‹ Ebauche d'un glossaire du langage philosophiqueChapitre 18 sur 39 · CATÉGORIES · texte numérisé non relu

CATÉGORIES

Nous appellerons catégories les caractères communs à toutes les notions de même origine, ou, ce qui est la même chose, les formes que revotent nécessairement et pareillement toutes nos connaissances.

Les catégories, ce que nous avons dit de l'entendement l'indique assez, sont au nombre de trois :

L'absolu,

Le relatif,

Et l'indéterminé.

Ce qui revient a dire que, dans toutes nos connaissances, il y a toujours, à la fois, un aspect relatif, un aspect indéterminé et un aspect absolu, ou, si l'on veut, que toute connaissance est l'association de notions absolues et de notions relatives reliées entre elles par des ftotions indéterminées.

1° absolu. — Absolu, synonyme de complète indépendance. Ab-solutum, ce qui ne dépend de rien, ce qui n'est rattaché a rien. L'absolu est, comme on le disait dans les écoles, ce qui est en soi et par soi, ou, comme l'expliquait Spinoza, ce qui, pour être conçu, n'a besoin d'aucune conception étrangère.

Ce mot est purement adjectif. C'est par un abus de langage qu'on lui donne quelquefois une forme substantive. L'absolu n'existe pas plus que la grandeur, la couleur ou la bonté. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il existe des êtres 1 absolus, indépendants, sous un de leurs aspects,

1 Nous expliquerons ailleurs le sens que nous attachons à ces

mots : êtres et choses.

ebalche d'i s <;lossaikk

comme il existe des choses colorées, grandes ou bonnes.

Il ne faudrait pas croire que la qualité absolue appartienne seulement à quelques êtres privilégiés. La notion, l'affirmation de l'absolu, do l'inconditionnel, est une nécessité de notre entendement ; c'est un des éléments nécessaires de toute connaissance. L'absolu est le seul côté des choses que la raison puisse distinguer, le seul qu'elle puisse percevoir. Gomme nous ne pouvons rien connaître sans faire usage de notre raison, nous ne pouvons rien connaître sans distinguer dans ce que nous connaissons un côté absolu.

Cette qualité d'absolu, cette indépendance que la raison affirme, sans exception, de tous les êtres, est-ce un caractère qui véritablement leur appartienne ? Il nous est impossible de le vérifier, mais nous sommes forcés de le croire, car en douter serait douter de la raison elle-même et douter de la raison serait douter de notre propre existence.

Le mot absolu est, à proprement parler, l'expression la plus générale par laquelle le langage philosophique caractérise le coté que la raison affirme et perçoit dans les êtres. Lorsqu'on veut s'expliquer avec moins de généralité et entrer dans les détails, le mot absolu est remplacé par des synonymes partiels dont nous allons étudier les principaux.

Infinité, caractère de ce qui n'a ni commencement ni fin, de ce qui n'a pas de limites.

L'infinité est évidemment un aspect particulier de la qualité absolue, car, si un être absolu avait des limites, cet être serait conditionné par ces limites, il serait dépendant et non pas absolu. Mais le mot absolu a une signification plus large. Il signifie indépendance en tous sens, en toutes manières/; au lieu qu'infinité veut dire seulement indépendance de toutes limites.

On donne souvent aussi au mot absolu, pour synonymes, les mots complet et parfait, en désignant par là ce à quoi

on ne peut rien ajouter. C'est dans ce sens qu'on dit quil n'y a personne d'absolument, c'est-à-dire de complètement ou de parfaitement heureux sur la terre. On dit encore qu'une ligne est absolument droite pour dire qu'on ne peut rien ajouter à sa rectitude. Le complet est un infini dans son genre. Il n'a pas de limites, car, s'il avait des limites, on pourrait, en reculant ces limites, ajouter quelque chose au complet, ce que les mots eux-mêmes se refusent à exprimer. Il en est de môme du parfait, du parachevé. La chose parfaite est celle qui est complètement faite, celle à qui il ne manque rien et à qui on ne peut rien ajouter.

Unité, ce qui n'a pas de partie, ce qui est simple, indivisible, indécomposable môme par la pensée, ce qui ne contient que soi en soi.

