‹ Ebauche d'un glossaire du langage philosophiqueChapitre 33 sur 39 · ÉBAUCHE D'ON GLOSSAIRE · texte numérisé non relu

ÉBAUCHE D'ON GLOSSAIRE

une lutte nécessaire pour user le reste de ses forces et* pour suppléer à l'affaiblissement de la vieillesse, car les vieillards n'ont guère d'agonie, le malade acquiesce à la mort et l'accueille avec joie. Mais ce qui prouve que cet acquiescement est indispensable, c'est que, maintes fois, on a vu des capitaines mortellement blessés retarder assez leur mort, par un acte énergique de volonté, pour avoir le temps de donner de derniers ordres. La liberté est si essentielle à notre nature que, même dans le fait où il semble que la fatalité règne en souveraine, notre libre arbitre joue encore un rôle.

Ceux qui ont échappé à une mort violente n'y songent qu'avec terreur, parce qu'ils n'ont éprouvé que les symptômes douloureux de cette crise. De loin, la mort est effrayante ; de près, elle est pleine de charmes. Elle est la cessation de l'amour que uous éprouvons pour nos organes et le commencement de l'amour que nous ressentons pour un nouvel organisme. L'amour préside à la mort et c'est pour cela que les anciens avaient élevé des autels à Vénus- Libitine.

La volonté est une force. Elle soulève ou abaisse mon bras. Est-il bien démontré qu'elle ne puisse s'exercer audelà des limites de mon corps ? Ce que nous savons du magnétisme prouverait le contraire. On a prétendu qu'elle suffisait, môme à distance, pour mouvoir des meubles. Nous ne discuterons pas ce fait resté, pour nous, plus que douteux. Mais, en lui-môme, nous ne lui trouvons rien d'impossible. Cette table était comprise dans ['universalité de mon existence. J'étais cette table d'une manière indéterminée. Pourquoi ne pourrais-je pas devenir elle d'une manière déterminée ? Est-ce que tout ce qui arrive dans le monde n'est pas une détermination de l'indéterminé ? Si ma volonté fait tourner cette table, cette table est devenue un de mes organes, car mes organes sont précisément ce qui, sans intermédiaire, obéit à ma volonté et, si elle est devenue un de mes organes, à ce titre, elle est devenue

DD LANGAGE PHILOSOPHIQUE

moi, au point de vue du relatif. Si elle exprime une pensée quelconque, ce sera ma pensée qu'elle exprimera. Qui donc, dans le champ du possible, posera des bornes à la puissance de ma volonté, à la puissance de mes sentiments d'antipathie ou d'amour?

Si je me prends de haine pour mes organes, pourquoi ne pourrais-je pas les faire rentrer dans l'indétermination de mon milieu? Si je m'éprends d'amour pour une partie quelconque de mon milieu, pourquoi ne pourrais-je pas m'en faire un organe? A chaque instant, j'élimine quelquesuns de mes organes pour leur en substituer d'autres; pourquoi ne pourrais-je pas les renouveler tous à la fois ? La doctrine entièrement nouvelle qui attribue à tous les êtres sans exception cette universalité, jusqu'ici, réservée à Dieu, ne doit-elle pas modifier les anciennes hypothèses, et est-ce aller trop lcin que d'y voir le chemin conduisant à la conception qui doit, sans les détruire, les embrasser et les associer !

Remarquons, en passant, que la croyance en la transsubstantiation, si elle avait été en opposition formelle avec le sens commun, n'aurait pu, comme cela a eu lieu, être adoptée par les religions les plus diverses. Dieu étant indéterminément toutes choses, son individualité étant ce qu'if est absolument, son organisme étant ce qu'il est principalement, il n'y a rien d'absurde ou du moins on trouvait qu'il n'y avait rien d'absurde à penser que si, tout a l'heure, il était principalement cette statue de marbre, tout à l'heure, il sera principalement cette statue de bronze, et, par conséquent que le dévot, qui voyait et touchait ces statues, voyait et touchait véritablement le Dieu. C'est ce qui a permis au fétichisme de s'établir ; c'est au moyen d affirmations analogues que Mélanchton cherchait à expliquer l'impanation eucharistique.

L'absurdité delà croyance idolatrique ou fétichiste n'est pas dans le fait môme de la conversion du pain ou du marbre en organes d'un Dieu. Elle est d'abord dans l'idée

que cette conversion ne dépend pas de la volonté de ce Dieu mais d'une volonté humaine manifestée par de superstitieuses pratiques, ce qui a pour conséquence de rendre Dieu esclave des caprices de l'homme ; elle est, en second lieu, dans le mépris de l'observation qui montre avec tant d'évidence que, si ce fait, en lui-môme, n'est pas impossible, il ne se réalise pas néanmoins, puisque la conversion de quelques-uns des organes de la terre, tels que les pierres et les métaux, en organes d'un être supérieur, suppose d'immédiates modifications de structure et de formes qui n'ont jamais eu lieu. Cette absurdité consiste en bien d'autres choses encore, mais ce n'est pas là ce dont nous avons à nous occuper. Ce que nous avons voulu, c'est seulement rappeler des principes qui nous semblent servir de lien aux faits d'expérience journalière sur lesquels s'appuient et ce qui va suivre et ce que nous venons de dire.

