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EXPRESSIONS COSMOLOGIQUES

Avant d'exposer notre manière de concevoir Yunivers, ou plutôt avant de revenir, pour l'élucider, sur la définition que nous avons incidemment donnée de ce mot, il importe de passer rapidement en revue les expressions se rattachant aux principales hypothèses cosmologiques, dont les traces se retrouvent encore dans le langage de la philosophie.

Atomes. — La matière, répète-t-on depuis Démocrite, est composée, donc elle a des composante, et les composants de la matière sont les atômes. En d'autres termes, les atômes sont la matière elle-même à son dernier état de divisibilité.

L'hypothèse de l'existence distincte de la matière étant admise, celle des atômes en est une conséquence forcée, car il n'y a pas plus de composés sans composants, qu'il n'y a d'effets sans cause, et c'est précisément parce que cette très-léfritime conséquence est contradictoire dans ses termes, que nous sommes conduits à rejeter la réalité distincte de la matière. Que répondre, en effet, à ce dilemme ?

ÉBAUCHE D'UN (iLOSSAIRK

Ou les prétendus composants sont matériels, ou ils ne le sont pas. S'ils sont matériels, ils sont divisibles, ils sont composés eux-mêmes, et ne sont donc pas des composants dans le sens rigoureux qu'on veut donner à ce mot ; s'ils sont immatériels et indivisibles, il y a contradiction manifeste à prétendre que leur juxtaposition ait pu former la matière, car, dire que le divisible est composé d'indivisibles, c'est absolument comme si on disait qu'un nombre est composé de zéros, que l'étendue est composée de la négation même de l'étendue.

Les derniers défenseurs de l'atomisme tranchent la difficulté en disant que les atomes ne sont pas inétendus, mais insécables, que l'esprit peut bien les considérer comme composés et divisibles, mais qu'aucune puissance au monde ne peut les diviser en parties plus petites. Ce n'est là qu'un insuffisant correctif. C'est d'abord greffer une hypothèse sur une autre hypothèse ; c'est, après avoir supposé que la matière était divisible, supposer gratuitement qu'elle ne l'est que dans certaines limites. Mais, même par là, on n'échappe pas aux serres du dilemme que nous venons de poser, car ces atomes insécables, puisqu'ils sont matériels, sont composés. De quoi ? de choses composées elles-mêmes ? C'est ne pas répondre ; de matière indivisible et non composée ? C'est répondre par un non-sens.

Mais admettons les atomes insécables; qu'en feronsnous ? Sont-ils homogènes ou hétérogènes, différents ou identiques ? S'ils sont identiques, puisqu'ils sont les éléments du monde, d'où vient la diversité qui brille dans le monde ? S'ils sont d'espèces différentes, ils ne sont pas matériels, car, par définition, la matière n'a et ne peut avoir qu'une seule qualité qui lui soit propre, l'étendue ; et s'ils ne sont pas matériels, comment pourront-ils composer la matière ?

Ici, nouveau replâtrage de la doctrine, replâtrage qui consiste à modifier la définition d'abord donnée de la matière. La matière, affirme-t-on, n'a pas seulement pour

attribut essentiel, l'étendue, mais aussi le mouvement. Les atomes sont tous doués d'un mouvement propre et c'est de la diversité de ces mouvements que procède toute la diversité qui s'observe dans le monde. Certains atomes, en se rencontrant, en s'arrêtant les uns les autres dans leur course, en se groupant d'une certaine manière, ont créé les corps que nous connaissons. D'autres atomes, en continuant le mouvement qui leur est propre, constituent les fluides, l'électricité, la lumière, etc.

Malgré les vices inhérents à son point de départ, cette doctrine, qui réduit tous les phénomènes à un seul phénomène, le mouvement, ne manque pas de grandeur, et on comprend que sa simplicité apparente ait pu séduire d'excellents esprits.

Mais, d'abord, comment lesatômes s'y sont-ils pris pour former les combinaisons merveilleuses que présentent les corps organisés ? Est-ce l'effet du hasard ? Est-ce l'effet d'un miracle ? Deux mots aussi anti-scientifiques l'un que l'autre. Comment le mouvement suffi t-il seul à maintenir, et, chose plus étonnante encore, à développer ces organismes ? Questions évidemment insolubles. Si, comme le prétendait Descartes, le mouvement et l'étendue suffisaient pour expliquer le monde, le monde ne serait qu'une machineront tout ce que nous appelons les êtres ne seraient que d'aveugles rouages. La liberté ne serait qu'un mot ; l'intelligence elle-même ne serait qu'un mot, carie moyen d'expliquer l'intelligence par le seul mouvement des ressorts cérébraux ou des courants nerveux ? Un système qui fatalement aboutit aux impossibilités du plus grossier matérialisme, porte sa réfutation en soi-même.

L'erreur fondamentale de l'atômisme, consiste dans la fausse idée que les partisans de cette doctrine se font de la matière. La matière, pour nous, est l'ensemble des qualités sensibles par lesquelles les êtres manifestent leur existence ; la matière c'est les êtres eux-mêmes, en tant qu'ife sont perçus par la sensation. Pour cette école, c'est

la chose dont les êtres sont formés. Or ces mots : les êtres sont formés de quelque chose, à eux seuls, impliquent contradiction, car ils supposent qu'il existe quelque chose outre les êtres, quelque chose d'antérieur aux êtres, absurdité rendue évidente par la définition même de l'être, définition étymologique, définition forcée, et que nous défions qui que ce soit de contredire : l'être est ce qui est, d'où résulte que ce qui n'est pas l'être, est ce qui n'est pas et n'est rien.

C'est se payer de mots que de prétendre qu'il existe des êtres et des choses. Qu'entend-on par choses ? Des modes, des qualités, des manières d'être ? Mais les modes ne sont rien que les êtres eux-mêmes, abstraitement, c'est-a-dire partiellement considérés. Le mot chose, philosophiquement interprété, exprime tout objet de la connaissance non encore analysé, et dont on ne sait encore s'il est abstrait ou concret, s'il est un être pris dans son ensemble ou dans un ou quelques-uns de ses modes.

Il faut pourtant que les partisans de la doctrine que nous combattons se décident pour un parti ou pour un autre : les atomes sont-ils ou ne sont-ils pas des êtres ? S'ils sont des êtres, nous ne sommes que de purs accidents produits par leurs rencontres, notre existence est purement phénoménale ; nous sommes des essaims, des fourmillières, mais nous ne sommes pas des êtres. Nous ne sommes que des manières d'être des atomes. Si on accorde que le nom d'être ne convient pas aux atomes, d'après ce que nous venons de dire, ils ne peuvent être que des modes, des qualités, des phénomènes. Mais, alors, il est absurde de les regarder comme antérieurs aux êtres et comme les ayant formés.

L'être, il ne faut pas perdre de vue nos conclusions ontologiques, l'être est une association de qualités. Parmi ces qualités, il en est, les phénomènes, qui se présentent toujours comme formant une collection ou un groupe. Cette somme ou ce groupe de phénomènes sensibles*, est

ce qui constitue le corps de l'être. Quand on parle de l'être lui-même, de l'être pris dans son intégralité, on ne peut pas dire qu'il soit composé, car ses qualités ne sont pas additionnés ou juxtaposées, elles sont associées. L'être, faut-il le répéter, n'est pas une agrégation, mais une combinaison. Quand, au contraire, on ne parle que de l'aspect matériel de celte combinaison ; quand on parle, non de l'être, mais seulement de son corps, conformément a la définition que nous venons de donner de la matière, on est en droit de dire que ce corps est composé ; mais de quoi? Nous venons de le dire : de qualités, de phénomènes. Chacun de ces phénomènes peut, à bon droit, être considéré comme une partie, comme un élément de ce composé, et même être étudié isolément, mais à la condition que jamais on ne perde de vue sa nature purement phénoménale.

Or, c'est précisément ce que ne fait pas l'atêmisme : à ces phénomènes, à ces éléments il attribue une existence indépendante, et tellement indépendante, que c'est d'eux que dépend toute autre existence ; tandis que, pour nous, les phénomènes, loin d'être les principes de la réalité des êtres, ne font qu'exprimer leur réalité.

Ce sujet est si important, qu'on nous permettra de le traiter encore d'un autre point de vue.

Pour mieux nous placer sur le terrain de nos adversaires, nous avons laissé passer, sans la combattre, cette affirmation qui sert de base et de point de départ à l'atOmisme, que la matière est essentiellement composée et divisible. Enoncée sous cette forme absolue, cette affirmation nous la repoussons absolument et cela par une raison qui nous semble péremptoire.

Etant admis, et nous l'admettons sans réserves, que, sous un certain rapport, tout est matériel », et, par conséquent, que là où il n'y a pas de matière, il n'y a rien,

1 Qu'on le remarque bien : nous ne disons pas que tout est matière, mais qu'en tout, il y a un aspect matériel, qu'en tout, il y a de la matière, ce qui est fort difl'èrenf.

ËBAl'CHE D'UN GLOSSAIRE

comment a-t-on pu supposer la matière divisible ? Diviser, c'est séparer ; qu'est-ce qui séparera cette partie de matière de cette autre ? Si c'est de la matière, il n'y aura pas séparation ; si ce n'est pas de la matière, ce ne sera rien, et, si rien ne sépare ces parties, elles ne seront pas séparées.

Comment se fait-il, cependant, que nous ayons les idées de séparation et de parties ? Cela vaut la peine d'être examiné.

Tant que la matière n'est considérée par nous que, abstraction faite des formes et des qualités qui la déterminent, tant que nous la considérons comme indéterminée, elle se confond avec l'étendue et est continue comme elle. Mais la matière se présente à nous sous d'autres aspects encore, sous l'aspect des déterminations dont elle est susceptible. Alors elle peut nous apparaître comme composée et divisible. Nous pouvons, en effet, de la matière ronde, séparer la matière carrée ; de la verte, séparer la rouge, etc. La carrée et la ronde seront séparées par de la matière qui ne sera ni ronde ni carrée ; la rouge et la verte par de la matière ni verte ni rouge. La séparation sera possible, parce que nous aurons quelque chose à mettre entre les parties séparées.

Mais sur quoi portera cette séparation ? Sur la matière prise dans son intégralité ? Non, mais seulement sur ses déterminations. Que seront les parties séparées ? De la matière ? Oui, mais de la matière considérée seulement dans ce qu'elle a de déterminé, ou, pour parler en toute rigueur, dans ce qu elle a de relativement déterminé, car ses déterminations absolues, le lieu, le point sans étendue, ne peuvent, en aucun sens, être considérés comme des parties composantes ou composées.

Grandes ou petites, les parties ne peuvent se rapporter qu'à un côté abstrait de la matière, laquelle ne peut être dite, être divisible et composée, qu'abstraction faite, à la fois, et de ses déterminations absolues et de son aspect indéterminé.

MI LANGAGE PHILOSOPHIQUE

Si les partisans de l'atômisme consentaient à reconnaître cela, nous serions d'accord avec eux. Mais, s'ils le reconnaissent, leur système s'écroule et se trouve remplacé par le phénoménalisme, système non moins insoutenable, puisque, avec des déterminations purement relatives, il annoncela prétention de reconstruire l'indéterminé, et l'absolu, ou, ce qui est moins philosopbique encore, il arrive a nier ces deux aspects essentiels de la réalité.

Les atomes, nous ne craignons pas de le dire bien haut, les atômes ne sont pas des parties composantes des êtres, car les êtres ne sont pas divisibles. Il n'y a de divisible en eux, que leur aspect relatif, que celui de leurs aspects accessible à la sensation. Le monde n'est pas composé d'atômes. Les alômes ne sont que des déterminations exclusivement relatives, et, par conséquent, de pures abstractions. Ce ne sont même, si on y prend bien garde, que les abstractions d'une abstraction, car ils ne correspondent qu'à un aspect de la matière qui, elle-même, n'est qu'un aspect de l'existence.