Ce qui est ut) n'est susceptible ni d'augmentation ni de diminution. De diminution, cela est évident, car diminuer c'est diviser, et, par définition, ce qui est un est indivisible; d'augmentation, ce n'est pas moins évident, car augmenter de quelque chose ce qui est un serait le rendre composé de la chose ajoutée et de ce qu'il était avant cette augmentation, ce qui détruirait son unité.

L'unité est un des aspects sous lesquels nous concevons ce qui est absolu, car, si ce qui est absolu n'était pas un, s'il était composé de parties, il dépendrait du nombre de ces parties, ce qui est contre sa définition.

De môme qu'infinité signifie indépendance de limites, unité signifie indépendance de parties. Ces mots, nous le répétons, n'expriment donc que des manières différentes de considérer dans les ôtres leur aspect indépendant ou absolu.

Aucun terme de la langue philosophique n'a autant reçu de significations diverses que celui d'unité.

Quelquefois on veut qu'il signifie, ressemblance. C'est ainsi que dans les sciences naturelles on parle de l'unité de composition des animaux pour dire que tous les animaux

ressemblent plus ou moins à un type commun qui est l'homme.

D'autres fois on fait de l'unité un synonyme d'identité. Nous verrons bientôt combien est vicieuse cette synonymie.

Pour les littérateurs, unité veut dire encore harmonie, con::ert, concours, ensemble. Ce décor, dit-on, ce costume manque d'unité. C'est en ce sens que Ton dit encore du monde, c'est-à-dire de l'ensemble des êtres, qu'il forme une admirable unité. Dans toutes ces locutions, le mot imité est pris comme synonyme d'ensemble et d'harmonie: Synonymie vicieuse qui tient à ce qu'on ne fait pas attention à ceci que, autre chose est l'unité, autre chose est ce qui fait jaillir l'unité du sein môme de la pluralité ; que, daus l'harmonie, il y a de l'unité, sans doute, mais qu'il y a aussi de la pluralité et quelque chose encore, quelque chose qui n'est ni l'unité, ni la pluralité, mais l'accord et le lien de ces deux antinomiques.

Dans le langage ordinaire, on prend souvent le mol imité comme svnonyme d'unicité. Cette montagne n'a qu'un sommet. Cela veut dire que ce sommet est unique, mais nullement qu'il soit un, c'est-à-dire indivisible. Nous désirons tous que l'Italie soit une, c'est-à-dire qu'elle ait un chef unique au lieu de plusieurs princes, une loi unique au lieu de plusieurs lois, etc., etc.

L'unité des mathématiciens non plus n'a rien de commun avec l'unité telle que nous l'entendons. L'unité des mathématiciens n'est qu'une somme, un groupe, une collection. Seulement dans le langage des mathématiques, ce mot désigne une somme choisie pour mesure commune à comparer avec d'autres sommes. Le mètre est une somme de décimètres, de centimètres, etc., etc. La seconde est composée de tierces, de quartes, etc., etc. Et, en effet, comme on ne peut comparer entre elles que des choses de même nature, on n'a pu comparer les sommes qu'à d'autres sommes qui, rendues invariables par convention, ont pris le nom de mesures ou d'imités de mesure.

Quant à l'unité numérique, elle n'est elle-même qu'une somme de décimales ou de fractions ordinaires. Elle est à la grandeur des nombres ce que le mètre est à la grandeur des étoffes. Néanmoins l'unité numérique et les unités de mesures jouent souvent le rôle de l'unité métaphysique. En effet, quand je dis qu'une étoffe a dix mètres de longueur, je ne pense en aucune manière aux fractions dont se compose le mètre. Le mètre m'apparaît alors comme une chose simple et indivisible. D'un autre côté, comme il est, non par lui-môme, mais par un effet de notre volonté, invariable, et non susceptible d'augmentation ou de diminution, et comme cela est encore un des caractères de l'unité, il est naturel que nous l'assimilions à l'unité. De même, si nous considérons l'unité numérique seulement comme le point de départ de la double série des nombres entiers et des fractions, ce point de départ ou de partage étant, comme tous les points possibles, indivisible, l'unité numérique et l'unité métaphysique se confondent.

