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des Muses n'ont fait que grossir depuis leur légion. C'est en 1909, je crois, que les candidats aux couronnes Académiques envoyèrent aux Immortels une multitude de volumes de vers, parmi lesquels il y en avait deux cents qui sortaient de chez un seul éditeur, Alphonse Lemerre, du passage Choiseul. Et ces deux cents volumes, qui ne formaient donc qu’une petite partie de la production poétique de cette annéelà, étaient loin d’être sans mérite. Lemerre se montre trop difficile sur le choix des manuscrits, et tient trop à conserver la haute renommée de sa maison, pour accueillir et publier des œuvres dont la valeur n’éclate pas.
Fait remarquable, et qui donne beaucoup à penser: la poésie française, de nos jours, ne se limite pas aux frontières de la France. Qui donc a dit que le génie français était éminemment expansif et sympathique? Et je vous rappellerai, à ce propos, ces vers d’un poète que nous étudierons tout-à-l’heure :
Je tiens de ma patrie un cœur qui la déborde, Et plus je suis français, plus je me sens humain.
C'est surtout par le nombre de poètes français qu'elle a suscités à l'étranger, que l’on peut affirmer de l’âme française qu'elle est largement humaine et civilisatrice. De Belgique, de la Suisse Romande, de Roumanie, de Grèce, de notre Canada, sont sortis des poètes qui ont pris rang parmi les poètes fran-
çais, et dont les inspirations rentrent dans le patrimoine littéraire de la France. Il en est même venu des Etats-Unis. La Virginie et l’Arkansas ont produit deux poètes qui, pour n'avoir pas une goutte de sang latin dans leurs veines, se sont si bien assimilé nos vocables et notre mentalité, que leurs œuvres Sont parmi les plus en vue de la jeune école française. L'on à dit de Francis Viélé-Griffin qu'il était venu faire à Paris sa petite guerre de l'indépendance en matière poétique. Et cela montre bien qu'il n'a pas fait que suivre le mouvement, mais qu'il! se sentait assez sûr de lui pour inventer des rytiimes nouveaux, et contribuer sa part à l’évolution nécessaire de l'art antique. Quant à Stuart-Merrill, il connaît si parfaitement les ressources de notre langue et les richesses de notre vocabulaire, que même un lettré ne peut guère le lire qu’en s’aidant d’un lexique. Il affecte, en effet, d'employer les termes rares, archaïques, les mots désuets. Et ceci est pour vous indiquer à quei point le génie français est pénétrable, puisqu’un poète étranger a pu lui arracher ses secrets les plus intimes, que seuls les initiés par nature sembleraient devoir posséder. Nous sommes trop près de la poésie Contemporaine pour en bien juger. Il serait difficile de déterminer exactement ce que la postérité gardera de toute cette floraison. Nous manquons du recul nécessaire pour opérer une sélection définitive parmi les poèmes de l'heure présente,
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et pour dire quels sont ceux qui possèdent suffisamment d'éléments éternels pour durer. Mais, en présence de la gerbe magnifique qu'ils composent, et dont les couleurs et les parfums charment nos sens, il est permis d'affirmer, à la gloire de notre temps, que s’il est épris de commerce et d'industrie, il sait aussi courir après « l'oiseau bleu ».
Par quel poète commencerons-nous notre étude ? Nous n'avons vraiment que l'embarras du choix. Sully-Prudhomme est tout-à-fait digne d'ouvrir la marche, de guider le chœur des modernes fils d’Apollon. Voici un poète de pensée, d'analyse psychologique fine et profonde. L'on a dit de l’auteur des Odes funambulesques, Théodore de Banville, qu'il a eu plusieurs idées dans sa vie, dont la plus tenace et la plus persistante a été de ne mettre aucune idée dans ses vers. Sully-Prudhomme, au contraire, a versé le plus possible d'idées dans ses poèmes. Je ne parle pas seulement de ses vastes conceptions, comme Ze Zénith, la Justice, le Bonheur. Ce sont là d'admirables thèses, de solide substance, et où son génie philosophique déploie tout son vol. Car cet homme a réalisé pleinement ce qu'André Chénier avait essayé dans son Æermès : il a plié la science à la poésie, sans que ni l’une ni l’autre ait souffert de
cette alliance, opérée pour la première fois peut-être dans notre langue. Et son œuvre offre une synthèse logique revêtue d'une forme divine. Mais même ses poèmes minuscules renferment toujours une pensée forte ou délicate, ou l'analyse aiguë, pénétranté, d’un sentiment absolument subtil. Voici, par exemple, une preuve qu'il apporte, nouvelle autant qu'expressive, de l'existence, et de l’immatérialité de l'âme humaine :
Partout scintillent les couleurs, Mais d’où vient cette force en elles ?