Arrivée au moment suprême, au dernier période de la phase d'enveloppement, notre volonté se concentre dans l'aspiration vers un nouvel organisme ; notre intelligence n'a plus qu'une pensée, celle de découvrir où il peut être. Sa puissance alors, en raison même de sa concentration, est exaltée à un point dont nous ne pouvons, à l'état normal, nous rendre compte, mais qui explique cet éclair du regard qu'on a souvent observé chez les mourants et ce don de prophétie que leur attribue la croyance populaire. Alors, ils voient ce que nous ne voyons pas ; ils savent ce que nous ne pouvons savoir. Leur amour trouve son idéal ; un sourire illumine leur figure et la phase d'identification commence.

C'est une chose éloquente, pour qui sait méditer au chevet des mourants, que cette sérénité de la face du cadavre lorsque, la crise n'ayant pas été trop rapide, la joie qui l'a terminée a eu le temps d'y laisseV son empreinte. Ces légendes du chant du cygne et de l'éclat inusité que jette la lampe qui va s'éteindre, sont des voiles allégo-

riques sous lesquels se cache un sens plus profond qu'on ne le suppose.

Dans ce qui précède, nous nous sommes surtout attaché à mettre en relief l'active intervention du moi dans les phénomènes de la transformation, mais il ne faudrait pas en conclure que la volonté, parce qu'elle y concourt, en soit la cause unique. La mort nous semble être un suprême effort de l'amour, mais l'amour est aussi bien passif qu'actif; il attire et il est attiré.

Gomme tous les phénomènes possibles, la mort a pour cause l'activité combinée de tous les êtres sans exception. S'il avait habité sous d'autres climats, s'il avait appartenu à une autre classe de la société, s'il avait eu d'autres relations, d'autres parents, si, en un mot, il avait vécu au milieu d'autres circonstances, cet homme serait mort ou plus tôt ou plus tard et d'une manière différente, mais il n'en serait pas moins mort, parce que, ici, c'est l'aspect de fatalité qui prédomine, parce que la mort est, avant tout, une conséquence nécessaire de notre nature.

La vie est essentielle à l'existence, mais un organisme très-complexe n'est pas indispensable à la vie. De nombreux animaux existent dont l'organisme se réduit au simple appareil digestif. Il suffit donc que, sans cesser même d'être sienne, une simple molécule organique appartenant à un autre être, à un être supérieur à nous, devienne nôtre, pour que notre vie, dans son état transitoire d'enveloppement, puisse se continuer. Cette molécule nous la trouvons chez celui qui sera notre père. En lui et par son concours, notre phase d'enveloppement, qui s'est terminée par l'entier abandon de nos anciens organas, est remplacée par une série non interrompue de développements.

Comme nous ne mourons que pour parvenir à un mode supérieur d'existence dont les lois nous sont complètement inconnues, il est impossible, même à l'imagination, de

rien entrevoir touchant la manière dont s'accomplira notre admission dans ce monde nouveau. Les premiers organes que nous nous approprierons, quel rôle jouent-ils dans l'organisme plus parfait qui nous les a préparés ? Nul ne peut le dire, et, bien que, dans de certaines limites, nous commencions à soupçonner ce qui se passe dans les transformations, dans les ascensions des êtres inférieurs à nous, nous n'en pourrions déduire que de grossières, et, puisqu'il s'agit d'une série autre que la série animale, que de fausses analogies.

L'être que ses progrès antérieurs ont rendu capable de la forme humaine s'assimile dans un homme adulte quelques particules, rudiments de son organisme futur. L'utricule spermatique se gonfle, s'allonge, se découpe en nombreux appendices. Dans ses dimensions microscopiques, peu à peu et par suite de lentes transformations, une première ébauche d'animalité se manifeste.

Bientôt le moment arrive où l'être supérieur dans le sein duquel se développe cette nouvelle vie devient incapable de prêter plus longtemps un concours efficace à cette élaboration organique. Alors il en remet le dépôt à un autre être semblable à lui mais plus capable que lui d'aider à un plus actif développement du germe. Le rôle de la mère commence.

Dans cette seconde station, comme dans la première, l'être renouvelé, non-seulement se développe, mais se distingue de plus en plus de ses géniteurs, avec lesquels, d'abord, il était presque complètement identifié. Il continue, comme il l'avait fait dans le premier acte de cette mystérieuse palingénésie, à rendre siens quelques-uns de leurs organas. Le sang de sa mère devient son sang, le chyle qu'elle élabore devient son chyle, mais ces éléments orgaques, d'abord communs à tous les deux, il se les approprie, il en fait sa chose exclusive, et bientôt, plus développé et plus distinct, par une nouvelle et brusque révolution, il s'arrachera et sera expulsé du sein maternel pour passer

dans un milieu où se déploiera plus librement son activité et où pourront se multiplier ses relations avec le monde extérieur.