11 est évident que donner au môme mot tant de significations différentes est un moyen assuré de ne jamais s'entendre. Ayant a faire un choix au milieu de ce chaos, nous avons pris pour définition de l'unité celle qui, avant nous, avait été adoptée par la grande majorité des philosophes modernes, et, avec eux, nous répétons qu'unité n'a d'autre équivalent que simplicité absolue, qu'indivisibilité.

Avant de quitter ce sujet, une réflexion encore. Puisque ce qui est absolu est un et indivisible, puisqu'il n'est aucun être qui, sous un certain aspect, ne soit absolu, tout être, sous ce môme aspect, est indivisible et un. Il n'existe donc aucun être qui soit exclusivement composé. Donc, si par le mot matière on entend ce qui est exclusivement composé, ce qui est dépourvu de simplicité, on est logiquement forcé de conclure qu'il n'existe aucun être exclusivement matériel, ou, en d'autres termes, que la matière n'existe pas. Ceci est une simple indication destinée à montrer que l'étude, si stérile en apparence, à laquelle nous nous

livrons, touche, par ses conséquences aux points les plus délicats de la philosophie.

Individualité, caractère de ce qui se distingue absolument de toute autre chose.

Comme l'infinité est l'indépendance de toutes limites, comme l'unité est l'indépendance de toutes parties, l'individualité est l'indépendance ou mieux l'absence de toute ressemblance.

Ne pas confondre l'individualité avec la personnalité, . car la personnalité n'est pas l'individualité, mais la cons- ^ cience et l'affirmation de l'individualité. Les plantes nous apparaissent chacune comme autant d'individus dont nous pouvons dire que celui-ci n'est point celui-là ; mais cette distinction absolue ne fait pas que nous devions attribuer la personnalité aux plantes.

il ne suffit pas que les choses soient distinctes entre elles pour que nous puissions les considérer comme des individus ; il faut qu'elles soient absolument distinctes ; il faut qu'à un certain point de vue nous ne puissions en aucune manière dire de l'une ce que nous disons des autres ; il faut qu'elles aient des manières d'être que nulle autre ne possède. Pourquoi ne pouvons- nous regarder un bloc de marbre comme un individu ? parce que ce bloc ne se distingue des autres que par sa couleur, sa forme, son volume, toutes manières d'être qui sont communes à beaucoup d'autres choses. Pourquoi, au contraire, sommesnous portés à attribuer l'individualité à un cheval ou à un chien? parce que ce cheval, ce chien, indépendamment de leur grandeur, de leur poids, de leur couleur, etc., ont quelque chose de caractéristique, quelque chose de spécial qui nous paraît leur être exclusivement propre et faire qu'ils sont eux et non; d'autres. Ce quelque chose, c'est leur individualité. Individualité, indivisibilité, unité, sont des termes de la même série, logique aussi bien qu'étymologique, série dont Y absolu est le caractère le plus général.

Dans l'homme, l'individualité consiste dans ce que nous appelons le moi, or ce moi, un et indivisible, n'est ce pas ce qui nous distingue absolument de tous les autres êtres ? Ce serait néanmoins, disons-le en passant, une erreur grossière que de prendre ce moi pour l'homme tout entier. Ce moi n'est que l'aspect absolu de l'être que nous sommes. Ce moi est si peu l'homme lui-môme, l'homme tout entier, que l'homme en parle, non pas comme d'une chose qui soit lui, mais comme d'une chose qui est à lui, rien qu'a lui, qui est sa propriété distinctive et exclusive. En disant : mon moi, il atteste que, si l'individualité est une de ses propriétés essentielles, elle n'est cependant qu'une de ses propriétés, c'eslrà-dire qu'une de ses manières d'être.

2° relatif. — Nous appelons relatif ce qui est dépendant. Le relatif est l'antinomique, c'est-à-dire le contraire de l'absolu *.

L'entendement humain, nous l'avons vu, est, à la fois, sensibilité, sentiment et raison. En tant que sensibilité il ne conçoit rien que comme relatif. Nos sensations, en effet, dépendent du milieu dans lequel et à l'occasion duquel elles se produisent. Nos sensations sont conditionnées par les objets en présence et par l'action desquels nous les éprouvons. En tant que raison, l'entendement reconnaît à tout objet un caractère absolu. De là cette antinomie qui se retrouve sans exception au fond de toutes nos connaissances.

