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LE PROGRÈS HUMAIN

Ces mots : le progrès humain, servent à désigner deux choses qui, bien qu'étroilement unies, sont néanmoins différentes, à savoir : le progrés de l'individu et le progrès de l'espèce. Nous allons successivement essayer de nous rendre compte de ces deux formes du progrès.

Pour l'individu, d'abord, qu'est-ce que progresser? C'est devenir, à la fois, plus et mieux qu'il n'était; c'est, sans cesser d'être le môme, acquérir des qualités nouvelles, et étendre celles qu'il possédait déjà; c'est, en un mot, aug-

menter de puissance, et, par là, nous entendons aussi bien la puissance affective que la puissance physique et que la puissance intellectuelle.

Pour plusieurs, le progrès est un privilège réservé à la seule nature humaine ; pour d'autres, ce n'est qu'un heureux accident, qui peut avoir ou n'avoir pas lieu. Pour nous, le progrès est un fait universel et nécessaire ; c'est une essentielle condition de l'existence, car, on l'a vu, le progrès n'est autre chose que le temps lui-même, philo-

sophiquement compris. Pour nous, l'homme, comme tous les autres êtres, sans exception, ne peut exister un seul moment sans progresser 1 .

De ce que, constamment, nous progressons, s'ensuit-il que toutes nos actions soient progressives, c'est-à-dire dirigées dans le sens du progrès? Pas plus que, de ce que notre mouvement, lié à celui de la planète, s'opère toujours d'occident en orient, il ne s'en suit que tous nos pas soient dirigés vers l'orient, et que nous ne puissions pas marcher dans une direction autre, ou même opposée. Nonseulement toutes nos actions ne sont pas toutes progressives, mais, souvent, il arrive qu'elles sont rétrogrades, ce qui, toutefois, hàtons-nous de le dire, ne nous fait pas rétrograder.

Comment se fait-il que, lors môme que, par des actes rétrogrades, nous travaillons à nous amoindrir, nous réalisions, néanmoins, des progrès? Cela serait inexplicable, si nous ( lions seuls et isolés dans le monde; mais il n'en es! pas ainsi. En môme temps que nous agissons sur nousmêmes, nous agissons sur notre milieu, et, à son tour, noire milieu réagit sur nous, et corrige ce que . notre action sur nous-mêmes avait de rétrograde.

Je fais tout pour obscurcir mon intelligence ; je la laisse oisive, ou je ne lis que des ouvrages abrutissants. Qu'arrive-l-il ? il arrive que les actes déraisonnables que mon ignorance me fait commettre m'attirent de sévères leçons, dont il m'est impossible de ne pas profiter. J'aurai beau,

. » Celle doctrine du progrès comme loi de la nature, quoique bien comprise seulement de nos jours, n'est pas entièrement nouvelle. Qu'on nous permette de citer, à cet égard, quelques lignes d'un livre écrit il y a près de dix-îmit siècles. « Tout se rapporte au h\< ■ ' 7 vers lui. Les ôlrcs intelligents y tcudent avec con-

nai s purement sensitifs par le sentiment ; les êtres

pro m. par l'appétence vitale; les êtres qui sont privés

d< i. 'dent que la seule existence, par l'inclination

que pj "\ le besoin de participer à la vie. » Denys l'aiiéo-

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par exemple, me séquestrer au milieu des moines les plus stupides, l'esprit du siècle, malgré moi, tût ou tard y pénétrera, et viendra m'arrachera ma torpeur.

Par de lâches pensées, par de coupables désirs, je travaille à étouffer en moi le sens moral. Y parviendrai-je? Non; l'horreur que j'inspirerai à mes semblables, je la partagerai sans le savoir. Leur conscience deviendra ma conscience, et suppléera à ma conscience atrophiée. Mes crimes mômes me deviendront des moyens d'amendement, et cette influence de la vie sociale, a laquelle heureusement nul n'échappe, me fera du repentir une vertu qu'avant mon crime, je ne possédais pas, ou, plutôt, me fera enfin connaître le prix de la vertu.

Quoique les conséquences en soient progressives, mes actions n'en auront pas moins été rétrogrades. Loin d'être pour moi un mérite, le progrès ainsi obtenu ne sera même pas une excuse, car j'aurais pu le réaliser, et plus grand, et plus rapide, en suivant une voie opposée.

Ce n'est point par leurs résultats, c'est en elles-mêmes, qu'au point de vue de la morale, les actions humaines doivent être jugées, et ceux-là changent l'histoire en école de corruption qui réhabilitent et glorifient de faux grands hommes, parce que, de leurs actions les plus odieuses, sont quelquefois résultés d'immenses bienfaits. Si le poison que je donne a mon ennemi malade, en trompant toutes mes prévisions, agit comme un remède, et lui sauve la vie, n'en serai-je pas moins un scélérat ?

Le progrès est une loi fatale qui, par nous, ou malgré nous, à notre gloire, ou sans mérite de notre part, nécessairement s'accomplira.

Cette nécessité du progrès n'intéresse en rien la liberté, ou plutôt, comme toujours, c'est sur cette fatalité que la liberté s'exerce. Ce progrès nécessaire nous pouvons, en effet, non-seulement le hâter ou le retarder, mais en changer complètement la nature. Il était surtout matériel ; il nous est loisible de le rendre surtout intellectuel ou moral.