La vieille et obscure hypothèse de la fécondation était fondée sur cette croyance démentie par l'observation que le germe était préexistant dans l'ovaire, où il sommeillait en attendant la stimulation du mâle qui, seul, dans l'acte générateur, était censé jouer un rôle actif. Cette hypothèse, aujourd'hui, n'est plus soulenable. Il n'est pas un naturaliste qui ne sache que, non-seulement dans les animaux, mais que dans les végétaux môme, avant l'approche du mâle, l'ovaire ne soit complètement vide, tandis que, au contraire, jusque dans les granules du pollen, on distingue parfaitement des formes organiques animées d'une vie et d'un mouvement propre.

Ce qu'on a appelé l'acte générateur n'est donc que la transmission du germe d'un milieu dans un autre. Quoique à des conditions différentes, le rôle du mâle est exactement celui de la femelle. Comme elle, il ne fait que céder quelques-uns de ses organes à un être entrant dans une phase nouvelle; comme elle, il aide à ses développements jusqu'à ce qu'il ait recours cà elle pour continuer une œuvr que, seul, il ne pourrait accomplir.

Dans notre manière de voir, qui, au fond, n'est que la conséquence nécessaire des découvertes faites de nos jours par l'embryologie, tous les problèmes que l'hypothèse de la fécondation laissait sans solution satisfaisante se résolvent avec la plus extrême facilité. Que le jeune animal ressemble à sa mère, avec la vie de laquelle, pendant tout le temps de la gestation, sa vie était identifiée, rien n'est plus naturel ; mais comment peut-il, en môme temps, ressembler à son père s'il ne lui doH rien, excepté la commotion qui l'a tiré du sommeil ? Sans admettre, avec nous, une double gestation, impossible évidemment d'expliquer cette double ressemblance.

Un seul rapprochement sexuel suffit chez les pucerons

et chez d'autres insectes, pour rendre féconde une suite assez nombreuse de générations successives. Dans l'ancienne hypothèse, cela n'a jamais pu être expliqué. Pour nous, rien de plus simple : le maie conGe à la femelle des germes à divers états de développement; or, si la fonction génératrice est, dans les espèces supérieures, réservée aux animaux dégagés des liens maternels, rien ne s'oppose à ce que, dans les bas fonds de l'animalité, celte fonction ne sont plus hâtive et que des accouplements intra-utérins ne soient possibles.

A nos yeux, l'hypothèse de la fécondation renferme un vice beaucoup plus grave. Elle ne répond qu'à un cas particulier du problème. Supposant toujours l'existence de deux sexes, l'un fécondé, l'autre fécondant, elle ne tient aucun compte des générations unisexuelles par spores ou par gemmes.

Chacun sait que, dans les végétaux et les animaux les plus inférieurs, une sorte de bourgeon se produit, se développe, se détache et devient un nouvel individu, sans que rien ait eu lieu qui, de près ou de loin, ressemble à l'acte générateur. Dans ce cas évidemment, la stimulation fécondante, si difficile déjà à comprendre dans l'hermaphroditisme végétal, ne peut se supposer. Mais ce qu'il est facile de comprendre, c'est qu'un être, qui n'est susceptible encore que de faibles développements, n'ait pas besoin, pour les réaliser, du concours successif de deux autres êtres, qu'une seule gestation lui suffise et qu il trouve dans ce milieu restreint tous les organes qui lui sont nécessaires.

Avec une apparence de raison, on nous reprochera de ne faire que reculer la difficulté au lieu de la résoudre et de ne substituer qu'un mystère à un autre; car, enfin, l'hypothèse de la fécondation étant rejetée, reste toujours à expliquer comment le mourant, en échange d'un organisme décrépit, parvient à s'emparer, dans le sein d'autrui, des rudiments organiques dont, avec l'aide de ce qui l'entoure, il se fera de nouveaux organes.

Cela nous 11e l'expliquons point, il est vrai, mais est-ce qu'on explique comment ce pain, qui n'était pas moi, tout à l'heure, va cependant devenir moi? Est-ce que nous avons la folle prétention de dire le dernier mot de la science? Est-ce que tout progrès scientifique consiste dans autre chose que dans une difficulté reculée, que dans le soulèvement d'un voile derrière lequel se rencontrent d'autres voiles encore?

Au point de vue de la physiologie, notre hypothèse nous paraît en harmonie avec les données les plus avancées de la science. Au point de vue métaphysique quels reproches peut-on lui faire?

Dira-t-on que ce moi, qui quitte le corps pour aller à distance se donner de nouveaux organes, ressemble beaucoup à l'àme des anciennes philosophies, en quête d'un meilleur séjour? Cette analogie entre nos croyances et la croyance universelle, nous ne l'acceptons pas comme un reproche ; nous y voyons plutôt une présomption de vérité. Ilâtons-nous, toutefois, de dire que ce serait bien mal nous comprendre que de nous supposer la pensée de faire voyager le moi comme voyageait l'àme de la vieille métaphysique. Mon moi n'est qu'une mode abstrait de l'être que je suis, mon moi dépouillé d'organes n'est rien et par conséquent n'est pas susceptible de locomotion.

