‹ Eaux-fortes et tailles-douces [microforme]Chapitre 32 sur 41 · Dee 70 rRL a DS sas Re DRE uen rm mes · texte numérisé non relu

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Ramon à Maître Ambroise qui est venu lui exposer la demande de Vincent. Mireille, alors, de désespoir, s'enfuit, la nuit, de la maison paternelle, en toilette d’arlésienne, et s'en va au tombeau des Saintes-Maries, supplier ces patronnes de la Provence de fléchir ses parents. « C'était l'heure où les constellations aux nautoniers font beau signe. Le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles. Comme un éclair à ras des claies, Mireille passe. Les beaux et grands chiens, blancs comme des lis, la reconnaissent et ne bougent pas de leur repos. Elle file comme un esprit. Ses pieds ne touchent pas le sol». Toute sa famille part à sa poursuite. Mireille passe le Rhône dans la nacelle d’'Andreloun, et continue sa course à travers la Camargue. Sur les bords de l'étang de Vaccarès, elle est frappée d’un coup de soleil. Rappelée à la vie, elle se traîne jusqu'à l’église des Saintes-Maries : « O Saintes-Maries, s’écrie la pèlerine d'amour, qui pouvez en fleurs changer nos larmes, je suis une jouver celle qui aime un jouvenceau... De loin je suis venue chercher ici la paix. Ni crau, ni landes, ni mère émue, qui arrête mes pas! Et du soleil, qui darde ses clous et ses épines, je sens les rayonnances qui poignent mon cerveau. Mais vous pouvez me croire, donnez-moi Vincent; et gais et souriants, nous viendrons vous revoir tous deux ensemble, » La prière est à peine finie qu'elle a une extase : elle

voit descendre du ciel, blanches dans l'air limpide, les trois Maries lumineuses. Et celles-ci parlent à Mireille de la vanité du bonheur de ce monde, de la nécessité et du mérite de la souffrance, lui donnent une leçon de divin mysticisme. Elles en profitent pour faire toute l’histoire légendaire de l'évangélisation de la Provence. Puis « elles s'envolent ; leurs paroles s’éteignent peu à peu, de nuée d'or en nuée d'or, pareilles à un écho de cantique, à une musique éloignée, qui s’en serait allée avec la brise ». Pour elle, « il semble qu’elle dort et qu'elle rêve agenouillée, et qu’un étrange rayonnement de soleil couronne son front de nouvelles beautés ». Ses parents sont cependant accourus, mais pour la voir mourir. Elle tombe ; son pèlerinage va finir dans une sorte d’apothéose Surnaturelle ; au lieu des roses, vite fanées, de l'amour humain qu'elle était venue chercher ici, le ciel va couronner son front de lys immarcescibles. Vincent, le cher Vincent arrive à son tour. « Mon bel ami, d’où viens-tu ? lui dit Mireille. Heureuses, heureuses les âmes que la chair sur terre ne retient plus. » Puis, une dernière vision: la nacelle des saintes-Maries qui s'avance vers la mer, dans les profondeurs de l'air bleu. « Les voici, les voici venir dans leurs robes de lin! Ma mète, donnez-moi ma parure blanche. Non, je ne meurs pas! D'un pied léger, je monte déjà sur la nacelle. Adieu! Déjà nous gagnons le large, sur la mer! La mer, belle

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plaine agitée, est l'avenue du Paradis. Ah! comme l'eau nous dodeline !... Parmi tant d'astres là-haut suspendus j'en trouverai bien un où deux cœurs amis puissent s'aimer librement !... Saintes, est-ce un orgue, au loin, qui chante? Et l'agonisante soupira, et renversa le front, comme pou: s'endormir. . » L'âme de Mireille est partie pour le ciel, pour l'éternelle patrie des mésanges bleues, que sa main virginale avait laissé s'envoler...

Voilà un précis de ce merveilleux poème qui eût suffi à immortaliser le nom de Mistral. La conception en est simple et grandiose. Les images du passé y sont serties dans un cadre agreste, autour duquel, comme autour de la coupe de buis ciselée par le berger Alarie, s'épanouit « un ciste bien fleuri » ; et les figures sont également « bien vivantes dans cet ouvrage » d'un pâtre de génie. L'on a parlé, et je crois que c'est Anatole France, de « goût antique » à propos des poésies de Mistral, et l’épithète d’homérique s'attache à sa gloire. Je dirai même que leur saveur idyllique fait penser à la Bible. Mireille, en particulier, semble venu de l'Orient ; il offre avec nos pastorales des traits frappants. Tel chant, par exemple le VITI*, semble un écho de la genèse, dans l'épisode d'Agar et d'Ismaël au désert. Il n'y a cependant pas d'imitation: entre Mistral et nos poètes sacrés, l'affinité est naturelle. Il est le repré- .

sentant attardé de la poésie primitive du monde, Et, quand on songe qu'il lui a fallu se créer sa langue, qu'avant lui le provençal n'était plus qu'un patois, qu'il en a ramassé les débris et lui a refait une existence homogène et indépendante, notre admiration pour lui redouble. Grâce à son énergie et à son labeur, la langue provençale a retrouvé la vie. Et les poèmes que nous devons à ce maître, déjà beaux dans une transposition, prennent tout leur charme dans le parler, sonore et magnifique, dans lequel ils furent patiemment forgés, — ce parler du Midi, frère de celui de Dante et de Pétrarque.

Je me rappelle avoir vu dans l'atelier d’un sculpteur célèbre — Pierre Feitu — une symbolisation en marbre du mythe dramatique de Sisyphe. Le géant, à l'ossature et à la musculature puissantes, soulève son rocher qui éternellement retombe. Son effort est vain mais superbe, et nous arrache des cris d'enthousiäsme.

Cette conception figure peut-être le rôle accompli par le restaurateur de l'âme provençale. C'est tout un monde qu'il a pris sur ses épaules gigantesques, et qu'il a voulu arracher à la mort et à l'oubli. Quel sera le résultat définitif de sa colossale entreprise ? La Provence résistera-t-elle longtemps, après lui, aux forces qui l’enserrent depuis des siècles, et qui Préparent sa dissolution? Sa résurrection n’aura-telle pas été factice et temporaire ?

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Quoi qu'il en soit de l'avenir qui l'attend, la littérature de l'humanité aura, grâce à ce mouvement patriotique, acquis des poèmes immortels, et Frédéric Mistral restera, jusqu'aux âges les plus lointains, un demi-dieu.

Poètes français contemporains

Il est devenu un lieu commun de dire que le caractère de la civilisation actuelle est, par-dessus tout, matériel, que notre âge se distingue par des inventions utiles dont l'effet est d'améliorer le côté pratique de l'existence. Je me garderai bien de nier que les merveilleuses découvertes, dans l'ordre des sciences physiques, que nous devons à notre siècle, ne soient à l'honneur du génie humain. L'essor que ces sciences ont pris a produit des résultats étonnants. Et qui sait ce que l'avenir nous réserve dans ce domaine ? Pourtant, si portée qu'elle soit vers les choses de la mécanique et de l'électricité, notre époque est loin d'être stérile en poètes. A côté, ou plutôt au-dessus de ces esprits positifs qui appliquent toutes leurs puissances à scruter les mystères de la nature et, pour employer le mot de Victor Hugo, «à sculpter le réel », il y a des êtres divins qui s’évadent dans le rêve et qui « sculptent l'idéal». Ces derniers sont plus nombreux que vous ne pensez peut-être. Il y a quelques années, François Coppée, dans une étude sur ses jeunes confrères, répétait la parole célèbre :

« Ils sont trop.» Loin de diminuer, les disciples

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