pèlerins de toutes nations, au milieu desquels vont et viennent les bons moines affairés. Je vais faire une courte visite à la grotte. Il faut passer d'abord par l'église latine, édifice extrêmement simple qui s'élève parallèlement à la Basilique primitive. Mais quelle ferveur mystique l'imprègne. Quels accents de prières s'échappent des lèvres des Bethléhémitaines à genoux sur le parquet des nefs ou assiégeant les confessionnaux ! On dirait que leur dévotion s’anime encore à l'éclat et à la chaleur des cierges qui flambent. Tandis que la véritable église de la Nativité est froide et sombre, absolument déserte. L'on n'y entend résonner que le pas grave des sentinelles musulmanes. Pauvres Grecs! vous avez transformé en un tombeau la Basilique merveilleuse construite par la piété d'une sainte. Depuis que les vrais fidèles n'en foulent plus les dalles, que leurs élans religieux ne montent plus sous ses voûtes, c’est une chose quelconque, sans âme. Pourquoi ne pas rendre à leur vraie destination et à la vie ces murs sanctifiés par la foi de nos Pères? Et pourquoi ne pas revenir vous-mêmes à cette unité catholique sans laquelle est vaine votre croyance ?... Autant la Basilique est vide et nue, autant il y a foule dans les
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couloirs qui conduisent à la grotte de la Nativité. De pauvres femmes se sont endormies sur les degrés de pierre par lesquels on y descend. Elles étaient venues pour prier. Mais la fatigue des longues attentes, l'atmosphère étouffante ont triomphé de leur dévotion. Et voici qu'elles se sont assoupies, confiantes, insoucieuses de qui passe et renasse. Leur sommeil n’est pas pour déplaire à Jésus. Elles ont déjà veillé plus d'une heure avec lui dans cette crypte où l'air manque, où l'odeur des cires qui brûlent alanguit. Qu'il leur soit permis de fermer un peu les yeux en attendant le lever de son aurore. Leurs lèvres entr'ouvertes disent leur bonne volonté de prier toujours. Leurs songes sont sans doute traversés par l’image enfantine de ce Dieu dont elles viennent célébrer la naissance dans la chair...
Mon adoration finie, je retourne à l’église latine. Elle est bondée. Les Bethléhémitaines y tiennent la plus grande place. Noël, c'est leur fête, la fête de la maternité. L'office canonial — prélude de la messe — commence, chanté par le chœur des moines, rehaussé de voix d'enfants. Comme j'aime le mode lent et doux, antique, naïf, sur lequel on entonne le verset de l’Invitatoire :
Christus natus est nobts, Venite adoremus..…
Cela semble venir du fond des âges. C'est à peine de la musique. Cela a quelque chose de pastoral. Cela doit ressembler à ces airs que les bergers improvisent sur leurs chalumeaux. Je sens que cette mélodie primitive m'entre dans le souvenir, qu'il sera délicieux, bien plus tard, de me rappeler son allure berçante. Quand, le coup: : psalmodié, la petite phrase revient, lancée par des voix jeunes auxquelles se mêlent quelques notes graves, je ne sais ce que j éprouve d’infiniment tendre.
Mais le reste de l’office est exécuté de façon plutôt prosaïque. Et c'est un va-et-vient dans l'église. Impossible de s’y recueillir. Je pense aux messes de minuit dans nos campagnes, à leur caractère paisible et si profondément religieux. Ici, les coutumes sont tout autres. Ces bons orientaux sont comme des enfants. Leur attitude dans le lieu saint laisse parfois beaucoup à désirer. Ce n’est pas qu’ils y mettent de la mauvaise volonté. Oh! certes, non. Surtout cette nuit, ils veulent célébrer de leur mieux l'auguste anniversaire. Jésus, qui voit les cœurs, accueille, j'en suis sûr, avec bonté, les hommages assez peu conformes à notre étiquette que lui apportent les gens de Bethléem. N’a-t-il pas voulu recevoir autrefois tout d’abord ceux des bergers ? N'est-ce pas les humbles qui montèrent les premiers à la crèche, attirés par le chant des anges? Leur adoration fut naïve et fruste, mais sincère ; c'était
toute leur âme qui s'inclinait devant l'Enfant-Dieu. Et parce que les Bethléhémitains d'aujourd'hui fêtent la Noël le plus bonnement du monde, de façon patriarcale, et toutefois de plein cœur, sans cérémonies, mais avec tout leur être, Celui qui demeure toujours leur frère par droit de naissance s'en réjouit et les en bénit... Æ% in terra pax hominibus bone voluntatis. ..
