‹ Eaux-fortes et tailles-douces [microforme]Chapitre 6 sur 41 · TER · texte numérisé non relu

TER

tandis que les autres hésitent et restent comme suspendus. Cela me rappelle ces « gloires » à rayons inégaux que l’on voit aux voûtes de nos églises...

De légers nuages voguent dans un firmament doucement coloré. Ils Passent par toute sorte de teintes et deviennent Pourpre, ou se rosissent, ou se changent en touffes de violettes. és

Mon vieil allemand est là, tout près de moi, les yeux fixés sur la vision magnifique, de laquelle il semble tant jouir que sa physionomie en paraît inspirée.

N'est-il pas quelque peu poète ce germain? Par Sa Conversation de l'autre jour j'ai pu juger que son esprit avait un tour chimérique et rêveur, subissait les caprices d’une imagination trop vive. Sa façon d'opposer la civilisation américaine à celle des peuples européens, en un contraste chargé, et de parler de la douceur de vivre inconnue Partout ailleurs que dans les vieux Pays, selon lui, comme cela sentait son utopiste en qui les données positives s’altèrent toujours, le songeur impressionnable et tendre.

Quand les splendeurs du couchant se sont éteintes, il se tourne vers moi, me salue aimablement et, pensif, encore à demi absorbé par le spectacle glorieux :

—« Docteur, que dites-vous de l’œuvre accomplie aux Etats-Unis par les sectes Protestantes ? Ne vous semble-t-elle pas ridicute et néfaste ? Et d’abord Ja multiplicité de ces sectes à de quoi nous étonner.

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Ces divisions à l'infini au sein d’une religion qui se proclame chrétienne, ne sont-elles pas signe d’irrémédiable impuissance ? L'esprit de ces confessions diverses n’a rien de surnaturel. Ce n’est pas la vraie doctrine du Christ qu'on y prêche, mais les théories plus ou moins mystiques de tel ou tel personnage. Et leurs fidèles sont ainsi nourris de notions vagues et inconsistantes qui sont tout le contraire des maximes évangéliques si simples, si limpides.

« Nos ministres d'Angleterre ou d'Allemagne ont l'âme vraiment religieuse. Ils étudient leur Bible. Ils sont imprégnés de christia :isme. Que dire de la plupart des prédicants américains ? Pour eux la religion est une affaire, un moyen commode et lucratif de vivre. De convictions sérieuses, d’aspirations divines, leur en connaissez-vous ? — Chaque lundi les grands journaux publient des comptes-rendus de leurs sermons. Et il est facile de juger, d’après ces développements filandreux, de leur mentalité. Quel humanitarisme flou ! Quel imprécis philosophisme ! “umme cela ressemble peu aux discours d'un Newman par exemple — j'entends d’un Newman d’avant la conversion — à base de doctrine, tout saturés de la moelle des Ecritures !

« Le culte en esprit et en vérité s’est matérialisé chez ce peuple. Le christianisme essentiel s'y est fractionné en une quantité prodigieuse d’églises que n'anime aucune foi, ne relève aucun idéal. Ah!

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votre admirable catholicisme — qu'il me plairait, je l'avoue, de pouvoir embrasser — aura-t-il jamais prise sur ces âmes froides et positives qui ont perdu le sens du divin ou peut-être ne l'ont jamais eu !

« Les américains considèrent la religion comme une chose qui doit avoir sa place dans toute société bien organisée, une institution un peu plus que purement civile, et qu'il faut mettre et tenir dans un excellent état financier. Quant à faire des principes religieux la règle de sa vie et leur reconnaître des droits absolus sur l'esprit et le cœur, notre être le plus intime, oh ! c’est bien différent...

« Mais, docteur, il se fait tard et je vous retiens. Au revoir. Et surtout ne croyez pas que la rancune ou l'esprit de dénigrement ait inspiré mes paroles. Je suis bien désintéressé, je vous assure. D'ailleurs Vous connaissez aussi bien que moi ce peuple. I] a, d'autre part, de rares qualités d'énergie, un merveilleux génie pratique »...

21 octobre.

Le temps commence à me durer. Je trouve la vie de bord monotore à la longue. 11 me tarde d'entrer au port. Et je crois que tous éprouvent la même lassitude, désirent aussi toucher terre au plus tôt, Î n’y a plus d’entrain dans les jeux ou les causeries.