De même que Je mot absolu exprime le plus haut degré de généralité du mode rationnel de la connaissance, de même le mot relatif exprime au plus haut degré le carac- , tère général de l'aspect sensible de cette même connais*

i II demeure bien entendu que, malgré son étymologie, le mot

relatif n'a, pour nous, rien de commun avec ce qu'exprime le mot relation, si on donne à celui-ci le sens de rapport. Pour nous, relatif signifie dépendant et pas autre chose. Plus loin, nous montrerons que, bien comprise, la dépendance ne constitue pas un rapport, et nous dirons pourquoi on a souvent Confondu deux ordres de notions qui doivent demeurer distincts.

sance. Selon les divers points de vue auxquels on se place, ce mot se traduit et se décompose par des synonymes partiels, dont nous allons examiner les principaux.

Fini, qualité de ce qui a des limites, de ce qui dépend de certaines limites. Tous les êtres, sous un de leurs aspects, sont Unis. Il n'existe donc pas d'être exclusivement infini.

Pourquoi cela? parceque la sensation, parce que le fini, par conséquent, est une essentielle condition de la connaissance, et parce que, si un être exclusivement infini existait, il ne donnerait aucune prise à la connaissance. N'étant pas intelligible, n'étant intelligible en aucune manière, un pareil être non-seulement serait pour nouscomme n'existant pas, mais renfermerait en lui-même une contradiction qui rendrait son existence impossible, car cette privation d'intelligibilité serait destructive de son infinitude, c'est-à-dire de cette qualité qui consiste dans l'absence de toute privation.

Et, de même, un être exclusivement fini ne pourrait se concevoir, car, en lui, il ne se trouverait rien d'accessible à la raison. La notion absolue ferait défaut et, par suite, manquant d'un de ses éléments essentiels, la connaissance jamais ne s'en pourrait former.

Pluralité ou composition, qualité de ce qui est divisible, de ce qui est composé de parties et dépend du nombre de ces parties, en un mot, de ce qui est susceptible d'augmentation cl de diminution.

Collectivité, qualité de ce qui dépend d'un certain nombre de rapports ou de ressemblances entre diverses choses.

Quoique se rapprochant beaucoup de celle du mot pluralité la signification du mot collectivité, dont les synonymes sont addition, total, somme, est, à quelques égards, différente. On n'additionne que des choses de môme espèce; donc l'addition suppose un rapport, une similitude et en dépend.

Je vois un cheval, un bœuf, un arbre et une pierre ; je les distingue ; je tache de les nombrer, mais la comparaison que je fais de ces choses m'amène à reconnaître entre elles des différences qui empêchent de les additionner, de les comprendre dans un même groupe, d'en former un môme total J'ai alors Y idée de leur pluralité, mais non celle de leur collectivité. Pour pouvoir les colliger, pour en former une addition, une collection, il faut que je fasse abstraction de leurs différences spéciûques, que je n'aie égard qu'à celles de leurs qualités qui leur sont communes, que je ne m'attache qu'à ces qualités, par exemple à celles d'occuper une place, de peser un certain poids, d'avoir une couleur quelconque, etc., etc. Je dis voilà quatre corps, quatre choses. Je n'aurais pu avoir cette notion si je n'avais découvert entre ces quatre choses des ressemblances, des rapports. La notion du rapport est donc la condition de la notion de collectivité.

De même que le relatif est l'antinomique de Y absolu, le fini est l'antinomique de Yinfini, la pluralité de Y unité et la collectivité de Y individualité. Si cette dernière antinomie nous paraît moins frappante, c'est que de vicieuses habitudes de langage nous portent à confondre toujours les mots individu et personne. Certainement ma personne, l'être que je suis, n'est pas l'antinomique de l'idée de collection, car elle est une collection aussi bien qu'un individu, qu'une unité. Certainement vous pouvez négliger mon aspect individuel et m'appeler un être collectif, c'està-dire composé de choses additionnables, telles que sont mes organes; mais, si vous me donnez le nom individualité collective, vous prononcerez des mots qui n'ont pas plus de sens que si vous parliez d'une unité multiple ou d'un infini uni. Vous tombez dans la logomachie dont se rendrait coupable celui qui prétendrait qu'un troupeau de moutons est un individu. Deux antinomiques mises en présence sans qu'un troisième terme vienne les relier, se détruisent mutuellement et ne correspondent plus à aucun objet.

