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EXPRESSIONS ONTOLOGIQUES

Nous n'avons pas donné la définition du mot psychologie parce qu'on est d'accord à en faire le nom de la science de .l'entendement ou de l'esprit humain. Nous sommes forces, au contraire, de dire ce que nous entendons par ontologie, parce que ce mot a reçu successivement plusieurs significations différentes.

Vontologie n'est pas, comme on a bien voulu le dire, la science de l'être en soi, de l'être dépouillé de ses rapports avec les autres êtres, car un pareil être n'existe pas. Elle est, ce qui est bien différent, la science de l'être en général, la science de ce que les êtres ont de commun entre eux, de ce qui leur est essentiel à tous, de ce sans quoi on ne pourrait les concevoir, ou, avec plus de précision, la science des conditions de l'existence.

CATÉGORÈMES

En traitant des catégories, en recherchant quels étaient les caractères essentiels des notions qui, associées dans et

par l'entendement, constituent la connaissance, nous nous sommes principalement tenus dans le domaine du subjectif. Nous disons principalement et non exclusivement, car c'est pour nous un axiome que tout ce qui est subjectif est objectif en môme temps, en d'autres termes qu'il n'y a rien dans l'entendement qui ne soit dans les choses, sans néanmoins que tout ce qui est dans les choses soit toujours dans l'entendement.

Les catégories, les caractères nécessaires des notions et par conséquent de la connaissance, doivent être considérés aussi comme les caractères nécessaires de l'être. Les aspects de la connaissance doivent donc être considérés comme des aspects de Vexistence. Pour indiquer ce changement de point de vue, il est convenable d'employer un mot autre que celui de catégorie. Nous proposons celui de catégorème, déjà employé dans un sens peu différent par Aristote et par ses continuateurs.

Ainsi, pour nous, les catégorèmes sont les conditions de l'existence, ou, ce qui est la même chose, les aspects nécessaires de la réalité considérée surtout comme objective.

D'une manière plus générale encore, on pourrait dire des catégorèmes qu'ils sont les objets des catégories.

De même qu'il n'y a que trois catégories : ïabsolu, le relatif et l'indéterminé, il n'y a que trois catégorèmes correspondants terme par terme à ces catégories, à savoir : les noumènes, les pliènomènes et la substance.

noumènes. — Nous désignerons par le mot de noumxène le côté des objets accessible au nous, à la raison, l'ensemble des caractères ou des qualités absolus de l'existence. Ainsi, la simplicité, l'individualité, etc., etc., considérées non plus dans les notions de l'entendement, mais dans l'objet de ces notions; ainsi le moi, ce côté absolu et indivisible de l'être que je suis; ainsi tous les modes que les vieux systèmes attribuaient a une prétendue substance spirituelle sont des noumènes.

phénomènes. — Par ce mot nous désignons toutes les qualités sensibles ou relatives de l'être, telle couleur, telle grandeur, tel changement déterminé, etc., etc., en un mot, tout ce qui, dans l'être, est susceptible de plus ou de moins.

substance. — La substance sera pour nous le côté par lequel les êtres sont identiques, par lequel ils sont le même.

Comme le mot substance est, de tous les mots de la langue philosophique, celui qui a soulevé le plus de controverses, nous croyons utile de nous arrêter un instant sur la signification nouvelle que nous venons de lui donner.

D'abord cette signification n'est pas aussi nouvelle qu'on pourrait le croire, car toutes les anciennes écoles s'accordaient a dire que la substance était ce qui restait de l'être, lorsqu'on l'avait dépouillé de tous ses attributs déterminatifs. Or, nous ne disons pas autre chose, car, pour nous la substance c'est l'être considéré, abstraction faite des' noumènes et des phénomènes, c'est-à-dire abstraction faite des aspects sous lesquels il est absolument ou relativement déterminé. En un mot, la substance c'est l'aspect indéterminé de l'existence.

Nous différons néanmoins des anciennes écoles, en cela qu'elles considéraient la substance comme quelque chose de réel et d'objectivement isolabïe, tandis que, pour nous, elle n'est qu'une abstraction ; qu'elles y voyaient la partie la plus essentielle de l'être, tandis que nous n'y voyons qu'un aspect aussi essentiel mais non plus essentiel que les autres; et enfin qu'elles regardaient les noumènes et les phénomènes comme des manifestations de la substance, tandis que nous regardons la substance, aussi bien que les phénomènes et que les noumènes, comme une qualité de tout être.

