‹ Ebauche d'un glossaire du langage philosophiqueChapitre 16 sur 39 · EBAUCHE D'LN GLOSSAIRE · texte numérisé non relu

EBAUCHE D'LN GLOSSAIRE

entendre, nous ne connaîtrions pas. Mais, en même temps que nous voyons, nous regardons ; en même temps que nous entendons, nous écoutons. On en a conclu que, parce que nous écoutons et écoutons chacun à notre manière, nous arrivons chacun à une connaissance différente des mêmes objets qui, alors, ne sont encore ce qu'ils paraissent être que pour nous seulement. Or il n'est pas vrai que nous regardions et écoutions chacun à notre manière ; il n'y a pas deux manières d'écouter et de regarder ; seulement on peut, dans ces actes, déployer plus ou moins de puissance.

Sans doute, une intelligence supérieure à la nôtre pourra, dans l'objet que nous considérons, découvrir une foule de qualités que nous n'y apercevons pas et, par l'association de ces qualités partielles, arriver à avoir de cet objet une connaissance non-seulement plus complète, mais aussi plus claire que celle a laquelle nous pouvons atteindre. Cette connaissance sera autre, mais seulement en degré ; elle sera autre dans le sens où nous disons avoir d'un chef-d'œuvre de l'art une connaissance autre que celle que s'en forme un paysan qui n'en comprend pas la poésie. Le progfèsde la connaissance n'est pas la négation de la connaissance imparfaite qui est son point de départ ; seulement il la transforme parce qu'il la complète.

Si,parceque nous sommes différents, notre connaissance du même objet devait être différente, aucune communication intellectuelle, entre nous, ne serait possible ; car, si vous voyez blanc ce que je vois noir, nous n'arriverons jamais à nous entendre.

Que nous mettions chacun notre empreinte particulière sur notre connaissance, comme des chanteurs qui, répétant le môme morceau, sans cependant y changer une note, le rendent et l'accentuent néanmoins d'une manière différente, cela est hors de doute ; car, dès que nous concourons à une œuvre, il est clair que nous y imprimons quelque chose de notre nature, mais cela n'est qu'extrin-

scque et superficiel et ne change rien au fond même des choses.

Ce n'est pas d'ailleurs a si peu que se réduit le rôle de notre activité. Il n'y a rien dans la connaissance qui ne soit dans les objets, excepté la connaissance elle-même, pra ter ipse intellectw, comme le disait Leibnitz. La connaissance, c'est l'entendement qui la crée en combinant, en associant les éléments intelligibles que nous fournissent les objets.

A ce {>oint de vue, la distinction entre le subjectif et l'objectif prend un tout nouveau caractère.

La connaissance n'est pas identique aux objets. Elle n'est pas les objets eux-mêmes, mais les objets devenus intelligibles, non par addition et par composition, mais, s'il est permis de parler ainsi, par élucidation, par illumination. Parce qu'une tour est ronde et solide, il serait absurde de supposer à la connaissance exactement la même rondeur et la môme solidité. Quelque bizarre cependant qu'il paraisse de dire qu'une connaissance soit solide ou ronde, elle a ces qualités néanmoins, mais à l'état intellectuel. Quel est cet état ? En quoi consiste-t-il ? C'est là précisément ce que nous ne pouvons savoir. Mais cet état existe ; mais, quoique ce soient les mêmes qualités, nous distinguons très-nettement la manière dont elles sont dans nos connaissances de celle dont elles sont dans les objets. La première nous la rapportons surtout au sujet que nous sommes et la seconde aux objets eux-mêmes.

Nous connaissons à la fois les objets comme existants et comme connus ou, si on peut s'exprimer ainsi, comme obscurs et comme éclairés. Ce ne sont pas là deux connaissances différentes, mais les aspects variés de la même connaissance. Les mots objectif et subjectif ne se rapportent donc pas, comme on le croit généralement, à des choses dillérentes, mais à des points de vue différents. C'est ainsi ' qu'on peut également dire de toute connaissance qu'elle est objective parce qu'elle ne renferme rien qui ne soit

dans les objets, et, en môme temps qu'elle est subjective, en ce sens que ce n'est que grâce à notre intervention qu'elle est connaissance.

Tout ceci assurément aurait besoin de quelques développements. Nous tâcherons de les donner tout à l'heure sous le mot entendement. Nous prions d'ailleurs le lecteur de se rappeler que nous n'écrivons pas un traité de psychologie et que toute notre ambition est d'ébaucher un dictionnaire de la langue philosophique.

Notions ou idées. — Mots qui servent à désigner les éléments de la connaissance.

Ces éléments fournis par les objets, quand ils nous arrivent, nous ne les connaissons pas, car autrement ils seraient déjà eux-mêmes des connaissances. Seulement lorsque, par suite de leur combinaison, la connaissance s'est formée, nous parvenons, par un effort d'analyse, non pas à les isoler, ce qui détruirait la connaissance et ferait renaître les ténèbres, mais à les abstraire comme autant de faces diverses de la connaissance ou des objets euxmêmes.

Quoique ceci ne puisse être bien compris qu'après ce qui va suivre, disons tout de suite que les notions sont l'expression des aspects des objets qui ne correspondent qu'à un seul des attributs de l'entendement, tandis que la connaissance elle-même correspond toujours, à la fois, à la totalité de ces attributs. Nous insistons sur cette distinction entre la notion et la connaissance, parce qu'elle jouera un grand rôle dans ce qui va suivre.

Pensées, jugements, etc., etc., combinaisons, associations de connaissances. Raisonnements, associations de jugements.

Nos connaissances sont toujours adéquates à leur objet, mais il n'en est pas de même des jugements que nous portons sur ces connaissances.

Nous savons, par exemple, que la position du soleil, par

rapport à la terre, change à charpie instant. Cette connaissance, dans laquelle prédomine la sensation, ne nous trompe point. Nous savons aussi que lorsque deux choses changent de position l'une par rapport à l'autre, il faut nécessairement que l'une ou l'autre de ces deux choses, ou môme que ces deux choses à la fois soient en mouvement. Cette connaissance, surtout rationnelle, est vraie encore. Enfin nous en possédons une troisième, à savoir que, ordinairement, quand nous sommes placés sur un corps en mouvement, nous le sentons remuer, et, généralisant sans droit cette observation particulière, nous nous en servons pour lier, pour associer entre elles nos deux autres connaissances et pour conclure que, puisque nous ne sentons pas la terre remuer, il faut que ce soit le soleil qui marche. Ici, comme dans tous les cas possibles, ce n'est pas dans les connaissances elles-mêmes, mais dans les jugements que nous en portons que gisent nos erreurs.

La logique n'est que la science des jugements, que la science des moyens à prendre pour éviter l'erreur dans la formation des jugements et des raisonnements qui en sont la suite.

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