‹ Eaux minérales des PyrénéesChapitre 28 sur 88 · DE LA MATIÈRE ORGANIQUE DES EAUX SULFUREUSES THERMALES · texte numérisé non relu

DE LA MATIÈRE ORGANIQUE DES EAUX SULFUREUSES THERMALES

Quand on visite avec soin les principales stations thermales des Pyrénées , on ne peut manquer d'être frappé de l'abondance de la matière organique ou organisée que quelques sources déposent pendant leur trajet. Je dis matière organique ou organisée, parce que, s'il est parfaitement démontré que les filaments blancs que charrient ces eaux ou qui s'attachent sur les parois de leurs conduits sont vraiment organisés et possèdent tous les caractères d'un végétal bien déterminé, l'organisation de la matière, d'apparence gélatineuse que d'autres eaux abandonnent sur leur passage, est loin d'être aussi bien démontrée.

On s'est demandé bien souvent si une bonne part de l'action bienfaisante des eaux sulfureuses naturelles ne revenait pas à cette matière organique dont l'étude a été si longtemps négligée. Il y aurait, disait Bordeu, beaucoup de recherches à faire par rapport à ces glaires; le temps nous apprendra beaucoup. Je ne puis pas me persuader qu'elles n'aient pas des usages fort étendus.

Cette matière glaireuse, comme l'appelait Anglada, accompagne avec tant de constance les eaux sulfureuses des Pyrénées, que ce savant n'hésitait pas à considérer , comme ayant été primitivement sulfureuses , les sources dans lesquelles il en décou-

vrait les moindres vestiges, quand même les réactifs les plus sensibles n'y décelaient plus l'existence de l'acide suîfhydrique ou des sulfures alcalins.

Les divers auteurs qui ont écrit sur la matière organique des eaux sulfureuses thermales n'en ont pas toujours décrit les propriétés avec tout le soin désirable. Il en résulte que, si l'on prend à la lettre ce que chacun d'eux dit de celle qu'il a observée, on sera tenté de croire que la matière contenue dans certaines sources est fort différente de celle qu'on trouve dans d'autres; il arrive même quelquefois que la substance observée dans la même source et par le même auteur a reçu de lui plusieurs noms différents : c'est qu'en effet cette matière peut être observée sous deux états parfaitement distincts : 1° A l'état de dissolution; 2° à l'état de suspension dans l'eau ou attachée à la surface des corps qui sont immergés dans la source , et, dans ce dernier cas, elle est tantôt organisée et constitue une véritable plante, tantôt dépourvue d'organisation apparente.

Il importe, pour mettre un peu d'ordre dans l'étude de cette substance, de l'examiner sous chacun de ces états.

§ 1. Matière qui est en dissolution dans l'eau.

La plupart des auteurs qui ont analysé les eaux des diverses sources sulfureuses y ont signalé , indépendamment de la substance, soit floconneuse,

soit filamenteuse1, qu'elles tiennent assez souvent en suspension, une matière organique dont il est facile de constater l'existence dans les eaux qui ont subi un certain degré de concentration. Plusieurs d'entre eux ont reconnu qu'elle présentait une analogie de propriétés assez marquée avec les substances d'origine animale.

En parcourant les travaux de Campardon . Richard, Foumier, Raulin , Fourcroy , Salaignac, Dispaii, Magnes, etc., on trouve que les recherches de ces chimistes ont porté assez souvent sur la substance organique qui se trouve dans le résidu de l'évaporation des eaux; mais toutes les recherches qui ont été faites sur ce sujet antérieurement à celles d'Anglada laissent beaucoup à désirer , parce que, comme je Fai dit plus haut, leurs auteurs n'ont pas toujours suffisamment distingué la matière dissoute de celle qui est déposée par l'eau ou suspendue dans ce liquide.

Anglada, le premier, a soumis à des expériences variées chacune de ces substances, et c'est des travaux de cet habile professeur que j'ai retiré la majeure partie des documents que renferme ce chapitre.

Ce qu'il y a de certain, dit Anglada, après avoir signalé les divergences des auteurs qui l'ont précédé, c'est que cette matière organique, commune aux eaux sulfureuses, est un composé azotifère. chimiquement analogue, par sa nature, aux substances animales ou véséto-animales.

Cet habile chimiste a retrouvé la même matière parmi les produits de l'évaporation des eaux d'Arles , delà Preste, d'Escaldas, de Thués, du Vernet; en un mot, de toutes les eaux sulfureuses qu'il a analysées , et dans toutes il l'a trouvée revêtue des mêmes caractères; il n'hésite pas à déclarer que tout porte à penser qu'on la découvrira dans toutes les eaux sulfureuses thermales des Pyrénées et dans celles qui leur sont analogues.

Les principaux indices auxquels on peut reconnaître la présence et la nature de cet ingrédient remarquable des eaux sont les suivants :

1° L'eau, suffisamment concentrée, est d'une teinte jaune plus ou moins foncée; elle exhale une odeur sensible de bouillon ;

2° Evaporé à siccité , à l'aide d'une chaleur trèsdouce, le résidu de l'évaporation de ces eaux est d'une couleur jaune-brunâtre noircissant et se charbonnant par la chaleur. Ce résidu jaunâtre se dissout en partie dans l'eau; cependant, une petite quantité de la matière organique refuse de se dissoudre;

3° Si l'on chauffe cette substance jaunâtre au point delà carboniser, il est aisé de constater qu'il s'en dégage un peu d'ammoniaque ;

4° Le résidu charbonneux contient un peu de cyanure alcalin; car, si on le traite par l'eau et par un sel de fer , il donne une petite quantité de bleu de Prusse.

La dissolution aqueuse de cette matière organi-

que reste limpide quand on y verse un peu d'acide acétique. Ce caractère distingue bien la substance organique des eaux sulfureuses de celle que Vauquelin avait trouvée dans les eaux de Plombières, puisque cette dernière était précipitée par l'acide acétique.

Cette même dissolution fournit un abondant précipité avec les sels de plomb; ce précipité, qui est d'un blanc jaunâtre, noircit lorsqu'on le fait chauffer un peu fortement et donne lieu à un dégagement sensible d'ammoniaque.

