‹ Ebauche d'un glossaire du langage philosophiqueChapitre 28 sur 39 · EBAUCHE D'UX GLOSSAIRE · texte numérisé non relu

EBAUCHE D'UX GLOSSAIRE

signe3 qu'ils improvisent quand le besoin s'en fait sentir; mais ces signes, ils en possèdent l'usage comme ils possèdent l'usage de leurs membres, sans pouvoir les façonner, les modiûer ni en augmenter le nombre. L'homme possède un langage fixe et déterminé, s'enrichissant sans cesse d'expressions nouvelles et qui lui vient de ce qu'il a la puissance d'abstraire et de généraliser, c'est-à-dire de retravailler les connaisances qu'il a acquises. Gomme nous, les animaux semblent posséder des connaissances qu'ils peuvent comparer, combiner dans des limites d'ailleurs fort étroites, mais ce qui leur est impossible, c'est de remanier, de façonner, pour ainsi dire, ces connaissances pour les ramener à des formes générales qui puissent leur servir à communiquer entre eux et qui deviennent pour eux comme autant d'instruments d'acquisition de nouvelles connaissances.

La réserve avec laquelle nous sommes tenus de nous expliquer sur le nombre, la nature et le jeu des facultés intellectuelles et morales des animaux, tient précisément à l'imperfection du langage purement animal. Il n'y a point de peuplade humaine qui ne puisse entrer en communication par le langage avec les nations civilisées, langage de gestes d'abord ; puis langage réduit à un petit nombre de mots, mais suffisant pour l'échange de quelques idées. Rien de pareil entre les hommes et les animaux. Les dompteurs, les charmeurs, les bergers, c'est-à-dire les hommes qui font compendre le plus facilement et avec le plus d'autorité leurs volontés aux animaux et qui en comprennent aussi le mieux les goûts, les passions et les besoins, n'usent point avec eux du langage, ou du moins le seul langage auquel ils aient recours est un langage, s'il est permis de lui donner ce nom, composé d'un très- petit nombre de gestes, d'inflexions de la voix et d'expressions variées du regard.

La question de l'origine des langues n'en est pas une. L'homme crée naturellement des signes comme il crée

naturellement des outils, car, à proprement parler, les signes sont les outils de son intelligence. Pour cela, il n'a besoin ni de révélateurs, ni de professeurs. Il n'est pas besoin non plus de conventions pour rendre ces signes intelligibles. Les hommes se ressemblent tous ; toutes leurs œuvres se ressemblent. Le signe trouvé par l'un ayant la plus grande analogie avec le signe trouvé par l'autre, ils durent tout d'abord se comprendre, imparfaitement au début, plus complètement à mesure que les besoins de communication se firent sentir davantage. Pendant la guerre de Crimée, nos zouaves, les Anglais et les Turcs eurent bientôt créé une langue qui leur était commune. Pour cela, aucun miracle ne fut nécessaire. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir avec quelle facilité la mère et l'enfant qui vient de naître se comprennent, pour être convaincu que le célèbre argument de M. de Bonald sur la nécessité d'une révélation primitive du langage manque absolument de base. Inutile de faire descendre un Deus ex machiné pour expliquer un fait qui est une conséquence naturelle de notre faculté créatrice.

Nos sentiments affectifs eux-mêmes, en se généralisant, deviennent la source de sentiments nouveaux, auxquels les races animales ne s'élèvent point. L'animal aime sa compagne et aime ses petits; n'étant pas étranger à la reconnaissance, il aime celui qui lui donne la nourriture, celui qui partage ses jeux ou ses travaux ; mais son amour ne va pas au-delà. Nous, au contraire, au moyen de ces sentiments primitifs, nous avons créé des sentiments nouveaux. Nous ne sommes pas reconnaissants seulement pour celui-ci ou pour celui-là; nous avons le sentiment général de la reconnaissance. Notre affection ne se circonscrit pas dans le cercle étroit de nos relations journalières; elle va bien au-delà : connus ou inconnus, nous aimons nos semblables; bien plus encore, nous aimons la nature entière.

C'est à notre faculté créatrice qu'est due surtout l'expansion de ces sentiments de sociabilité qui nous sont communs avec les animaux, mais que nous seuls, en fa-

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çonnant, pour ainsi dire, avec l'amour de la famille l'amour de la tribu, avec l'amour de la tribu l'amour de la patrie, avec l'amour de la patrie l'amour de l'humanité, l'amour de tout ce qui est, l'amour de tous ceux qui sont, avons pu élever jusqu'à leur plus haute puissance, jusqu'à la puissance religieuse. Qu'est l'art lui-môme, si ce n'est la production d'instruments de moralisation? Que fait l'artiste, si ce n'est de se servir des sentiments qui l'animent pour nous inspirer des sentiments qui, jusque-là, nous étaient inconnus?

