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français à la façon des gens du midi, prend soin de nous avec beaucoup d’entrain et de délicatesse. Voilà trente ans qu'il habite au Carmel. Et il nous raconte avec force gestes les péripéties de sa vie sur le sommet auguste, nous décrit quelques-uns des étrangers illustres qu'il a hébergés. Sa conversation est vive et pleine de souvenirs intéressants.
La chapelle du monastère est d’une grande richesse..,
Aïn-Tabga.
... J'ouvre la porte donnant sur la terrasse d'où l'on descend à la grève. Dans le firmament très pur flotte un reste de nuages tout blancs. Moab se dessine. Ses reliefs ont quelque chose de doux et de fléchissant, en ces régions... Nous allons dans l'instant partir pour Capharnaüm! Le soleil darde. Le ciel est comme un immense saphir. Plus aucune de ces laines qui tantôt y voguaient encore. Elles se sont toutes amoncelées au delà de la chaîne d’Arabie, où elles se saturent de rayons. Une barque nous prend. Nous glissons sur le lac si calme et qui se pare de chauds reflets. Cette nature galiléenne est idyllique... Nous voici à Capharnaüm, qui fut le centre d'action de Jésus. Il n’y a ici que des ruines, car il fallait que le prophétie du Sauveur
s’accomplit : « Malheur à toi, Capharnaüm! Parce que tu n'as pas voulu croire en Celui qui t'a été envoyé, ton orgueil sera anéanti!» Et nous ne foulons, en effet, que des débris. Des fouilles récentes ont permis de retrouver les restes encore grandioses de la synagogue qui avait si souvent retenti des accents du Verbe fait chair. Elle était à sept nefs. Les dalles en sont intactes. L'on distingue la base des murs. Et c’est Partout une confusion de colonnes tronquées, de chapiteaux bien ouvragés, de corniches ornées de décorations végétales — seul motif qui fut permis par les traditions judaïques — de volutes.
... Le soir, à Tibériade, de la terrasse de la Casa- #04, Un spectacle extraordinaire se déroule s- mes yeux. Tandis que le soleil décline, . 1e voile tilasrosé se pose sur la chaîne de Moab. Au-dessus de la partie méridionale du lac le firmament revêt des tons cuivrés. Des nuages mordorés, rose-vif, s’entassent à l'est. D'autres morceaux de ciel sont vert-tendre. Et tout au loin, dominant les plus hauts pics, le grand Hermon dresse dans une gloire ses neiges éternelles qui se dorent, se rosissent, se bleutent...
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+. Îl est quatre heures.
Le soleil sort enfin de ses brumes. Et je puis voir du bleu, du beau bleu tendre, lavé, clarifié par les pluies. Et cet azur est de bonne qualité, mais il n’a rien de plus rare que celui qui plane en notre ciel. Là-bas, au firmament de mon pays, les tonalités
sont tout aussi délicates et tout aussi finement nuancées, avec je ne sais quoi peut-être de Plus arrêté et de plus précis, ou je dirais de plus ferme.
— Allons, dit Henri, au Rock Creek Cemetery.
Je vous y ferai voir une Statue de Saint-Gaudens. C'est mon pèlerinage favori. Quand je veux me reposer un peu, me rafraîchir l'esprit, je vais contempler ce bronze. Sa vue éveille doucement ma pensée. Quelle merveille! I] n'y a rien qui l'approche dans tout Washington. A cette heure surtout, vers le déclin uu jour, elle vous fera impression profonde. Je lui dois bien des inspirations. Tenez, voici quelques vers d’une pièce que je lui ai consacrée, tout dernièrement :
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Ton Image demeure au fond de ma mémoire, Et le Temps ne saurait l'envelopper d'oubli ; Voiles de crêpe et de tristesse, écharpes noires, N'ensevelissez pas mes rêves sous vos plis...
L'automobile nous prend donc et nous roule à travers les avenues de la Capitale: ces avenues qui ont quelque chose de souple, de moelleux. Et des arbres les bordent, si pressés, si feuillus, que l’on se croirait presque dans un bois. C'est à peine si les palais se laissent deviner, par delà leurs frondaisons épaisses...
Tout en allant, nous causons art, littérature, et. .. diplomatie. Mes compagnons Henri et Emile sont, en effet, dans « la carrière »!,
Depuis ces quelques heures où je suis leur hôte, j'observe avec plaisir extrême le cachet si particulier que la formation diplomatique imprime au caractère, l'espèce d'élasticité qu'elle donne à l'esprit. Leur conversation, toute en nuances, contourne si adroitement les questions, n'avance rien avec trop de force, évite de s’aventurer sur les terrains brûlants. Comme ils savent bien écouter aussi! Et leur tempérament semble si malléable. Ils ont comme une aptitude à se plier, à se mouler à tout. Mais l’on sent parfaitement que, sous une grande souplesse de
1. M. Henri Martin, alors secrétaire de la Légation Suisse. M. Emile Casteur, alors secrétaire de la Légation de S. M. le Roi des Belges.
procédés dans leurs relations, la liberté de leur jugement sur les hommes et les choses au milieu desquels ils évoluent demeure intacte et active. Derrière leur sourire engageant, conciliant, se cachent sans doute une volonté sûre d'elle-même et des idées très arrêtées.