Nous nous séparons encore des anciennes écoles, en cela que les unes ont enseigné que la substance pouvait exister indépendamment des phénomènes et des noumènes, et que

les autres, en niant la substance, ont soutenu que les phénomènes et les nou mènes, que le plus souvent elles confondaient, pouvaient exister par eux-mêmes, tandis qu'à nos yeux les noumènes, les phénomènes et la substance sont simplement des aspects que l'abstraction peut, à la rigueur, distinguer, mais qui, dans la réalité, sont inséparables et en combinaison irréductible.

En raison des disputes auxquelles il a donné lieu, on nous reprochera peut-être de ne pas avoir éliminé le mot substance du langage philosophique. Bien que l'absence de ce mot, dans un travail de la nature du nôtre, eût dû paraître singulière, nous nous serions cependant décidé à l'omettre, si nous en avions trouvé un autre qui désignât aussi nettement le côté indéterminé des choses, le côté par lequel les choses sont accessibles au sentiment le côté par lequel elles sont identiques.

Comme, après tout, il n'est point légitime de quereller une définition de mots, tout ce qu'on peut nous demander c'est de ne pas mettre une étiquette sur un vase vide, c'est de montrer que réellement les choses sont identiques sous un de leurs aspects.

Est-il vrai, oui ou non, que tous les êtres, quels qu'ils soient, difîèrent, et néanmoins se ressemblent? Est-il vrai qu'à ne les considérer exclusivement que par le côté de leur ressemblance, ils se confondent et sont indiscernables ou identiques? Si cela est vrai, l'identité est donc une de leurs manières d'être, et, alors, pourquoi ne serait-il pas permis, en désignant par les mots identité ou rapport cette manière d'être en tant qu'elle est conçue par l'entendement, et de la désigner par un autre nom en tant qu'elle existe dans les choses?

Une autre objection nous a été adressée : les êtres ne se

1 Ne pas oublier que le mot sentiment ne signifie point ici affection morale, mais le mode par lequel l'entendement perçoit le côté indéterminé des choses.

confondent que par les qualités qui leur sont communes. Les noumènes étant des caractères de distinction absolue, sont particuliers à chaque être. Mon moi étant absolument distinct de votre moi, n'a rien de commun avec lui, mais il n'en est pas ainsi des phénomènes. On sent très-bien que la forme, la grandeur, la couleur, etc., etc., peuvent être des qualités communes à tous les êtres. Mais si l'identité des êtres consiste dans ces qualités communes, si, d'un autre côté, Ja substance est la môme chose que Yidentité, il en résulte que la substance n'est autre chose qu'un ordre particulier de phénomènes, et que, par conséquent, notre analyse est radicalement vicieuse.

Cette objection repose tout entière sur un vice de langage. Il n'est pas vrai que les qualités communes à tous les êtres, la grandeur en général, la couleur en général, la forme en général, etc., etc., soient des phénomènes. En effet, qui a jamais vu, entendu, touché, flairé ou goûté la grandeur, la forme, la pesanteur, la couleur, etc., etc.? Puisque personne n'atteint ces qualités communes à tous les êtres par les sens, ces qualités ne sont pas des phénomènes ; elles ne forment pas le côté des êtres accessible à la sensibilité ; au point de vue de leur généralité, elles ne sont pas susceptibles de plus ou de moins ; la grandeur n'est pas plus ou moins grande, la pesanteur plus ou moins pesante, la couleur plus ou moins colorée. Rien de ce qui constitue les phénomènes ne leur convient. Les expressions générales par lesquelles nous désignons les qualités communes ou, pour mieux dire, la communauté des qualités, comme toutes les expressions générales possibles, énoncent des rapports, des similitudes ; or c'est précisément dans le rapport, dans la similitude que nous faisons consister la substance ; qu'on ne dise donc plus que, pour nous, elle n'est qu'un ordre particulier de phénomènes.

Ne perdons jamais de vue, car, sans cela, la substance nous serait inintelligible et tout ce qui doit suivre n'aurait aucun sens, ne perdons jamais de vue qu'autre est

la ressemblance, autres sont les choses ressemblantes.