Comme nous, les animaux pris individuellement progressent, mais les races animales, sans notre secours, sont incapables de progrés. Sauf peut-être quelques modifications, dues aux influences du climat, les éléphants actuels de l'Asie centrale sont en tout semblablesà ceux que Xercès et que Darius montraient aux Grecs épouvantés. L'espèce humaine seule progresse, et elle le doit à la faculté créatrice dont est doué chacun de ses membres. Les instruments matériels, intellectuels et moraux que nous avons créés passent aux générations qui nous suivent, et c'est ainsi que va toujours en s'augmentant le capital de l'humanité.

A l'exception de ce pouvoir créateur, nous confessons ne rien voir dans l'homme qui ne lui soit commun avec les animaux. Mais ce pouvoir, qui lui est propre, établit-il, entre lui et les animaux, une démarcation assez profonde pour motiver la création d'un quatrième règne? Oui, s'il en résulte une différence assez grande pour l'emporter sur tous les points de ressemblance que nous avons signalés. L'homme, les animaux et les arbres, appartenant dès lors à des règnes différents, il nous sera permis de dire qu'il y a aussi loin d'un Hottenlot à un chimpanzé, que d'un aigle à un chêne.

Les esprits avancés qui opinent pour la création d'un règne homminal ne se doutent pas qu'en ne tenant aucun compte de la similitude, si évidente, des formes exté-

Heures, ils ne font qu'obéir aux traditions du plus aveugle spiritualisme. Ce serait, nous en convenons, tomber dans l'erreur contraire, que de supposer que, parce que son organisation diffère fort peu de celle des autres animaux, l'homme n'est que le terme le plus élevé de la série animale. Il est quelque chose de plus; il est le point d'intersection où les différentes séries animales se rencontrent. 11 fait plus que de continuer ces séries; il les résume, en ajoutant à leurs qualités des qualités qui lui sont propres, et qui, en se combinant avec elles, les transforment, et leur imposeut un caractère plus élevé.

Pour ceux qui ne croient pas, et nous sommes de ce nombre, que les séries ascendantes, entre lesquelles se distribuent les êtres, se trouvent tout à coup interrompues a la hauteur du genre humain, l'homme est le trait-d'union entre l'animalité et les espèces supérieures que nous ne connaissons pas, mais dont l'existence ne peut faire l'objet d'un doute. L'homme, pour nous servir d'une locution en quelque sorte proverbiale, est à moitié animal et à moitié ange. C'est un être de transition, et, comme nous ne savons rien de la série supérieure dont il est le point de départ, il est logique de le classer dans la série bien connue dont il est le couronnement.

Il n'est pas de notre sujet de passer en revue les nombreuses qualités qui nous sont communes avec les races animales. Dix volumes n'y suffiraient pas. Nous nous bornerons à quelques vues d'ensemble, nous nous contenterons d'indiquer, en précisant la signification des mots qui s'y rapportent, les principaux sujets d'étude que présente l'homme, successivement considéré comme être organisé, comme être vivant, comme être progressif. Avant d'entrer en matière, néanmoins, nous ne croyons pas inutile de déblayer notre route en faisant, une fois encore, justice d'une vieille erreur fort discréditée, mais qui, cependant, conserve encore, aux yeux de plusieurs, la force d'un axiome scientifique.

L'dme et le corps. — L'homme est, répôte-t-on, par habitude, dans les écoles, une intelligence servie par des organes; l'homme est un compose d'âme et de corps, tandis que les animaux n'ont pas d'àme.

Qu'est-ce que l'âme? C'est, répond-on, une substance immatérielle. Qu'est-ce que le corps? Une substance matérielle. Ceci nous éclaire fort peu, et l'idée de deux espèces de substances ne fait que rendre ces réponses plus obscures. Allons plus loin : qu'est-ce que la matière? C'est ce qui est étendu. Et l'immatériel ou l'esprit ? Ce qui est inétendu, ce qui est complètement étranger à l'étendue. Ces derniers mots exigent quelques explications. En disant qu'il est étranger à l'étendue, entend-on que l'esprit soit étranger à l'espace? en d'autres mots, qu'il ne soit nulle part? Cela n'aurait aucun sens. Ce n'est pas d'ailleurs ce qu'on veut dire, car, à chaque instant, on répète que l'âme habite le corps, et que, plus tard, elle habitera le ciel ou l'enfer. En disant qu'elle n'a pas d'étendue, on veut dire seulement quelle n'a ni longueur, ni largeur, ni épaisseur, et, par conséquent, qu elle est un véritable point géométrique.

