‹ Eaux-fortes et tailles-douces [microforme]Chapitre 8 sur 41 · ère Eglogue · texte numérisé non relu

ère Eglogue

lards, tous ces Paysages comme irréels que Loti a si artistement évoqués, dont il nous a donné la sensation.

La position géographique de l'Angleterre explique dans une bonne mesure les aptitudes très spéciales que l’on remarque chez ses fils, le tempérament de la race. C'est M. de Voguë qui, dans une fine analyse de l'œuvre de Daniel de Foë, observe qu'il ya chez tout anglais un Robinson Crusoë, et que les fuleuses aventures de ce héros représentent en raccourci ou mieux synthétisent les qualités d'énergie, d'ingéniosité, de savoir-faire qui caractérisent toute la nation. Ce chef-d'œuvre littéraire, j'allais dire cette épopée, s:rait donc une œuvre de haut symbolisme. Robinson dans son île, aux prises avec des difficultés de toute nature dont il sait toujours se tirer, en arrivant, à force de travail, de Constance, d'esprit de suite, à se faire un «home » confortable où rien ne lui manque de ce qui peut rendre la vie douce, observant rigoureusement le Sabbat, lisant sa Bible, per- Sonnifierait l'ensemble de la race. Pourquoi pas ? Toute grande nation n'a-t-elle pas ainsi son poème où ses qualités essentielles se reflètent ? Le malheur estique ces vertus d'initiative très appréciables, tout à fait incontestables, qui ont permis aux Anglais de se créer un si bel empire, sont souvent poussées jusqu’à l’égoïsme, jusqu’à tout subordonner au propre intérêt...

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C'est la nuit. Là-bas, bien loin, luisent des feux bleus ou rouges. Ces clartés petites qui percent l'ombre embrumée nous indiquent les rivages de France. Je ne puis rendre ce que j'éprouve en apercevant ces points mystérieux. Tout mon être se porte dans cette direction.

.. Nous abordons à Douvres. Les ténèbres sont épaisses. Et j'essaie de distinguer la physionomie de cette ville à travers ces masses d'ombres. Il ya comme un amphithéâtre piqué de clartés jaunes et tranquilles, dont l'éclat a quelque chose de terne, de «passé ». On dirait que quelques-unes sont dissimulées dans des bosquets. Mais ÿ a-t-il vraiment des bosquets sur le flanc des collines où la cité s'étage en demi-cercle? Ce que je prends pour des feuillages ou de la verdure ne serait-il pas tout autre chose, rien que des murs de briques ou de pierres ? Impossible de m'en rendre compte. Que cette ville doit avoir une allure antique. Les réverbères à Ja mine surannée ne donnent que des lueurs falotes, des lueurs comme de cierges. Et comme tout est calme. Il n’est que sept heures pourtant. Aucun bruit ne monte des rues. La vie est déjà éteinte à l'extérieur. Elle se concentre placide, recueillie dans ces « homes » échelonnés partout au-dessus du port. Sur les quais de froids sergents de ville en longue redingote bleue, de corrects douaniers. J'ai l'impression qu'un ordre parfait règne ici. Tout a l'air

soigneusement entretenu. Les anglais sont méthodiques ; ils administrent très bien. On en a une Preuve nouvelle dans la manière peut-être un peu sèche et rigoureuse avec laquelle tout est rangé...

Un certain nombre de Passagers nous quittent, entr'autres un juif servile dont je n'ai jamais aimé la figure si peu franche— ah ! comme il semblait y avoir de fanatisme étroit sous ses manières obséquieuses, d'arrière-pensées dans ses paroles mielleuses, insinuantes ! — et un petit colonel anglais, retour des Indes. Autant l’israélite affectait de libéralisme et de souplesse, autant ce dernier à montré de roideur. II n'a pas daigné se mêler à notre petit cercle. Nous ne le voyions paraître qu'à table. Il passait au milieu de nous, sans regarder personne, droit comme une barre, avec un air d’en vouloir à la vie, toujours mis pour le dîné en grande tenue, et s’en allait s'asseoir près du Commandant à qui il faisait un petit salut. De temps en temps, sa voix résonnait, vibrante, cassante : c'était pour appeler le garçon de service, et pour lui signifier impérieusement ses ordres.