... Ce matin, j'ouvre mes persiennes sur un ciel qui présente de belles teintes douces où le bleu et le vert se fondent en nuance merveilleuse. Le faîte des oliviers là-bas est or. L’aurore les lame d’or, d’un or frais et rose, d’un or jeune et limpide. Quels charmants bouquets d'or! Le précieux métal s'agite de frissons qui le font irradier et bruire. Le jour ne sera pas cependant aussi beau qu’on pouvait l’espérer, après un lever si royal. Peu à peu, les nuages se sont glissés sur le tendre saphir, et voici qu'ils remplissent tout le firmament. Mais tandis que, surtout vers l'occident, ils sont désespérément gris ou blafards, au-dessus des monts de Moab ils se colorent d’un rose infiniment délicat ; leur ouate se sature de rose. Dans ce rose se profile la porte de Damas, avec ses petites flèches, ses aiguilles, ses pointes archaïques dont quelques-unes sont tom-
bantes. C'est charmant de voir ces vieilles pierres se dessiner dans la clarté neuve et comme s'appuyer sur un fond de satin rose, s'encadrer dans une tapisserie très riche. Plus loin, un sommet rond et bleu
apparaît, — pelote d'azur immobile, flottant dans le silence et le rêve des hauteurs
... Depuis Noël, je ne sais quoi de délicieux m'emplit l'âme. C'est une joie tendre, une intime suavité. Tout cela vient de vous, 6 Jésus. La vie orientale me pénètre lentement de son charme : cette civilisation antique et pittoresque diffère si absolument de la nôtre que son premier contact nous-étonne. On se sent comme perdu au milieu de toutes ces formes d'existence auxquelles rien ne nous avait préparés. Les descriptions qu'on en lit n’en rendent pas le caractère singulier. I] faut voir par soi-même. Et l'impression étrange qu'on en éprouve... L'on se croirait vraiment dans un autre monde. Peu à peu la séduction profonde de cette nature, de ces coutumes, tout ce qui fait la poésie de l'Orient opère en vous par des infiltrations mystérieuses. Et un bon matin l’on se réveille avec une nouvelle âme, primi-
tive et indolente, faite à tous ces entours, amoureuse de soleil...
Très belle fête au couvent de St-Etienne. Au matin, il fait sombre et froid. Mais des signes indiquent que la pluie va cesser. Le ciel s'égoutte. A des pâleurs, une lumière diffuse épandue, l'on pressent la clarté prochaine. La messe est intime et distinguée. M. le Consul général de France y assiste en tenue officielle. Le Prieur, en étole, était allé le recevoir aux portes de la Basilique, pour lui présenter l’eau bénite et l’encens : ‘coutume d'ancien régime qui a un charme tout nouveau pour moi. Ai-je jamais vu rendre de pareils honneurs à d'autres qu'à des dignitaires de l'Eglise ? Je remarque l'air émerveillé, la simplicité émue des bonnes femmes et des gens du pays venus pour assister à la glorification du premier diacre.
Vers le soir, Vêpres solennelles. L'assistance est nombreuse. Le soleil qui décline, après une course devenue brillante, emplit les verrières de féeries. Peu à peu, les rayons s'éteignent, les splendeurs s'évanouissent. C'est le demi-jour, la pénombre, qui, en s’accentuant, fait ressortir l'éclat des lustres en bronze ciselé suspendus aux voûtes. Le chant des moines est sobre, précis; les psaumes se déroulent en une harmonie profondément religieuse. Le panégyrique de saint Etienne, prononcé par un Père Assomptionniste, est pieux et sympathique. Les données scripturales sont assez abondantes touchant ce diacre. Et il y avait un beau parti à tirer
de son rôle de secoureur zélé et discret à l'égard des premiers fidèles. Et puis, quels tableaux que sa grandeur d'âme dans la lapidation, les absolus pardons dont il absolve ceux qui le font mourir, les cieux qui s'ouvrent, l'apothéose de ce premier martyr !
Quand tout est fini, je sors voir un peu de nature. Le firmament est d'argent et d'opale. Au-dessus des collines, là-bas, il y a des reflets lunaires. Un ourlet vert encercle l'horizon. …
-.. Nous allons au champ des pasteurs, situé au pied de la colline de Bethléem. Le ciel est d’abord opalin et argentin, et extrêmement limpide. Puis le soleil qui se lève rosit l'olivett: en face du cloître ; des jeux de lumière et d'ombre s'entrecroisent dans les branches et sur le sol. Des écharpes rose-pâle pendent là-haut. Et c’est bientôt l’azur qui remplace les nuances indécises du matin, un azur plein, d’une transparence absolue. Des vapeurs blanches flottent mollement dans ce bleu, virginalisent ce saphir... Je vois venir, à notre gauche, par la cime des ondulations, une caravane de chameaux : chameaux et chameliers se détachent sur le fond or et bleu de l'horizon avec une si extraordinaire netteté qu’on ne
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