Les spiritualistes croient tout sauver en ajoutant que c'est une force; mais qu'est-ce qu'une force? C'est ce qui est actif. Qui dit force, dit activité; mais l'activité est.une qualité, et n'est pas un être. Il ne s'agit pas d'ailleurs de chercher quelles sont les qualités de l'âme, mais de savoir ce qu'elle est, relativement à l'espace. Qu'on s'y prenne comme on voudra, dès lors qu'elle est inétendue, elle est un point, un centre géométrique, et pas autre chose. A ce titre, nous l'acceptons; mais la question est de savoir si un point géométrique est un être, une entité, ou si c'est tout simplement une abstraction .

Descartes, le véritable inventeur de l'âme, car, avant lui, on supposait à l'âme des organes déliés, subtils, diaphanes, que ce père du spiritualisme moderne veut bien reconnaître à ce qu'il appelle des esprits animaux, mais

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qu'il refuse absolument à l'âme ; Descartes, pour démontrer l'existence distincte, ou, pour nous servir de son expression, la réalité substantielle de l'âme et du corps, n'avait qu'un argument, qu'il reproduisait de cent manières différentes : tout ce qne je conçois clairement est vrai ; or, je conçois clairement que l'intelligence et l'étendue n'ont absolument aucuns rapports entre elles; donc, ces propriétés ne peuvent appartenir à la môme substance; donc, elles supposent l'existence de deux sortes de substances, de natures entièrement différentes.

C'est dans la seconde de ces prémisses, qu'il faut chercher le vice radical de la doctrine cartésienne, et du dualisme en général.

Il n'est pas vrai que doux qualités contradictoires ne puissent appartenir à un même être. Le principe de contradiction sur lequel est échafaudée toute la vieille dialectique, n'est vrai qu'à la condition d'être interprété. Certainement, on ne peut dire de la même chose, considérée sous le même aspect, qu'elle est cela, et, en même temps, qu'elle n'est pas cela ; mais elle peut fort bien être cela, sons un de ses aspects, et être le contraire de cela sous un autre. Quand j'ai dit d'un oiseau que sa tête est blanche, je ne puis dire qu'elle est noire; mais rien n'empêche que ses ailes ne soient noires, pendant que sa tète est blanche. Je puis dire du cercle, quand je le considère dans la rigueur absolue de ses propriétés, que c'est une pure et invisible création de l'esprit, et, en même temps, en me plaçant à un autre point de vue, dire (pie je vois ce cercle tracé sur un tableau. Quand je parle, je suis actif; quand j'entends, je suis passif. Il est donc vrai que je suis deux choses contradictoires; et, en cela, il n'y a rien qui blesse la raison, parce que la contradiction ne porte pas sur le même aspect, mais sur deux aspects différents de mon être.

L'expérience de chaque instant nous prouve que nous sommes a la fois, et qui plus est, au même moment, actifs et passifs, que nous entendons en parlant et que nous par-

Ions en entendant, ne fût-ce que nos propres paroles. Invinciblement nous sentons que chacun de nous est le môme qu'il était hier, et cependant qu'il a changé. L'antinomie qui, partout, en nous et hors de nous, se montre avec tant d'évidence, réduit donc à néant cette proposition fondamentale du dualisme que des qualités contradictoires ne peuvent appartenir au môme être.

En posant ce principe et en en déduisant l'existence de deux séries d'êtres, ayant pour caractère exclusif l'une la pluralité, l'autre l'indivisibilité, Descartes ne s'est pas aperçu que les difficultés que présente la coaffirmation de deux qualités contraires dans le même être n'étaient rien en comparaison de celles qui s'opposent à la coexistence de deux êtres de natures contradictoires.

Ces êtres, en effet, n'ayant, par hypothèse, rien de commun entre eux, ne peuvent avoir cela de commun d'exister. Ils se nient mutuellement; l'existence de l'un rend impossible l'existence de l'autre. C'est ce qu'ont très-bien compris les penseurs que n'a pas aveuglés l'argumentation cartésienne. Au nom de la logique et du sens commun, ils s'accordaient tous à rejeter le dualisme ; les uns, les idéalistes, les seuls spiritualistes qui soient conséquents, affirmèrent l'esprit et nièrent la matière; les autres, les matérialistes, ne consentirent à affirmer que la matière et nièrent l'esprit, de sorte que l'exclusivisme fut le résultat de celte maladroite tentative de conciliation.