EBAUCHE D'UN GLOSSAIKE

3° indéterminé. — L'indéterminé est ce qui, pouvant être, à la fois, considéré comme dépendant et comme indépendant, quoique étant cependant autre chose, sert de lien et constitue le rapport, l'harmonie, la convenance entre la dépendance et Y indépendan ce, entre V absolu et le relatif.

L'indéterminé est la qualité de ce qui ne se distingue que par l'absence de tout caractère distinctif, c'est-à-dire, pour parler plus juste, de ce qui ne se distingue pas. De l'indéterminé on peut dire tout ce qu'on voudra, excepté qu'il n'est pas telle ou telle chose, car toute négation serait une distinction qui répugne à sa nature. C'est par là que, sans pouvoir nettement le distinguer, nous pouvons néanmoins le connaître.

Le caractère propre de l'indéterminé est donc de ne pas avoir d'antinomique. Le déterminé, absolu' ou relatif, c'està-dire rationnel ou sensible, n'est pas i'antinomique de l'indéterminé, car l'indéterminé n'est pas l'indéterminable. L'indéterminé est ce qui n'est pas encore déterminé, ce qui est en voie de détermination possible.

On comprend aisément combien il est difficile ou, pour mieux dire, impossible de définir ce qui est indéterminé. Quand les grammairiens expliquent les parties du discours, ils donnent l'idée du nom en disant que c'est le mot par lequel on désigne les personnes ou les choses. Il n'est pas plus malaisé de caractériser l'adjectif en expliquant qu'on nomme ainsi les mots qui désignent les qualités, les manières d'être des personnes et des choses ; mais quand il s'agit de définir le verbe, ils en sont réduits à deux remarques : l'une qu'il n'y a véritablement qu'un seul verbe, ♦ le verbe être, lequel exprime simplement l'existence sans détermination de sujet ni d'attribut ; l'autre que la seule fonction de ce verbe unique est d'affirmer un rapport, une convenance quelconque, sans déterminer laquelle, entre le sujet et l'attribut. Ils ajoutent enfin que, malgré le vague de sa signification, le verbe est partie intégrante et néces-

saire de toute proposition, c'est-à-dire que, sans verbe, il n'y a point de langage, de même que, sans rapport, il n'y a point de connaissance.

Nous suivrons l'exemple des grammairiens et, sans tenter l'effort impossible de donner une définition de cet aspect de la connaissance , nous lâcherons de le rendre autantque possible intelligible en expliquant le rôle important qu'il remplit dans la formation de la connaissance, nous attachant plutôt à sa fonction qu'à sa nature.

Ce rôle, nous l'avons déjà indiqué par le mot de rapport. Voyons donc ce' que, pour nous, ce mot signifie.

Rapport, connexion, concours, accord, harmonie, lien, convenance, ressemblance, enchaînement, reliation ou relation, non pas les choses liées et enchaînées, mais le lien lui-même.

La notion de rapport est essentiellement indéterminée, c'est-à-dire qu'elle n'est, à proprement parler, ni dépendante ni indépendante d'une autre notion, ou, ce qui est la même chose, qu'elle participe de ces deux manières d'être. Le rapport n'est pas absolu ou indépendant, car il n'y a de lien qu'à la condition qu'il y ait quelque chose à relier. Un rapport ne peut se concevoir sans les termes qu'il relie. Et cependant, chose étrange en apparence, on ne peut pas dire non plus qu'il soit relatif ou dépendant, car il dépend si peu des termes qu'il relie qu'on peut arbitrairement les supprimer et les remplacer par d'autres sans que le rapport en soit affecté. Ceci demande explication.