Mais l'être que je suis, étant solidaire avec tous les autres êtres, est, sous un de ses aspects, le même que tous les autres. Quelques modifications qui se fassent dans mes organes et quand môme ces modifications iraient jusqu'à transformer plus particulièrement en miens des organes qui, jusque là, avaient plus particulièrement appartenu à un autre, il n'y aurait, pour cela, ni déplacement ni locomotion ùnmoi, c'est-à-dire de l'aspect individuel, de l'aspect absolu et immuable de mon être.

Quand les mathématiciens, en parlant d'un corps dont la structure s'est modifiée, disent que son centre de gravité a changé de lieu, entendent-ils, par là, que ce point mathé-

matiqueait voyagé? Pas le moins du monde. Voyager c'est changer de place ; pour changer de place il faut en occuper une et le point mathématique, privé de dimensions, n'en saurait occuper aucune. Ils entendent seulement que ce corps, qui était centralisé ici, se trouve centralisé là; ils ne veulent pas dire autre chose. Mon moi c'est le centre de l'univers. Or pourquoi l'univers centralisé au point qui est mon moi, ne pourrait-il pas, tout-à-l'heure, être centralisé en un point différent? Mon moi n'a pas besoin, pour cela, de sortir de l'être que je suis, car je suis tout ce qui est. Partout où il est, il est chez lui. Partout où est mon centre, converge mon rayonnement ; partout où est mon centre ce qui l'entoure s'organise car mes organes ne sont autre chose que des intermédiaires entre mon centre et mon milieu.

Pour les anciennes croyances, Ta difficulté, et cette difficulté était invincible, consistait a comprendre comment ce qui n'était nous en aucune manière pouvait devenir nous, comment des organes étrangers a nous, n'ayant rien de commun avec nous pouvaient devenir nôtres. Du point de vue auquel nous nous plaçons, celte difficulté s'évanouit. En effet, comme nous ne comprenons plus de non-moi absolu qu'au moi, qu'à l'aspect individuel de notre être, rien, si ce n'est l'individualité des autres, ne nous est absolument étranger. Leurs organes sont plus ou moins nos organes. En rendant quelques-uns de ces organes plus nôtres qu'ils n'étaient, nous ne ferons que ce que nous faisons chaque jour en nous assimilant l'air, l'eau, les solides et les gaz, qui sont plus particulièrement les organes de la terre.

Une faut pas cependant que les mots organes, corps, etc., etc., dont nous avons dû nous servir pour parler la langue de la physiologie, donnent le change sur le sens intime de nos idées. Ontologiquement, tout ce que nous avons pu dire se résume à ceci : sans que son noumène en soit altéré, l'être, en vertu de son universalité substantielle, échange ses ma-

nifestalions phénoménales contre d'autres plus parfaites qui manifestent et, pendant une certaine période, continueront encore de manifester, en môme temps, une autre existence que la sienne, mais qui finiront par lui être plus spécialement propres. En nous exprimant constamment dans ce langage, nous eussions été plus exacts, mais nous eussions couru le risque de ne pas être compris.

Puisque la décentralisation de l'être, c'est-à-dire sa naissance et sa mort, est un fait vivant, ce fait doit remplir toutes les conditions que nous avons vues être essentielles a la vie. Dans cette métamorphose, en effet, l'être est actif, car il s'empare d'organes ou de manifestations matérielles qui, jusque-là, ne faisaient point partie de son corps mais de son milieu ; il est passif, car il reçoit assistance et nourriture, non-seulementde l'être auquelil s'est indentifié, mais de tous les au très hêtres; il continue enfin d'être solidairement relié à eux et cette solidarité devient plus apparente encore entre lui et ses introducteurs dans la vie nouvelle, car tout ce qui blesse l'enfant blesse la mère et réciproquement. Dans cet acte, il y a persistance de l'être; il y a développement et devenir et, de plus, il y a changement radical de tout ce qui, en lui, est susceptible de changement.

La question de la vie future ou plutôt des transfigurations que, dans sa continuité, éprouve la vie ne consiste pas à savoir si nous serons ou non anéantis, car, dans ces termes, elle serait absurde comme le néant lui-même, mais à savoir si notre personnalité ne sera pas anéantie. Posé ainsi, le problème que nous avons jusqu'ici traité du point de vue ontologique ou général, se trouve réduit à des proportions moins vastes, puisqu'il ne s'agit plus de tous les êtres, mais de ceux seulement qui sont doués de personnalité et d'intelligence.

Pour qui croit au progrès, la solution s'en présente d'elle-même. Loin de supposer la perte de qualités acquises, le progrès suppose l'acquisition de qualités nouvelles. Si

nous continuons d'être, nous continuons de progresser, car le progrès est une des essentielles conditions de l'existence. Nous conserverons donc nos qualités actuelles et la personnalité par conséquent et, de plus, des qualités en core inconnues viendront s'ajouter, en les modifiant, à celles que nous possédons.