Molécules. — Les savants spéciaux qui ont, on le sait, les hypothèses en grand mépris, ont adopté celle de l'atômisme, mais non, toutefois, sans lui faire subir une transformation qui en atténue un peu les inconséquences. Ils ne veulent plus d'atômes, doués seulement d'étendue et de mouvement, parce qu'ils savent bien que, avec ces deux attributs seulement, il leur serait impossible d'expliquer même l'aspect sensible des choses. Ils supposent des atômes homogènes distribués en séries caractérisées par des propriétés différentes. Ces atômes ils les appellent molécules. Ainsi, les molécules plombcuses sont toutes identiques entre elles, mais possèdent des propriétés autres que les molécules ferreuses, etc., etc. Le plomb est un agrégat de molécules plombeuses, l'eau un agrégat de molécules oxygénées et de molécules hydrogénées, etc., etc.

Puisque cette hypothèse est utile aux chimistes pour mieux se rendre compte des transformations qui s'opèrent

dans leurs laboratoires, on ne saurait leur adresser un reproche d'en faire usage. Ils ne tomberaient dans l'erreur que s'ils voyaient dans les molécules des choses concrètes, c'est-à-dire des êtres, car ce serait supposer l'existence d'êtres indiscernables, identiques et manquant par conséquent d'individualité, c'est-à-dire d'une des plus essentielles conditions de l'existence. Mais cette erreur les chimistes ne la commettent point, car, à leurs yeux comme aux nôtres, les molécules n'ont jamais été que d'arbitraires moyens d'explication.

Monades. — L'impossibilité de rendre compte de la vie et de la diversité qui, partout, éclatent dans l'univers avec l'homogénéité des atomes, conduisit Leibnitz à l'hypothèse de vivantes monades. Chaque monade est un être, un individu distinct, ayant ses qualités propres, sa fonction et sa destination. Les unes sont douées de mouvement, les autres de mouvement, de passions, d'intelligence, etc., etc. Il ne leur manque qu'une seule chose pour constituer de véritables êtres, l'étendue ou la forme. Pour échapper aux contradictions du dualisme cartésien, Leibnitz en supprime un des deux termes, la matière. Ses monades sont des atomes indivisibles et immatériels. C'est là ce qui fait de cette hypothèse célèbre une pure chimère, car, encore une fois, comment ces monades inétendues peuvent-elles, par leur simple rapprochement, constituer des corps ayant de l'étendue? Comment, n'occupant aucun lieu, peuvent-elles se mouvoir, c'est-à-dire changer de lieu?

Le monadisme, cependant, est scientifiquement de beaucoup supérieur à l'atomisme, parce que, à de simples considérations mécaniques, il tend à substituer un vivant dynamisme. Le monde n'est plus une machine construite par le hasard. Si les monades s'unissent et se rapprochent, ce n'est plus par l'effet d'un aveugle tourbillonnement; c'est en vertu de leurs affinités, de leurs tendances et, pour quelques-unes, de leur intelligente liberté. Si Leibnitz avait ajouté que, partiellement considérées sous un de leurs

aspects, les monades sont divisibles et par conséquent étendues, sa doctrine eût été irréprochable ; mais, alors, n'ayant plus mission de constituer l'étendue par leur groupement, à quoi lui auraient servi ses monades? autant valait prendre les êtres comme ils sont que de les donsidérer, comme il Ta fait, à l'état ultra-microscopique.

C'est la fureur de vouloir expliquer l'origine du monde, comme si le monde avait une origine, qui a fait recourir aux hypothèses de l'atômisme et du monadisme. Au lieu d'inventer quelque chose d'antérieur au monde, d'antérieur à l'être, n'est-il pas plus simple de ramener les cosmogonies à n'être que l'explication et le récit des états successifs par lesquels a passé le monde? Les êtres n'ont pas toujours été ce qu'ils sont. Que la science ou que, à son défaut, la poésie nous dise ce qu'ils étaient antérieurement a leur état actuel, rien de mieux, mais qu'elles renoncent à raconter les phases du commencement de ce qui n'a jamais commencé.

Le plein et le vide. — Les disputes sur le plein et le vide procèdent directement de la doctrine des atômes. Quand on imaginait les atômes se touchant tous sans laisser entre eux aucun intervalle, on avait ce qu'on appelait le plein. Mais, comme il était impossible de comprendre que deux corps pussent occuper à la fois le même lieu, comme l'impénétrabilité était aussi une propriété attribuée à la matière, et, par conséquent, aux atômes qui en étaient les éléments, dans l'hypothèse du plein absolu, le mouvement était impossible à concevoir. Si, entre les atômes, on supposait des intervalles vides, l'embarras n'était pas moins grand, car, là où il n'y avait pas d'atomes, il n'y avait rien et l'hypothèse du vide n'était que l'impossible hypothèse du néant.

On a, dans ces derniers temps, pour échapper à cette difficulté, imaginé un moyen-terme entre le plein et le vide, moyen terme qu'on a décoré du nom de vide-relatif ou de plein -relatif, voulant dire par là que le vide n'est que le moins plein et que le plein n'est que le moins vide.

ÉBAUCHE D*t:X GLOSSAIRE

Quand on presse les partisans de celte nouvelle manière de voir de s'expliquer un peu plus clairement, ils répondent que la matière est susceptible de passer par tous les états, depuis l'état solide jusqu'à l'état fluidiforme ; que les intervalles qui nous paraissent exister entre les corps et même entre les parties des corps sont remplis parle fluide éthéré que, par conséquent, il n'y a pas de vide, mais que, d'un; autre côté, ce fluide, qui est matériel, à la vérité, mais si peu, si peu qu'il ne vaut pas la peine d'en parler, est si raréfié, si léger, si subtil qu'on peut bien dire aussi qu'il n'y a pas de plein.

Ce sont là des mots el rien que des mots. Ce prétendu fluide est-il, oui ou non, composé de parties résistantes, de molécules que-pou rraient voir et toucher des êtres mieux et plus puissamment organisés que nous ne le sommes? Si non, ce fluide n'a rien de matériel ; il ne peut rien remplir et le vide existe; si oui, qu'y a-t-il entre les parties résistantes dont ce fluide se compose? si vous y logez un fluide plus subtil encore, la même question se représentera, et, de toutes manières, vous retombez dans l'hypothèse du vide.

Pourquoi cette hypothèse, conforme d'ailleurs à l'expérience, est-elle si effrayante qu'on veuille l'éviter à tout prix, fût-ce même par un simple artifice de langage, en se résignant à dire que le même intervalle, considéré sous le même aspect, peut, à la fois, être et ne pas être rempli? Nous venons de le voir, c'est qu'on se persuade que vide est synonyme de néant.

Est-il bien vrai que, là où il n'y a rien de tangible, il n'y ait rien, ce qui nous conduirait tout droit à considérer l'univers comme une masse compacte, comme une juxtaposition de corps aussi petits qu'on le voudra, mais ne laissant entre eux aucun intervalle? Est-il bien vrai que l'idée de succession, qui nous est si naturelle, soit une chimère et qu'il n'y ail de vraie que celle de continuité?

Certainement nous ne pouvons concevoir l'existence d'un

être qui soit purement immatériel, mais la matérialité ne consiste pas tout entière dans la tangibilité. Ce qui tombe sous un de nos sens, quel qu'il soit, est matériel. Or, l'intervalle qui existe entre les corps, nous le voyons, nous le mesurons, et on ne prétendra pas, sans doute, que nous puissions voir et mesurer le néant.

L'espace, nous l'avons déjà dit, n'enveloppe pas les êtres -, il est les êtres eux-mêmes considérés à un certain point de vue; il est une des manifestations de leur existence. Mais l'espace qui manifeste mon existence, ce n'est pas seulement l'espace limité de mon propre organisme ; ce n'est pas seulement ma taille, ma longueur, c'est aussi l'intervalle qui me sépare des autres êtres, car c'est cet intervalle qui fait que je suis ici et non là, et on ne niera point que d'être ici plutôt que là, c'est-à-dire que d'être quelque part ne soit aussi une de mes manières d'être. La distance qu'il y a entre moi et cet homme ou cet arbre est aussi inséparable de l'idée actuelle que vous vous faites de moi que la distance qu'il y a entre mes pieds et ma tête ; car, sans la première de ces distances, vous ne pourriez m'attribuer aucun lieu et, par conséquent vous seriez forcé de me considérer comme n'étant nulle part, ce qui est impossible. La première de ces séries de distances est donc tout aussi bien une de mes manifestations que la seconde et je puis tout tout aussi bien dire mes distances que je dis mes dimensions; mon milieu est aussi bien moi que mon bras ou que ma tête. La conception de l'espace pur, de l'espace qui ne séparerait pas un être d'un autre, est une conception impossible, parce qu'elle n'aurait rien de déterminé. C'est donc des êtres que l'espace tire son existence et c'est pour cela que nous avons cru devoir dire que les êtres se manifestaient, non dans l'espace, mais par l'espace 4 .

1 Cette manière de parler : dans l'espace, vient de ce qu'on considérait l'espace comme quelque chose de distinct et d'indépendant, comme une sorte de réceptacle dans lequel tous les ftres étaient emprisonnés ou comme un théâtre sur lequel ils devaient se mou-

ébauche d'un <;lossàikë

Cela posé, si on appelle vide l'absence de toute chose solide et tangible, l'absence de tout point résistant, le vide existe et il faut le confesser ou renoncer à expliquer le mouvement. Mais ce vide n'est pas le néant, ce vide c'est un intervalle, c'est un ensemble de distances et les distances ne sont pas rien ; les distances sont ce qu'il y a de fondamental dans les manifestations matérielles des êtres; les distances, s'il est permis de parler ainsi, sont leur étendue extérieure.

Réduit à son expression la plus simple, le problème doit donc se poser ainsi : là où il n'y a point de matière, il n'y a rien, cela est accordé, mais la matière, outre l'étendue, a-t-elle pour condition essentielle la solidité? Voilà toute la question.

A priori, la négative est-elle impossible? nous est-il impossible de concevoir une forme sans solidité? Evidemment non, car c'est ce que font constamment les géomètres; leurs solides ne sont ni durs, ni mous, ni légers, ni pesants; c'est ce qu'a toujours fait l'imagination populaire en supposant des mânes, des ombres, des fantômes. A posteriori, l'expérience ne nous montre-t-elle pas, à chaque instant, des espaces qui n'ont d'autres propriétés que leur étendue? Cette étendue, l'hypothèse la peuple de corpuscules, mais l'œil la voit vide de points résistants. Au-dessus du mercure d'un baromètre, il n'y a ni air, ni gaz d'aucun espèce; qu'y a-t-il donc de tangible? Il y a l'éther, disent les physiciens, l'élher dont les molécules ont passé à travers le cristal le plus épais et qui, bien plus subtil que les farfadets des légendes qui ne savaient passer que par les trous des serrures, traverse sans eflbrt les plus épaisses murailles. C'est à des imaginations de cette espèce qu'on est réduit quand on s'obstine à nier la possibilité de l'absence de matière résistante.

voir. Elle peut être conservée, cependant, mais dans le même sens que lorsque je dis que je suis dons ma peau, quoique je sache fort bien que ma peau ne soit pas quelque chose d'étranger à moi.

IIU LANGAGE PHILOSOPHIQUE

Les physiciens, cependant, il faut le reconnaître, par leur hypothèse des impondérables, sont sur la voie de la vérité. En substituant le mol fluide au mot gaz, ils ont fait un second pas. Malheureusement ils se sont arrêtés en route et leurs fluides ne sont guère que des gaz plus subtils que les autres. Or, les gaz, comme les liquides, ne sont à leurs yeux que des amas de poussière excessivement déliée dont les grains invisibles, impalpables roulent ou ou glissent les uns sur les autres, avec la plus extrême fa- „ cilité. Ils enseignent aussi, à la vérité, que ces grains de poussière se repoussent mutuellement et se tiennent écartés les uns des autres; mais, pour combler les vides qu'ils laissent entre eux, on est forcé d'avoir recours à une poussière plus fine encore, dont finalement, il faut bien que les grains se touchent, de sorte que, disons-le en passant, à moins de reconnaître l'existence du vide, tout ce qu'on enseigne touchant la raréfaction des gaz n'a aucun sens.

Le mot fluide, s'il n'est pas une superfluité, doit signifier autre chose. Il doit exprimer précisément ce qui est entre les grains de poussière gazeuse. Il doit indiquer un état de la matière autre que l'état de solide réduit en fragments. Que la matière dans cet autre état, puisqu'elle est dépourvue de masse, suit impondérable, cela se conçoit, et, au lieu de contredire les lois de la gravitation, ne fait que les confirmer. D'autre part, de ce qu'elle peut être privée de solidité, il n'en résulte pas que la matière ne puisse, dans ce cas même, avoir d'autres propriétés, et peut-être est-ce là qu'il faut chercher l'explication d'une foule de phénomènes complètement inexplicables aux moyens des données actuelles de la science et que Fourier rapportait à ce qu'il appelait le fluide arômal.