Il existe un bleu dont je meurs, Parce qu'il est dans les prunelles,
Tous les corps offrent des contours, Mais d’où vient la forme qui touche ?
Comment fais-tu les grands amours, Petite ligne de la bouche ?
Comme tous les poètes, Sully-Prudhomme s’est beaucoup promené dans les astres. Notons toutefois que ses courses les plus éthérées ont toujours pour frein ou pour cadre une donnée scientifique, que, derrière ses fictions, les images qu'il entrevoit, les rapports secrets qu'il découvre, il y a une certitude positive. Ainsi, dans Za Voie lactée :
Aux étoiles j'ai dit un soir :
« Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir,
Ont des tendresses douloureuses ;
Etes-vous toujours en prière ?
Etes-vous des astres blessés ?
Car ce sont des pleurs de lumière, Non des rayons, que vous versez.
Vous, les étoiles, les aïeules
Des créatures et des dieux,
Vous avez des pleurs dans les yeux...»
Elles m'ont dit : « Nous sommes seules. .
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Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la crois voisine ; Sa clarté caressante et fine
Dans sa patrie est sans témoin :
Et l’intime ardeur de ses flammes Expire aux cieux indifférents. »
Je leur ai dit : « Je vous comprends !
Car vous ressemblez à des âmes :
TU
Ainsi que vous, chacune luit Loin des sœurs qui semblent près d'elle, Et la solitaire immortelle
Brûle en silence dans 1a nuit. »
Vraiment, plus on creuse ces petits poèmes de l'auteur des So/ifudes et des Vaines Tendresses, plus on est frappé de la belle et ferme qualité de leur essence.
Paul Verlaine a été incontestablement un maître de la poésie contemporaine. Il avait commencé par être parnassien pur et, comme il disait, « par ciseler
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les mots comme des coupes ». Mais il ne tarda pas à se libérer des entraves de cette école hautaine. Et c'est quand il eut lâché la bride à tous ses instincts que la poésie sortit aussi de son cœur en flots palpitants. La vie de ce poète a été coupable et malheureuse, et ce n'est pas sans raison qu'on la rapproche de celle de François Villon. Pourtant, et il y a ici un mystère que personne n'élucidera, il faut bien pardonner à celui qui, par un anagramme de son nom, aimait à s'appeler Pauvre Lélian, toutes ses faiblesses, puisque nous leur devons des inspirations, généralement si touchantes et si extraordinairement humaines. Quand il eut trouvé sa voie — et c’est 1à une expression qui semble paradoxale, à propos d’un poète qui a mené la vie la plus débraillée et la plus irrégulière que l’on puisse imaginer — Verlaine formula son art poétique, où il voulait « de la musique avant toute chose, et, « pas la couleur, rien que la nuance »,
Car la Muse seule fiance Le Rêve au Rêve et la flûte au cor...
et fit entendre jusqu’à la fin les accents les plus personnels. Sa poésie est sincère et nous livre son cœur par lambeaux. Tout n'y est pas d’un égal mérite, mais certaines de ces vibrations se prolongent en échos infinis. Voulez-vous entendre cet air de Mandoline plaintive ?
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mar meer agnte mean eee emmener,
La lune blanche Luit dans les bois ; De chaque branche Part une voix Sous la ramée.., © bien-aimée !
L'étang refiète, Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure...
Rêvons : c’est l'heure.
Un vaste et tendre Apaisement
Semble descendre Du firmament
Que l’astre irise...
C’est l'heure exquise.