L'azotate d'argent y produit un précipité blanc qui ne tarde pas à prendre une teinte rougeâtre (1) fort différente de la teinte violette que prend le chlorure d'argent sous l'influence de la lumière. Cette dernière réaction établit une analogie assez marquée entre les propriétés de la substance organique des eaux sulfureuses et celles de l'acide crénique. Le chlorure d'or y produit avec lenteur un précipité dans lequel il est aisé de constater la présence de la matière organique.

Le bichlorure de mercure n'agit qu'avec lenteur sur cette dissolution; cependant, il y détermine, après 24 heures, un léger précipité jaunâtre qui, desséché et calciné , se charbonne comme les précédents.

Anglada considère la glairine tenue en dissolution par l'eau minérale comme étant identique avec

(1) Anglada , 2<- Mémoire, page 227.

celle qu'il désigne sous le nom de glaires et qu'on (rouve à l'état libre dans les canaux que parcourent les sources ou dans les réservoirs où l'on conserve leurs eaux ; il reconnaît pourtant qu'elles présentent quelques différences dans leurs caractères. Ainsi , la glairine qui se trouve dans le résidu de l'évaporation de l'eau minérale est bien plus soluble dans l'eau que celle qu'on trouve à l'état libre dans ce liquide; mais il ne faut pas perdre de vue, dit-il, que la matière que nous trouvons dans le résidu de l'évaporation a pu subir pendant le cours de cette dernière des modifications profondes , soit de la part de l'air , soit de la part des sels que contient l'eau minérale, et notamment du carbonate alcalin , et c'est peut-être la cause des différences qu'on remarque entre ces deux substances.

Les glaires qu'on trouve dans les conduits ou les réservoirs sont peu solubles dans l'eau à la température ordinaire; mais, si on les fait chauffer avec l'eau dans le digcsteur, elles se dissolvent en partie, et la dissolution claire laisse déposer pendant son refroidissement une matière d'apparence gélatineuse entièrement semblable aux glaires que l'eau sulfureuse abandonne au contact de l'air. Il ne faut donc pas s'étonner si cette substance organique qui nous paraît insoluble est pourtant dissoute dans l'eau minérale ; car il est trèspossible que la dissolution ait eu lieu dans les entrailles de la terre à une température supérieure à 100 degrés , et qu'elle se sépare ensuite de l'eau

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pendant son refroidissement au contact de l'air . absolument comme elle se sépare de la dissolution qu'on obtient quand on la fait chauffer avec de l'eau dans le digesteur.

La quantité de matière organique, dissoute dans les diverses eaux sulfureuses, est loin d'être la même , et , sous ce rapport , les sources présentent des différences tout aussi marquées que sous le rapport de la quantité de sulfure alcalin.

Pour évaluer la proportion de la matière organique , Ànglada faisait chauffer le résidu de l'évaporation de l'eau à une température de 100 degrés jusqu'à ce qu'il ne changeât plus de poids; il pesait alors avec soin la capsule qui le renfermait et la soumettait ensuite à l'action d'une forte chaleur. Lorsque la calcination était tout-à-fait complète , il versait sur la matière calcinée quelques gouttes d'eau, et faisait sécher de nouveau le résidu à la température de 100 degrés; après quoi, il pesait de nouveau la capsule. La différence observée entre les deux pesées était envisagée comme donnant le poids de la matière organique détruite par le feu.

Il résulte des recherches d'Anglada que, dans les Pyrénées-Orientales, les sources les plus chaudes sont, en général, les plus riches en glairine; il ne parait pas exister de relation bien marquée entre la richesse des eaux en sulfure de sodium et la proportion de matière organique qu'elles renferment.

Ainsi, les eaux du Vernet, qui sont très-sulfureuses, se sont montrées les plus pauvres en glai-

rine. Les eaux de la Preste, comparées à celles de Molitg, se montrent plus chargées de glaires et moins riches en principe sulfureux. A Arles, les eaux de la source Manjolet l'emportent sur celles de la grande source par la proportion de glairine et sont moins sulfureuses.

M. Fontan dit, au contraire, que les eaux les plus sulfureuses lui ont paru les plus riches en matière organique ; mais il ne rapporte aucune expérience à l'appui de sa manière de voir. Les objections qu'on pourrait tirer contre l'opinion d'Anglada du peu de précision que comportent les procédés auxquels il a eu recours pour doser lu substance organique n'ont pas une grande valeur , puisque le procédé a été le même pour toutes les eaux analysées par ce chimiste , et que, si les résultats qui sont consignés dans ses mémoires ne sont pas d'une exactitude absolue , les rapports qu'ils indiquent entre les diverses sources doivent approcher de la vérité.

La quantité de glairine que les eaux des Pyrénées amènent des profondeurs de la terre à sa surface est énorme. Je vais, pour en donner une idée , rapporter les résultats des calculs d'Anglada : « La » grande source des bains d'Arles qui alimente l'éta- » blissement thermal , et dont j'ai présenté les eaux » comme contenant 0 gr. 0215 de matière pseudo- » organique par 100 pouces cubes de liquide, four- » nit, toutes les 24 heures, 32500 pieds cubes d'eau » et entraîne, par conséquent, hors de terre, dans

le même temps, 12074 gr. 4 de matière pseudoorganique. Cette matière est ainsi évaluée à l'état sec , sinon de sécheresse absolue , du moins à l'état hygrométrique que fixe la température de l'eau bouillante. Or, l'on a vu que 25 grammes de glaires blanches, dans leur état naturel, ne laissaient que 0 gr. 4 de résidu séché à 100°, ce qui donne l'agrégat glaireux dans l'état hydraté, comme formé de 24 gr. 6 d'eau et de 0 gr. 4 de glairine séchée au bain-marie , d'où l'on est amené à conclure que la quantité de glairine hydratée que fournit, en un seul jour, la source d'Arles, égale 754 kilogrammes G40 grammes, quantité déjà assez élevée pour étonner l'imagination. » Un calcul du même genre nous montre la source d'Escaldas comme fournissant 812 kilogrammes par jour de glairine hydratée ; les eaux de Thués en donneraient à peu près 2800 kilogrammes (1).