Nous ne nions pas la contiguïté, qu'on ne nous nie pas la continuité; nous ne nions pas les corpuscules, qu'on ne nous nie pas le fluide dans lequel ils nagent. Nous voulons bien qu'entre les corps planétaires circule un gaz dont les

molécules sont très-petites et très-écartées ; mais, qu'on nous accorde l'existence d'un fluide d'une seule pièce, d'un fluide impondérable, incoercible, remplissant les intervalles que les molécules laissent entre elles, d'un fluide qui est comme l'intangible irradiation des choses tangibles; qu'on nous accorde cela et la question du plein et du vide cessera d'exister.

Dans tout ce que nous venons de dire, est-il besoin de le faire remarquer? nous avons parlé le langage ancien. Ce fluide dont nous venons de définir la nature, comme les molécules elles-mêmes, n'est qu'un moyen d'explication, mais nous soutenons que ces deux moyens se valent et que mutuellement ils se complètent.

Ce qu'il y a, dans tout cela, de philosophiquement démontré, nous le croyons du moins, c'est que matériellement les êtres manifestent leur existence aussi bien par leurs dimensions propres que par cultes des intervalles qui les séparent; c'est que ces deux formes de manifestations ont cela de différent que les premières sont particulières à l'être auquel elles se rapportent, tandis que les secondes, communes à tous les êtres, sont un des aspects sous lesquels ils se pénètrent et se confondent. La distance de moi à la lune est une de mes manifestations extérieures, mais elle est la même que la distance de la lune à moi, qui est une manifestation de l'existence de la lune. Les distances sont une des formes matérielles des rapports qui unissent les êtres entre eux, et c'est précisément parce que les êtres sont sans nombre que les distances prises dans leur ensemble sont sanslimites. Tout cela est fort important à établir, mais ce qui l'est bien davantage encore et ce que nous ne devons jamais perdre de vue, c'est que nos distances, comme nos dimensions, ne sont que des manières d'être, que des modes qu'un absurde réalisme pourrait seul prendre pour d'indépendantes réalités.

Le mouvement. — Le mouvement est l'action par laquelle l'intervalle, entre deux ou plusieurs corps, se trouve

modifié en plus ou en moins ; ou plus exactement, c'est l'action par laquelle les êtres se trouvent modifiés suivant leurs distances respectives.

Le mouvement étant une forme de V action est, par conséquent, une des manifestations de la vie. Puisque tout vit, tout est en mouvement, et le mot repos, lorsqu'il est pris autrement que dans un sens relatif, comme les mots mort et néant, ne peut avoir qu'une signification purement négative. Comme il y a de la vie en tout, en tout il y a du mouvement; mais parce qu'il y a du mouvement en tout, ce n'est pas une raison de croire que le mouvement soit tout, et, comme quelques savants inclinent à l'admettre, que le mouvement puisse tout expliquer. Le mouvement, modification en plus ou en moins des intervalles, accompagne tous les phénomènes, mais ne les constitue pas. Il n'en est que l'aspect surtout relatif, surtout physique.

De ce que le mouvement est souvent accompagné de chaleur, et que la chaleur peut donnner naissance au mouvement, les physiciens ont cru pouvoir conclure que la chaleur et le mouvement étaient choses identiques. D'un autre côté, comme, à un certain degré d'intensité, la chaleur est lumineuse, la lumière n'a pins été qu'un mouvement plus rapide que celui qui se manifeste seulement par la chaleur. Enfin, l'électricité, qui est, à la fois, chaleur et lumière, n'a été aussi qu'un mouvement plus rapide encore. Tout cela, assurément, en fournissant, pour des phénomènes fort divers, une seule et même explication, simplifie beaucoup la science. Reste à savoir si cette simplification n'est pas achetée aux dépens de la vérité.

A qui persuadera-t-on que, entre la vue des objets et la sensation du chaud, il n'y ait qu'une simple différence de degrés? Comment se fait-il que le verre se laisse traverser par le fluide universel, quand un certain degré de vitesse le rend lumineux et qu'il l'arrête au passage, lorsque, animé d'une vitesse plus grande, il s'appelle électricité ? Comment, dans tous les cas, le vent le plus impétueux ne

dérange-t-il pas les ondes de ce fluide et n'en ralentit-il pas Iiî mouvement?

Nous ne disons pas que cette manière de voir les choses soit fausse; nous la regardons seulement comme insuffisante. Le mouvement, par sa vitesse plus ou moins grande, peut expliquer l'intensité, mais nullement la nature des phénomènes.

Quand il ne s'agit que du transport d'un corps d'un lieu à un autre, peu importe la source du mouvement. Qu'un bloc de marbre soit transporté de Paris à Versailles par des hommes ou par des chevaux, le résultat est le môme. Mais que ce bloc soit sculpté par un artiste ou par un manœuvre, en pourra- t-on dire autant? Dans le phénomène de la gravitation, l'organisation des corps attirants ou attirés est sans influence, car il s'agit d'un résultat toujours le même, d'un fait de simple translation. Mais, lorsque les résultats sont variés, la nature propre de l'auteur ou des auteurs du mouvement et celle de la chose mue ne doiventelles compter pour rien ? Voila ce que nous ne pouvons admettre.

Le violon, la flûte, la trompette produisent des vibrations sonores dont l'amplitude et la vitesse déterminent le ton et le degré. Mais, dans les phénomènes acoustiques, il y a autre chose que le degré et que le ton ; il y a aussi le timbre, élément dont le mouvement ne peut en aucune manière donner l'explication ; il y a aussi le sentiment et l'expression que personne, certainement, ne cherchera à ramener aux lois de la mécanique. La mécanique peut bien expliquer l'intensité et la direction de la lumière, mais sa teinte, mais ses tendances diverses à la polarisation, mais ses propriétés chimiques si variées, le mouvement tout seul ne peut en rendre compte.

Mais ce n'est pas tout encore : le son n'existerait pas s'il n'y avait aucun corps pour le répercuter, ni aucune oreille pour le percevoir. Des vibrations, des ondes pourraient se produire, mais ce serait des vibrations et des

ondes, et non pas des sons. Or, la nature des corps répercutants, l'organisation particulière des auditeurs, influent certainement sur le phénomène, et l'explication qui en néglige cet aspect ne peut qu'être une explication incomplète.

Nous ne croyons pas trop nous avancer en soutenant que la physique ne sortira de l'impasse où se débattent sans grands résultats, au point de vue théorique du moins, tant de nobles intelligences, que lorsque, renonçant à son caractère exclusivement mécanique, elle associera à l'étude des forces l'étude des propriétés ; que lorsque, pour parler notre langage, elle ne s'occupera du plus et du moins qu'en ne perdant jamais de vue Y autrement. Ces deux aspects des choses sont tellement liés, tellement solidaires entre eux que ne tenir compte que d'un seul, c'est s'exposer non -seulement à des lacunes mais à de graves erreurs.

-Ce sujet nous entraînerait trop loin. Profitons cependant de l'occasion naturelle qui se présente de montrer, en en faisant l'application à l'idée de mouvement, combien sont légitimes nos catégories.

Cette idée, bien plus spécialement considérée d'ordinaire sous son aspect relatif, implique cependant trois notions différentes : celle de direction d'abord, qui n'est pas susceptible de degrés et qui, par conséquent, est absolue ; . celle de vitesse plus ou moins grande et, par conséquent, relative ; enfin celle de continuité indéfinie, dont les mathématiciens ne se rendent pas toujours bien compte et qui cependant les a amenés à faire entrer l'indéfini, ou, comme ils le disent par suite d'un mauvais langage, Yin fini dans leurs calculs.

Qu'on nous permette d'insister sur cette dernière notion, d'autant que ce que nous avons à en dire, tout en jetant un nouveau jour sur les caractères si obscurs encore de l'indéfini, rappellera les résultats auxquels nous sommes

rrivés en parlant du plein et du vide.

Pour faciliter l'intelligence de certains problèmes, de

'114 KBAliCHE D'UN GLOSSAIRE

ceux relatifs au mouvement accélère, par exemple, on est dans l'usage de regarder le mouvement comme se composant de très-courtes périodes de mouvement et de repos. Qu'il y ait des mouvements paraissant soumis à cette intermittence, cela n'est pas douteux, et l'échappement d'une montre en est un des cas qui nous sont le plus familiers. Ces repos, qui séparent ce que nous appellerions volontiers les molécules du mouvement, ne sont, au fond, cependant, que des mouvements d'une autre espèce. Le balancier de la montre, lorsqu'il nous semble arrêté, marche cependant encore, ne fût-ce qu'en participant au mouvement général de la terre. Mais, pour un instant, considérons ce repos comme absolu, ou, pour mieux dire, ne nous en occupons pas, et considérons uniquement ce qui se passe dans le temps, aussi petit qu'on voudra, qui s'écoule entre deux moments de repos. Le mouvement s'y produit sans que rien ne l'interrompe. Il n'y a de mouvement véritable qu'à la condition de cette continuité.

Combien de temps un bateau, qui, par un mouvement continu, suit le courant dune rivière, demeure-t-il en face d'un point quelconque du rivage ? Un temps inûniment petit, répondent les géomètres, car, s'il y demeurait pendant un moment appréciable, pendant ce moment, il serait en repos et son mouvement ne serait pas continu. S'il marchait deux fois plus vite, évidemment il y demeurerait deux fois moins longtemps, c'est-à-dire un temps moitié plus court qu'un infiniment petit. Avons-nous besoin de dire que ces infinis de plusieurs ordres qui résultent de la continuité inhérente au mouvement sont précisément ce que nous avons appelé l'indéfini I

Les forces, suivant la définition commune, sont des causes d'action. Quoique nous lui préférions de beaucoup celle-ci : les forces sont les êtres en tant qu'ils sont actifs; cette définition est bonne et peut être conservée. Seulement il ne faut pas perdre de vue que l'idée de cause est une idée abstraite à laquelle on doit se garder d'attribuer

DU LANGAGE PHILOSOPHIQUE 11f>

une autre valeur. Or, c'est malheureusement ce qu'on ne fait pas toujours. Aussi, pour le plus grand nombre, les forces sont-elles devenues de mystérieuses entités, d'invisibles puissances qui président aux grands phénomènes cosmiques.

Les mathématiciens en parlent de cette manière lorsqu'ils disent qu une force agit dans tel sens, que deux forces se combattent, se neutralisent, etc., etc. Cela leur est très-permis, car ils ont soin de prévenir que leur science est une science abstraite. Mais il est bon nombre de savants qui se piquônt de ne s'occuper que du concret et qui cependant cherchent à expliquer la production des phénomènes par la corrélation, le concours ou l'apparition des forces. Nous voulons bien croire qu'ils ne sont point dupes de ce langage, mais, sans le savoir, ils portent le trouble dans les intelligences et les ramènent au temps où Descartes ne demandait, comme si c'était des matériaux, que des forces et de la matière pour reconstruire le monde. On sait que Newton lui-même n'était pas éloigné de regarder l'attraction comme une force résidant dans les corps ; on n'a pas oublié qu'une école philosophique en était venue à prétendre que dans l'univers il n'existait absolument que des forces, et, dans tous nos collèges, encore aujourd'hui, on enseigne que l'àme est une force intelligente placée dans le corps comme une épée dans son fourreau.

Cette fausse idée de l'indépendance des forces a porté même d'excellents "esprits à se demander s'il n'exist* "ait pas une force unique dont toutes les autres ne seraient que « des transformations, et à prétendre que la science ne sera définitivement constituée que lorsqu'elle aura enfin découvert cette force universelle.

Si notre définition est exacte, si les forces ne sont que l'activité des êtres, si les forces ne sont que les êtres euxmêmes en tant qu'ils sont actifs, demander s'il existe une force dont toutes les autres ne soient que des transforma-

tions, c'est demander s'il n'existe pas un être dont tous les êtres ne soient que des émanations et des formes ; c'est retomber en plein dans les impossibilités du vieux panthéisme.