Pauvre petit colonel ! Ses façons maussades eurent vite fait de provoquer l'antipathie générale. Que de réflexions malveillantes s'est-il attirées! Pour nos bons américains à l'esprit égalitaire, démocratique, il avait beaucoup trop gardé le pli professionnel, les habitudes autoritaires. Ce souci du rang était au

étho- moins déplacé parmi nous. I] y avait quelque chose une de ridicule dans son attitude qui eût été à peine peu bonne à l’armée. Le devoir social exigeait ici de S.., tout autres manières. Voilà quelqu'un qui raus aura tent, donné une idée plutôt défavorable de sa nation. né la J'aurai pu me rendre compte, par ce seul exemple, voir de la différence radicale qui existe entre le tempéses, rament anglais et le tempérament américain. Les insi- influences du milieu ont à la longue creusé un abîime des : entre ces frères. ..

t de 3 Il 3 es bu 1 Mardi, 24 octobre.

au F.

me 4 Quelle affreuse déception m'attendait au réveil ! ou- Le Aussitôt levé, je regarde par le hublot, bien persuadé lait 2 que la ligne du continent est là, tout près, que nous y és É touchons presque, que dans une heure ou deux comit, à mencera mon pèlerinage à travers le vieux monde, de les civilisations archaïques. Hélas! un brouillard es É épais s’est formé pendant la nuit. Il nous presse | aux vitres. Tout indique qu'il est encore en pleine nt ferveur. Le navire ne bouge, prisonnier de cette de brume intense. Je me dis toutefois que tout espoir à ne doit pas être perdu, que sans doute une éclaircie e, | se fera. Un officier de bord que j'interroge me " répond, avec un sourire flegmatique, que rien ne fait

” présager meilleur temps et qu'il pourrait arriver que

nous fussions retenus deux ou trois jours à l'entrée du port... Alors, pour quelques minutes, je me sens vraiment malheureux. Je comptais tellement que c'en serait fini ce matin de cette longue traversée, qu'aujourd'hui même ‘es yeux s'ouvriraient à d'autres formes de vie, aux manifestations de la pensée, de l'âme antique, Quoi! Etre si près de cette terre de désirs — l'Europe — et ne pouvoir y atteindre, et languir encore dans une attente dont le terme ne peut être fixé, et n'avoir d'autre espace à Parcourir que ce navire dont j'ai déjà tant de fois fait le tour, quelle ironie du sort ! Que dire ? que faire ? Les sujets de conversations sont épuisés entre passagers. Ah! que le temps va me durer. Je m'en veux d’avoir pris ce paquebot, d'avoir choisi cette ligne plus lente. Il ÿ avait tant d’autres voies plus Courtes et plus directes. J'en veux au Capitaine et au pilote à qui je reproche intérieurement de manquer d'audace. Serait-il donc si périlleux de marcher quand même? Je ne sais quelle envie me travaille de demander, d'exiger que l'on descende une chaloupe et que l'on me porte à la rive prochaine, Un moment il me semble que tous mes espoirs étaient de vais rêves, et que rien ne va se réaliser de mes longues aspirations. .…

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Newman

Ayant choisi de traiter de John-Henry Newman, nous voudrions que notre étude eût un caractère purement objectif, s'inspirât uniquement des faits, et mit en lumière une âme supérieure, sans trop laisser deviner de nos sentiments personnels à l'égard de la crise qui a orienté définitivement sa vie dans le sens que vous savez '. C'est à peine même si nous pourrons le suivre jusqu'au bout de l'évolution qui l'a fait passer successivement, de l’anglicanisme le plus absolu jusqu'à une sorte de compromis entre la confession anglicane et la religion romaine, pour le jeter enfin

1. Ce travail sur Newman a été préparé pour le « Salon français » de Boston. L'auditoire que nous avons rencontré là se composait surtout de personnes dppartenant à diverses confessions religieuses. Il y avait bien quelques catholiques, mais la grande majorité était protestante, avec toutes les nuances que comporte ce mot. Nous savions à l'avance à qui nous devions nous adresser, et nous avons mis cette phrase pour ne pas effaroucher certaines susceptibilités. Ce n'était pas le lieu d’ailleurs de donner à notre étude une tournure apologétique. Aux Etats- Unis, la classe cultivée est prête à tout entendre et à accueillir les expressions d'opinions les plus opposées à ses propres idées, pourvu qu'on ne la heurte pas de front. Les circonstances nous faisaient donc un devoir d’user de cette précaution oratoire avant d'aborder la question délicate qui allait se poser.

dans le sein du catholicisme, Car sa conversion s'opéra avec une lenteur infinie !, Et la route qu'il à ParCourue pour y arriver est semée de tant d'incidents, les états intérieurs par lesquels il a passé alors sont tellement riches en matière psychologique, qu'il est assez difficile de faire tenir tout cela dans le cadre d'une simple conférence.