J'ai fait moi-même quelques essais sur la matière organique tenue en dissolution par les eaux sulfureuses thermales des Pyrénées ; je lui ai reconnu des caractères analogues à ceux que lui avait assignés Anglada. En examinant l'eau de la source de la Reine, réduite par évaporation à un très-petit volume, j'ai constaté que la proportion de matière organique n'y est pas constante ; la difficulté qu'on éprouve à doser rigoureusement de pareils composés m'interdit d'exprimer les résultats que j'ai obte-

(1) Anglada, 2e Mémoire, page 23S.

nus par des chiffres , dont il ne me serait pas possible de garantir l'exactitude; mais je ne conserve aucun doute sur les variations que je viens de signaler, car elles sont évidentes et faciles à constater.

On a beaucoup discuté sur l'origine de cette matière organique , et toutes les hypothèses qu'on a produites jusqu'à ce jour sont loin de nous avoir éclairé d'une manière satisfaisante ; si j'avais à émettre une opinion sur ce sujet, je dirais qu'à mon avis l'origine de la substance organique, dont on a constaté l'existence dans les eaux sulfureuses thermales, doit être fort analogue à celle des matières organiques qu'on trouve dans d'autres eaux minérales : Vichy, Carlsbad , etc. En général , les matières organiques tenues en dissolution , soit par les eaux minérales, soit par les eaux potables, sont de nature azotée ; quand on les trouve dans des eaux qui coulent à la surface du sol , on ne s'enquiert pas de leur origine; mais quand on les voit faire partie de certaines eaux thermales qui viennent évidemment d'une grande profondeur, on peut se demander d'où elles viennent. Il me semble assez naturel de penser que les eaux minérales ont pris à la surface du sol la matière organique , qu'elles l'ont entraînée avec elles dans des profondeurs , et la ramènent avec elles à la surface. On s'expliquerait alors sans peine pourquoi la source de cette matière semble être intarissable , et pourquoi sa quantité varie dans les mêmes eaux prises à différentes époques.

Ce qui donne au moins une apparence de raison à eetle hypothèse , c'est qu'il existe des relations évidentes, incontestables, entre les eaux qui coulent à la surface de la terre et les eaux thermales qui viennent des profondeurs. C'est sur ces relations qu'est fondé en partie le système de captage et d'aménagement employé avec tant d'habileté par M. François à Bagnères-de-Luchon et à Ussat. Ne sait-on pas d'ailleurs, depuis longtemps, que les eaux de Brig-Baden , en Valais , restent neuf mois de l'année à 34 ou 35° centigrades, et acquièrent tout-à-coup une température de 45 à 50°, lorsque la fonte des neiges du glacier de L'Yung-Frau permet d'arroser les pâturages immenses qui en entourent la base, au-dessous de laquelle on voit sourdre, au niveau du lit du Rhône , la source thermale dont il s'agit? Les changements de volume et de température que subissent à diverses époques, et notamment à l'époque des fontes de neige , les sources de certaines localités , les changements plus légers, mais pourtant bien sensibles, qui s'y manifestent, lorsque le baromètre suit une marche régulièrement ascendante ou descendante, ne témoignent-ils pas aussi de ces rapports qui existent entre les eaux qui sont situées à une grande profondeur et celles qui sont à la surface ? M. François, qui a si bien étudié les eaux des Pyrénées , a vu que certaines sources sulfureuses thermales de Bagnères-de-Luchon communiquent évidemment avec l'eau de la source Froide qui coule

dans les galeries souterraines ; c'est ainsi qu'il a pu faire disparaître ou reparaître à volonté ces sources, qu'il en a fait varier le débit, la température et la minéralisation , en élevant ou abaissant le niveau de l'eau froide qui circule autour d'elles.

Le mélange des eaux extérieures avec les eaux minérales doit avoir lieu quelquefois à de grandes profondeurs, puisqu'on voit, à Bagnères-de-Luchon, des sources augmenter considérablement de volume au moment des grandes fontes de neige , sans que leur température ait baissé d'une manière sensible. J'en ai cité plus haut des exemples.

Si l'on admet que les sources thermales sont alimentées par les eaux qui, de la surface du sol, pénètrent lentement dans les profondeurs où elles vont dissoudre, quelquefois sans doute à une grande distance de leur point de départ , les substances qui les minéralisent, l'origine de la matière organique est moins difficile à concevoir que si l'on fait toute autre hypothèse. L'on objectera peut-être à cette manière de voir la nature toute particulière de la substance organique des eaux sulfureuses; mais cette objection ne me paraît pas très-sérieuse. Il est clair, en effet, que cette matière ne peut pas pénétrer à une profondeur considérable, y subir l'action d'une température qui est souvent très-élevée, se trouver en présence de composés aussi actifs que le sulfure de sodium et les sels qui l'accompagnent, sans éprouver des modifications toutes spéciales, toutes particulières, et qui doivent être de nature à

la caractériser. On pourrait aussi m'objecter qu'il arrive souvent que des sources thermales simples naissent à peu de distance des eaux sulfureuses el sont dépourvues de celte matière , tandis qu'on la trouve toujours dans ces dernières. Cette objection n'a pas , selon moi, toute la portée qu'on croirait pouvoir lui attribuer tout d'abord; ne voit-on pas tous les jours, à la surface du sol, des sources très-voisines jouir pourtant de propriétés fort différentes; et, sans sortir des Pyrénées, ne trouvet-on pas dans les galeries souterraines, où sourdent les sources sulfureuses de Bagnères-de-Luchon. des eaux franchement ferrugineuses à quelques mètres à peine de distance des eaux sulfureuses , et d'une eau froide qui n'est ni sulfureuse ni ferrugineuse. Il est aisé de concevoir que des sources qui pénètrent dans les profondeurs, étant dépourvues de matière organique , auront beaucoup de chances d'en ressortir sans en avoir rencontré sur leur passage. Les eaux qu'Anglada désignait sous le nom de thermales simples seraient précisément dans ce cas. L'étude de ces eaux serait peut-être de nature à jeter un grand jour sur la cause de la minéralisation des sources sulfureuses des Pyrénées ; car si les sources renfermaient en sulfate de soude l'équivalent, ou à peu près, du sulfure de sodium que contiennent les eaux sulfureuses voisines, on pourrait, sans trop forcer les conséquences , en déduire qu'il n'est pas impossible que l'absence de la matière organique, dont l'action réductrice eût pu transformer les sul-

fûtes en sulfures , est la cause de l'absence de ces derniers dans l'eau.