Cette force universelle ne peut plus, aujourd'hui, être conçue que comme la résultante variable et progressive de toutes les forces, que comme le concours de tous les êtres. Hors de là il n'y a que des forces particulières.

L'hypothèse des forces exclusivement fatales et calculables est encore un des résultats de cette funeste habitude de prendre des abstractions pour des réalités. Pourquoi les mathématiciens, lorsqu'ils veulent pénétrer dans la pratique, sont-ils contraints d'imposer d'empiriques coefficients à leurs formules qui, dès lors, n'expriment plus que des à peu près ? C'est, disent-ils, parce que le jeu des forces est troublé par des circonstances dont le calcul n'avait pu tenir compte.

Cela est une partie de la vérité, mais n'est pas la vérité tout entière. Il ne s'agit pas seulement d'obstacLes imprévus que pourront avoir à surmonter les forces. Aussi constantes qu'elles soient, elles portent en elles un principe de variabilité qui échappe à toute appréciation mathématique. Indépendamment des circonstances extérieures, l'action des forces est liée à l'état actuel des êtres dont elles sont l'expression active. Or, par une conséquence de la vie qui les anime, les êtres changent, à chaque instant, d'état. Mes forces d'aujourd'hui ne sont pas identiques à mes forces d'hier. Mon être s'est modifié, et il estimpossible que les manifestations de mon être ne se soient pas modifiées en même temps, et toutes ces modifications ne peuvent être prévues, car, en elles, il y a toujours une part à faire au spontané, au contingent, au nouveau.

La pesanteur, a la surface de la terre, n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd'hui. Pendant les époques géologiques, le volume de la planète était plus grand, sa masse était moindre ; l'attraction qu'elle exerçait ne pouvait être

aussi considérable. Môme actuellement, comme l'état de sa surface changera chaque instant, comme, ici, le sol s'élève pendant que, ailleurs, il s'abaisse, cette force, qui nous paraît si constante, change à chaque instant, et elle ne change pas seulement en intensité, elle change aussi en directions, caries modifications extérieures qu'éprouve le globe ne permettent pas de regarder comme immobile son centre de gravité. Ces changements sont si lents et si peu considérables que nous pouvons ne pas en tenir compte, mais ils deviennent prédominants quand de la considération de la partie solide de la planète on passe à celle de sa partie gazeuse. C'est pour cela, c'est parce que l'aspect contingent de la vie de l'être terrestre y joue un si grand rôle que la météorologie, comme, avec tant de raison, l'affirmait Arago , ne peut jamais devenir une science ayant des règles fixes et déterminées.

Toutes les forces sont des forces vitales : toutes sont des causes de mouvement, toutes modifient les propriétés des êtres, et, en même temps, modifient leur organisation. Chacune d'elles cependant n'agit pas dans ces trois sens avec une égale énergie. Celles qui produisent surtout le mouvemeuls, qui modifient surtout la position relative des corps portent le nom de forces physiques ou mécaniques ; celles qui modifient surtout leurs propriétés, celui de forces chimiques ; celles enfin qui modifient surtout leur organisation, celui de forces physiologiques. C'est à ces dernières que, par un abus de langage, a été exclusivement réservé le nom de forces vitales. Toutes ces forces, on le voit, puisqu'elles ne se distinguent entre elles que par des prédominances, ne sont que des formes variées de la même force; que des modes différents de l'activité des êtres.

La nature du présent travail ne nous permet pas d'entrer dans les développements que comporte ce sujet, sujet d'un intérêt bien grand, car il touche aux principes généraux qui doivent servir de point de départ à la rénovation

des sciences. Nous ne chercherons donc pas à justifler les assertions qui précèdent ; nous nous bornerons à une simple observation qui suffira pour bien faire comprendre notre pensée.

Est-il vrai que la force qui met un corps en mouvement modiûe en môme temps ses propriétés et son organisation? Prenons le cas le plus simple. Est-ce que le choc n'est pas accompagné de déformation? est-ce que le mouvement n'est pas accompagné de chaleur? La même force qui produit, dans les essieux de wagons , par exemple, une suite de vibrations n'engendre-t-elle pas l'état électrique et ce qu'on appelle la désagrégation moléculaire du métal? La mécanique peut, souvent, ne tenir aucun compte de ces deux derniers effets, mais ils n'existent pas moins. Us sont concomitants et ce serait à tort, nous l'avons déjà dit, qu'on les considérerait comme des effets ou comme des transformations du mouvement. Ce sont, comme le mouvement lui-môme, des manifestations de l'activité vitale.

Les savants, autrefois, s'étonnaient beaucoup de voir, dans l'organisme, les liquides monter au lieu de descendre et donner ainsi un démenti aux lois de la gravitation. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi les réactions s'y produisaient quelquefois tout autrement que dans les laboratoires. Us avaient péniblement édifié une physiologie mécanique et, après elle, une physiologie chimique. L'expérience ayant fait justice de ces travaux, on arriva à supposer que notre corps était le théâtre d'une lutte incessante entre les forces chimiques et mécaniques, d'une part, et la force vitale, de l'autre. On professa sérieusement que, tant que la force vitale, notre bon génie, notre ange gardien, notre archée protecteur, était la plus forte, nous continuions de vivre, mais que nous mourions aussitôt qu'elle se laissait vaiucre par ses rivales.

Au lieu d'avoir recours à ces idées de lutte entre des entités imaginaires, n'était-il pas plus simple de dire que

notre vie se manifeste par l'harmonie de ces trois formes inhérentes à toutes forces, harmonie qui suppose la prédominance alternative de chacune d'elles, et que, lorsque notre vie tend à se transformer, il y a changement dans les conditions de l'harmonie? Ici encore, nous sommes forcés de nous en tenir à de simples indications. Nous confions du grain à la terre ; si cette semence est bonne, elle fructifiera.

Fonctions et organes. — Lorsque la science sera arrivée à avoir une conception plus nette de la vie, lorsque cette conception dominera tous ses travanx, aux idées de forces, de fluides et de molécules, elle substituera celles de fonctions et d'organes.

Une fonction est tout acte par lequel se manifeste la vie, et, comme la vie est essentiellement progressive, une fonction est aussi tout acte par lequel s'accomplit le progrès. Du point de vue le plus général, fonction et action sont des mots synonymes. Néanmoins on peut dire qu'une fonction est une action considérée comme reliée à d'autres dans un but commun. Vous voyez un homme marcher. Vous n'avez que l'idée d'un acte, d'une action. Vous apprenez que cet homme est un facteur de la poste qui concourt, avec les autres agents de cette administration, au progrès social. A vos yeux, en marchant, il n'accomplit pas seulement une action; il remplit une fonction.

L'idée de fonction exclut celles de hasard et de forces aveugles, car, la fonction étant l'acte par lequel s'accomplit le progrès, toute fonction a un but et possède un caractère de finalité dont les sciences peuvent bien ne pas tenir compte quand elles se circonscrivent dans le domaine de la spéculation pure, mais qu'elles ne doivent pas perdre de vue quand elles passent à des applications.

Nous appelons organe tout moyen par lequel s'accomplit la fonction. Il n'y a pas plus de fonction sans organes qu'il n'y a de causes et d'effets sans moyens.

Dans le langage ordinaire, on réserve le nom d'<yrgane$

aux moyens matériels par lesquels s'exécutent les fonctions. Mais dans celui de la philosophie, ce mot doit avoir un sens plus étendu. Ainsi, ce n'est point par simple métaphore que l'on parle de lois organiques, que Ton appelle organes économiques les institutions de crédit, etc., etc. Les hommes eux-mêmes peuvent être considérés comme des organes ; ainsi les magistrats sont les organes de la loi, etc., etc.

A proprement parler, tout est organe, car aucune fonction ne s'accomplit sans le concours solidarisé de tout ce qui existe. Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut l'entendre. Le mot organe désigne seulement les moyens les plus proches, les plus immédiats. Le mot organisation, beaucoup plus large, exprime l'ensemble des moyens ou des organes en passant, de proche en proche, de ceux qui sont les plus immédiats à ceux qui le sont moins, et en les considérant par conséquent, comme formant des séries. Prise dans sa plus grande généralité, l'idée d'organisation ne se rapporte pas seulement à une organisation particulière, mais à l'universalité même des choses.

Un organe, quel qu'il soit, peut être certainement considéré dans sa forme, dans son étendue, dans ses propriétés spéciales, abstraction faite de la fonction à laquelle il concourt. Nous pouvons raisonner sur l'ivoire sans penser au rôle que les défenses jouent dans la vie de l'éléphant ; mais, si nous disons que l'ivoire, comme par une erreur semblable, nous le disons quelquefois des schistes et des porphyres, c'est-à-dire des organes du corps terrestre, qu'il est sans raison d'être, nous nous en ferions une idée, non-seulement incomplète, mais fausse. Les causes finales chassées de la science par suite de l'abus qu'en faisait la superstition, lorsque les grandes idées de vie et de progrès domineront ses spéculations même les plus abstraites, y reprendront leur place légitime. Cela résulte forcément de l'affirmation du progrès, car le progrès n'est autre chose que la finalité en acte.

Comme nous venons de le dire, tout pouvant être considéré, non-seulement >comme cause et comme effet, mais aussi comme moyen, teut est organe. Mes organes ne sont pas exclusivement miens, car vous pouvez vous en servir pour accomplir quelques-unes des fonctions de votre vie. Vous pouvez, en me dictant, écrire par ma main ou, en m'inspirant, parler par ma bouche. Par la direction que je donne à cet ouvrier qui exécute mes ordres, non-seulement ses membres qui agissent, mais sa pensée qui se conforme à la mienne, mais ses désirs qui s'associent aux miens , tout en lui concourt à la réalisation de mes projets et de mes idées. Il est donc vrai de dire de moi, comme de tous les êtres, que mes organes appartiennent à tous, mais plus spécialement à moi. Ils sont ce que je suis plus particulièrement, comme mon individualité est ce que je suis absolument, comme ma substance est ce que je suis universellement. Ceci est d'une importance capitale, et qui ne le comprendra pas n'arrivera jamais à comprendre l'ensemble d'idées dont nous avons entrepris la rapide et sommaire exposition.

Entre les autres êtres et moi, entre la Terre surtout et moi, il y a un perpétuel échange d'organes. Encore le mot échange est-il mauvais, car il suppose une possession exclusive. Mes organes, quoique plus particulièrement miens, sont, en môme temps, les organes de la Terre, et, à chaque instant, quelques-uns d'eux cessent d'être plus particulièrement miens pour devenir plus particulièrement organes du corps terrestre. Et, de même, tout ce que je m'assimile, organes rendus à la Terre par les animaux et les végétaux, ou organes immédiats de la Terre elle-même, deviendra plus spécialement mes organes.

C'est ainsi que s'explique cette circulation, cette transmutation continuelle qui est une des conditions de la vie et qui, pour les doctrines dualistes, est un inexplicable mystère. Dès qu'on limite mes organes à la périphérie de mon corps, dès qu'on appelle non-moi tout ce qui se

trouve en dehors de cette limite, comment expliquer la manducation, par exemple, cet acte par lequel le non-moi devient moi, la négation devient affirmation, le contraire prend la nature de son contraire ? Que, au lieu de cela, on comprenne que ce pain que je mange est moins-moi et ne fait que devenir davantage et autrement moi, et la contradiction disparaît, et l'inexplicable s'explique 1 .

On sent qu'il n'est pas dans notre sujet d'entrer dans plus de détails sur les transformations profondes qu'une nouvelle conception générale doit faire subir aux sciences physiques. Notre but est seulemeut de montrer comment les notions de cause et d'effets, de forces et de matière, qui ont joué un rôle si important dans la science, doivent prendre un caractère nouveau en s'associant à la notion de solidarité. Avant d'aborder les questions vraiment cosmologiques, un mot encore cependant sur un de ces sujets mal déflnis qui obstruent les voies que nous avons à parcourir.

