‹ Eaux-fortes et tailles-douces [microforme]Chapitre 4 sur 41 · Ernest RENAN. Souvenirs d'enfance et de Jeunesse · texte numérisé non relu

Ernest RENAN. Souvenirs d'enfance et de Jeunesse

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Hélas ! comme il arrive d'ordinaire après les grands élans, les superbes déploiements d'énergie, son âme se sent maintenant affaissée. L'avenir ne lui paraît plus si rose, 11 doute de lui-même, de son talent. N'eût-il pas mieux valu peut-être marcher dans la voie commune, obéir à la vocation banale et sûre ? L'appréciera-t-on là-bas ? Daignera-t-on seulement lui trouver quelques dispositions Pour cet art si diffcile des couleurs et des formes? S'il s'était fait illusion ! Si l'on allait d'un coup briser tous ses espoirs !...

Moi, de relever le courage de cet enfant par quelques paroles où passe tout ce que m'inspire d’admiration sa noblesse d'âme. Et son visage alors s'illumine, témoigne d’une gratitude attendrie,

Notre conversation finie, je vais sur le pont d'avant d'où je regarde la mer sombre au loin, en face de nous neigeuse, argentée. La lune dont aucun nuage n'obscurcit le disque parfait verse sur notre route une coulée pâle, nous trace une voie de blancheur. Sur le fond clair du ciel se détachent nettement les mâts et les cordages. Quel motif pour le pinceau ! Quelle délicieuse marine !

Mais serait-il possible de rendre la poésie éparse dans ce nocturne, cette splendeur lunaire finement enchâssée dans une sertissure de pénombre, le mystère de ces silences élargis par le faible mouvement du navire et le clapotis des flots ? Que ne suis-je

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Peintre! Que ne puis-je fixer ces remuantes écailles nacrées qui s’allongent en traînée infinie !

A des intervalles réguliers, l'homme de quart entonne un chant très court, © la brève et fruste mélodie ! Cela achève de donner à ce tableau un charme absolu.

17 octobre.

+ Îl souffle une brise chaude. Nous rencontrons l'été, l'été qui a déjà fui nos climats, et qui s’attarde Sur «la mer océane ». Ne va-t-il Pas trouver ici sa couche funèbre, s'ensevelir dans ce linceul impérial ? A son contact les froids abimes s'attiédiront ; leur essence s’amollira, se fera douce.

Les vagues courtes s'enivrent de l'ardeur que leur verse le soleil. Ses rayons pénètrent par toutes les Ouvertures du paquebot, égaient cet intérieur revêtu de boiseries sombres. Je passerais des heures seulement à regarder la mer radieuse et assoupie. Je dois faire effort Pour lire ou pour écrire, pour parler. Je ne puis vouloir qu'une chose, me laisser bercer dans un bain lumineux et respirer cet air si pur, si moelleux, jouir des espaces cristallins,

Voici revenir le petit être griset brun. Son instinct laura sans doute averti que son seul moyen de salut était de rester avec nous. Et il n’a plus l'air inquiet comme hier, il n’est déjà plus si timide. Je le vois

LR

sautiller sur le pont, répondre à des appels, becqueter des mies de pain. 11 s'est apprivoisé. : Son âme légère, aérienne, paraît s'accommoder le mieux du monde de cet exil forcé. Parfois il nous quitte, rase un instant les flots puis remonte envelopper le navire dans son vol harmonieux. . ,

Quel changement dans l'après-midi! Le ciel est terne. L'horizon s'emplit de teintes topaze qui descendent sur la mer. Le soleil se retire derrière un rideau blafard. L'eau prend une couleur d'encre. Un vent humide se lève. L'atmosphère est lourde. De minute en minute l'homme de quart jette une note tremblante. N'aurons-nous pas la tempête ?....

18 octobre.

... Malgré tant de signes avant-coureurs, l'orage n'a pas éclaté hier soir. La lune écartant peu à peu les langes qui l'emprisonnaient, a fini par imposer son influence heureuse. Sa clarté sereine a fait la paix dans les hauteurs. C'était merveille d’assister à sa lutte pour percer l'amoncellement de nuages qui la dérobaient à nos yeux. Et quand son tri. omphe fut assuré, avec quelle grâce mesurée prit-elle Possession de son empire ! Comme elle avait l'air vraiment reine! Plus rien Pour empêcher sa lueur de parvenir jusqu’à nous. Seul le bas de l'horizon

demeurait encombré de flocons cendrés, mouvantes collines dont la crête inégalement blanchissante semblait se saturer des splendeurs qui coulaient de là-haut, les absorber toutes. Le firmament entièrement libre de vapeurs offrait de belles teintes pâles Piquées de rares étoiles.

J'ai voulu rester tard sur le pont à regarder ce même tableau qui m'avait enchanté l'autre soir. © ces mâtures se découpant avec précision sur un ciel crême, quel spectacle !