Je n'insisterai pas davantage, pour le moment, sur ces considérations ; car j'aurai occasion d'y revenir dans le courant de cet ouvrage.

§ 2. Matière organique (non organisée) qui est déposée par les eaux sulfureuses.

On trouve assez souvent, dans les conduits que parcourent les eaux sulfureuses , ou dans leurs réservoirs , une matière d'apparence gélatineuse . amorphe , tantôt translucide , tantôt rendue opaque par l'interposition de matières étrangères, comme je l'indiquerai plus lard. Le plus ordinairement elle est d'un blanc très-légèrement grisâtre , molle, douce, et onctueuse au toucher ; quelquefois, elle est opaque et présente un aspect membraneux assez prononcé. J'ai eu occasion de trouver une assez grande quantité de cette dernière à la partie supérieure des trous qui ont été percés dans l'un des murs de la galerie de la Reine , à Ludion , pour donner issue à l'eau des griffons isolés, dont l'ensemble constitue cette source. On trouve dans plusieurs anciens auteurs la description des caractères extérieurs de cette substance. Bordeu la comparai! au blanc d'œuf. Anglada parle de variétés de glairine qu'il appelle muqueuse, membraneuse, et compacte zonaire. Longchamps s'en est aussi occupé. M. Fontan en a donné une très-bonne description :

il a même exécuté sur elle des essais plus complets que ceux des auteurs que j'ai déjà signalés.

L'étude microscopique de cette substance a été également faite par M. Turpin, aux travaux duquel j'emprunte le passage suivant :

« La barégine qui m'a été remise par M. Long- » champs , ressemble à une gelée animale ou » végétale, car on peut la comparer tout aussi bien » à de la colle-forte , presque dissoute , qu'à de la » gelée de pomme ou de coing.

» Lorsque, sous le microscope armé du grossissc- » ment d'environ trois cents diamètres, on examine, » entre deux lames de verre, de petites portions de » cette barégine, on reconnaît que ce n'est point une <> matière organique simple, homogène, mais bien » un agglomérat composé des parties suivantes : » 1° une sorte de gangue muqueuse, chaotique, » formée d'une grande quantité de particules orga- » niques transparentes, sans couleur et sans mou- » vement monadaire ; particules provenant sans » doute de nombreux débris ou détriments d'orga - » nisation végétales et animales qui ont précédé.

» 2° Un nombre assez considérable de Sporules » globuleuses ou ovoïdes, excessivement petites, » enveloppées dans le mucus inorganisé de la gan- » gue , qui leur sert en même temps d'habitation » et de nourriture, et dont quelques-unes sont dans » un état de germination plus ou moins avancé. » Ces filaments, d'une ténuité extrême, sont blancs, » transparents , sans cloisons , non rameux : ils

» annoncent le début d'une végétation confervoïde . » sans doute bien connue, et sans doute aussi le * commencement de ces longs filaments blancs que » M. Longehamps, qui les a vus flottants dans l'eau » des bains, compare à de la filasse , et qui, plus » tard, dans certaines conditions favorables à cette » végétation, forment alors, suivant l'expression » de l'auteur, de la barégine verte filamenteuse. » Parmi ces deux composants, les particules orga- » niques et les sporules organisées, se voient, en » outre , quelques autres corps, tels que des grains » de sable et des débris méconnaissables , dus pro- « bablement à des végétaux et à des animaux infu- » soires décomposés. (1) »

Dans cette substance gélatineuse , se trouvent donc, d'après M. Turpin, une substance dépourvue d'organisation , au milieu de laquelle sont engagés des sporules , et c'est à la présence et au développement de ces sporules que sont dues les végétations filamenteuses blanches, puis vertes, et non à la substance gélatineuse qui ne peut s'organiser d'ellemême, qui seule peut, tout au plus, servir de nourriture à cette conferve.

D'après M. Turpin, la prétendue barégine des eaux de Néris est un nostoch.

La matière organique des eaux sulfureuses es! ordinairement en dissolution à leur sortie du sol, et ce n'est qu'à grand'peine qu'on peut se procurer

(1) Comptes- Rendus de l'Institut , t. Il, p. 17.

des traces de glairine à leur point d'émergence ; le contact de l'air parait être la principale cause de sa précipitation. Cette circonstance n'avait pas échappé à Anglada , car après avoir décrit les précautions minutieuses auxquelles il avait dû recourir pour se procurer, à l'aide d'un tamis, des quantités trèsiaibles de cette substance , il s'exprime ainsi :

« J'ai été peu surpris des difficultés que l'on » éprouve à retenir ainsi la glairine au point d'é- » mergence des sources , lorsque j'ai pu me con- » vaincre de l'extrême petitesse de ses proportions » dans l'eau et de la lenteur avec laquelle elle » s'amasse tant quelle n'a point le eontaet de l'air } » sous l'influence duquel les flocons semblent se » former ; car la majeure partie de la glairine , • entraînée par les eaux, s'y trouve dans un état >■ tle dissolution (1).

» On dirait que le contact de l'air modifie la na- •> ture de cette substance dissoute par les eaux , de » manière à décider subitement la précipitation de » ces flocons. »

■Certaines eaux laissent déposer en abondance cette matière amorphe et d'apparence gélatineuse; d'autres, au contraire, n'en fournissent pas de trace dans leur trajet. J'ai trouvé de la glairine en trèsgrande quantité dans le petit bassin de réception des eaux de César et des Espagnols, à Cautère ts ; je n'en ai trouvé que fort peu dans les réservoirs on

(1) Anglada, 2<= Mémoire, page 130.

les conduits des anciennes sources de Bagnères-de- Luchon ; j'en ai pourtant découvert une fois auprès de l'un des griffons de la Reine , ainsi que je l'ai dit plus haut. Dans cette localité la glairine se dépose avec beaucoup plus d'abondance dans les anciennes sources que dans les nouvelles , qui sont en général moins chaudes et plus sulfureuses que les anciennes ; mais comme ces sources reçoivent dans leur trajet quelques filets d'eau ferrugineuse, il s'y produit un peu de sulfure de fer qui colore en noir la matière organique. J'ai recueilli, dans les conduits des sources des groupes de Bordeu, de Sengez et du Bosquet une assez forte quantité de substance gélatineuse noire qui possédait tous les caractères d'un mélange de glairine et de sulfure de fer hydraté, Lorsque je traitais celte gelée noire par de l'acide sulfurique très-étendu, elle lui cédait du fer, et se décolorait de manière à présenter l'aspect de la glairine ordinaire.