Il ne faut pas qu'on dise que progresser, c'est à la fois acquérir des qualités nouvelles et perdre des qualités devenues inutiles. Qualité, ici, signifie puissance ; or, la puissance, qui est Futilité elle-même, ne peut jamais être inutile. Mais ce qui, dans les qualités des êtres, peut devenir sans utilité, ce sont quelques-unes des manières suivant lesquelles elles se déploient. Il est évident, par exemple, que, si nous pouvions parvenir a nous faire comprendre par le simple regard, la parole cesserait de noûs être utile. L'appareil phonétique pourrait, sans inconvénient, s'atrophier; mais, parce que nous serions devenus muets, aurions-nous perdu la faculté de communiquer avec nos semblables ? Nous aurions seulement, dans rexercice de cette faculté, substitué un mode plus parfait à un autre qui l'était moins. Rien, dans les êtres, ne peut périr, mais tout, en eux, excepté ce qu'ils ont d'immuable, change ou se transforme. Toute qualité acquise est acquise pour toujours, mais à la condition, toutefois, de se développer et de se modifier sans cesse.

Etions-nous hommes avant de naître? Serons-nous hommes après notre mort ? Si nous étions hommes avant de naître, quel progrès avons-nous accompli en naissant ? Dira-t-on que nous avons acquis plus de force, plus d'intelligence ? C'est là un développement, ce n'est pas un progrès. Ne serait-ce pas un peu bien aristocratique, ne serait-ce pas supposer entre les hommes des différences trop grandes que de regarder comme une bonne affaire pour un paysan, d'acheter, au prix de la mort, l'avantage de se réveiller académicien ?

Si chaque homme qui naît est un homme qui a dé-

jà vécu de la vie humaine, il s'ensuit que le nombre des hommes ne peut ni s'accroître, ni diminuer. S'il faut absolument avoir été homme pour naître homme, comment expliquer que 'l'espèce humaine ait eu un commencement?

Mais à quoi bon discuter cette hypothèse renouvelée de Pythagore, et dont la conséquence dernière est que, tous les cinquante ans, Newton recommence à aller à l'école pour y apprendre l'arithmétique et Michel-Ange pour y apprendre à dessiner? Pourquoi ne pas demander à l'induction scientifique ce que l'observation directe ne peut fournir? Que dit la science touchant les animaux? Elle les considère tous comme des hommes en voie de formation, comme des hommes arrêtés a chacune des stations successives de la voie du progrès. N'est-ce pas implicitement af firmer que l'homme, dans sa phase antérieure, appartenait à quelqu'une des séries animales les plus rapprochées de la perfection humaine?

La mémoire est une de nos facultés les plus précieuses. Si, avant notre naissance, nous avons été hommes, nous la possédions ; nous devons donc la posséder encore et nous rappeler notre vie antérieure, dont cependant nous n'avons pas le moindre souvenir.

La mémoire n'est pas un magasin dans lequel se conservent les idées. C'est une force capable de reproduire celles qui se sont autrefois produitescn nous, et de les reproduire avec d'autant plus de facilité que, au moment où elles se sont produites, l'attention était plus active. Dans nos premières années, notre attention est faible, aussi la mémoire a-t-clle beaucoup de peine à reproduire les sensations qu'alors nous avons éprouvées, les idées qui, alors, se sont formées en nous. Mais, depuis que nous avons atteint l'âge viril, notre attention s'est portée sur certains faits avec une intensité assez grande, pour que notre mémoire puisse en reproduire la pensée toutes les fois que nous le désirons. Si, dans la vie future, elle ne le pouvait plus, elle aurait

diminué de puissance, ce qui serait en contradiction avec la loi du progrès.

Nous ne disons pas que, dans une autre vie, nous conserverons tous nos souvenirs. Gela n'aurait aucun sens, puisque, encore une fois, les souvenirs ne sont pas des idées qui se conservent, mais des idées qui se reproduisent. Nous disons què nous conserverons la puissance de - reproduire toutes les idées dont la reproduction nous est, aujourd'hui, possible, sans toutefois entendre, par la, que nous userons de celte puissance pour nous donner le spectacle d'une foule de faits insignifiants dont, dès à présent môme, nous dédaignons de nous occuper. Mais, quand cela nous plaira, et môme souvent sans que notre volonté y intervienne d'une autre manière que par son consentement, nous penserons à nos parents, à nos amis, à ceux qui nous furent et qui nous seront chers encore; nous nous rappellerons leurs bienfaits, leurs vertus, leur dévouement et leurs caresses. Ainsi le veut la logique, puisque perdre cette puissance serait une impossible rétrogradation. Ainsi l'exige surtout le sentiment qui, si elle devait briser nos affections, ne regarderait qu'avec horreur la continuation de la vie.

Nous ne nous souvenons pas d'avoir habité les bois : à cela quoi d'étonnant? l'animal que nous étions n'avait pas de mémoire ; il n'était susceptible que de vagues et obscures réminiscences. Comment, en devenant homme, aurait-il conservé une faculté qu'il n'avait pas ? La mémoire est une des formes de la faculté capitalisatrice qui nous distingue des animaux. Nous ne l'apportons pas avec nous, nous l'acquérons en naissant. Quant aux qualités que l'animal possédait réellement, dans ce qu'elles ont d'essentiel, ne les avons-nous pas toutes conservées? Ne rencontre-t-on pas, parmi nous, la finesse du renard, le courage du lion, la prudence du serpent ? De sagaecs observateurs n'ont-ils môme pas cru retrouver, sur la face humaine, des traits rappelant ceux des divers animaux?