Dans toutes les langues possibles, l'expression la plus générale, la plus indéterminée et, par conséquent, la plus vraie du rapport, c'est le verbe être, formule suprême de l'affirmation. Or, comme, excepté ce qui n'est pas, ce qui n'est rien, tout peut indifféremment être affirmé, il s'ensuit que l'objet de l'affirmation n'influe en rien sur l'affirmation elle-même. Que je dise : la terre est ronde, ou que je dise : la neige est blanche, quoique les termes reliés

par l'affirmation est aient changé, la signification du verbe Mrc est restée la même. Dans un cas comme dans l'autre, il exprime convenance ou rapport. Il est donc vrai de dire que le rapport, quoique ne pouvant exister sans eux, est néanmoins indépendant des termes qu'il relie.

C'est parce qu'il est une transition ; c'est parce que, sans être dépendant, il participe du dépendant ; c'est parce que, sans être indépendant, il participe de l'indépendant, que le rapport est indéterminé ou plutôt qu'il est l'essence de l'indéterminé lui-même.

L'indétermination du verbe être dans les propositions affirmatives est évidente. Elle n'est pas moins réelle dans les propositions négatives. On peut même dire que, dans la réalité, il n'existe pas de propositions négatives ou que, dans tous les cas, la négation ne porte jamais sur le signe de rapport qui ne peut exprimer ni opposition ni contraste. Dans cette proposition : le sphynx n'est pas, la négation ne porte pas sur le verbe être, mais sur le terme sous-entendu existence. Cela revient à dire : le sphynx est non existant ; il y a rapport et convenance entre l'idée du sphynx et celle de non-existence, zéro égale réellement et affirmativement zéro. Ceci n'est pas inutile à remarquer car, s'il existait des rapports négatifs, comme la négation est essentiellement déterminative, il s'en suivrait qu'il existerait des rapports déterminés, ce qui est contre la définition même que nous donnons du mot rapport.

Ce qui, la plupart du temps, nous empêche de comprendre que, en lui-même, le rapport est essentiellement indéterminé, c'est que, confondant sans cesse la notion avec la connaissance, nous nous persuadons qu'il existe plusieurs espèces de rapports qui, puisqu'ils se distinguent entre eux, se déterminent les uns les autres.

Toute connaissance, ne l'oublions pas, est une association de notions l . Elle suppose au moins deux notions détermi-

1 Association, ce mot à notre sens, le plus important du langage philosophique, ne pourra être défini plus tard. Nous l'employons

nées reliées ensemble par la notion de rapport. Dans la connaissance le rapport paraît, en quelque sorte, déterminé par la nature même des termes qu'il relie, mais cette détermination est si peu inhérente à sa nature qu'elle disparaît aussitôt qu'on cesse de s'occuper des termes mis en rapport. Nous disons bien : rapports de formes, rapports de grandeur, rapports d'amitié, rapport de la cause à l'effet, rapport de la conséquence au principe, rapport numérique, rapport moral, etc., etc., mais évidemment cela ne signifie que lien, convenance, similitude entre deux (ormes, entre deux grandeurs, entre deux amis, entre deux quantités, entre deux caractères. Le rapport c'est la convenance ; or, pouvons-nous nous faire une idée de plusieurs espèces de convenances? La connaissance complexe que nous avons d'un lien entre deux grandeurs est différente, il est vrai, de celle que nous avons d'un lien entre deux formes ; mais, dans ces connaissances, la notion du lien, abstraction faite des termes reliés, reste identique à elle-même. Une image rendra ceci plus intelligible. Un cercle, s'il ceint une barrique, s'appelle cercle de barrique; s'il ceint une roue, cercle de roue, mais cela n'empêche pas que ce ne soit toujours le même cercle.

Les nombres, comme l'a si bien montré Newton, n'expriment que des rapports. Quand vous dites d'une pièce d'étoffe qu'elle a 50 mètres, c'est comme si vous disiez qu'elle est 50 fois plus grande que ne le serait une autre pièce d'étoffé n'ayant qu'un mètre de long. Quand vous dites 50 mètres et 5 mètres, vous exprimez bien des rapports différents, mais qui ne sont différents néanmoins qu'en raison de l'unité choisie. Une simple variation dans la nature de cette unité suffira pour faire cesser cette différence et, en effet, vous ne pouvez plus prétendre, s'il s'agit de 50 décimètres et de 5 mètres, qu'il y ait là deux rapports

néanmoins parce que, plus ou moins nettement, tout le monde en comprend la signifteation.

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