Coiys simples, corps composés. — Si la physique, dans l'étude des phénomènes, ou plutôt des modifications éprouvées par les corps, s'occupe plus spécialement des modifications de positions ou des mouvements, en n'attachant qu'une importance secondaire aux modifications qu'éprouvent les propriétés des corps modifiés, et en négligeant d'une manière presque absolue celles qu'éprouve leur organisation, la chimie, au contraire, s'attache, d'une manière presque exclusive, aux modifications que subissent les propriétés des corps, en ne tenant que peu de compte de leurs mouvements et en le3 considérant comme réduits à l'état de simples molécules, afin de

» Inutile d'indiquer le lien étroit qui rattache ces idées à celles que nous aurons à exposer relativement au phénomène appelé naissance ou mort. Nous laissons à la sagacité du lecteur le soin d'un rapprochement fécond en aperçus nouveaux.

n'avoir pas à entrer dans les détails de leur organisation »,

Pourquoi appelle-t-on la géométrie une science abs- , trciïte? C'est que, pour étudier les corps, elle commence par les dépouiller de toutes leurs manières d'être, pour n'en conserver que l'étendue. Quel autre nom faut-il donc donner à la chimie, science qui, négligeant l'étendue, le mouvement, etc., ne veut absolument voir dans les corps que certaines de leurs propriétés ? Loin de comprendre cela, les chimistes, quoiqu'ils n'opèrent que sur des qualités, se persuadent qu'ils ont opéré sur des corps, ou, comme ils le disent, sur des substances.

Ils est vrai que, lorsqu'ils soumettent le violet, par exemple, à leur analyse, après avoir trouvé que le violet était une combinaison du bleu et du rouge, couleurs qui, elles mômes, se refusent à toute décomposition, ils ne disent pas que le rouge et le blanc sont des corps simples, et que le violet est un corps composé. Ils comprennent qu'il s'agit là de qualités, de manières d'êtres et pas d'autres choses. Pourquoi, lorsqu'ils se trouvent en présence

» Disons cependant que, depuis les beaux travaux de Raspail, on commence à entrevoir que la forme des molécules et que ce qu'on nomme l'arrangement moléculaire compte pour quelque chose dans les phénomènes. C'est là un pas immense, mais que bien peu encore ont su faire. C'est par là seulement que la chimie organique pourra enfin se constituer.

Abandonnées à elles-mêmes, les propriétés des corps, en se combinant, ne donnent naissance qu'à des propriétés qu'on pourrait nommer minérales ou terrestres. Pour que leur combinaison engendre des qualités végétales ou animales, il est indispensable qu'elle soit accompagnée de modifications de structure et de formes. La synthèse a bien pu reconstituer quelques-uns des produits organiqncs, en quelque sorte, les plus élémentaires, mais elle n'ira pas beaucoup plus loin. Elle pourra faire de l'alcool, mais elle ne fera pas de viande ; elle ne fera ni sang, ni chyle, parce qu'il ne s'agit pas là seulement de certaines proportions d'hydrogène et de carbone, mais d'un arrangement particulier, d'une organisation dont le creuset et les réactifs ne peuvent dévoiler le mystère. On a pris les végétaux et les animaux pour des forces chimiques, c'est pour des forces plastiques qu'il faut l'es prendre.

d'un groupe de qualités irréductibles, des qualités de l'eau, par exemple, tiennent-ils un autre langage ? On conçoit qu'ils ne disent pas : les qualités dont l'ensemble s'appelle oxygène, en se combinant avec les qualités dont l'ensemble s'appelle hydrogène, donnent naissance à des qualités mixtes dont l'ensemble s'appelle eau. Que, pour plus de concision, à ce langage lent et embarrassé, ils substituent les mots oxigène, eau et hydrogène, rieu de mieux, mais qu'ils prennent ces mots, ces signes abréviatifs pour l'expression de corps réels, voilà où est Terreur.

Un corps est un être physiquement considéré. Quel est l'être dont l'oxygène est le corps ? Cette question est trop ridicule pour en chercher la réponse. L'oxygène, nous dit-on, est une partiedu corps terrestre. Tout en faisant nos réserves à propos de la signification que doit avoir le mot partie, nous l'accordons pour telle ou telle quantité déterminée d'oxygène. Mais ce n'est pas de telle ou telle quantité d'oyxgène, ce n'est pas de telle ou telle pépite d'or que vous parlez, c'est de l'oxygène en général, c'est de l'or en général, c'est aussi bien de l'or et de l'oxygène qui peuvent se trouver dans la lune, que de l'or et de l'oxygène qui existent sur notre planète. Or, à moins que vous ne vouliez que l'or en général et que l'oxygène en général soient des parties de la terre, vous ne pouvez pas prétend re que ce soient là des corps, parce que ce sont là des parties d'un corps.

La question peut encore être posée en d'autres termes : Vous convenez que le violet n'est pas un corps et vous voulez que l'oxygène en soit un. Pourquoi cela ? Je ne vois de part et d'autre que des groupes de qualités. Le mot oxygène ne désigne pas seulement la qualité oxydante, mais aussi les qualités gazeuses, élastiques, etc. Est-ce parce que, de plus que le violet, l'oxygène est pesant et tangible ? Il faut que ce soit cela, car entre ces deux groupes, je ne vois pas d'autres différences. Ainsi, nous n'appellerons corps que ce qui est tangible, ce qui nous

conduira à douter que les étoiles soient des corps, car nous ne pouvons savoir si elles ont cette qualité, ni môme si elles sont soumises aux lois de la gravitation. Vous avez abandonné la vieille idée de substance, de ce qui est dessous, mais vous la remplacez par celle de tangibilitô et de résistance.

Voilà cependant où conduit une langue mal faite, une langue composée des débris de tous les systèmes écroulés. Pourquoi ne pas dire : Nos sensations ne nous font connaître que des ensembles limités de phénomènes ou de qualités sensibles, qui tous sont les corps, les organismes de quelques êtres particuliers, et ces ensembles nous paraissent composés chacun de groupes plus ou moins nombreux de qualités du môme ordre et qui sont des organes ou des parties d'organes. Puisque néanmoins l'usage ne veut pas que Ton parle ainsi, continuons, au moins provisoirement, à nous servir du mot corps, môme lorsqu'il ne s'agit que d'un organe particulier ou môme d'une partie d'organe, mais sans oublier qu'il ne s'agit pas là d'entités distinctes ni de choses indépendantes.

Il faut que les chimistes en prennent leur parti : comme toutes les autres sciences particulières, leur science est une science abstraite. Ils n'opèrent point sur des êtres, mais sur des manières d'être ; il n'analysent môme pas des corps, mais simplement des groupes de qualités. Ils n'opèrent que sur quelques-unes des qualités du corps terrestre, modifiées ou non par les espèces végétales ou animales, car, et c'est là encore une erreur qu'il importe de combattre, jamais ils ne pourront directement analyser ni les végétaux ni les animaux. Pour les étudier, il faut qu'ils les tuent ; mais alors ce ne sont plus des animaux et des végétaux qu'ils ont entre les mains, mais des cadavres. Or, qu'est-ce qu'un cadavre, si ce n'est de l'azote, du carbone, etc., c'est-à-dire de la terre ? Les qualités dont le cadavre d'un bœuf est l'ensemble ne manifestent plus la vie du bœuf. Ce cadavre n'est plus son corps, ce n'est

même plus, à rigoureusement parler, un corps, un organisme, car l'aspect de spontanéité lui manque. Ce n'est plus qu'un groupe de phénomènes manifestant la vie du globe terrestre.

Que devient, à présent, la question des corps simples et des corps composés que posent tous les ouvrages élémentaires ? Les chimistes appellent corps simples, les groupes de qualités qu'ils n'ont pas pu encore décomposer. C'est là une appellation provisoire, mais ils se demandent si elle nedeviendra pas, un jour, définitive, c'est-à-dire s'il n'existe pas de groupes réellement indécomposables, qui puissent, dès lors, être considérés comme les éléments de tous les autres, et, dans ce cas, ils s'inquiètent de savoir si ces groupes réfractaires sont nombreux ou en très-petit nombre.

Les qualités, comme les individus, sont innombrables. Elles ne peuvent exister séparément et ne se montrent jamais que par groupes. Parmi ces groupes, il en est certainement d'irréductibles. Ainsi, nous ne pouvons concevoir que les qualités morales et que les qualités intellectuelles puissent jamais s'isoler des qualités matérielles. De môme, que, parmi les qualités qui tombent seulement sous la sensation, il en soit qui ne puissent jamais être séparées, . cela n'a rien qui choque la raison. Que ces groupes indécomposables puissent être considérés comme composant tous les autres, nous l'accordons; comme les ayant composés, nous ne pouvons l'admettre. Croire que, de tous temps, ils se soient combinés entre eux, cela est conforme à ce que nous voyons ; mais supposer qu'il y ait eu une époque où ils existaient chacun de leur côté, sans rapports et sans lien, pour, un certain jour, commencer une série indéfinie de combinaisons, ce serait, dans un autre sens, recommencer l'hypothèse des atomes, ce serait imaginer que quelque chose ait pu exister avant les êtres, avant l'existence.

La question du nombre de ce qu'on appelle les corps simples, n'a d'intérêt que lorsqu'on les considère comme

ayant, à une époque donnée, tout à coup ou successivement, formé, les groupes actuellement décomposables. Cette supposition étant mise de cOté, la question de leur nombre, à laquelle il ne pourra jamais être expérimentalement répondu, n'est plus qu'un pur enfantillage. .

l'univers

Toutêtre est une association de qualités ( noumènes, phénomènes et substance), association toujours associée à toutes les autres, et se manifestant par la vie, l'organisation et le progrès. L'association des êtres, c'est Yunivers.

L'univers, quoique étant une association, n'est pas un être : d'abord parce qu'il ne peut être associé à rien ; en second lieu, parce que, à un certain point de vue, chaque êtni est par soi, et qu'il est évident que l'univers n'est que par les êtres dont il est l'association, et que, sans ces êtres, il ne peut pas se concevoir.

A un certain point de vue aussi, tout être est une totalité, une somme. Or, l'univers n'est pas une totalité, car toute totalité est limitée, et par quoi pourrait être limité l'univers ? Le caractère propre de l'univers, ce n'est ni celui d'unité, ni celui de pluralité, c'est celui d'enchaînement et de série ; or, la notion de série exclut celle de limite extérieure. Une autre des conditions essentielles de l'être, c'est, nous l'avons vu, d'avoir un lieu, d'être en en tous sens à des distances déterminées des autres êtres. Ses distances, quoique incessamment variables, lui sont aussi essentielles que ses dimensions. L'univers, d'abord, ne peut avoir ni lieu, ni distances. De plus, s'il était limité, les êtres placés vers ses limites manqueraient de distances en un sens. Dans ce sens là, l'espace luimême ferait défaut, car l'espace ne contient pas les êtres,

mais les manifeste; il n'est que l'ensemble de leurs dimensions et de leurs distances. Là où il n'y aurait plus d'êtres, comment concevoir l'espace, et d'un autre part, comment concevoir que l'espace ait des bornes ?

L'univers cependant n'est pas infini, car il suppose la pluralité des êtres, et, dès les premières pages de ce livre nous l'avons montré, une pluralité ne peut-être infinie. L'univers a une fin ; il a des limites, mais ces limites sont en lui-même. Si on pouvait concevoir un centre là où il n'y a pas de circonférence, pour rappeler une phrase célèbre de Pascal, nous dirions que la limite de l'univers c'est son centre, qui est partout, pendant que sa circonférence n'est nulle part. Ce mot centre toutefois ne nous déplaît pas, centre de rayonnement, cela va sans dire, et non centre de cercle ou de sphère. En tous sens, pour chacun de nous, l'univers commence par nousmêmes. Comme le moment actuel est le point d'intersection du passé et du futur, notre lieu est le point où viennent, pour nous, se réunir ce qui est à notre droite et à notre gauche, ce qui est par devant et ce qui est par derrière nous, ce qui est dessous et ce qui est dessus. C'est là une condition sans laquelle nous ne pouvons concevoir l'univers. Il en est de même de toutes les séries : nous ne pouvons les comprendre qu'en partant de l'un quelconque de leurs termes, qui nous apparaît comme l'anneau qui rattache ce qui précède à ce qui suit.

L'univers est donc indéfini. En d'autres termes, les êtres dont l'association constitue l'univers sont donc sans nombre.