Sans doute, la ressemblance ne se peut concevoir sans les choses ressemblantes et c'est pour cela que nous tenons la ressemblance ou la substancce pour une pure abstraction. Mais abstraction n'est pas erreur ; l'abstraction est une vue partielle de la réalité. La ressemblance est donc un aspect très-réel des choses et nullement, comme on serait porté à le croire, un simple résultat de la comparaison qu'en fait notre esprit. La comparaison nous fait découvrir la ressemblance mais ne la crée pas. La ressemblance est une qualité des choses tout comme la pesanteur ou la grandeur et, quand il n'existerait pas un seul être intelligent au monde pour les comparer, elles n'en seraient pas moins ressemblantes. La ressemblance est objective tout autant que subjective et, si, au point de vue subjectif, elle se nomme rapport, son nom, au point de vue objectif, est substance.

De môme qu'en considérant, avec le rapport, les qualités qu'il relie, on est arrivé à supposer l'existence de plusieurs espèces de rapports : rapports de figure, rapports d'âge, rapports de goûts, etc., etc. », en considérant , avec lenr ressemblance ou leur identité, les choses ressemblantes on est arrivé à supposer l'existence de plusieurs substances. Ainsi la substance minérale, végétale, etc., etc., est le coté par lequel les minéraux sont identiques, les végétaux sont identiques, etc., etc. De cela il ne faudrait pas conclure qu'il y ait, en effet, une substance humaine, une substance végétale, une substance minérale, etc., etc. Les universaux .-l'humanité, l'animalité, etc., etc., ne correspondent ni à des réalités complètes et distinctes comme le voulaient les réalistes, ni à un pur néant comme le soutenaient les nominaux, mais à des abstractions, mais aux ressemblances très-réelles, quoique abstraites, qu'ont entre

1 Conférez tonte cette discussion avec ce qui a été dit touchant l'identité essentielle à la notion de rapport, page 31.

eux les hommes, les animaux, etc., etc., c'est-à-dire à de simples déterminations de la ressemblance ou de la substance. Mais les déterminations de la substance, qui, de sa nature et en elle-même, est indéterminée, ne sont pas des substances; donc les universaux ne correspondent pas chacun à une espèce particulière de substance.

Il n'existe pas plus diverses espèces de substances qu'il n'existe plusieurs espèces de rapports. Chaque être n'a pas une substance qui lui soit propre. La substance, puisqu'elle est l'aspect sous lequel tous sont le môme, est commune à tous et est la môme pour tous. Tous les êtres sont consubstantiels.

La ressemblance, quand elle est considérée seule, est l'identité, et il ne saurait y avoir deux espèces d'identités. Sans doute l'énoncé de l'identité de formes diffère de l'énoncé de l'identité de grandeurs, mais l'identité en ellemême, n'est rien que l'identité. Les différences que vous croyez apercevoir ne vous apparaissent que parce que ce n'est pas de l'identité que vous vous préoccupez, mais des termes différents qu'elle identifie.

La substance n'étant que l'expression ontologique ou objective du rapport est, nous venons de le dire, comme lui, indéterminée, car les mots indétermination, confusion, identité sont synonymes.

Précisément parce qu'elle est indéterminée, la substance est universelle. Elle est le lien universel des phénomènes et des noximènes qui, sans elle, seraient contradiction et néant. Elle n'en est pas le support ; elle en est le lien.

Identité de la substance ! universalité de la substance! Il semble que nous soyons tombé en plein panthéisme; et cependant nous n'avons fait à cette grande doctrine que la part qui, légitimement, ne peut lui être refusée. Cela ne nous empêche pas de reconnaître l'erreur capitale qu'elle renferme. Cette erreur consiste en ce qu'elle fait de la substance la réalité tout entière, l'être tout entier et qu'elle regarde, au contraire, les noumènes et les phénomènes

comme de pures illusions ou, tout au plus, comme d'accidentelles émanations, comme de simples signes de la substance, au lieu que, pour nous, loin d'être la réalité tout entière, la substance n'en est qu'un des trois aspects, aspect tout aussi abstrait que le sont les phénomènes et les noumènes quand on les considère isolément.

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