Il y a, de Verlaine, une Chanson d'automne, qu'il avait composée avant que ses malheurs aient commencé, et dans laquelle les critiques voient du procédé, du métier, plutôt que l'expression d’un réel état d'âme. Qui sait s’il n’y faut pas trouver l'intuition de la destinée misérable qui l’attendait et si le poète n’a pas rendu ici, à l’avance, ce qu'il ressentirait quand il se serait abandonné au sort méchant ? En tout cas, cette pièce, par sa facture, est annonciatrice de la poétique qu'il devait formuler :
POÈTES FRANÇAI:; CONTEMPORAINS [ 249
Les sanglots longs Des violons
De l'automne, Bercent mon cœur D'une langueur Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand Sonne l'heure,
Je me souviens Des jours anciens, Et je pleure ;
Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte De çà, de là, Pareil à la Feuille morte.
Non seulement Verlaine a créé, pour sa part, des rythmes d'une nouveauté imprévue et charmante, mais son Art Poétique a en quelque sorte régénéré la prosodie et continue d'exercer une influence heureuseé Sur nos contemporains. Grâce à lui, nos peètes ont fait produire aux mots des effets d’une subtile et rare musicalité, auparavant inconnus. L'impression des choses n'avait jamais été rendue en des termes moins chargés de matière et plus directement voisins de la secousse nerveuse. Et c’est à « pauvre Lélian » que revient le mérite de cette trouvaille.
Edmond Rostand n'est pas seulement dramaturge célèbre, il est grand poète. Ei Chantecler est précisément son meilleur poème; c'est moins un drame qu'un poème. Et c'est pourquoi la représentation en est si difficile. Dans ses œuvres antérieures, il s'était surtout montré dramaturge ; ici c'est le lyrique qui l'emporte. Tant pis pour le théâtre, et tant mieux pour l’art pur. Rostand est complexe. Pour expliquer le côté chevaleresque de sa nature, et qui paraît assez dans ses conceptions, il se réclame de sang espagnol : « Ma grand’mère était de Cadix », dit-il dans Les Musardises. Quant à l'esprit de blague qui émaille son œuvre, et notamment Ckantecler— car le Merle dans ce drame n’est qu’un gavroche infiniment spirituel — son origine marseillaise, presque gasconne, en donne la raison. D'où qu'il vienne, son lyrisme est supérieur et d'une qualité qui rappelle beaucoup celui de la génération de 1830, ce qui fait que l’on appelle volontiers Rostand le dernier des romantiques. Et ce lyrisme n’a jamais mieux éclaté que tout au long de ce noble drame de Chantecler qui est un rêve beau et douloureux, un rêve qui se heurte à la réalité sans s'y briser toutefois. Je n'en veux pour preuve que ces strophes empruntées à l'Aymne au Soleil :
Toi qui sèches les pleurs des moindres graminées, Qui fais d'une fleur morte un vivant papillon, Lorsqu'on voit, s'effeuillant comme des destinées, Trembler au vent des Pyrénées, Les amandiers du Roussillon.
Tu fais tourner les tournesols du presbytère, Luire le frère d'or que j'ai sur le clocher, Et quand par les tilleuls tu viens avec mystère, Tu fais bouger des ronds par terre, Si beaux, qu'on n'ose plus marcher.
Francis Jammes est un étrange et déconcertant poète. Et c'est à signifier qu'il n’a jamais voulu, sauf rarement, et comme sans y penser, couler ses rêves exquis, ses paysages si frais, ses idylles naïves,
dans le moule traditionnel de la prosodie. Il ne s'est même pas soumis, si ce n'est par accident, à l’art poétique moderne, où les licences les plus larges sont pourtant concédées. Car il semble bien que l'inscription que Rabelais a mise à l'entrée de sa fameuse abbaye de Thélème pourrait figurer au fronton de notre Temple des Muses: «Fais ce que veux». Et pourtant, les libertés que les poètes de nos jours ont prises avec les lois de la versification ne suffisaient pas à Francis Jammes, qui, lui, a enfreint toutes les règles, même les plus souples et les plus indulgentes, au point qu’il est tout près d’être un poète en prose. Rien ne se rapproche’plus de la
forme ordinaire du langage que la plupart de ses poèmes réunis sous les titres suivants: De l'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir, Le Deuil des
Primevères. Voici un exemple de sa manière, pris au hasard :
Ce pays a la fraîcheur molle des bords des eaux. | Les chemins s'enfoncent obscurément, noirs de mousses, | Vers des épaisseurs bleues pleines d'ombre d'amour.