On a dit quelquefois que Yindéfini actuel ne pouvait se comprendre. Nous prions les géomètres de nous dire combien il y a de points mathématiques dans une ligne donnée. Us ne diront pas qu'il y en a un nombre fini, car toul nombre fini peut s'exprimer par un chiffre, et, ici, cette expression est impossible. Ils ne diront pas qu'il y en a un nombre infini, car ces deux mots s'excluent, et, d'ailleurs,

l'infini n'est pas susceptible d'augmentation, et, si on double la longueur de cette ligne, il est évident que le nombre des points qui la composent augmentera. Ils seront donc forcés de convenir que ce nombre est indéfini, ou, pour mieux dire, qu'il ne s'agit pas de nombre, mais de ce qui est sans nombre, de ce qui ne se nombre pas et que c'est par conséquent sur la conception de l'indéfini actuel ou de l'innombrable que repose toute leur science.

Nous objectera-t-on que nous prenons un exemple dans l'abstrait, pour expliquer le concret ? D'abord, par cet exemple, nous ne cherchons à expliquer rien ; nous avons voulu seulement montrer que l'idée de Tinfini actuel n'avait en soi rien d'absurde. Mais, de plus, faut-il que nous le disions ? l'idée de l'univers est, à nos yeux, une idée tout aussi abstraite que l'idée de ligne mathématique. Qu'est-ce qu'une ligne, en effet ? C'est un corps dépouillé de tous ses attributs, excepté de sa longueur. Qu'est-ce que l'univers? Ce sont les êtres dépouillés de tous leurs attributs, excepté du lien qui les enchaîne et les identifie. Le degré d'abstraction de part et d'autre, n'est-il pas le même ? 11 n'y a pas de milieu, d'ailleurs : si l'univers n'est pas un être, il n'est qu'une manière d'être des êtres, et par conséquent qu'une abstraction ; s'il est un être, le panthésine est une vérité ; nous ne sommes que de pures illusions et toute notre science n'est que mensonge.

Que l' univers soit une association, la solidarité universelle en est une preuve après laquelle il serait inutile d'en chercher d'autres. Et qu'on ne nous objecte pas le nombre indéfini de ses membres, car, lorsqu'il s'agit d'association, le nombre n'a rien à voir : qu'une société, qu'une commune compte un million d'habitants, ou qu'elle n'en compte que mille, elle n'en est pas moins une société ou une commune.

Ce qui constitue essentiellement une association, c'est

un but commun à poursuivre et une coordination d'efforts en vue de ce but.

Peut-on dire que l'univers ait un but, un idéal ? Certainement, si par là on entend Vidée d'un certain degré de perfection à atteindre, ce serait abuser des mots que de dire qu'une société, qu'une association puisse posséder un idéal. Une société n'est pas un être et ne peut par conséquent ni penser ni imaginer. Chaque membre d'une société cependant, outre une fonction qui lui est propre, outre un but spécial qu'il cherche à atteindre, a aussi une tendance qui lui est commune avec tous les autres, et qui, à ce titre, peut être considérée comme étant la tendance de la communauté. Mon but est de tarauder des boulons, celui de mon voisin de tourner des essieux, celui d'un autre d'ajuster des dents d'engrenage. Outre ces buts immédiats, outre ces buts individuels, nous en avons un autre, qui est le même pour tous, et que tous cependant nous ne connaissons pas bien, qui est celui de construire une machine, et nous disons, avec vérité, que ce but est celui de notre association. Ainsi en est-il dans l'association universelle : chaque être y a sou but propre, mais tous ont, de plus, une instinctive tendance vers un but commun, qui, dès lors, peut être regardé comme le but, comme l'idéal de l'univers.

Cet idéal, que peut-il être ? Rien, si ce n'est le perfectionnement de ce qui est. Or, quand on se borne à considérer l'association universelle, rien n'est que cette association. Donc cet idéal ne peut être que le perfectionnement, que le progrès de cette association elle-même, c'est-à-dire que l'identification de plus en plus intime de ses éléments, et, tout ensemble, que le développement de leurs oppositions et de leurs contrastes.

Même à leur insu, tous les êtres, quels qu'ils soient, travaillent à ce perfectionnement de leur association, car tous individuellement progressent et ils sont ainsi faits qu'ils ne peuvent progresser sans, par cela même, s'asso-

cier de plus en plus entre eux. Si leur association est la condition de leurs progrès, leurs progrès sont aussi la condition du perfectionnement de leur association.

Mais il ne suffit pas que les êtres, pour être associes, travaillent en vue d'un but commun, il faut encore que, en vue de ce but, leurs efforts soient coordonnés. Le progrès universel suppose la vie et Y organisation universelle.

L'étude des lois ou des manières d'être de cette organisation, de Cette coordination en vue d'un but commun est l'objet propre de la science cosmologique.

Quand nous contemplons l'univers, ce qui surtout nous frappe, c'est la ressemblance, c'est Yégalité, c'est l'équivalence des êtres dont il est l'enchaînement ; c'est aussi leurs différences, leur inégalité, leur inéquivalence. Avant d'aller plus loin, cherchons à nous rendre bien compte de la signification des mots que nous venons d'employer.

Conformément aux habitudes communes, nous appelons égalité et équivalence l'identité elle-même, mais considérée, non dans tout ce que les choses ont d'identique entre elles, mais dans ce que quelques-uns de leurs aspects peuvent avoir d'identique. Ainsi deux cercles sont égaux quand ils ont même surface ; deux objets sont équivalents quand ils ont même valeur. L'égalité et l'équivalence ne sont que des identités partielles, et, comme nous allons bientôt le voir, en quelque sorte, arithmétiques.

Entre Yégalité et Yéquivalence, toutefois, il y a cette distinction à faire que Yégalité est Y identité des choses considérées en elles-mêmes et l'équivalence est leur identité relativement à un certain but.

L'égalité ne peut se dire que du plus ou moins grand degré de développement, acquis par des qualités communes aux choses dont on parle *. Ces qualités, sous peine

* Dans un cas seulement et par exception, le mot égalité ne signifie pas identité de grandeur, mais identité de qualités. C'est ainsi qu'il faut entendre cette maxime, que les hommes sont égaux

de ne pas être compris, il faut les nommer. Ainsi cette phrase : Tel homme est égal à tel animal ou à telle plante, n'aurait aucun sens si on n'ajoutait : en force ou en grandeur. Complétée de cette manière, elle signifie que le degré de force de cet homme est le même que le degré de force de cet animal, que la taille de cette plante et celle de cet homme ont la même grandeur, la même mesure.

De môme, quand on parle d'équivalence, à moins que le but déterminatif de la valeur des choses dont il est question, ne soit connu, il est indispensable de l'exprimer. Si on dit que vingt pièces de cinq centimes valent un franc, il n'y a rien il ajouter; mais si, sans explications, on dit qu'un homme en vaut un autre, cela n'a aucun sens, car, s'il s'agit de bâtir une maison, un musicien ne vaut pas un charpentier, s'il s'agit de sauver un navire battu par la tempête, un pilote vaut plus qu'un géomètre. Le mot valeur, synonyme d'utilité, est une expression purement relative, qui n'a de signification qu'à la condition de connaître la chose à faire, le but à atteindre.

Ces explications peuvent paraître puérilement grammaticales. Elles ne sont pas inutiles toutefois, car c'est précisément parce qu'on ne s'est jamais bien entendu sur la valeur des mots que nous venons de définir, qu'ils n'ont cessé de servir d'aliment aux plus ardentes controverses.

Nous n'avons pas à nous arrêter aux mots inégalité et inâquivalence. Ils se trouvent définis par ce que nous venons de dire. Remarquons toutefois que les expressions purement négatives ne laissent rien dans l'esprit que d'incertain et de vague. C'est ne rien dire que de m'apprendre qu'une chose n'en vaut pas une autre, si on ne me

entre eux, maxime qui est presque une tautologie, puisque, s'ils n'avaient pos les mêmes qualités, ils ne porteraient pas le même nom, le nom d'homme, et qu'il est cependant très-utile de répéter en raison de la très-importante conséquence qui en découle, à savoir que, parce qu'ils sont égaux, que, parce qu'ils ont les mêmes qualités, ils ont les mômes droits et les mêmes devoirs.

fait pas savoir quelle est celle des deux qui vaut le plus, ou que de m'enseigner que deux choses n'ont pas la même grandeur, si on ne me dit pas quelle est la plus grande ou la plus petite. Les idées de supériorité et d'infériorité sont donc étroitement liées a celles d'inégalité et d'inéquivalence, et c'est pour cela qu'on a pu définir l'égalité et l'équivalence, en disant que ce sont les manières d'être des choses qui ne sont ni supérieures ni inférieures les unes aux autres, étant bien entendu d'ailleurs, que supériorité et infériorité ne signifient que qualités d'une valeur ou d'une étendue plus grande ou plus petite.

Ceci étant posé, nous reprenons l'étude des lois de l' universelle coordination.

Que sont les êtres ? que sont les membres de l'universelle association ? Sont-ils égaux ou inégaux, équivalents ou inôquivalents? Telle est la première question qui se présente sur notre route.

Toutes les choses de même appellation, quand on ne les considère que par le côté qui leur a valu celte appellation commune, sont égales, car on ne leur a donné le même nom que parce qu'on leur reconnaissait les mêmes qualités. Ainsi, les êtres, en tant qu'êtres, c'est-à-dire en tant seulement qu'ils existent et qu'ils remplissent les plus essentielles conditions de l'existence, sont égaux. Gomme il n'y a pas de degrés, pas de différences dans l'égalité, dans l'identité, l'insecte peut se dire l'égal de Dieu. De même les hommes, en tant qu'hommes, les citoyens, en tant que citoyens, sont égaux ; cela ressort d'un sens particulier que le mot égalité doit à l'usage.

Mais, d'autre part, si on s'en réfère à son acception générale, les êtres, même pris en tant qu'êtres, les hommes en tant qu'hommes, etc., sont, en même temps, inégaux, car ils ne remplissent pas au même degré les conditions de l'existence, car ils ne possèdent pas les qualités humaines au même degré. Tous les hommes n'ont pas le même degré de force, d'intelligence, etc. Égaux qualitativement,

ils sont quantitativement inégaux. Il n'est donc pas contradictoire de dire qu'ils sont, tout à la fois, égaux et inégaux ; comme toujours, c'est affaire de point de vue

Si, au lieu de ne considérer les êtres que par leurs qualités communes, on les considère par leurs qualités différentes» on ne peut pas dire que les uns soient supérieurs ou inférieurs aux autres. Ils ne sont pas comparables; il ne sont ni égaux, ni inégaux ; ils sont différents. Et cela est vrai encore des êtres de la même espèce. Si on ne nous considère que dans notre individualité, que dans ce qui fait que vous êtes vous et que je suis moi, la distinction absolue qui éclate entre nous ne laisse place à aucune commune mesure.

Ce n'est donc ni du point de vue de l'égalité ni de celui de l'inégalité que nous pouvons juger de l'ordonnance du monde. Dê celui de l'égalité, cela est évident, car il n'y a pas de raison que des choses identiques soient ordonnées d'une manière plutôt que d'une autre ; de celui de l'inégalité, cela n'est pas moins vrai, car les différences absolues excluent toute idée de rapport et toute idée d'ordre par conséquent et les différences purement relatives, puisqu'elles n'embrassent qu'un seul aspect des choses, ne pourraient nous conduire qu'à la connaissance d'un ordre purement abstrait.

C'est donc dans l'équivalence etdansl'inéquivalence des êtres que nous devons chercher l'explication de l'ordre universel, car ce point de vue n'exclut ni l'absolu ni le relatif. Des choses de nature et de degré différents peuvent tout aussi bien être équivalentes que des choses de même degré et de même nature.

Mais les idées d'équivalence et d'inéquivalence su pposent celle du but. Or, le but peut être envisagé sous deux aspects: la conservation et le progrès de ce qui est.

Du point de vue de la conservation, du point de vue de l'existence du monde, tous les êtres sont équivalents. Comme tout se tient, comme tout est lié, pour nous servir

d'une image qui est fausse parce qu'elle n'exprime pas la vie mais qui est bonne en cela qu'elle rend palpable, pour ainsi dire, l'idée d'enchaîneraenf et de lien, dans une horloge, on ne peut briser le plus petit rouage sans arrêter la marche de tout le mécanisme. Chaque être, quel qu'il soit, est indispensable à l'existence de tous les autres et à celle du monde par conséquent et comme il n'y a pas de degré dans l'indispensable, dans le nécessaire, tous ont même utilité, tous ont même valeur, tous sont équivalents.