On nous accusera, sans doute, en assignante l'homme une semblable origine, de porter atteinte à la dignité de sa nature. Nous ne rougissons pas d'avoir été fœtus, d'avoir, dans les premiers mois qui ont suivi notre naissance, été un objet de pitié pour le chien quj veillait auprès de notre berceau, ou pour la chèvre qui, en l'absence de notre nourrice, voulait bien nous faire l'aumône de ses mamelles, mais nous aurions honte d'avoir bondi dans le désert avec la gazelle ou traversé les pampas à la tête de fougueuses cavales ! Ce n'est pas notre faute ; il y a tant de siècles qu'on nous apprend à mépriser les animaux, ces automates, ces machines qui n'ont pas d'âme ! N'est-il pas temps que nous commencions enfin à comprendre que rien n'est bas, rien n'est ignoble dans la nature, que tout y est beau, saint et parfait en son genre et que, dans l'incommensurable pyramide du progrès, il n'y a de degré qui ne soit pas honorable que celui où l'on séjourne trop longtemps!

En devenant homme, je n'ai jamais cessé d'être animal. Après ma mort, parla môme raison, je ne cesserai pas d'être homme. Seulement je serai à l'homme ce que l'homme est aux animaux; ainsi le veut la loi des séries. Les qualités nouvelles que j'acquerrai transfigureront mon existence, mais l'animalité et l'humanité ne cesseront pas d'en être la base. J'aurai de mon universalité et de lasolidarité qui me relie aux autres êtres un sentiment plus profond qui se traduira par de plus larges et de plus ardentes sympathies. Je serai plus spirituel que je ne le suis, mais je serai aussi plus matériel, car l'esprit et la matière ne sont que des aspects de l'existence, aspects inséparables qui ne peuvent progresser l'un sans l'autre.

Je posséderai une organisation plus belle, plus puissante et plus complexe. Sera-t-elle visible et tangible ou, comme le veut la tradition universelle, scra-t-ellc composée de matière subtile et diaphane?

Très-grand, lorsqu'il s'agit de vérités fondamentales,

notre respect pour la tradition s'affaiblit singulièrement lorsqu'il n'est question que de sujets d'une importance secondaire. Jamais la conscience humaine n'a pu admettre que l'homme pût mourir tout entier. Puisque, auprès d'une tombe entr'ouverte, rien n'est plus visible, excepté un cadavre, il faut bien que ce qui subsiste de vivant soit invisible. C'est sur ce raisonnement qu'est fondée la croyance aux mânes, aux esprits, aux espèces fluidiformes et enfln à tous ces farfadets qui se glissent par le trou de la serrure pour rendre des oracles au moyen des pieds d'une table, ou qui, lamentables revenants, viennent quêter des indulgences et des prières. Gomme cette raison, pour qui est arrivé a comprendre l'universalité de la vie, aujourd'hui, n'en est plus une, sans scrupule nous laissons au domaine de la légende ces imaginations d'un autre âge.

Nous ne pouvons concevoir que des êtres supérieurs à nous puissent êtres privés dé la faculté de toucher et de voir, puisque, en cela, ils nous seraient inférieurs. Et on l'a dit depuis bien des siècles : Tanger e nec tangi, nisi corpus, nulla potest res. Nous ne pouvons concevoir ces êtres privés de la force physique et, comme l'observation nous montre que la force est toujours en rapport avec le volume et la densité, comme l'observation nous montre que les animaux les plus élevés dans la série sont aussi les plus denses, la foi nécessaire que nous avons en la persistance de la nature nous porte à croire que les êtres qui ont dépassé le degré d'existence qui, aujourd'hui, est le nôtre, doivent être plus forts et par suite plus grands, plus visibles et plus tangibles que nous ne le sommes. Progresser ce n'est pas grandir au figuré seulement. Si les astres, que tant de peuples ont adorés, sont des êtres de beaucoup supérieurs a l'homme, leur énorme masse ne nous paraît pas être le moindre de leurs titres de noblesse.

Après la mort, continuerons-nous d'habiter la terre ? Non, car, sur la terre, il n'existe pas d'êtres supérieurs à

I)U LANGAGE PHILOSOPHIQUE

l'homme. Où sera notre demeure? Dans quelle sphère puiserons-nous les éléments de nos nouveaux organes? Impossible de le dire, parce que, uniquement préoccupée de rapports mathématiques, l'astronomie n'est pas encore assez avancée pour avoir pu classer, par ordre de perfection relative, les diverses planètes. Quand nous saurons quelle est celle qui, dans l'ordre progressif, vient immédiatement après la Terre, nous connaîtrons la demeure où nous attendent nos aïeux et où nous-mêmes irons attendre nos descendants ; nous commencerons a connaître les étapes successives de ce mystérieux pèlerinage", que; de sphères en sphères, nous avons à accomplir pendant l'éternité.