Quelles que soient nos convictions à chacun, il est un point sur lequel nous sommes sûrs de nous ren-

1. C'est le 9 octobre 1845 qu'il se fit catholique, Par les soins du Père Dominique, un Passionniste italien, Plusieurs de ses disciples et amis l'avaient déjà précédé dans la vraie Eglise, Par ses exemples de piété, par ses discours et ses écrits, il avait été pour eux l'instrument de la grâce divine avant de se rendre lui-même entièrement à son suprême appel. — Trois jours auparavant, le 6 octobre 1845, Ernest Renan avait descendu les escaliers du séminaire de Saint-Sulpice pour ne jamais les remonter. Cette coïncidence a été signalée plusieurs fois. La Con‘ on de Newman apparaît comme une compensation que la F.: dence accordait à son Eglise en retour d'une défection qui devait lui causer tant de mal.

Voir Lettres intimes de Ernest et Henriette Renan. Lettre XXIV, datée de Paris, 13 oct. 1845. 3° édit. p 311 et seg. Calmann Lévy, édit. — Voir AE Newman, Letters and Corres- Pondence. Vol. II, PP. 418-419 e/ a1, de l'édit. de 1911. Surtout le billet à sa sœur Jemima, daté de Littlemore, le 8 oct. 1845 : « I must tell you what will pai,, you greatly, but I will make it as short as You would wish me to do. This night Father Dominic, the Passionist, sleeps here. He does not know of my intention, but I shall ask him to receive me into

what I believe to be the one fold of the Redeemer. This will not go till all is over, »

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contrer et de nous entendre : celui d'une commune admiration pour la parfaite sincérité de Newman, son désintéresse:..ent et sa droiture. A quelque croyance que l'on appartienne, la seule équité oblige à rendre hommage à un homme dont l'existence fut tout idéale, Lt qui, en toutes choses, n'a cessé d'écouter les inspirations de sa conscience et de se laisser guider par ce qu'il pensait être la vraie lumière. Et quand un pareil personnage se trouve en outre avoir du génie, de merveilleux dons d'orateur et d'écrivain, au point que la littérature anglaise ne compte pas de Prosateur aussi purement classique, et qu'elle met ses poésies au nombre de ses chefs-d'œuvre lyriques, il ne peut y avoir que charme et profit à l’observer, à prendre contact avec lui’. Mettons donc en scène

1. Ce serait un beau sujet À traiter que celui de Newman écrivain. Nous ne sachons pas que personne l'ait encore abordé ex professo. En passant, ses divers biographes et critiques nous parlent bien de son style, de sa manière, de ses procédés de travail, mais aucun n’a consacré de thèse proprement dite au côté littéraire de son œuvre immense, Il est inconcevable que Taine, qui a poussé l'Ærstoire de la littérature anglaise jusque très près de nous, n'ait même pas mentionné le nom de Newman. Est-ce à cause du caractère religieux de la plupart de ses ouvrages ? Mais qui oserait omettre Bossuet d’une Histoire de la littérature française sous prétexte que le génie de Bossuet fut purement religieux ? J'ai beau chercher, je ne vois pas de raison qui excuse Taine d’avoir oublié un auteur aussi remarquable ; et cet oubli crée une lacune considérable dans son beau travail. C'est une opinion très répandue que Newman est le

40] EAUX-FORTES John-Henry Newman, et accompagnons-le aussi loin

que possible dans la première phase si dramatique de sa longue carrière.

Né et élevé dans l’anglicanisme, Newman était persuadé que son église était catholique et apostotolique!, Du Protéstantisme, il a toujours repoussé le mot et la chose 2. Pour lui, la religion anglicane

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plus classique et le Plus pur des prosateurs anglais. Son goût de l'analyse psychologique le rapproche peut-être de Bour-

penser à Fénelon.

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