Ce matin il fait un temps gris. L'air est chargé de brouillards. Un peu d'azur sourit éparpillé en petites taches. Le soleil cherche à dissiper les brumes. Ses rayons se dispersent à travers les masses vaporeuses, s’y résolvent en un éclat froid qui fait mal aux yeux. Le globe lumineux est 1à quelque part à un endroit qu'on ne peut préciser, au-dessus de cette buée épaisse en laquelle sa clarté s'infiltre et se diffuse. Une éclaircie se fait Pourtant au loin, trouée ovale, par où ses traits aiguisés tombent À pic sur la mer miroitante...

Décidément le jour ne sera pas beau. La brume devient uniformément grise, opaque. L'irradiation q'ü l'imprégnait tout à l'heure a cessé. On dirait maintenant de l’ouate effilochée qui flotte en lourdeurs ténébreuses.

Les vagues plus fortes nous sécouent, Je me rends à la proue. De là je m'amuse à suivre les

Mouvements du navire. Ils ne manquent ni d’aisance ni de grâce, Je me figure voir un énorme Serpent qui rampe sur un sol sinueux, accidenté. Elles sont très curieuses à examiner les contorsions de cette gigantesque armature d'acier infiniment solide et comme douée de souplesse. Penché sur le bastingage je regarde les flots qui s'écartent, se soulèvent en nappes d'émeraudes frangées d’écume. I] ÿ à une fraîcheur de ton, une transparence absolues dans ces verdeurs ourlées qui s'étendent en surface extrêmement polie, vont finir en bouillonnements neigeux...

Vers le soir se produit une accalmie. L'atmo- Sphère s'allège. Les brumes fondent, s'évanouissent, La mer se pacifie. La lune est encore triomphante, Elle a dû lutter beaucoup. Tant de forces étaient conjurées contre son règne. Mais la voici paraître sereine, dor inatrice. Grâce à sa vertu les dernières heures de ce jour assez troublé s’achèvent tranquilles, s’auréolent de clartés reposantes.

Un vieillard m'aborde. Je devine, à sa façon de Prononcer l'anglais, qu'il est allemand. Il a je ne sais quelle allure de soldat en retraite, Sa physionomie à la fois martiale et débonnaire rappelle celle de Guillaume Ier,

À l'encontre de tant d'autres de ses compatriotes, ce germain n'a jamais pu se faire à Ja vie américaine, I] laisse aux Etats-Unis des intérêts qu'il pourra sur-

veiller de loin. L'industrie qu'il y a fondée continuera à prospérer d'elle-même et à lui rapporter de jolies sommes. Quant à lui il retourne vivre dans sa chère Allemagne « plus intellectuelle et plus douce, plus éthérée que ce dur pays où l'esprit ne peut jouir ».

«Ah! me dit-il, de quelle façon âpre les américains entendent l'existence! La fièvre des affaires les dévore. Leurs énergies sont perpétuellement tendues vers ce seul objet : le gain. Pour eux il semble que l'unique but de la vie soit d'acquérir la fortune. L'or c'est chose utile, nécessaire même sans aucun doute. Mais faut-il en Poursuivre la conquête avec un appétit si violent et si exclusif P Est-il raisonnable de sacrifier à cette idole la culture de ces sentiments délicats, de ces recherches idéales qui font les vraies civilisations? Ce peuple ne soupçonne même pas ce qu'est le dilettantisme, produit charmant de notre Europe si distinguée. Comme il a peu l'air de connaître la douceur de vivre ! »...

Resté seul, je réfléchis à ce jugement qui me paraît bien sommaire, La vérité, en Pareille matière, n’estelle pas faite de nuances ? Or cette appréciation porte le cachet de l'absolu. Et j'ai le droit de Ja discuter intérieurement et de m'en étonner peut-être, puisqu'elle vient d'un monsieur à qui les Etats-Unis ont porté chance. On a vraiment beau jeu de se livrer à la critique indépendante « après fortune faite ».

Les américains sont-ils aussi matérialisés qu'on le prétend? Ce sont surtout des hommes d’affaires ; ils ont constitué les affaires à l'état « d'empire », selon le mot de M. Carnegie. Mais il n’est que juste, je crois, de leur reconnaître des aptitudes plus hautes. Leur désir de s’instruire est très réel. En aucun pays du monde le pouvoir ne se donne plus de mal Pour répandre à profusion, dans toutes les classes, faire descendre jusqu'aux dernières couches soriales la lumière de l'instruction.

Comment s'étonner que ce peuple jeune, encore en voie de formation, n'ait Pas une mentalité aussi brillante que celle des nations européennes ? Peut-être Sur certains points marche-t-il en avant, fraie-t-il Ja voie au vieux monde? Il a atteint à un degré de civilisation suffisant Pour son âge. Etilen arrivera, par la nécessité de son évolution, à toutes les délicatesses et tous les raffinements de l'extrême culture que l’on admire ailleurs.