Hier soir précisément, je disais à Henri : « Je vous en prie, ne brisez aucune de vos habitudes journalières à cause de moi, » — Et lui de me répondre : «Oh! moi, je ne brise jamais rien.» Or, il m'a Paru que ce mot si simple trahissait vraiment le diplomate. Un diplomate est tout le contraire d'un briseur de vitres. [|] attend, patiente, ne heurte jamais de front les hommes, laisse se dénouer d'ellesmêmes les situations compliquées et profite pour intervenir du moment psychologique.
... Au tournant d'une route, nous apercevons dans le lointain, calme, majestueux, dominant tout, le monument Washington. « C'est le triomphe de la ligne droite », nous dit Henri. Assurément. Et moi, pourtant, ce n'est Pas pour cette simple raison géommetrique qu'il m'impressionne et que je l’'admire. Cette longue aiguille de pierre qui se profile solitaire sur le ciel où pendent des laines grises, où va mourir la lumière, met là, au dessus de tout ce neuf, de toutes ces choses fraiches qu’anime une vie récente, je ne sais quoi de très reposant et de très antique. Elle évoque l'Egypte, elle nous reporte vers des âges
et des peuples disparus. J'oublie un moment tout ce qui m'entoure, je me laisse prendre à l'illusion de profond passé qu'elle nous donne...
Hors de la ville maintenant, par des chemins d'or, à travers des collines richement boisées. Je remarque des essences particulières aux climats doux : arbres aux larges feuilles imprégnées de sève. Et le soleil d'été n'a pas encore altéré leurs teintes, d’un vert cru et d'un rouge sombre. De la campagne trempée émanent les senteurs des moissons jeunes. Une rivière aux eaux jaunes coule rapide à notre gauche. Et cela serait beau n'était la couleur affreusement terne et sale. Mais la musique en est charmante — ce large bruit de flot qui se mêle au bruit du vent dans les branches, aux notes fluides et perlées des oiseaux saluant la fin du jour...
Et nous voici aux portes du Rock Creek Cemetery. Les monuments qui s'étalent sur les pentes ou dans les vallons de cette nécropole, n'ont rien qui puisse séduire beaucoup le regard : — pierres quelconques, colonnes plus ou moins élégantes, statues taillées par des maîtres maçons, — tout le faste habituel et sans art des cimetières américains.
Non, rien de ce qu'il y a ici n'est propre à nous émouvoir. Aussi bien ce n'est pas pour voir un spectacle si banal que nous sommes venus. « Regardez, dit Henri, c’est là-haut!» Et il indique au
sommet d'une colline une tache sombre. A je ne sais quelle vibration dans sa voix, quel éclair dans ses yeux, quelle fièvre de toucher enfin le but de notre pèlerinage, je devine l'emprise que la statue dont il nous a parlé exerce sur lui. Son seul voisi. nage le rend tout frémissant. Qu'est-ce donc que ce bronze peut avoir de si extraordinaire ? I] me tarde de le comtempler aussi. Va-t-il me ravir ou me désenchanter ? J'aimerais qu'il me fit l'impression que j'en attends et que sa vue me secouât d’une véritable sensation d'art, D'un pas rapide nous nous acheminons vers le rideau de feuillage derrière lequel il se dérobe.
*.. Un enclos de cyprès.
Les arbres, d'un vert presque noir, fusent très droits. Ils ont l'air de gardes funèbres, de senti. nelles de la mort, conscientes de leur rôle austère, jamais lasses de veiller sur un tombeau, Leurs branches compactes sont immobiles, silencieuses. Le vent léger du crépuscule les frôle sans les agiter, y éteint son murmure. On dirait qu'il craint de troubler le recueillement en lequel elles s'absorbent.
Le sol à l'intérieur est pavé de larges dalles humides. 11 a plu la nuit dernière etce matin. Etles rayons tardifs n'ont pu encore sécher ces Pierres. D'ailleurs le soleil pénètre-il jamais dans ce puits d'ombre? Par où la lumière dorée pourrait-elle y descendre, en égayer un peu la mélancolie ? Car
par-dessus les cyprès un orme déploie sa frondaison plus claire, les recouvre de son dôme aux mille nervures.
Un banc de porphyre à forme antique s’adosse aux arbres, en suit la ligne irrégulière.
Au fond de ce bois sacré, plus ténébreuse encore que le feuillage sous lequel elle s’abrite à demi, la statue est assise. Et ce que l’on ressent tout d’abord, en présence de cette forme étrange, mystérieuse, c'est de la stupeur. L'on s’imagine qu'il y a là quelqu'un vraiment, une femme en deuil et en pleurs. Ou mieux, l'on croit à quelque apparition d’outre-tombe. Oh ! que je ne voudrais pas me trouver seul ici, fûtce en plein jour. Henri y vient souvent, lui. Il passe des heures face à face avec cette vision. Il se propose même de la visiter la nuit. Ce que cette ombre doit être effrayante, fantastique, par un clair de lune et d'étoiles !...
