L'HOMME. — SA DÉFINITION
L'homme fait-il partie de la série des animaux ou, comme on l'a proposé, y a-t-il lieu de créer en son honneur un règne nouveau, le règne homminal?
Tout dépend du sens qu'on attache au mot règne. De ravis de tous les naturalistes, un règne est un ensemble d'individus plus ressemblants que dissemblables entre eux. Le lion se distingue des autres animaux par quelques qualités qu'aucun d'eux ne possède, mais les points de jressemblance qu'il a avec eux sont en si grand nombre que personne n'hésite à le regarder comme un animal. Les analogies qui existent entre le chêne et les animaux sont nombreuses : les animaux respirent ; il respire aussi ; les animaux se reproduisent, il se reproduit aussi ; les animaux ont un appareil circulatoire, il possède aussi des appareils de cette espèce. Néanmoins il diffère des animaux encore plus qu'il ne leur ressemble ; voilà pourquoi il est classé dans un règne différent.
La question se réduit donc à comparer entre elles les
ressemblances et les différences qui existent entre l'homme et les divers membres des séries animales. C'est ce que nous allons faire ; mais sans attendre le résultat de cet examen et pour n'avoir pas à revenir sur ce sujet, nous dirons tout de suite que, à notre avis, comme à celui de l'immense majorité des naturalistes et des philosophes, l'homme fait partie du règne animal.
Par où diffère-t-il des animaux? Par son organisation? mais son organisation est la leur. Par son intelligence ? mais il faut vouloir fermer les yeux à la lumière pour refuser l'intelligence aux animaux. Par ses sentiments de sociabilité ? mais beaucoup d'espèces animales vivent en société. Le sentiment religieux lui-même ne constitue pas une différence caractéristique, car nous verrons bientôt que ce sentiment prend sa source dans le sentiment de sociabilité dont il n'est que l'expression la plus complète.
On a quelquefois prétendu que les animaux étaient dépourvus des sentiments de moralité. Sans doute, de même que leur intelligence n'est pas notre intelligence, leur conscience n'est pas notre conscience. Mais faut-il en conclure qu'ils soient absolument étrangers au sentiment du devoir? Que fait le corbeau qui reste en sentinelle quand les autres corbeaux, qui s'en remettent à sa vigilance, prennent tranquillement leur nourriture ? Que fait l'oie sauvage qui, en acceptant un surcroît de fatigue, vient relever, à la tête du triangle aérien, le guide épuisé parles efforts qu'il est contraint de faire pour fendre l'air et pour surmonter la résistance qu'il oppose à la colonie voyageuse ? Si les animaux sont étrangers au sentiment du droit, pourquoi le chien défend-il, par ses aboiements, la maison de son maître, qui est aussi la sienne, et reste-t-il muet s'il voit un étranger s'introduire dans une autre maison ?
Les animaux sont-ils incapables du sentiment esthétique? Si cela était, dans quel but la nature se plairait-elle, pour les en dépouiller ensuite, à parer plusieurs d'entre eux des plus riches couleurs aux époques où, les deux sexes
devant se rapprocher, il importe que l'attrait qu'ils ont l'un pour l'autre augmente? Le paon, qui étale son brillant plumage, n'en est-il pas orgueilleux ; et quand on a entendu le rossignol moduler et varier à l'infini ses merveilleuses roulades, peut-on sérieusement soutenir qu'il est, indifférent aux charmes de la musique ?
C'est seulement par sa faculté créatrice que l'homme diffère absolument des autres animaux. De tous les animaux l'homme est le seul qui sache faire un outil. Comme on l'a si souvent observé, il est le seul qui allume du feu et qui sache l'employer à son usage. Bien des animaux construisent des nids, creusent des terriers ou s'enveloppent d'une coquille, mais se nourrir, se loger, s'habiller ce n'est pas créer des instruments de travail, c'est satisfaire à des besoins.
Les animaux consomment les choses, mais ne savent pas en rendre la consommation reproductive. Ils travaillent, car la chasse et la pèche sont des travaux tout comme le jardinage et le labourage, mais ils ne peuvent se livrer qu'à des travaux qui n'exigent pas le secours d'instruments. Ils travaillent pour vivre, mais ils nè travaillent pas pour se donner de nouveaux moyens de travailler. Partout, au contraire, où on a trouvé des hommes, môme à l'état le plus arriéré, on leur a vu des arcs, des flèches, des massues, des pirogues et des outils destinés à construire ces grossiers engins. L'homme ne peut exister sans se donner des instruments, c'est-à-dire sans augmenter continuellement, en quelque sorte, le nombre de ses organes. C'est là ce qui fait sa supériorité sur les animaux que, malgré sa faiblesse, il a pu combattre et qu'il a pu transformer euxmêmes en instruments de ses volontés.
L'homme est un animal créateur. Pour bien comprendre cette définition étrange en apparence, il ne faut par donner au mot création un sens purement industriel.
Le langage est un de nos plus précieux instruments. Les animaux peuvent communiquer entre eux au moyen de