Pareille forme est troublante. L'on aimerait savoir à quoi l'on a affaire. Cette chose, qui n'est plus de la simple prose, et qui n’est pas encore des vers, rend perplexe. Pourquoi Francis Jammes ne se décide-t-il carrément pour l’une ou pour l’autre? Et puisqu'il est vraiment poète, que ne se plie-t-il au mode d'expression habituel chez les disciples des Muses ? Oh! il sait, quand il lui plaît, très bien tourner le vers; l'on en relève dans son œuvre de frappés. Par exemple ceux-ci, auxquels il ne manque guère que la rime pour être parfaits :
Je n'espère plus rien, mon Dieu, je me résigne. Je sens la nuit sur moi comme elle est sur les champs, Quand le soleil s'éteint, le soir, comme une lampe.
Je ne vois plus en moi. Je suis comme le soir
Qui fait qu'on ne voit plus les gianeuses d'azur...
Les jolies choses éparses en ses livres eussent gagné à être encloses dans les rythmes consacrés.
POÈTES FRANÇAIS CONVEMPORAINS [ 253
Sa dernière œuvre, C/arrières dans le ciel, marque un progrès réel de sa pensée, La lyre du poète est devenue religieuse. 11 ne lui reste plus que d'obéir aux lois de l'harmonie...
Voici, par contre, l'un des plus accomplis musiciens que nous ayons. C'est 4/6ert Samain, tort beaucoup trop jeune, mais en laissant des poèmes définitifs. Au Jardin de l'Infante, Le Chariot d'or, Aux flancs du Vase, sont des œuvres de grand art. Samain a adopté la poétique de Verlaine, et avec un bonheur dont vous pourrez juger par cet Accom-
Dagnement :
Comme de longs cheveux peignés au vent du soir, L'odeur des nuits d'été parfume le lac noir, Le grand lac parfumé brille comme un miroir.
La rame tombe et se relève,
Ma barque glisse dans le rêve,
Ma barque glisse dans le ciel,
Sur le lac immatériel...
Là-bas, la lune écoute, accoudée au coteau, Le silence qu'exhale en glissant le bateau... Trois grands lis frais-coupés meurent sur mon manteau.
Il est légitime de regretter que Albert Samain n'ait pu accomplir toute sa tâche. Mais ceux qui meurent jeunes ne sont-ils pas aimés des dieux ?
Et d'ailleurs, son œuvre a tous les caractères qui assurent la pérennité. Dans Le Deuil des Primevères, Francis Jammes a consacré une pièce à son ami Samain, de laquelle nous détachons la strophe suivante qui est très juste comme pensée, et où — chose rare chez Jammes ! — la cadence et les règles normales du vers sont à peu près respectées :
Je ne regrette pas ta mort. Ta vie est là.
Comme la voix du vent qui berce les lilas
Ne meurt point, mais revient après bien des années Dans les mêmes lilas qu’on avait cru fanés,
Tes chants, mon cher Samain, reviendront pour bercer Les enfants que déjà mûrissent nos pensées. . .
Un peu comme Leconte de Lisle, Auguste Angellier, que nous avons perdu il n'y a pas longtemps, a vécu parmi les âges morts. Les trois volumes intitulés: Dans la Lumière antique, évoquent certains aspects de la civilisation grecque surtout. Les personnages se meuvent dans un décor reconstitué avec une habileté qui donne l'illusion du passé et font entendre les maximes de la sagesse hellénique. Avec son livre de sonnets: 4 / Amie perdue, Angellier revient parmi nous pour chanter un rêve d'amour qui a sombré dans le deuil. Cet homme, dont nous croyions que la pensée hautaine habitait uniquement
les époques disparues, et tressaillait aux seuls souvenirs du monde antique, a montré qu'il était bien de notre temps ou plutôt de tous les temps, par sa facilité à accueillir les joies courtes de la vie, et son frémissement devant la douleur. Ce poète n'est jamais sorti de l'alexandrin, qu'il martèle il est vrai avec un art consommé, mais dont la continuité finit par donner à l’ensemble de ses poèmes un cachet de monotonie. Voici la note bien humaine, par laquelle se termine le volume où il a retracé les divers épisodes d'une idylle qui s'est dénouée dans les larmes :
Ah! chers instants du Cœur conservés dans ces vers, Vous que j'ai recueillies, à corolles séchées,
Parce que vous gardez le parfum des bois verts
Où vous avez poussé sous les branches penchées ;
Vous êtes quelques fleurs au hasard détachées Parmi des sentiments infinis et divers,
Un rameau retiré des profondes jonchées
De mes délices morts, de mes chagrins soufferts ;
Vous êtes au bonheur dont mon âme fut ivre Ce qu'est un bouton d'or emporté dans un livre Aux prés où le printemps répand sa floraison...