Elle est assise — le buste presque rigide, le bras droit relevé, le menton appuyé sur deux doigts tandis que les autres se posent le long de la joue — attitude ordinaire dans la méditation. De longs voiles l'enveloppent de la tête aux pieds. Et il y a là, au point de vue technique, un effet de draperie qui est merveilleux. La forme humaine disparaît, elle est comme prostrée, anéantie, sous cette étoffe à la fois lourde et souple. Et cependant on la sent qui vit et qui respire, l’on devine la justesse des pro-
portions, l'harmonie des lignes, le modelé des membres. Les plis retombent avec une simplicité extrême ; mais quelle grandeur, quelle majesté ils Jui donnent. Ce n'est pas cherché, ce n’est pas arrangé. Rien qui ressemble aux coquettes parures de deuil où se complaît notre vanité. De larges ondulations, quelque chose d'ample, de fort, de massif, et avec cela de l'élégance, de la grâce, une mollesse fine et flottante. Oh! que cette écharpe noire revêt Ja Statue d'une distinction souveraine !
J'ai parlé de deuil et de pleurs. Et de fait cette forme est ensevelie sous des
« voiles de crêpe et de tristesse... »
C'est apparemment l'image de la douleur ou de la mort. Pourtant, à la bien regarder, sa figure n'est pas abattue. Elle ne verse aucune larme. Ses yeux demi-clos sont bien secs. Vers quoi donc regardent-ils ? Une vision plutôt intérieure, dirait- On, une réalité lointaine. Et Pourquoi ce pli un peu amer aux lèvres et par toute la physionomie cet air d'avoir souffert en même temps que de scepticisme dégagé ? Toujours est-il qu'elle reflète un sentiment extraordinairement complexe et qu'elle a une expression singulièrement énigmatique. L'artiste n'a mis #ucun nom au bas de son œuvre. Et cela laisse le champ libre à nos interprétations. Que signifie-t-
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elle donc ? que veut-elle nous représenter ? L'un après l'autre nous cherchons à nous le définir, à pénétrer son secret. Bronze pensif, qui donc évoques-tu ?...
D'après la légende, ce mausolée serait un acte de réparation tardive. La morte qui repose là, sous ces dalles, aurait aimé avec passion le compagnon de sa vie et aimé sans retour. Sa vive affection n'aurait été payée que de froideur. Et ainsi elle aurait langui auprès d’un foyer sans flamme, dans un palais que sa tendresse incomprise, dédaignée, transformait en lieu d’exil, gardant pour elle sa douleur, subissant sa destinée comme une chose fatale, sans se plaindre, sans la maudire, mais heureuse de quitter enfin une existence infiniment cruelle à son cœur de femme.
Son martyre à peine consommé, comme un remords s'éveilla dans l'âme de celui qui en avait été la cause peut-être assez inconsciente. Il voulut cultiver son souvenir, adoucir sa mémoire obsédante, l'éterniser dans un réel monument d'art. Et c’est au grand sculpteur Saint-Gaudens qu'il confia le soin d'ériger une statue à celle dont il avait brisé la vie, une statue qui symbolisât le drame tragique, l’intime désespoir où elle s'était consumée.
Quel sujet! Comme l'artiste en a bien saisi et rendu la portée psychologique ! Comme il l’a élargi encore pour lui donner une signification plus universelle! Ah! je crois comprendre maintenant l'énigme concentrée dans cette physionomie.
Ce n'est pas Ià un portrait. Cette figure est humaine; mais l'on sent qu'elle n'appartient plus au monde des contingences. Elle a gardé de son passage parmi nous les traits essentiels à notre race et s'est dépouillée de ces caractères qui individualisent, qui circonscrivent l'espèce et la constituent en personnalité. C'est du dehors, de l’au delà, qu'elle revit le songe sans rayons de son existence évanouie. Et sans doute les souvenirs qui se pressent dans sa pensée imprègnent son visage d’une intense mélancolie — mélancolie corrigée pourtant, tempérée par une sérénité qui n’est pas de la terre.
Ses lèvres entr'ouvertes semblent dire: « J'ai souffert, mais je tâche d'oublier. L'immense repos est venu. Désormais inaccessible au chagrin, pourquoi en voudrais-je aux hommes de mes malheurs ? Aussi bien les déceptions qui m'ont conduite au tombeau ne venaient-elles pas de mon enfantine naïveté ? J'avais demandé à la vie ce qu'elle ne peut pas donner. Est-ce que tout n'y est pas chimère et illusion ? Mes folles aspirations m'avaient portée trop haut. C'est un peu ma faute si la réalité m'a surprise, déconcertée, et si j'en ai été navrée jusqu’à en mourir. J'aurais dû être mieux préparée à ses coups. O vous qui me visitez et qui vous apitoyez sur l'histoire lamentable et Pourtant si brève de mes jours, votre sympathie ne peut plus me toucher. Tout passe. Et ma triste existence, comme les plus
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