Mais l'univers n'existe pas seulement; il progresse. Tous les êtres concourent-ils mêmement au progrès universel? Nous ne pouvons le supposer et c'est là, c'est dans cette inéquivalence, qui d'ailleurs n'exclut pas toute équivalence, que nous pouvons seulement espérer de trouver les lois de l'universelle organisation.

Nous connaissons les objections que soulève cette manière de voir. Elles se résument toutes en celle-ci : toutes les ressemblances et toutes les diflérences spécifiques correspondent à autant de fonctions ; or, dans la seule société que nous connaissons bien, dans la société humaine, toutes les fonctions concourent également au progrès social, elles y concourent au même degré. Il n'y a entre elles ni supériorité ni infériorité ; les unes ne sont pas plus utiles ou plus nobles que les autres. L'induction nous oblige à en dire autant de la grande société des êtres et nous devons regarder les fonctions qu'y remplissent chaque espèce, chaque classe, chaque genre comme équivalentes, et reconnaître, par conséquent, l'équivalence de tous les êtres, même au point de vue du progrès cosmique.

Qu'il y ait, dans la société civile, des fonctions équivalentes, qu'il y ail, dans l'univers, des espèces de même utilité, nous le reconnaissons sans peine. Nous tenons même à ce que cet aveu de notre part soit bien constaté. Mais que toutes les fonctions soient équivalentes, c'est ce que nous nions absolument.

Nous ne voulons pas nous engager, ici, dans une discus-

sion de politique générale qui nous mènerait trop loin et qui, ailleurs, sera mieux placée; nous ne voulons pas examiner si, parmi nous, il n'y a pas de fonctions, nonseulement moins utiles que les autres, mais encore nuisibles et par conséquent très-inférieures, celles du bourreau, par exemple, ou celles que remplissent les interprètes de croyances devenues un obstacle au progrès ; nous ne voulons pas creuser la question de savoir si la doctrine de l'équivalence des fonctions n'aurait pas une étroite affinité avec celle de l'équivalence morale des actions humaines. Nous nous bornerons à répondre que, en admettant môme que, dans l'organisation des sociétés politiques, toutes les fonctions aient une valeur égale, une même valeur, un seul fait observé ne suffit point pour rendre une induction légitime.

Le corps humain aussi est une organisation. Dira-t-on que les fonctions que remplissent ma barbe et mes cheveux soient aussi importantes que celles dont mon cœur et mon cerveau sont les organes ? A qui persuadera-t-on que le concours que prête une mouche au progrès universel soit équivalent à celui qu'y apporte une planète ; ou que la disparition de l'espèce humaine ne causerait pas, dans le monde, une perturbation plus profonde que celle que causerait la destruction de l'espèce loup ou de l'espèce renard ?

Il est manifeste que la grandeur du concours qu'apporte chaque être est proportionnelle à sa puissance, c'est-à-dire au nombre et à l'étendue de ses qualités. Pour que toutes les espèces fussent équivalentes, relativement au concours prêté par elles au progrès de l'ensemble, il faudrait qu'elles aient toutes môme puissance, que leurs qualités soient en même nombre et de môme étendue ; il faudrait, en un mot, qu'il n'y ait pas de diversité dans le monde.

La diversité suppose l'inéqui valence et l'inéquivalence uue classification par ordre de supériorité et d'infériorité, c'est-à-dire une coordination hiérarchique. Que ce mot

hiérarchie n'effraie pas le lecteur ! . Dans notre bouche, il n'implique aucune idée de commandement et d'obéissance. Quoique, à nos yeux, l'homme soit supérieur à l'hirondelle, quoique l'hirondelle soit subordonnée à l'homme, nous n'en concluons pas que les hirondelles soient nos esclaves.

Qu'on y fasse bien attention d'ailleurs, nous ne reconnaissons de hiérarchie que celle qui repose sur l'utilité, sur des services rendus, sur un concours plus actif. Y a-t-il là quelque chose d'effrayant? Quand, pour employer des mots qui, aujourd'hui, sont peu en faveur, nous dirions que les première, que les plus nobles, que les plus saints des êtres sont ceux qui travaillent le plus et le mieux pQur tous les autres, y aurait-il là rien qui puisse paraître avoir une tendance rétrograde ?

il est bien difficile, nous le savons, de bannir entièrement les préoccupations politiques du domaine des spéculations de la science. Et cela se conçoit, car il est manifeste pour tous, aujourd'hui, qu'une science générale mal faite entraîne forcément à sa suite une politique vicieuse, et aussi que, comme on comprendra l'association des êtres, on sera porté à comprendre l'association des hommes, c'est-à-dire la société civile. Tâchons cependant de ne pas nous laisser influencer par des idées préconçues et faisons que des sentiments inspirés par un autre ordre de faits ne nous portent pas à prononcer trop à la hàtc sur des doctrines qui, pour être bien comprises, exigent le calme de l'impartialité.

Si nous avons à nous défendre contre les partisans exagérés de l'équivalence, nous avons aussi à combattre l'exclusivisme des savants qui, se plaçant à un point de vue opposé, n'admettent pas que deux espèces puissent se

1 L'adoption de l'idée de série a été un des plus grands progrès de la science moderne. Entre les idées de série et de hiérarchie il n'y a que cette seule différence que, la série apparaît le plus souvent comme simple et en quelque sorte, comme rectiligne, tandis que la hiérarchie ne peut être comprise que comme un ensemble sérié de séries convergentes.

trouver sur le même niveau et les rangent toutes sur une seule ligne ascendante ou descendante, comme si l'univers n'était qu'une progression arithmétique aussi simple et aussi inflexible que celle des nombres entiers.

La hiérarchie rectiligne qu'ils construisent n'est pas fondée, on le comprend, sur le plus ou moins de concours que les différentes espèces peuvent prêter au progrés universel. Ce n'est pas là une idée qui puisse entrer dans la téte des savants spéciaux. Ils prennent pour base l'idée de perfection plus ou moins grande et si on leur demandait ce que le mot perfection signifie, ils seraient probablement fort embarrassés d'en donner une définition bien nette et bien précise.

Même dans le premier quart de ce siècle, ils se persuadaient que les végétaux et les animaux, distincts seulement entre eux par du plus ou du moins, appartenaient à la même série. Avec Linnée, ils répétaient: les végétaux vivent, les animaux vivent et marche, l'homme vit, marche et pense. Une simple addition de qualités faisait toute la différence de l'homme à la plante.

En preuve, on invoquait ces transitions insensibles d'un genre à un autre que l'on croyait partout rencontrer dans la nature et on insistait particulièrement sur l'existence de cesconferves qui semblent animées d'un mouvement propre et présenter des traces de circulation intérieure et qu'on regardait comme le passage de la vie végétale à la vie animale. Malheureusement cette dernière observation suffirait à elle seule pour renverser tout le système. En effet, puisqu'on veut que les animaux soient supérieurs aux végétaux, ces conferves, presque animales, doivent être les plus parfaits des végétaux, et, de l'aveu de tout le monde, c'est le contraire qui est la vérité.

Ce fait et mille autres ont forcé les naturalistes à abandonner, au moins pour le début, l'idée de série simple et de revenir à l'ancienne division par règnes, c'est-à-dire par séries distinctes et nullement superposées.

Les règnes, en effet, sont des séries composées d'individus plus ressemblants que différents, échelonnés, hiérarchisés, sériés par groupes, individus dont chacun possède toutes les qualités, non pas du groupe auquel il appartient, mais des groupes placés au-dessous de lui, plus une ou plusieurs qualités nouvelles qui le caractérisent.

Au règne animal et au règne végétal la routine des écoles continue de joindre le règne minéral et cependant, comme il serait par trop bouffon d'appeler l'oxygène, le marbre et l'eau des individus, les minéralogistes euxmêmes sont contraints d'avouer que l'individu minéral n'existe pas, ce qui ne les empêche point de soutenir que, bien qu'un règne se compose essentiellement d'individus, les minéraux qui ne sont pas des individus, composent un règne.

Les minéraux sont les organes de la terre. La minéralogie n'est que l'anatomie du corps terrestre et il serait aussi ridicule de vouloir composer un règne de ces organes qu'il le serait d'en vouloir composer un de muscles, d'os, de sang, de plumes, d'écaillés et des autres débris d'amphithéâtre.

Le véritable troisième règne c'est le règne sidéral et, comme simple rapprochement philosophique, remarquons, en passant, combien la loi des antinomies qui objectivement se traduit surtout par la loi de polarité, trouve, ici, une remarquable confirmation. L'organisation végétale est tellement l'antipode de l'organisation animale qu'on a pu dire d'une plante qu'elle était un animal retourné et, entre ces deux contraires, le règne sidéral, la terre, ncjoue-t-il point le rôle de point neutre et de lien ?

En admettant trois règnes, trois grandes séries, on renonçait implicitement, mais sans vouloir le confesser, à l'idée d'une série rectiligne qu'on se réservait de reprendre quand on aurait à examiner et à classifier chacun de ces règnes. A plus forte raison, était-on bien loin de se poser la question de savoir si ces trois règnes, pris chacun dans

son entier, étaient équivalents. Cette question, nous la posons sans pouvoir néanmoins scientifiquement la résoudre, parce que nous connaissons trop peu les végétaux et sommes dans une trop grande ignorance des lois physiologiques du règne sidéral pour pouvoir établir entre les trois grandes séries la moindre relation; mais là où l'observation fait défaut, le sentiment, avec sa faculté divinatoire, ne se condamne pas au silence et, pour notre part, nous avouons ne pas comprendre qu'un insecte microscopique, uniquement parce qu'il appartient au règne animal, ait plus d'importance qu'un chêne, et nous ne sommes nullement convaincu que l'homme soit nécessairement inférieur au plus insignifiant des astéroïdes.

Une fois la division en trois règnes admise, les savants s'en partagèrent l'étude. Là, ils ne manquèrent pas de revenir à leur idée favorite de série rectiligne excluant toute idée d'équivalence entre les espèces. La classification phytologique de Linnée nous en est un remarquable exemple. Fleurs à une étamine et à un pistil, à une étamine et à deux pistils, à une étamine et à trois pistils, etc., etc., puis fleurs à deux étamines et à un pistil, à deux étamines et à deux pistils, etc., etc., la progresion arithmétique en mode simple se continuait ainsi de la manière la plus régulière. Malheureusement d'embarrassantes exceptions se présentaient et obligeaient à tenir compte, non-seulement du nombre des organes sexuels, mais de leur position et de leur grandeur relative, ce qui dérangeait un peu l'économie du plan primitif; malheureusement aussi, comme on ne s'était attaché qu'à des considérations tirées seulement d'une espèce d'organes en négligeant tous les autres, la nature venait donner, à chaque instant, un démenti à cette classification arbitraire où se trouvaient rangées sous la même étiquette des plantes ayant fort peu de ressemblance entre elles.

Ces motifs portèrent Jussieu à suivre une marche toute différente et à étudier chaque espèce végétale dans son

ensemble, au lieu de ne s'attacher qu'à un seul de ses organes. Dès ses premiers pas, cet illustre botaniste fut frappé de l'équivalence des trois grandes séries : celles des acotylédones, celles des monocotylédones et celles des dicotylédones, qui servirent de base à ses divisions. Mais en réagissant comme il le faisait contre la systématisation simpliste de Linnée, il ne s'apercevait pas que, privé de tout autre moyen que celui offert par des considérations plus ou moins vagues de ressemblance pour établir une relation hiérarchique entre les diverses espèces, au lieu d'un tableau représentant d une manière fidèle l'ordonnance du règne végétal, il ne pouvait obtenir qu'une stérile nomenclature de genres si peu liés entre eux qu'on ne saurait dire quels sont les plus parfaits et quels sont ceux qui le sont moins.

Il se vantait de rejeter toute idée de système pour s'en tenir à ce qu'il lui plaisait d'appeler la méthode naturelle. Avec un peu plus de philosophie, il aurait compris bientôt que, l'univers étant un immense système, un système seulement, mais fondé sur une méthode d'observation largement synthétique, pouvait en être l'expression sincère.