Parmi les poètes étrangers qui se sont approprié l'âme et l'idiome de la France, au Point que leurs
œuvres ne se distinguent pas, ou à peine, de celles des poètes français proprement dits, Madame la comtesse Mathieu de Noailles tient une place d’honneur. M. René Doumic a dit de cette roumaine qu'elle était « artiste jusqu'au bout des ongles». Ses poèmes, Les Eblouissements, Le Cœur innombrable, débordent de la joie de vivre, et chantent, sur un mode qui rappelle le plus beau temps du paganisme, la nature et l'amour. Ne cherchons pas ici les fortes pensées ; elles y sont plutôt rares. Mais il y a surabondance d'exaltation et comme une ivresse devant la bonté des choses, les délices des saisons dans cette Île de France devenue pour l’auteur une seconde patrie. Pourtant, Madame de Noailles vieillit comme . tout le monde ; son enthousiasme, son délire de tout simplement se sentir vivre, s’atténue, se voile de mélancolie, en voyant fuir les années. Son livre, L'Ombre des jours, renferme des accents plus pénétrants que les autres, parce que le néant de l’existence s’y reflète; l’on est agréablement surpris de voir cette bacchante devenue enfin plus sérieuse et même un peu triste, en présence de l'écoulement de tout. La tristesse l’a presque ramenée à la vérité, en mettant dans son âme la nostalgie du divin. Dans ses toutes dernières œuvres, Madame de Noailles regarde enfin vers Dieu, dont elle n'avait pas paru jusque-là soupçonner l'existence, et selon sa propre
expression, « elle lui tend la main». La vie ne suffit
plus comme autrefois à remplir son cœur désabusé ; elle cherche plus haut une consolation. Et comme elle est très expansive, elle nous dira sans doute, en de fort beaux vers, ce qu'elle aura entrevu dans cette orientation nouvelle de sa pensée et de ses aspirations. Je ne vous citerai qu'un vers de Madame de Noailles, et qui vous montrera jusqu'où elle peut atteindre. Parlant du tombeau de l'Empereur aux Invalides, elle termine sa description par un alexandrin qui est loin d’être banal :
Au fond du puits de gloire où dort Napoléon.
Madame Æélène l’acaresco, roumaine également, a un talent qui me semble plus souple et plus nuancé que celui de Madame de Noailles. Pour faire moins de bruit dans le monde des lettres, je pense qu'elle occupe une situation plus sérieuse. Voici, de cette femme-poète, une inspiration à laquelle je trouve une allure majestueuse. C’est intitulé : Coucher de soleil :
Quelqu'un est en prière au fond du ciel, ce soir. Le soleil fuit avec un si long nonchaloir.
Son auréole d’or si mollement incline
Vers les bois frémissants la lueur opaline
De l'horizon où tremble une poussière en feu.
Ce n'est pas un départ, ce n'est pas un adieu,
C'est une halte exquise au penchant de la route. Quelqu'un est en prière au fond du ciel, sans doute. Quelque grande pensée est là, contre le bord
De l’abîme où la nuit prend le jour, et l'endort...
Comme dans les tableaux de Rubens, la grasse vie flamande s'étale dans beaucoup des poèmes de £mzle Verhaeren. Et je vous assure que lorsqu'il chante le côté rustique de son pays, ce poète appelle un peu trop les choses par leur nom. La crudité de ses expressions offense nos oreilles plus délicates: nos yeux sont blessés par les couleurs violentes dont il charge ses tableaux. Mais les cloîtres et les moines ont aussi fourni à son pinceau des demi-teintes reposantes :
Sur le couvent qui dort, une paix d'ombre blanche Plane mystiquement, et, par les loins moelleux, Des brouillards de duvet et des vols nébuleux
Egrènent en flocons leur neigeuse avalanche...
Et encore :
Il est des moines si doux, avec des traits si calmes, Qu'on ornerait leurs mains de roses et de palmes...