L'eau qui fournit cette glairine noire est pourtant incolore et ne parait pas charrier de sulfure de fer ; il est cependant probable qu'elle contient un peu de ce sulfure dissous à la faveur du sulfure alcalin; la matière organique, en se précipitant , déterminerait alors la séparation du sulfure de fer. Ce fait n'a rien de bien extraordinaire, car il arrive très-souvent que les précipités qui prennent naissance dans un liquide entraînent une partie des matières qui s'y trouvaient en dissolution. L'affinité du sulfure de fer pour le sulfure de sodium

pourrait très-bien n'être pas assez forte pour empêcher l'effet de l'attraction que la glairine exerce sur lui. J'ai vu, dans mes recherches sur les pouvoirs décolorants des corps solides , du sulfate de baryte que je produisais dans une dissolution d'acide sulfindigotique entraîner avec lui la totalité de l'indigotine, quand même il restait dans la liqueur beaucoup plus d'acide sulfurique qu'il n'en fallait pour tenir la matière colorante en dissolution.

Il me serait impossible de dire pourquoi certaines sources laissent ainsi déposer une grande quantité de glairine, tandis que d'autres n'en fournissent que peu ou point; les observations que j'ai pu faire ne m'ont laissé apercevoir aucun fait saillant qui fût de nature à m'éclairer sur la causede ces différences. Ainsi je n'ai pas pu m'expliquer pourquoi je ne trouvais à Cauterets, dans le bassin de réception des sources de César et des Espagnols, que de la barégine, sans aucune trace de sulfuraire, quoique l'eau de ces sources fût assez refroidie au point où je l'examinais pour que la sulfuraire pût s'y développer.

Je ne m'explique pas davantage pourquoi les anciennes sources de Ludion ne laissent déposer que des traces de glairine , tandis que j'en trouve beaucoup dans les nouvelles. Ces différences dépendent-elles de la nature de la substance organique qui ne serait pas la même dans toutes les sources, ou bien faut-il les attribuer à des circonstances extérieures qui exerceraient une influence différente sur la matière dissoute dans l'eau? C'est

if qu'un examen attentif des faits pourrait nous apprendre ; mais des observations de ce genre exigeront probablement beaucoup de temps et ne pourront être bien faites que par les hommes qui séjournent auprès des établissements thermaux.

En examinant au microscope la glairine que j'ai recueillie à Cauterets , j'ai trouvé qu'elle était formée en très-grande partie par une substance amorphe, entièrement semblable à celle qui a été décrite par M. Turpin , et en partie par de petits granules arrondis; on y apercevait aussi quelques animalcules infusoires (rolifères) et des débris de conferves, dont je n'ai pas pu déterminer l'espèce , vu leur peu de conservation.

La masse blanche couenneuse, que j'avais trouvée auprès de l'un des naissants de la Reine , était formée en totalité de granules extrêmement fins qui se présentaient comme de petits points noirs, même lorsqu'on les voyait sous un grossissement de 500 diamètres; elle était évidemment constituée d'une manière différente de celle que j'avais recueillie à Cauterets dans le bassin de réception des sources de César et des Espagnols , et à Luchon dans les conduits des sources de Bordeu, Sengez, Bosquet, etc.

J'ai examiné aussi une matière gélatineuse et d'un aspect entièrement semblable à de la barégine. que j'avais trouvée sur l'un des murs de la galerie Lachapelle , à Bagnères de Luchon ; j'y ai trouvé des débris de conferves disséminés dans une substance amorphe et des infusoires assez nombreux

( des leueophres, des anguillules analogues à celles qu'on trouve dans le vinaigre, et des hydatides ). Cette substance avait été déposée par de l'eau froide non sulfureuse. La glairine que j'ai retirée des conduits que parcourt l'eau des nouvelles sources de Bagnères-de-Luehon était, comme je l'ai dit plus haut, d'une belle couleur noire; traitée par de l'acide sulfurique faible, elle lui cédait un peu de fer et prenait la teinte grisâtre de la barégine normale ; traitée par une solution bouillante de potasse caustique , elle ne s'y dissolvait qu'en partie; la matière insoluble m'a paru fort analogue à de la cellulose. La solution, alcaline étant saturée par de l'acide acétique ne fournit pas de précipité ; l'acide phosphorique y détermine la formation d'un précipité blanc qui se comporte avec les réactifs comme les substances albuminoïdes. Ceci justifie la dénomination de matière végéto-animale qui a été depuis longtemps imposée à ces sortes de productions.

La matière d'apparence gélatineuse qui se dépose dans certaines sources des Pyrénées-Orientales est quelquefois colorée en rouge. Anglada signale dans ses mémoires la glairine rouge qu'il a trouvée dans les sources de Thués , comme possédant une odeur de violette très-prononcée. Ce sont, dit-il , ordinairement des sources à température très-élevée qui fournissent ainsi de la glairine rouge.

J'ai observé une très-grande quantité de barégine d'une couleur rose bien prononcée clans l'une des grottes où coulent quelques sources de l'établisse-

ment du Teich , à Ax ; j'ai trouvé de la barégine, d'un très-beau rouge carmin, à Merens (Ariége), dans une source dont la température était de 3G°. Cette barégine vue au microscope se composait de petites monades d'une belle couleur, et dont la forme m'a paru la même que celle de l'espèce que MM. Joly etFontan ont vue dans les eaux sulfuré-calciquesde Salies, et qu'ils ont décrite sous le nom de Monas sulfuraria (1); seulement, l'espèce que j'ai observée dans l'eau de Merens était d'une taille beaucoup plus petite que celle des eaux de Salies. On y voyait aussi une multitude de filaments confervoïdes qui n'étaient pas colorés.