Ce serait, au surplus, bien mal nous comprendre que de nous opposer ces lois de la pesanteur qui attachent nos organes a la Terre. Ces organes y resteront attachés, mais, dès à présent, dans Vénus ou dans Mercure, nous en possédons d'autres qui ne manifestent encore que très-médiatement, que très-imparfaitement notre vie et qui, un jour, la manifesteront d'une manière plus immédiate et plus complète, pendant que nos organes actuels, cessant d'être plus particulièrement nôtres, redeviendront plus particulièrement des modes d'existence du corps terrestre.

Est-ce à dire, pour cela, que cette absence nous séparera complètement de l'humanité et que le dogme de la communion des saints qui, sous une forme ou une autre, a toujours fait partie de toutes les croyances, soit une pure fable?

Depuis que, au moyen de l'électricité, nous pouvons „ converser a mille lieues de distance ; depuis que, au moyen du télescope, nous pouvons voir ce qui se passe à des milliers de lieues de nous, le mot absence ne peut plus, comme autrefois, signifier séparation, et, pour qu'un absent entre, avec nous, en rapport, plus n'est besoin d'un miracle. Pour des êtres supérieurs a nous, bien moins encore que pour nous, l'absence ne peut être un obstacle à d'incessantes communications. Tenant encore à l'huma-

nité par tout ce qu'il leur reste de l'homme, ils doivent nécessairement s'intéresser à nous, qui sommes la pépinière où ils se recrutent ; ils doivent nécessairement s'intéresser aux progrès du genre humain et tendre a y contribuer par un énergique concours. Ceux qui nous aimaient nous aiment davantage ; ceux qui ne nous connaissaient pas ont appris a nous connaître et à nous aimer. Les penseurs qui ont rêvé des retours périodiques sur la terre y ont été amenés par ce sentiment très-naturel et très-légitime que, membres de l'humanité, nous ne devons pas nous sépare^ d'elle avant que son œuvre ne soit accomplie. Us n'ont pas compris que, loin de nous isoler d'elle, notre passage sur une autre planète nous permettait de concourir plus énergiquement à ses progrès. Ils ne se sont pas rappelé tme Christophe Colomb, en passant en Amérique, avait mieux servi l'Espagne que s'il était resté à Tolède ou àSaragosse.

L'assistance que nous prêtent nos frères absents ne peut être visible, car, dans cette condition, elle nous dégraderait. Que sont devenus, en effet, les peuples qui ont cru voir, dans leurs chefs, rois ou prêtres, autre chose que des hommes ? Des esclaves, des automates. Si nous communiquions avec des êtres supérieurs à nous, ouvertement et comme nous communiquons avec nos semblables, dans ce contact, notre liberté ferait naufrage ou, du moins, serait considérablement amoindrie, car, sans folie, nous ne pourrions pas ne pas obtempérera leurs conseils. Notre servitude serait volontaire mais n'en serait pas moins une servitude. Le genre humain se trouverait en tutelle. Nous serions comme sont des enfants en présence de vieillards dont ils honorent l'expérience et la sagesse et dont ils prennent chaque parole pour un oracle.

Les morts souffrent de nos vices et se réjouissent de nos vertus. Ils nous entendent et nous parlent, sans toutefois que nous puissions distinguer en nous ce qui nous vient d'eux d'avec ce qui nous vient de nous-mêmes. Confusion

heureuse, puisque, nous venons de le dire, elle sauvegarde notre liberté ! Comment nier l'inspiration? Comment nier ces voix intérieures, ces obscurs pressentiments qui, si souvent, nous font éviter bien des fautes? Comment les expliquer, si ce n'est par une assistance, non pas surnaturelle, car il n'y a rien de surnaturel dans la nature, mais surhumaine, mais mystérieuse, parce que, à la condition du mystère seulement, elle peut être bienfaisante. La solidarité est un des essentiels aspects de l'existence. De même que nous sommes solidaires les uns des autres, les générations sont solidaires entre elles.

Est-il besoin de dire que nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir des modes de communication existant entre les morts et nous et que toute recherche à cet égard ne peut être que superstition ou charlatanisme 2 Nous savons que cette communication existe; c'est une vérité de sentiment. Cela doit nous suffire. Aller plus loin ne serait pas même entrer dans le domaine de la poésie, car, pour prendre sou vol, la poésie a besoin d'un point d'appui et, ici, tout point d'appui lui manque.

Nous n'avons rien dit d'une hypothèse qui, avec quelque éclat, s'est produite dans ces derniers jours et qui consiste à considérer les vivants comme les tombeaux des morts, à regarder comme possible l'absorption des générations passées par les générations présentes. C'est que, en vérité, nous ne sommes jamais parvenus à la bien comprendre.