Parmi les disciples de Descartes, Spinoza seul sut éviter ces excès, mais ce fut en faisant de l'intelligence et de l'étendue des attributs de Dieu et par conséquent en reconnaissant, contre l'opinion de son maître, que l'existence pouvait fort bien se manifester par des attributs de signes contraires.

L'antinomie, il est vrai, si elle n'était pas conciliée par le rapport, ferait de l'existence une contradiction, c'est-àdire un néant, mais toujours le rapport vient relier entre eux les termes contradictoires. C'est là ce que le dualisme

ne veut pas comprendre, et c'est ce qui a fait tomber cette école dans cette aberration d'écrire cent volumes sur les rapports du physique et du moral, après avoir posé en principe qu'entre le moral et le physique, qu'entre l'esprit et la matière , il n'existait aucun rapport. C'est cette absence présumée de rapports qui a dicté à Leibnitz sa célèbre hypothèse de Y harmonie préétablie, laquelle cependant suppose ce rapport entre le corps et l'amc, non-seulement que tous deux ont cela de commun qu'ils existent, mais, de plus, que tous deux obéissent également au souverain législateur qui a voulu que, sans exercer d'action l'un sur l'autre, ils marchassent d'accord comme deux penbien réglées. Tant il est vrai que, une fois engagés cette impasse, les plus beaux génies ne peuvent apper au cercle vicieux dont ils ont eux-mêmes fermé toutes les issues!

En soutenant que le dualisme, que le spiritualisme et que le matérialisme ont pris des qualités, des abstractions ur des êtres ; que L'âme n'existe pas plus sans organes le corps n'existe sans âme ; que l'âme n'est rien que le de nos qualités intellectuelles avec lesquelles, par un inexplicable défaut d'analyse, on a confondu nos qualités inorales ; que le corps n'est rien que l'ensemble de nos qualités sensibles, nous savons bien que nous soulèverons les clameurs des vieilles écoles, mais nous en avons pris notre parti et vraiment à cela nous n'avons pas grand

Les libres penseurs, les seuls auxquels nous nous adressons, feront assez bon marché de l'âme; mais, parmi eux, plusieurs se trouveront qui auront quelque peine à ne pas regarder les corps comme des êtres et à n'y voir que de purs phénomènes : les uns parce qu'ils n'auront pas oublié la très-vieille hypothèse des atomes, à ceux-là nous avons répondu d'avance ; les autres parce que, exagérant leur foi dans le témoignage des sens, ils prétendent qu'on ne peut s'empêcher de croire à la réalité de ce qu'on voit et de ce qu'on touche. Nous ne prétendons pas du tout que ce

qu'ils voient et que ce qu'ils touchent n'existe pas. Nous reconnaissons que cela existe, mais d'une existence purement abstraite et phénoménale; nous confessons que cela est réel, mais en faisant celte réserve, que ce n'est qu'un aspect de la réalité. Vous ne connaissez les corps que par la sensation. Si les corps sont des êtres, la sensation seule suffit pour vous faire acquérir la connaissance et, dans ce cas, à quoi bon la raison, à quoi bon le sentiment?

Aux vifs applaudissements de Voltaire, Locke, par une habile stratégie de polémique, objectait aux Cartésiens qu'il n'était pas absolument impossible à Dieu d'accorder, par un miracle, de l'intelligence à la matière. Contre Locke nous soutenons que la matière, que l'étendue ne peut pas plus être intelligente que l'intelligence ne peut être ronde ou carrée. Autre chose est Yaction, autre chose le temps, autre chose Y espace. Ce qui appartient à l'un de ces modes nécessaires de l'existence ne convient pas aux autres. Laissons donc a Yaction l'intelligence, qui est une de ses formes, et à l'espace l'étendue, la longueur, la largeur, etc., etc., qui sont les siennes. Ne disons pas que l'intelligence.est une qualité de l'étendue ou, comme le veulent les idéalistes, que la matière est une création de l'esprit ; ce serait tout brouiller et tout confondre.

En raison des souvenirs qu'ils réveillent, les mots esprit et matière, âme et corps devraient être bannis du langage philosophique. Si néanmoins nous en conservons l'usage,

que ce ne soit jamais sans nous rappeler qu'ils correspondent non à des entités, mais a des manières d'être.

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