M. Bouis fils a fait des recherches fort curieuses sur la matière organique des eaux thermales des Pyrénées ; il y a trouvé des traces d'iode (2) ; il a comparé la barégine et la sulfuraire aux matières albuminoïdes avec lesquelles on avait cru reconnaître qu'elles présentent une certaine analogie, et il a vu que la composition chimique les en éloignait beaucoup. « Aussi, dit -il, imite-t-on la nature en » faisant un bain sulfureux avec une dissolution » sulfurée et de la gélatine, comme ceux qui font » du vin avec de l'eau , de l'eau-de-vie et du bois de » campêche ou toute autre matière colorante. »

(1) Histoire et Mémoires de V Académie des Sciences de Toulouse, 3e série, t. I, p. 116.

(2) M. 0. Henry avait déjà découvert l'iode dans la barégine à une époque antérieure.

Il résulte des analyses de M. Bouis que la glairine pure, non organisée, contient en moyenne 8 p. % d'azote, tandis que dans les matières animales dites protéiques cette proportion est de 16 p. %.

M. Bouis a vu , en outre , qu'à mesure que la glairine s'organise sous l'influence des agents extérieurs pour se transformer en sulfuraire, la proportion d'azote diminue. Il se propose de tenter de nouvelles recherches pour s'assurer si celte déperdition d'azote va toujours en diminuant graduellement jusqu'aux plantes des classes inférieures dans lesquelles l'azote est en petite proportion , et qui sont presque en totalité formées de cellulose (1).

Les résultats obtenus par M. Bouis et ceux que j'ai obtenus moi-même sont parfaitement en rapport avec les recherches antérieures d'Anglada. Le savant professeur de Montpellier n'avait pas manqué de s'apercevoir que la glairine est moins riche en azote que les matières albuminoïdes. En soumettant à une chaleur suffisante pour les décomposer de l'albumine, de la gélatine et de la glairine, il avait constaté : 1° que l'albumine du blanc d'œuf laisse dégager plus d'acide sulfhydrique qu'on n'en obtient de la glaire la plus riche ; 2° que l'albumine et la gélatine produisent bien plus de carbonate d'ammoniaque; 3° qu'en subissant l'action de la chaleur qui les dénature et les amène à l'état charBonneux , les

(1) Recherches sur les eaux thermales alcalines, sulfureuses ex non sulfureuses d'Olette Ct8o2\

deux produits animaux subissent une sorte de fusion et de boursouflement qui ne se produit pas quand il s'agit de la glairine.

J'ai dit plus haut qu'Anglada avait constaté que la glairine, qui ne se dissout que très-diflicilement dans l'eau même bouillante , se dissout en assez forte proportion dans le digesteur de Papin. La solution qu'on obtient ainsi se comporte avec les réactifs comme la matière qu'on trouve naturellement dissoute dans l'eau à sa sortie du sol. Mais ce qu'il y a de plus saillant, à mon avis, dans les résultats signalés par Anglada, c'est la tendance que possède la matière organique dissoute à jouer le rôle d'un acide faible (1).

Ce qui paraît ressortir le mieux de l'action des reactifs sur la glairine, dit ce chimiste, « c'est la » grande aptitude de celle-ci à décomposer quelques » sels métalliques et à former, avec leurs oxydes, » des combinaisons insolubles; c'est la faculté' de » saturer l'ammoniaque à la manière des aei- » des, etc »

La potasse dissout imparfaitement la glairine. Si l'on sature cette dissolution par un acide, elle laisse déposer de légers flocons d'une matière blanche insoluble dans l'eau, qui possède les principaux caractères de la protéine. L'acide azotique réagit vivement sur la glairine et la détruit. Parmi les produits de l'action de l'acide azotique sur la glai-

(1) Anglada, 2* Mémoire, p. 180.

rine se trouvent l'acide oxalique et l'acide xanthroprotéique. Cette action de l'acide azotique semble indiquer que la glairine est un mélange de matière albuminoïde avec une substance qui doit se rapprocher de la cellulose ou de ses analogues, ce qui justifie le nom de matière végéto-animale qu'on lui avait donné.

§ 3. De la matière organisée qu'on trouve dans les eaux sulfureuses des Pyrénées.

La substance blanche et filamenteuse que l'on trouve dans les conduits que parcourent certaines sources avait été depuis longtemps remarquée par une multitude d'auteurs; mais c'est à M. Fontan que nous devons la connaissance de ses caractères les plus essentiels. 11 résulte des expériences de M. Fontan que celte substance est une véritable conferve qui se rapproche, par quelques-uns de ses caractères, des oscillaires, des nostocbs, et surtout des anahaines, mais qui en diffère par quelques traits spéciaux. C'est ainsi qu'elle se distingue des nostocbs, en ce que ses filaments son t libres dans une grande étendue, tandis que dans les nostocbs ils sont empâtés dans une mucosité visqueuse. Dans la sulfuraire, le tube est cylindrique et les globules égaux; dans les nostochs , le tube externe étanl moulé sur les globules intérieurs présente des étranglements entre chacun d'eux; enfin, le globule terminal des nostochs se trouve souvent d'un dia-

mètre deux ou trois fois plus considérable que les autres globules.

La sulfuraire se distingue des oscillaires en ce que les ovules ont un diamètre égal dans tous les points de leur circonférence, tandis que les oscillaires ont le diamètre transversal des articles plus grand que le diamètre dans le sens de la longueur, et qu'il n'existe jamais de mouvement spontané dans la sulfuraire.

Il y a aussi , dit M. Fontan , une différence entre la sulfuraire et les anabaines avec lesquelles on a voulu la confondre , ou, si l'on veut la ranger dans cette tribu , c'est un genre nouveau. En effet, les anabaines qui ont pour caractère d'avoir un tube cylindrique, rempli de globules qui se touchent patdeux de leurs extrémités, présentent comme caractère spécifique d'avoir certains de ces globules pla ces de distance en distance, qui sont plus gros que les autres.