Tout semble languir, J'en vois qui scrutent anxieusement l'horizon, se demandant sans doute : « Quand donc le continent émergera-t-il des flots ? »

Nous sommes, en effet, strictement cloîtrés depuis huit jours. Et si le domaine où se porte notre regard est incommensurable, nous n'avons pourtant d'autre ressource que de le contempler. Or cela ennuie de n'apercevoir jamais que le ciel et l'eau. Chaque jour amène la même succession de phénomènes lumineux plus ou moins riches, dans le même cadre grandiose et invarié.

Ce cloître mouvant n'offre pas l'avantage de la solitude. L'on n'y a pas sa chambre, où passer de bonnes heures. La cabine ne saurait en tenir lieu. Et où s'isoler ailleurs ? 11 faut donc mener la plus Complète vie commune, rester en contact presque incessant avec toutes ces connaissances de hasard, qu'une fois la traversée finie l’on ne reverra peutêtre jamais plus, les écouter, leur parler, se montrer aimable envers chacune. Cette condition fatale a Pourtant son bon côté : elle m'a permis de faire des observations psychologiques qui me serviront. Et combien dois-je apprécier tout ce qui peut favoriser mes études humaines !

Quelques types de juifs m'ont particulièrement intéressé,

Les Israélites ne m'étaient connus encore que par ce que j'en avais lu dans les auteurs ou j'en avais

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entendu dire, Mais je préfère de beaucoup pouvoir en juger par moi-même. Là-bas, dans le milieu où ils évoluent depuis tant de milliers d'années, des types autrement suggestifs s'offriront à mon analyse. Je puis m'estimer heureux cependant d'avoir eu si tôt et dès le départ l'occasion de m'exercer l'œil à des observations ethnologiques, que je devrai corriger et compléter plus tard et d'où il me faudra un jour tirer une synthèse.

Quelle impression m'ont-ils donc faite, ces juifs que j'ai là sous les yeux ?

Ils sont d'origine allemande ou russe. Ils ont adopté pour patrie les Etats-Unis. Ils y font du haut Commerce. Ils y ont vécu assez longtemps pour s'imprégner, semblerait-il, « d'américanisme ». Et Pourtant les civilisations diverses qu'ils ont traversées ne paraissent pas les avoir modifiés sensiblement. Ce sont, avant tout et en dépit des influences multiples qui ont agi autour d'eux, des israélites. Ces influences ont pu légèrement déteindre sur leur enveloppe, affecter plus ou moins leur écorce. Mais le fond de leur être porte le cachet authentique de la race lointaine. Les lignes du visage ont ce je ne sais quoi de très particulier qui distingue le sémite et qui permet de le reconnaître sous toutes les latitudes, qui fait qu'on ne peut se méprendre sur son compte, quelque chose qui exprime la volonté tenace et dure, l'anxiété, la fièvre du désir, un secret inviola-

blement gardé de siècle en siècle — et aussi une sorte de crainte, de souffrance patiente, d'ombrageuse timidité — comme ce qui doit se peindre sur la figure d'un éternel exilé,

Et l'on sent que leur âme est profonde et vieille, nourrie de traditions augustes souvent incomprises ; qu'elle appartient à un autre âge, qu'elle demeure fermée, irrévocablement, providentiellement fermée à ce mystère divin, qu'elle s’épuise à attendre en vain, tandis que nous, nous en adorons l'accomplissement et que nous en vivons.

Je dirais en effet de l'âme juive qu'elle est sta- &nante,

Par sa propre faute ses destinées se sont arrêtées dans leur cours normal, voici deux mille ans. Son évolution reste suspendue jusqu’à un avenir qu'il est impossible à l'esprit humain de préciser. Le présent semble ne pas Compter pour elle ; elle vit comme repliée sur elle-même dans Ja conscience du rôle extraordinaire qu'elle a joué au point de vue de l'idée divine, et s’exhale en Soupirs contenus mais incessants vers la reprise de son action mystérieuse à travers le monde. Et cela, ce sentiment tragique et fatal où elle se débat met sur la figure de ses fils une empreinte indéfinissable tant elle est complexe,

Ces physionomies sont marquées d’un sceau à Part : sous l’apparente soumission qui s’y reflète gît un sombre orgueil réfractaire à tout notre ordre

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social. Jamais la mentalité de ce peuple ne pourra s'assimiler la nôtre, se faire à la nôtre : elle est pétrie de croyances, de préjugés, d’aspirations, qui l'isolent forcément de tous et la rendent comme impénétrable à nos modernités, à nos façons de voir et de sentir...

Dimanche, 22 octobre.

.. Toutes ces personnes avec lesquelles je suis en contact depuis huit jours, est-ce seulement par la langue qu'elles me sont étrangères ? N'y a-t-il pas entre elles et moi des différences foncières ? Ne sommes-nous pas séparés par des abîmes ?