Qu'il ne soit pas toutefois si pressé d’y parvenir ! Ses neuves énergies ont bien le temps de s'émousser et de se fondre en de subtiles élégances, des grâces attiques...

19 octobre.

La nuit à été mauvaise. Quels affreux ballottements ! La puissante ossature du navire craquait,

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On eut dit par instant qu'elle allait se disloquer sous l'effort des vagues. Pour la première fois j'ai eu la sensation de l'abime. Et cela m'a fait frémir. Je me disais : seule une mince cloison d'acier nous sépare des flots en fureur. La mouvante citadelle qui nous porte, qu'est-elle au milieu de ces montagnes liquides qui se jouent d’elle, se la renvoient l’une à l’autre, l'enserrent dans leurs gorges sinistres d’où péniblement elle se dégage pour gra :‘r d’autres faîtes écumants et s’abimer encore? Il y a là au-dessous de nous des gouffres insondables. Un léger accident suffirait pour nous y engloutir. Ah! que nous Sommes donc peu de chose en face de l’aveugle et brutale toute-puissance qui nous tient à sa merci !

Ce matin la mer n’a plus qu’un reste d'émotion. Dans le firmament se déploient de grands morceaux d'azur. Nous pouvons espérer un jour serein. Autour de nous des épaves flottent nombreuses. Serions-nous sur le lieu d’un désastre ? Espaces infinis de l'océan, de quel lamentable drame avezvous été le théâtre encore ? Quel nouveau et tragique secret ensevelissez-vous éternellement ? © vagues maintenant douces, qui dira les mystères d'horreur que vous roulez ?

. . J'observe de beaux effets de lumière. Ainsi làbas s'étend un lac d'argent. L'eau revêt des tons qui luisent. C’est le soleil, qui, perçant l'épaisseur des nuages colore de reflets vifs et froids toute cette partie

de l'océan. J'ai plaisir à voir filtrer ses rayons à travers ces masses bleuâtres, violacées, dont les molles rondeurs baignent dans l'onde.

Une pluie extrêmement fine, régionale, intermittente, se met à tomber, Un superbe arc-en-ciel se dessine dans l'atmosphère bruineuse. Sa courbe est immense, Ses couleurs, fraîches et distinctes, savent s'unir avec un art si subtil pour former la plus parfaite alliance de teintes qui puisse être. Tout le monde est comme en extase devant cette splendeur irisée qui semble sourdre des mers profondes et va s'y replonger au loin, s'y anéantir, après avoir décrit dans les airs un gigantesque demi-cercle où le rose, le vert léger, le jaune or, le bleu clair se fondent en synthèse exquise. O souple ruban, soyeux et diapré, tissu de lumineuses gouttelettes, n’est-tu pas aussi virginal et aussi beau que lorsque Dieu t'arborait pour la première fois « sur les nuées du ciel en signe d'éternelle alliance avec la terre 1?»

Mais voici que les couleurs s’atténuent, s’effacent. De tout ce chatoiement il ne reste bientôt plus rien que de froides lueurs sur fond brumeux et terne. A notre enthousiasme succède une sorte d’abattement. Nous reprenons notre vie monotone de laquelle ces clartés mystiques nous avaient Pour un moment tirés.

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1. Arcum meum Ponam in nubibus, et erit Signum fœderis inter me et inter erram.—Gen. IX. 13.

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Près de moi, deux Personnes causent avec entrain. Elles font ainsi depuis le commencement de la traversée. Je les vois converser bruyamment presque d’un bout du jour à l’autre, Le hasard a voulu que ma chaise longue fut placée dans leur voisinage immédiat. Et je suis donc forcé de subir tout ce babil débité d’un accent nasillard, retentissant, le véri. table accent yankee. Encore, si les sujets traités en valaient la peine! Mais ce ne Sont que des insignifiances, avec ges . exclamations, rires fous. Je me demande comment des gens raisonnables peuvent trouver ainsi leur plaisir à dire ou à écouter des riens. Parfois se fait un silence. Chacune s’essaie soit à lire, soit à griffonner quelques notes. : Pour mon malheur l’accalmie ne dure Pas. La causerie reprend comme de plus belle, nerveuse, saccadée, toujours aussi déplorablement Pauvre d'idées. Décidément, cela m'ennuie. Qu'ai-je donc? Sans doute la vie du bord commence à me Péser, me rend irritable. Je m'éloigne de ce groupe peu sympathique. : Je désire être seul, bien seul. —

Le soir, sur le pont d'avant, à regarder ce tableau qui se recompose avec le même art souverain :

« telle la lune vue à travers les mâtures »

comme disait « pauvre Lélian !» Cela ne trans-

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