La sulfuraire n'existe que dans les eaux sulfureuses, et on ne la trouve que dans celles dont lu température est inférieure à 50° (1).

Quand la sulfuraire s'accumule dans certains conduits et qu'elle y séjourne longtemps, elle devient complètement noire dans toutes les parties qui ne sont pas en contact avec l'air; cette couleur est due à la production d'une certaine quantité de

(1) Recherches sur les eaux minérales des Pyrénées, p. S."> et suiv.

sulfure de fer dans le tissu de la conferve qui s'est décomposée.

Nous avons déjà vu que la glairine devient également noire dans les conduits des eaux de certaines sources à Bagnères-de-Luchon.

La sulfuraire et la barégine sont étrangères à l'action thérapeutique des eaux sulfureuses, ou du moins ne contribuent que rarement, et pour une faible part, à l'effet qu'elles produisent; car ces eaux ne contiennent ordinairement que quelques traces de ces matières en suspension ; mais il n'en est probablement pas de môme de la matière organique qui est en dissolution dans l'eau. Si l'on s'en rapporte aux analyses qui ont été publiées jusqu'à ce jour, la quantité de matière azotée, qui se trouve en dissolution dans les eaux sulfureuses de diverses localités, est loin d'être la même, et il est assez naturel de penser que les différences qu'on observe entre ces diverses sources, considérées au point de vue de leur action thérapeutique, sont dues, au moins en partie , à la proportion de matières organiques dont l'analyse y constate l'existence. Malheureusement les moyens dont on peut disposer pour déterminer la proportion de cette substance organique laissent beaucoup à désirer, et on a le droit de croire que les résultats qui ont été rapportés par les divers chimistes sont loin d'être d'une exactitude irréprochable.

Quoiqu'il en soit, j'ai rapproché, dans un même tableau , les quantités de matière organique dont

l'existence a été indiquée clans un même poids des diverses eaux sulfureuses des Pyrénées.

NOMS DES SOURCES

Amélie-les-Bains. Grande source Ax. Pyramide du Breilh. . . .

Labassère

Molilg.

Saint-Sauveur

Vernet. Source du Torreut. . . .

Saint-Antoine-de-Guaguo. . . .

Ludion. Sources la Reine; . . .

— Source Bayen

— Grotte inférieure. . . .

— liordeu

— Vré, n° 1

— Blanche

Olctte. Source Saint-André. . . .

— Source de la Cascade. . .

Quantité de glaiiine contenue

Dans

un

litre d'eau.

0 gr. 0 10 0 037 0 120 0 020

Traces.

0 gr. 013 0 000

Ogr.

Les différences sont, comme on le voit, assez considérables pour qu'il soit impossible de n'en pas tenir compte ; il n'est pas sans intérêt de remarquer que l'eau de Labassère, qui est peut-être la moins altérable de toutes les eaux sulfureuses de la chaîne, est aussi la plus riche en matière organique.

Malheureusement, il est à craindre que les données, consignées dans ce tableau, ne soient pas aussi exactes qu'on pourrait le désirer. En effet , indépendamment des causes d'erreur inhérentes au mode opératoire qui a été employé par la plupart des chimistes, il en estime à laquelle on ne peut pas se soustraire avec facilité, c'est celle qui résulte

des variations qu'éprouve la quantité de matière organique contenue clans la même source, d'une époque à l'autre, variations qui sont fort considérables, au moins pour les eaux de Bagnères-de- Luchon ; il serait donc possible que l'on considérât comme contenant moins de glairine que d'autres certaines eaux qui auraient été analysées clans un moment où la proportion de matière organique s'y trouvait à son minimum , tandis qu'en reprenant l'analyse à une autre époque , on aurait obtenu des rapports entièrement différents.

Les dépôts de sulfurairc ou de barégine qu'on trouve dans certaines sources sont recueillis avec soin dans plusieurs localités thermales, et on les utilise comme des topiques dont on obtient d'excellents effets.

J'ai découvert l'existence de l'iode clans la sulfuraire et la barégine, recueillies à Cauterets, Ax , Merens, Bagnères-de- Ludion. Toutes ces substances organiques sont remarquables par l'énorme proportion de cendres qu'elles fournissent : 1 gramme de barégine sèche m'a fourni 0 gr. 127 de cendre ; j'ai trouvé dans cette cendre des traces de phosphates et beaucoup de fer. 1 gramme de sulfuraire m'a fourni 0 gr. 109 de cendre ; cette cendre était composée des mêmes éléments que la précédente. La production de la sulfuraire et de la barégine doit contribuer à appauvrir l'eau minérale ; il faut donc l'éviter autant qu'on le peut, et le meilleur moyen d'y parvenir consiste à préserver l'eau du contact de l'air;

Tous les chimistes qui ont étudié les eaux thermales sulfureuses ont remarqué leur extrême altérabilité; un parcours de quelques mètres au contact d'un air qui ne se renouvelle qu'avec difficulté suffit pour leur faire subir des changements plus ou moins profonds , dont il importe de bien connaître la cause pour pouvoir , au besoin , l'arrêter ou la maintenir dans des limites convenables.

Une étude attentive des principales eaux des Pyrénées m'a permis de reconnaître qu'elles sont loin d'être toutes également altérables , et que les sources de certaines stations thermales doivent peut-être, au moins en partie, à leur plus ou moins de résistance, à la décomposition, les propriétés thérapeutiques qui les distinguent des autres.

Les praticiens paraissent tous être d'accord sur ce fait que les eaux de Baréges, par exemple , n'agissent pas sur les malades absolument de la même manière que celles d'Ax ou de Bagnères-de-Luchon ; il y a certainement entre ces sources des ressemblances considérables qu'on ne saurait méconnaître, et, dans un grand nombre de cas, l'on peut administrer indistinctement l'une ou l'autre d'entre elles pour combattre les mêmes affections ; mais il esl des cas particuliers dans lesquels l'expérience semble avoir prouvé qu'on ne saurait, sans inconvénient, suivre la même ligne de conduite, du

moins si l'on en croit les observations nombreuses qui ont été publiées à ce sujet.