Je sais que les diverses races humaines procèdent d'une même source, Je crois fermement à la communauté d'origine de notre espèce. Mais le milieu, c'est-à-dire le sol, le climat, l'éducation, et la série infinie des influences physiques et morales comprises sous cette rubrique — tout cela est donc bien puissant pour avoir ainsi, à la longue, partagé l'humanité primitive en Sroupements qui ne semblent plus avoir l’un avec l’autre que de lointaines et presque imperceptibles affinités.

Car j'ai beau me raisonner et me dire que nous avons tous la même âme et que nous descendons d'un ancêtre commun, je constate entre ces passagers et moi de telles dissemblances radicales, de si

vives oppositions de pensées et de sentiments, que j'en deviens tout rêveur. Quel problème insondable, le lent façonnement de la pâte humaine originelle par les multiples contingences de la vie, sa graduelle adaptation aux zones diverses qu’elle habite et toutes les modalités qu'elle revêt, selon les Pays et les formes d'éducation! Tout en restant une en son essence, elle se charge au cours des âges de qualités accidentelles si nombreuses et si différentes, se teinte de nuances si variées que cela lui fait comme une Seconde, une autre nature, En sorte que la similitude foncière repose voilée sous des ondes plus ou moins épaisses et que règlent des rythmes inégalement harmonieux.

C'est rarement qu'elle affleure et qu'elle nous permet de contempler à nu la simplicité de ses lignes.

D'ordinaire pour la trouver il faut percer une couche profonde de traditions, d’habitudes séculaires. L'âme primitive s'est donc subdivisée en autant d'âmes qu'il y a de peuples ou de Pays, chacune offrant des traits si particuliers qu'on Ja croirait Presque substantiellement différente de sa voisine et qu'il est assez difficile de leur reconnaître l'une avec l’autre une parenté.

Et les langues sont les signes par lesquels chaque nation exprime son Caractère, — beaucoup moins sans doute le fond commun et essentiel que les différenciations qui viennent du milieu et qui constituent

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son autonomie, lui donnent son originalité propre.

Comment les langues se sont-elles formées ? Aux: problème inséparable du premier et non moin: mystérieux. Ce que je veux seulement signa ér ici, puisque je suis en veine de réflexions graves ce matin, c'est l'harmonie intime du langage avec le peuple duquel il procède, dont il est la plus vivante et la plus éminemment représentative création. Il se moule à son être, en suit toutes les évolutions, en prend toutes les nuances.

Suivant que ce peuple s’affine ou dégénère, le verbe qui le reflète se subtilise aussi, s'assouplit, s'épure ou bien laisse des scories se mêler peu à peu à son métal vierge, en atténuer la sonorité et l'éclat.

C'est surtout à ce point de vue je crois que les études philologiques doivent palpiter d'intérêt —en ce que les civilisations s'y révèlent dans leurs moindres particularités...

23 octobre.

.. Notre petite société, qui semblait un peu lasse d’une traversée si longue, se ranime ce matin. Il y règne une activité presque fébrile. Tout le monde est à l'œuvre. Nous ne sommes plus en effet qu’à quelques heures de Douvres où notre paquebot doit faire escale. Et chacun de préparer sa correspondance, de mettre tout en ordre pour le débarquement

prochain. Quelques PaSSagagers vont descendre à Douvres même ; et Anvers, terme de notre voyage, n'est pas loin. Si aucun accident n'arrive nous y toucherons demain, devers la neuvième heure, m'a dit le capitaine.

La bibliothèque s'emplit d'un bruit d'écriture. Lettres et cartes s'entassent sur les bureaux, Des messieurs que j'avais vu Causer gaiement jusqu'ici, jouer aux palets sur le pont, s'amuser, et qui m'avaient paru insouciants, sont devenus sérieux, se retrouvent « hommes d’affaires ». Leur physionomie est maintenant tendue. Ils consultent leurs carnets, font des Calculs, dépêchent leur Courrier, semblent absorbés par d'importantes combinaisons. Comme c'est bien américain cela, cette reprise de soi, ce retour absolu, quand l'heure en a sonné, à la vie sérieuse et Pratique. M. Paul Bourget a noté que les Américains « s-vaient mettre le cran d’arrêt »!1. Expression pleine de justesse dans son matérialisme et qui caractérise à merveille un peuple dont le cerveau doit ressembler à un mécanisme d'acier, se réglant à volonté.

-. Enfin, enfin se dessine ma première vision d’Europe. La voilà, la terre de mes désirs !

Il est deux heures. L’atmosphère est quelque peu voilée. Non loin, à notre gauche, surgissent des RE ne A

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