C'est ce que, de nos jours, a si brillamment démontré Geoffroy St.-Hilaire. Cet éminent penseur, au lieu de se borner, comme l'avaient fait la plupart de ses prédécesseurs, et Buffon entre tous, à décrire, en les prenant presque au hasard, les espèces animales, ou, comme l'avaient fait d'autres savants, a les faire entrer de gré ou de force dans les cadres réguliers d'une classification arbitraire, se plaçant du premier coup, mais sans exclusivisme, au point de vue de l'inéquivalence, se demanda, pour le considérer comme un type auquel toutes les autres espèces devaient se rapporter, quel était le plus parfait des animaux. Au nombre et à l'étendue de ses qualités, témoignage de l'importance de son concours dans l'œuvre universelle, il reconnut que c'était l'homme.

Cela posé, il put, avec raison, enseigner que les animaux

ne sont que des hommes imparfaits, que des êtres en voie de devenir hommes, mais arrêtés aux diverses étapes de la route, sans toutefois insister peut-être suffisamment sur ce point que pour tous cette route n'était pas la même. Ce qu'il appelait Y unité de composition n'était que la clef d'un vaste et magnifique système. L'établissement des séries devenait facile, car on connaissait ce qu'on nous permettra, en nous servant du langage mathématique, d'appeler la raison de leur progression.

L'homme résume en lui, mais transformés par l'adjonction de qualités qui lui sont propres et auxquelles nulle autre espèce ne participe, toutes les qualités des espèces inférieures. C'est là qu'est le véritable secret, non-seulement de sa supéiiorité, mais de toute supériorité. De la même manière, l'espèce placée immédiatement au-dessous de l'espèce humaine doit résumer les espèces situées plus bas dans la série et ainsi de suite sans fin et sans limite, parce que le nombre des individus compris dans chaque espèce étant nombrable et limité, de Tindéfinité du monde il résulte que le nombre des espèces doit être sans limite.

Cette sorte de synthétisation se produit-elle, même dans le règne animal, suivant une seule et unique série ? L'observation prouve le contraire. Elle prouve que l'univers, dans sa coordination, ne doit pas être assimilé à une simple chaîne, à une étroite échelle, mais à une immense construction aux larges et puissantes assises dans laquelle la ligne horizontale ou d'équivalence joue un rùle égal à celui de la ligne verticale, symbole de supériorité et d'infériorité.

Au-dessous de l'homme, à chaque étage, se trouvent des espèces appartenant à des séries différentes qui, situées à la même distance de lui, sont, par conséquent, équivalentes. Les naturalistes, par exemple, seraient fort embarrassés, s'ils ne se laissaient pas guider par des préjugés d'école, de décider quel est le plus parfait du lion ou de l'éléphant. Et cela est tout simple : l'homme étant herbi-

voi e et Carnivore à la fois, les herbivores et les carnivores sont comme les deux moitiés de l'organisation dont il est le type.

Est-ce à dire, pour cela, que les qualités humaines ne soient que le résultat de la combinaison de celles des deux séries, dont l'homme est le vivant résumé? Nous disons deux séries et ne parlons que des carnivores et des herbivores, parce que notre but n'est pas d'esquisser ici une nouvelle classification zoologique, mais seulement de réveiller des idées qui puissent mieux faire comprendre la portée des nôtres. Non, l'homme n'est pas seulement éléphant et lion, il est lui, il est l'homme. Il a des qualités propres, des qualités nouvelles que ni le lion ni l'éléphant ne possèdent, et c'est précisément pour cela, c'est précisément parce qu'il possède des qualités qu'ils n'ont pas, qu'il peut résumer en lui celles qu'ils ont.

Les carnivores et les herbivores forment-ils eux-mêmes deux séries simples? On ne peut l'admettre, car il n'y a pas de raisons plausibles de regarder les ruminants comme inférieurs ou supérieurs aux pachydermes, de regarder le tigre comme supérieur ou inférieur au loup ou au chien.

La série simple ou rectiligne ne se produit môme pas toujours dans le sein de la même espèce. Le Lapon n'est pas inférieur au Nègre ni le Nègre au Peau-rouge. Seulement, il est permis de penser que la race japhétique, indépendamment des caractères qui lui sont propres, résume en elle les aptitudes des autres races.

Chaque espèce, tout en tenant compte de ses caractères propres et distinctifs, doit donc être considérée comme la synthèse de deux, de quatre, de dix, de cent espèces qui lui sont immédiatement inférieures et qui, équivalentes entre elles, sont elles-mêmes chacune la synthèse de deux, de quatre, de trente espèces différentes, etc., etc. Chaque espèce aussi doit être considérée comme équivalente à d'autres espèces collatérales convergeant toutes ensemble vers une espèce supérieure qui, possédant leurs qualités

ÉBAUCHE D'UN GLOSSAIKE

différentes, y ajoute des qualités nouvelles et qui, à son tour, se rapprochant de celles placées au même niveau, vient, avec elles, se résumer en une espèce plus élevée encore. Cette continuelle convergence des équivalents suppose-t-elle l'existence d'un foyer central, dune espèce qui résume en elle les qualités de toutes les autres? C'est là une question dont on comprend toute l'importance, mais que nous ne pouvons pas traiter d'une manière incidente.

Au milieu de toutes ces complications, de toutes ces rencontres, que devient l'idée de série? Cette idée, ne l'oublions pas, est une idée abstraite. Elle ne peut donc, à elle seule, exprimer la réalité, mais il faut que, dans la réalité, sa trace se retrouve. Or, dans ce réseau à mailles si complexes, si on ne s'attache à suivre qu'un même courant quel qu'il soit, on le verra aller en grossissant sans cesse, on le verra recevoir les tributs que, sans cesse, lui apportent les courants voisins. Ajoutons que, dans ce plexus aux mille branches, quoiqu'il n'en soit pas le centre réel, tout point quelconque peut être pris pour centre, parce que, de tout point, par une sorte de rayonnement, on peut, de proche en proche, arriver à tous les autres.

Si nous avions à exprimer par des images qui ne peuvent cependant être qu'inexactes, parce qu'elles sont nécessairement impuissantes à représenter le côté indéfini des choses et parce que, bien qu'il s'agisse de vivants rapports, elles ne réveillent que l'idée abstraite d'arrangement dans l'espace; si nous avions, disons-nous, pour mieux la faire comprendre, à exprimer par des images l'idée que nous nous faisons de l'organisation universelle, nous la comparerions à celle de notre système artériel ou de notre système nerveux avec leurs ramifications et leurs anastomoses sans nombre ; nous la comparerions a la structure des végétaux dont les ramilles les plus ténues se réunissent pour former des rameaux, et dont les rameaux, en se soudant entre eux, deviennent des branches qui elles-mêmes aboutissent à un tronc d'où jaillissent des

racines divisées en faisceaux de plus en plus divergents; nous la comparerions enfin au mode d'arrangement des organes du corps terrestre, aux minéraux présentant un cristal central sur les arêtes duquel se groupent d'autres cristaux, points de départ eux-mêmes de nouvelles séries cristallines ; et, quoique très-imparfaites, toutes ces comparaisons seraient également bonnes, car toute organisation est une image, en môme temps qu'un élément de l'organisation universelle.

L'idée de hiérarchie est surtout, nous le savons, d'origine panthéistique. En faisant, comme nous l'avons fait, consister le principal caractère de la supériorité dans une compréhensibilité, dans une généralité plus grande, nous aurions encouru le reproche d'accorder, dans notre synthèse, une trop grande part à l'une des trois grandes croyances dont nous nous sommes donné pour mission d'associer, sous la condition de l'impartialité la plus complète, les affirmations fondamentales, si, en disant que les espèces supérieures résument en elles les qualités des espèces qui, dans leur série particulière, leur sont inférieures, nous avions entendu parler d'autre chose que de qualités purement phénoménales et si nous n'avions fait d'expresses réserves pour les noumènes, pour les qualités constitutives de l'individualité en insistant môme sur ce point que les différences absolues échâppent à toute hiérarchisation et à tout classement.

Nous serions tombé encore dans les erreurs du panthéisme si, dans chaque espèce d'ôtres, nous n'avions vu rien autre chose que le résumé des qualités phénoménales de certaines autres séries ; si, par exemple, en disant que l'homme, point d'intersection des séries herbivores et carnivores, possède, quoique à un moindre ou plus grand degré, les qualités de l'éléphant et du lion, nous n'avions pas ajouté qu'il les combine avec les qualités qui lui sont propres et qui, en s'ajoutant à elles, les modifient et, par là encore, le distinguent absolument des séries dont il est

146 ÉBAUCHE It'UN GLOSSAIRE

la vivante synthèse ; car, dès lors, nous n'aurions vu dans les espèces inférieures privées ainsi de leurs caractères spécifiques qui consistent précisément dans la manière dont elles possèdent ces qualités que possède aussi l'homme mais d'une autre manière, nous n'aurions vu, disons-nous, dans ces espèces, que de pures émanations, que de simples démembrements du type humain. Sous l'un de ses aspects, l'homme n'aurait pu se distinguer de l'éléphant et, sous l'autre, du lion. Dans cette confusion, l'humanité aussi bien que l'animalité auraient fait naufrage.

Nous nous sommes bien gardés de représenter les individualités et même les espèces comme rentrant , d'une manière complète, les unes dans les autres. Elles y rentrent, sans doute, mais seulement sous un de leurs aspects. Tout se tient, tout se lie, tout s'emboite, mais en tout néanmoins reste quelque chose d'indépendant , quelque chose d'irréductible et d'incommunicable qui ne se laisse ni résumer ni atteindre. Nous reconnaissons bien qu'il existe des supériorités et des infériorités, mais seulement relatives, et énergiquement nous protesterions contre toute doctrine qui aboutirait à ce résultat qu'un être, fût-il un dieu, puisse, sous tous les rapports, être supérieur à un autre être, fût-il un atome.

Rien de tout ce que nous venons d'exposer ne s'écarte beaucoup des affirmations actuelles de la science, mais ce qui sépare radicalement notre conception de l'univers de celle qu'adoptent la majorité des penseurs, c'estque l'organisation dont nous venons d'indiquer les principaux caractères est, à leurs yeux, celle d'un immense mécanisme construit de toutes pièces par un tout-puissant mécanicien ou résultant des combinaisons de la nécessité ou du hasard, tandis que, pour nous, cette organisation est celle d'une association, d'une société, d'une république dont chaque être est un citoyen.

Cette manière de voir est la conséquence forcée de notre croyance en la vie et en la solidarité universelle. Elle sera

certainement partagée par quiconque aura accepté les principes généraux qui nous ont servi de points de départ.

Cette association, celte société n'est |)oint parfaite, sans doute, mais elle est perfectible et éternellement se perfectionnera. En son sein éclatent des luttes, des déchirements, des tempêtes. C'est ainsi que se manifestent encore les oppositions, les contrastes qui sont aussi de son essence, car, cent fois nous le répéterons s'il le faut, l'association n'est pas seulement identité, elle est, en même temps, différence et même différence absolue ; elle n'est pas seulement lien, elle est aussi indépendance. Association suppose liberté. Plus tard, et c'est en cela surtout que consiste le progrès, ces antipathies, ces réactions, ces dissonnances, quoique devenus plus énergiques, en se manifestant sous des formes moins violentes, concourront mieux à l'harmonie.

C'est bien à tort, en vérité, que quelques-uns ont pu croire qu'un jour viendrait où s'effaceraient toutes les différences et où les caractères distinctifs des classes, des genres, des espèces se confondraient dans une même perfection, ou, comme on le disait dans un jargon mystique, se consommeraient dans l'unité. Non- seulement l'observation, par la persistance et l'irréductibilité des espèces, nous prouve qu'il n'en sera pas ainsi, mais le sentiment, seul principe et seul juge de l'idéal, répugne au plus haut point à cette manière de voir.

Ces différences, ces oppositions de natures, auxquelles on voudrait voir se substituer une stérile monotonie, sont la perfection même et la beauté de l'univers. Ce sont les étapes du progrès, et, sans elles, le progrès ne pourrait plus se concevoir. Que chaque être, sans quitter sa série, sans en perdre les qualités distinctives, acquierre, par une transformation profonde et en les modiûant, les qualités des séries collatérales à la sienne ; qu'il devienne successivement le point d'intersection de deux ou de plusieurs séries et le point de départ d'une série nouvelle, cela ne conduit pas à une morte identité, car, à mesure que des différences

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