Les eaux de Saint-Sauveur' passent pour être douces, sédatives, hyposthénisantes; on en prescrit l'usage à des malades d'un tempérament nerveux , irritable, qui ne supporteraient pas l'action d'autres eaux sulfureuses qu'on a l'habitude de considérer comme étant beaucoup plus excitantes.

Les eaux de Bonnes et celles de la source de la Raillère, à Cauterets, ont la réputation de guérir ou du moins de soulager un grand nombre de malades atteints d'affections plus ou moins graves des voies respiratoires; malades, qu'à tort ou a raison, les médecins n'oseraient pas diriger vers d'autres établissements.

Les eaux d'Àx (Ariége), celles de certaines sources de Bagnères-de-Lucbon , passent pour être les plus excitantes de toutes celles de lachaine, et elles sont considérées comme réussissant mieux que d'autres dans le traitement des rhumatismes ou de. certaines affections de la peau.

Je chercherai, plus tard, si la composition chimique de ces eaux permet de se rendre compte des différences qu'elles présentent au point de vue de leur action thérapeutique. J'examinerai alors si ce choix, auquel les meilleurs praticiens se sont depuis longtemps assujettis, est rationnel, s'il a été dicté par une sage interprétation des faits, ou si , au contraire, il est le résultat du caprice, de la mode, et s'il ne constitue qu'un grand préjugé. Je ne veux .

pour le moment, m'occuper que de l'influence que le plus ou moins de facilité avec laquelle les eaux sulfureuses de diverses localités . se décomposent , au contact de l'air, peut exercer sur leur puissance médicatrice.

S'il est vrai, comme je le pense, que toutes les eaux sulfureuses des Pyrénées ne se conservent pas avec la même facilité au contact de l'air ; si le principe sulfureux est retenu, enchaîné dans quelquesunes d'entre elles avec plus de forceque dansles autres , n'est-il pas nécessaire de rechercher : 1° quelles sont les causes qui déterminent sa décomposition ; 2° si l'altération du sulfure alcalin , maintenue dans de certaines limites , ne communiquerait pas dans certains cas à l'eau minérale des propriétés nouvelles, précieuses peut-être, et dont il ne faudrait pas se priver sans nécessité ?

Et d'abord toutes les eaux sulfureuses des Pyrénées sont-elles également altérables?

Un simple coup-d'œil jeté sur les travaux dont les sources des établissements les plus considérables des Pyrénées ont été l'objet, nous fournit immédiatement la preuve que les différences que je signale avaient été entrevues par quelques observateurs qui ne leur avaient pas attribué une importance aussi grande que celle que je leur attribue moi-même.

On avait déjà vu, à plusieurs reprises , que les eaux de Barègesetde Labassère, mises en bouteilles, et transportées loin de leur source, conservaient leurs qualités sulfureuses plus longtemps que d'au-

1res ; on avait remarqué l'extrême fugacité du principe sulfureux des eaux de Bagnères-de-Lucbon et on avait considéré ces dernières comme ne pouvanl pas supporter le transport.

Des expériences, dont je ferai connaître les résultats dans quelques instants, m'autorisent à affirmer qu'on s'est trompé sur ce dernier poiut ; mais on ne saurait se faire une idée des précautions sans nombre dont on doit s'entourer quand on recueille de l'eau sulfureuse destinée à l'exportation ; un peu plus ou un peu moins d'air, laissé dans le goulot de la bouteille, suffit pour que la même eau, recueillie d'ailleurs avec des précautions minutieuses , enfermée dans des vases parfaitement bouebés, arrive à sa destination après avoir été altérée d'une manière si différente que souvent le liquide contenu dans deux bouteilles se comportera , si on l'analyse , comme s'il ne provenait pas de la même source.

Les essais suivants fourniront la preuve de ce que je viens d'avancer.

Je fis expédier à Paris, en 1850, une caisse d'eau minérale de Bagnères-de-Lucbon qui était destinée aux expériences qu'une commission , chargée par l'Académie de Médecine d'examiner mes travaux, pourrait vouloir entreprendre. L'eau de chaque source avait été analysée, à l'aide dusulfhydromètre, au moment de la mise en bouteilles ; toutes les précautions nécessaires pour une bonne conservation avaient été prises autant que possible, et ces eaux arrivèrent à Paris dans un étal de conservation

très-satisfaisant; on en jugera par les chiffres suivants : (L'eau sulfureuse ne fut examinée que quelques mois après.)

NOMS DES SOURCES

iîaven

Idem

Reine

Enceinte. . . .

Lachapelle. . .

Bordeu, n0 3.

Pré, n° 1, . . .

Ferras nouvelle

Iode absorbé

la source.

Ogr. 2585 0 2585

Iode absorbé

Ogr. 1980 0 2160

Perle

sur

100 parties.

On voit que la même eau (celle de la source Bayen), qui n'avait perdu que 15 p. % dans l'une des bouteilles , avait éprouvé une perte de 23 dans l'autre.

La décomposition de l'eau sulfureuse dans les bouteilles doit être attribuée à l'action que l'air , dissous dans l'eau elle-même, exerce sur le sulfure alcalin; elle doit aussi être attribuée, en partie, à la présence de l'air qu'on est obligé d'emprisonner dans le vase; aussi faut-il réduire, autant qu'on le peut, la quantité de gaz qu'on laisse à la surface de l'eau.

Voulant me rendre compte de la part qui revient à l'air dissous dans l'altération de l'eau sulfureuse, j'ai pris de l'eau de plusieurs sources de Bagnèresde-Luchon , j'en ai rempli des flacons bouchés à

l'émeri, de manière à ne pas laisser d'air dans leur intérieur.

Les flacons ainsi remplis ont été immédiatement immergés en entier, chacun dans la source où Ton avait puisé l'eau dont ils étaient remplis. Je les en ai retirés tantôt au bout d'une heure, tantôt au bout de deux heures, et j'ai analysé sur-le-champ leur contenu. Ici , l'air extérieur n'avait pu exercer aucune action sur l'eau minérale , et sa température n'avait éprouvé aucun changement; l'action de l'air dissous pouvait seule rendre compte des altérations: les résultats ont été les suivants :

DATES

expériences.

NOMS des

SOURCES

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