ENTENDEMENT
Entendement, puissance que possède l'homme de connaître.
En tant que réceptivité, l'entendement a trois manières d'être principales :
La sensibilité, mode suivant lequel il perçoit la notion du côté relatif des objets ;
La raison, mode suivant lequel il perçoit la notion de leur côté absolu ;
Le sentiment *, mode suivant lequel il perçoit la notion de leur côté indéterminé.
La signification de ces mots : absolu, relatif et indéterminé sera exposée tout à l'heure.
En tant qu'activité fécondante, l'entendement ne fait que se définir à lui-môme les connaissances qu'il a passivement acquises. Or, d'après tous les traités de logique, on ne définit que par le genre et la différence, c'est-à-dire par l'énonciation de ce qu'il y a de commun entre la chose définie et les autres choses, et en môme temps, par l'énonciation des caractères qui n'appartiennent qu'à cette chose. Mais il faut noter tout de suite que les choses diffèrent entre elles de deux façons : tantôt par la qualité, tantôt par la quantité : par la qualité, quand on remarque dans la chose définie une qualité qui n'appartient à aucune autre de celles qu'on lui compare ; par la quantité toutes les fois que la différence gît dans le plus ou le moins d'une qualité commune.
Pour faire passer à l'état de connaissance, pour rendre intelligibles les notions qui, ne le perdons pas de vue, lui arrivent simultanément, l'entendement agit donc de trois manières différentes : il les différencie par la qualité, il les différencie par la quantité et il les identifie. Dans les deux premiers cas, il s'occupe des différences ; il voit en quoi et comment les notions se distinguent ; dans le troisième, il s'occupe des ressemblances, il voit en quoi elles se conviennent et se rapprochent.
1 Le mot sentiment a deux sens qu'il est de la dernière importance de ne pas confondre. Tantôt, en effet, il se rapporte à un des trois modes de l'entendement, tantôt à l'ensemble de nos facultés affectives. A bien dire, le senlimen' -entendement est Je point par lequel l'aspect intellectuel se soude à l'aspect affectif de notre être. Néanmoins, malgré cette intimité qu'exprime parfaitement le langage ordinaire en donnant à ces deux choses une appellation commune, il est indispensable que l'analyse distingue le sentimententendement du sentiment -affection. Dans ce qui va suivre c'est toujours au sentiment-entendement que correspondra le mot sentiment. Uuand nous emploierons ce mot dans une autre sens, nous aurons soin d'en avertir le lecteur.
OU LANGAGE PHILOSOPHIQUE 15
Le terme le plus élevé de la considération des différences c'est la contradiction ;
Le terme le plus élevé de la considération des ressemblances c'est la confusion.
L'entendement tend donc, de sa nature, à la contradiction et à la confusion, mais, comme il y tend à la fois, ces deux tendances se combinent, se» complètent et donnent lieu à l'acte de connaissance. On peut donc dire, avec plus devérité, que l'entendement n'a qu'une tendance unique qui consiste a concilier, à associer les contraires, à constater des oppositions, et, sans les détruire, à les relier, à les fusionner entre elles, à faire, en un mot, naître l'harmonie des contrastes.
Les caractères de îa différence, nous l'avons déjà dit, sont de deux espèces: la différence est absolue et s'exprime par oui et par non quand elle porte sur les qualités et qu'elle est constatée par la raison qui, on l'a dit plus haut, correspond au coté absolu des choses ; la différence est relative et s'exprime par plus ou moins quand elle porte sur la quantité et quand elle est constatée par la sensation. L'entendement lui-même, quand il s'occupe dds différences absolues, s'appelle raison , et sensibilité quand il s'occupe des différences relatives. De même, quand il s'occupe des ressemblances ou de3 rapports, il s'appelle sentiment.
L'emploi de ces mots auxquels l'usage a déjà attribué une signification différente peut paraître regrettable. Ne nous hâtons pas trop, cependant, de médire du génie de notre langue, car cet emploi des mêmes vocables cache un sens profond ; il indique que la réceptivité et l'activité de l'entendement ne sont pas choses en réaliUJ distinctes et que tout est instantané dans le fait de la formation de la connaissance. D'où cette rectification à apporter à nos définitions premières :
La raison, c'est l'entendement en tant qu'il perçoit le côté absolu'ùes choses et que, en même temps, il dislingue absolument cette notion de toutes les autres.
La sensibilité, c'est l'entendement en tant qu'il perçoit le côté relatif des choses et que, en môme temps, il distingue relativement entre elles les notions ainsi perçues.
Le sentiment, enfin, c'est encore l'entendement en tant qu'il perçoit le côté indéterminé des choses et que, au moyen de celte notion, il identifie entre elles les notions qu'il a absolument et relativement distinguées.
Dans l'acquisition ou, pour mieux dire, dans la formation de la connaissance, et nous savons qu'il ne faut pas confondre la connaissance et la notion, l'entendement est toujours, à la fois, sensibilité, sentiment et raison. Ce sont là ses trois attributs essentiels et inséparables. A tort on leur donnerait le nom de facultés. Il n'y a rien là de facultatif, rien de ce qui constitue des facultés proprement dites. Il n'y a de facultés véritables que ce dont l'exercice est contingent et accidentel. Ainsi voler est une faculté pour l'oiseau, parce qu'il ne volp pas toujours ; mais la pesanteur est un de ses attributs, et non une de ses facultés, parce qu'il est toujours pesant. C'est parceque ce sont les conditions mêmes de son existence que nous disons que la sensibilité, la raison et le sentiment ne sont pas des facultés mais bien des attributs, des qualités nécessaires de l'entendement.
Outre l'entendement, outre la puissance de connaître, l'homme possède la faculté de s'attacher plus particulièrement tantôt à l'une, tantôt à l'autre des trois notions qui sont les éléments nécessaires de toute connaissance, et la faculté aussi de conserver, de comparer, de combiner les connaissances acquises. Ces diverses facultés sont connues sous le nom générique de facultés in tellectuelles.
Le mot esprit est souvent employé à désigner indifféremment ces facultés et la puissance de connaître. C'est dans ce sens et en prenant le mot esprit comme synonyme d'entendement, qu'on parle des connaissances de l'esprit è humain, ou bien en employant ce môme mot comme expression de l'ensemble de nos facultés intellectuelles, qu'on
dit que l'esprit compare ou imagine. Le mot esprit a d'autres significations encore, mais ce n'est pas ici le lieu de s'en occuper.