Il avait sa principale source à Athènes ; plus tard, il brillera d'un éclat non moins vif à Rome, à Constantinople ou à Alexandrie. ,

Nous convenons sans peine, néanmoins, que la démonstration directe de cette proposition que, dans les résultats de tout fait, ce qu'il y a de progressif l'emporte sur ce qu'il y a de rétrograde, tant qu'il ne s'agit que de faits individuels, no peut être donnée, parce qu'il nous est impossible de connaître un fait de cette espèce dans tous ses détails, et que ce qu'il y a de caché pour nous peut fort bien être l'élément que, pour défendre notre manière de voir, nous aurions intérêt à meltre en lumière. Vous me dites que Milton est devenu aveugle, sans ajouter que, contraint, par cet accident, de se replier sur lui-même, il devint un grand poète; comment puis-je vous répondre quand vous me dites que sa cécité fut un mal sans compensation ?

; Comme nous ne pouvons prévoir toutes les conséquences des faits particuliers, nous ne pouvons porter d'eux que d'incomplets jugements. Tous ils s'enchaînent; si nous ne les considérons que d'une manière isolée, il est clair que plusieurs de leurs aspects nous échappent et que, dès lors, toute rigoureuse appréciation nous est interdite.

Quand la question est portée des faits individuels aux faits humanitaires, les choses changent de face. 11 m'est impossible de vous prouver que la fièvre que j'ai eue ce matin m'a été plus utile que nuisible, mais il ne m'est pas impossible de savoir si un événement historique donné a été plus dommageable qu'avantageux ou plus avantageux que dommageable aux progrès du genre humain, parce que, alors, ce n'est plus un fait isolé, c'est un ensemble de faits que j'ai sous les yeux; il ne s'agit plus d'uu simple accident, mais d'une action que je puis étudier dans ses causes et dans son principe et dont je puis suivre les effets et les conséquences a travers une longue suite de siècles.

Sur ce terrain, nous ne refusons pas la discussion et nous

nous Taisons forts, quel que soit l'événement historique qu'on choisisse, de démontrer que le progrès dont il a été la source, l'a de beaucoup emporté sur les rétrogradations partielles auxquelles il a pu donner lieu.

Si les faits individuels échappent en grande partie à notre appréciation, c'est surtout par l'impossibilité où nous sommes de juger d'un homme autre que nous, d'une manière complète. L'intérieur d'un autre ne nous est jamais complètement connu. Cependant, sans cette connaissance, on ne peut légitimement prononcer sur le bonheur et sur le malheur, sur le progrès ou sur la rétrogradation d'un individu. D'un autre côté, comment juger, au point de vue général, ce dont nous ignorons les conséquences? Un vieux proverbe enseigne qu'on ne doit jamais dire d'un homme qu'il est heureux avant qu'il ne soit mort *, parce que, souvent, ce que nous prenons pour des choses heureuses peut se convertir en cause de désastre.

Est-il bien sûr, môme, que la mort soit le terme auquel il faille s'arrêter et que les conséquences de nos actes ne s'étendent pas, pour nous, au-delà du tombeau? Ici, se présentent deux questions qui, à nosyeux, n'en font qu'une : celle des origines et celle de la vie future, questions obscures, problème difficile dont les données seront toujours incomplètes et dont, cependant, toute philosophie, sous peine de déchéance, doit hasarder une solution acceptable. Ce problème, nous allons, sous toutes réserves, l'aborder tout à l'heure. Mais, auparavant, qu'il nous soit permis de compléter ce que nous avons à dire du progrès individuel.

Ce progrès, par les motifs qui précèdent, nous ne l'affirmons pas comme une vérité expérimentalement démontrable, mais comme une légitime déduction des principes démontrés. C'est sur le terrain des principes seulement,

1 II est assez curieux de remarquer que cet aphorisme se retrouve à la fois, dans une tragédie de Sophocle et dans un des livres de Salomon.

qu'on doit donc nous combattre; car, par Ja môme raison que nous ne pouvons, faute d'être capables de les embrasser dans tout ce qui est de leur essence, nous appuyer sur des faits isolés, aucun fait isolé ne peut être opposé à nos affirmations.

Nous pourrions donc nous dispenser de répondre à cette objection que ne cessent de mettre en avant les négateurs du progrès, à savoir que, si le progrès était essentiel à l'existence, il serait continu ; qu'il est d'expérience que tout être naît, progresse et décline, et que, par conséquent, la caducité et la vieillesse sont des arguments sans réplique contre la croyance au progrès.

Voici notre réponse : C'est à tort que, bien souvent, on confond l'enveloppement et la rétrogradation. Par l'enveloppement, l'être ne perd ou ne voit s'amoindrir aucune de ses facultés. Seulement, il cesse, en grande partie, d'en faire usage. L'enveloppement n'est pas un mal ; loin d'être le contraire du progrès, il en est une forme nécessaire. Pour acquérir de nouvelles forces, il est souvent bon que l'homme se replie sur lui-même, qu'il se recueille et qu'il s'isole.

Le sommeil, on le sait, est une des principales conditions de la santé. Rétrogradons-nous quand nous dormons ? les plantes et quelques animaux, en hiver, sont-ils plongés dans un état de mort? non $ il se fait, alors, un travail latent, un travail de réparation et de consolidation dont les résultats ne tardent pas à apparaître au grand jour. Il en est de môme de la vieillesse. Pourquoi, si elle était une déchéance, serait-elle universellement honorée ? La vieillesse est une préparation à une vie nouvelle ; c'est l'hiver qui précède un nouveau printemps ; c'est un état d'enveloppement qu'un développement radieux va bientôt suivre.

i i nient, tout aussi bien que le développement,

cou.- venir, et nous avons vu que le devenir est,

aussi. sentiels éléments du progrès. Certainement

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