D'une façon générale, c'est moins la grâce que la robustesse et l’opulence des formes qui distingue Emile Verhaeren, dont le génie est aussi peu latin
que possible. Dans une espèce de légende des siècles en raccourci, qu'il a tentée et qui a nom Zes Rythmes souverains, on voit qu'il a été attiré surtout par les faits énormes et les figures gigantesques de l'histoire. Son imagination se plaît aux choses de Puissance, Et ses vers ont l'air d'avoir été martelés sur l’encilume.
Un autre flamand, CZarles l'an Lerberghe, nous a laissé, entr'autres poèmes, Za Chanson d'Eve. C'est une dramatisation du grand fait biblique par lequel s'ouvre le Livre Eternel. La simple vérité n'a pas suffi au poète ; il y mêle la légende et surtout Ia mythologie. La Chanson à "Æve, de Van Lerberghe n'est de nature à nous faire oublier ni le récit de la Bible, ni le Paradis Perdu, de Milton.
Passons de suite à Jean Moréas :
Moi, que la noble Athène a nourri
dit-il, dans Le Pèlerin Passionné. C'était, en effet, ‘n pur grec et qui, de son vrai nom, s'appelait Papadiamantopoulos, ce qui est un vocable d’une respectable longueur. Cet hellène se déclarait
L'élu des Nymphes de la Seine, Et, par le rite que je sais,
Sur de nouvelles fleurs les abeilles de Grèce Butineront un miel français.
Et Jean Moréas est devenu, par vocation spéciale, un grand poète de France. Ce n’est pas qu'il soit toujours clair. Il composait ses poèmes de nuit, à la belle étoile, quand il y a des étoiles scus le ciel de Paris, ou à la lueur falote des réverbères, et il s'en allait, scandant ses strophes, les rythmant sur son pas magistral. Car il faisait école, il était suivi de disciples qui voyaient en lui l’un des chefs du symbolisme. Si ce n'est donc parce qu'il a puisé ses inspirations dans les nocturnes, du moins parce qu'il était l'une des fortes têtes du symbolisme, et que les symbolistes chargent de voiles leurs conceptions, Moréas affecte souvent d’être obscur. Et ce n'est
pas une petite affaire que de deviner le sens de ses énigmes. Mais il est toujours très fin. Et c’est
quand il lui arrive d'être simple et tout ainsi que
nous le goûtons le mieux :
La feuille des forêts Qui tourne dans la bise
Là-bas, par les guérets,
La feuille des forêts
Qui tourne dans la bise, Va-t-elle revenir
Verdir — la même tige ?
L'eau claire des ruisseaux Qui passe claire et vive
A l'ombre des berceaux, L'eau claire des ruisseaux Qui passe claire et vive, Va-t-elle retourner Baigner — la même rive 2
Ho MRE RE. à
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Poétiquement parlant, la vie de Jean Moréas a été une ascension. Il n'a cessé de monter vers les plus hauts sommets de l'art, qu'il a atteints avec sa dernière œuvre, Les Séances, où toute sa philosophie de l'existence est formulée en vers superbes :
Ne dites pas: la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d'un esprit sot ou c'est d’une âme basse, Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin : C'est d’un mauvais Courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s'agitent les rameaux, Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève, Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ; Et dites : c’est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve.
ri +
Et Les Stances se déroulent en une suite d’élégies largement humaines, où les grandes pensées se drapent dans un manteau royal.
La Suisse Romande a enrichi de belles œuvres l'écrin de la poésie française. Il suffit de lire Chartes
Fuster et Henry Spiess, entr'autres, pour se convaincre que la flamme de l'inspiration n’est pas éteinte au pays de Jean-Jacques Rousseau. Je sais aussi un Gènevois qui, par une modestie excessive, et peut-être aussi à cause de sa situation officielle, ne se décide pas à publier ses poèmes. Æenri Martin est dans la diplomatie — étant premier secrétaire de la Légation Helvétique, à Washington ! — et les diplomates vivent dans une grande réserve, ils s'enveloppent de mystère. Ce poète a des inspirations vraiment exquises. Je les ai lues en manuscrit. J'en ai admiré l'abondance de sentiment et la fluidité de forme. Je vous en citerai une, qui n’est pas la moins belle de ce recueil dont je souhaite qu’il ne reste pas plus longtemps inédit :