Je ne suis pas seulement Jean ou Pierre; je suis saint Paul, je suis Charlcmagne, je suis Saint-Simon, je suis Condorcet. A merveille, si, par là, vous voulez dire, que vous vous êtes nourri de la pensée de ces grands hommes. A merveille encore, si vous entendez que ces organes, que je vois et que je touche et qui sont plus particulièrement vôtres, sont, en même temps, leurs à un autre titre et à un moindre degré. Mais, si vous prétendez que votre corps est aussi le corps de ces morts illustres, qu'ils mangent quand vous mangez et qu'ils dorment quand il vous plaît de dor-

mir, je me demande ce que cela signifie. Car enfin mon corps est ce qui est plus particulièrement moi ; comment peut-il être, en même temps, plus particulièrement quelques autres?

Ce communisme des corps, cette imagination que chaque être n'ait pas un corps surtout à lui serait réellement chose fort nouvelle et dont la tradition ne fournit aucune trace. Reste à savoir si l'invention en sera fort disputée.

Dans tous les cas, il faudra que l'idée que, jusqu'à présent, on s'est faite du corps vienne à changer et qu'on dise des corps qu'ils sont l'ensemble des qualités physiques par lesquelles plus spécialement se manifeste la vie, non plus d'un être, mais d'une assemblée. Il faudra nous résoudre à attribuer vos actes, non plus à l'individu que vous êtes et que nous connaissons, mais à une synagogue, à un club, à un convcnticule. Vous ne pouvez plus parler en votre propre nom ; vous n'avez même plus de nom, car on ne sait plus lequel vous donner. Vous ne pouvez plus dire moi; vous dites nous. C'est plus royal, j'en conviens, mais votre personnalité ne s'en trouve-t-elle pas un peu amoindrie?

Quoi qu'il en soit, convenez que vous êtes bien heureux de vous trouver en si bonne compagnie, car si, au lieu d'être hanté par ces bons génies qui déjà, dites-vous, vous ont rendu le service de vous débarrasser de cet affreux Voltaire, traîtreusement faufilé parmi eux, vous étiez possédé par saint Ignace ou par Torquemada, car je ne veux parler ni de Cartouche ni de Mandrin, quel sort serait le vôtre*

Tous vos grands hommes font bon ménage, mais s'ils venaient à se quereller, qui mettrait la paix entre eux ? qui les ferait rentrer dans l'ordre? Si c'est vous, si vous avez le pouvoir de les forcer à vouloir ce qu'ils ne veulent pas, de croire à ce qu'ils ne croient pas, leur existence, comme personnes, est fort compromise.

Peut-être répondrez- vous que vous ne vous appelez pas

légion ; peut-être répondrez -vous que vous n'êtes qu'un, mais que votre unité n'est que le produit de l'identification de ces moi absorbés dans votre moi. C'est ce que les IndOus disaient de Brahma, de ce grand indéterminé dans le sein de qui toutes choses venaient se confondre. Mais, tréslogiquement, ils ajoutaient que ces choses ainsi confondues n'avaient que l'apparence de la réalité. En est-il de même de saint Paul et de Charlemagne ? Ne sont-ils plus que de simples formes de votre moi ? Si c'est ce que vous pensez, de quel droit affirmez-vous la continuité de la vie?

Qu'est-ce que ces moi, d'ailleurs, ces irréductibles termes de distinction absolue, qui cessent ainsi d'être absolument distincts? Mais je me trompe, sans doute. Ce n'est pas ce que vous voulez dire, car il est impossible que de l'absorption des personnalités, dont la simple tentative serait un crime en morale, vous prétendiez faire une loi de la nature.

J'avais bien raison d'avouer que je ne vous comprenais pas, mais est-ce bien ma faute ? Si je ne puis me décider à voir en vous une urne ambulante, à vous considérer comme un sépulcre blanchi, pardonnez-moi celte- vieille réminiscence, ne serait-ce point parce que je ne suis pas initié à des mystères réservés à de plus dignes ?

Mais à quoi bon accumuler tous ces nuages et se perdre au milieu de ces contradictions ? A quoi bon cette hypothèse qu'aucun fait, qu'aucune analogie même ne justifient? est-ce a montrer l'action réciproque qu'exercent les uns sur les autres les morts et les vivants? Mais, pour # s'entr'aider, pour se secourir, est-il donc nécessaire d'être enfermé dans la même cellule? Sans doute, il importe au plus haut degré d'insister sur l'étroite solidarité qui relie entre elles les générations successives, mais il ne faut pas que ce soit en nous ramenant aux rêveries d'un panthéisme arriéré de trente siècles.

Nous croyons être arrivés à ce même résultat par un

chemin plus facile. Aussi, sans nous laisser distraire davantage par des métaphores données pour de bonnes raisons, après avoir tâché de tirer de l'observation et aussi des principes antérieurement démontrés, tout ce que nous pouvons en conclure, allons-nous examiner si nos hypothèses fournissent à la morale une sanction équivalente à celle qui résultait des anciennes croyances.

La preuve sentimentale de la continuité de la vie se déduit généralement de ce qu'il est impossible que justice ne soit pas rendue à tous. Gomme, sur cette terre, tous ne sont pas équitablement rétribués suivant leurs œuvres, une autre vie est une nécessité. Malheureusement, à cette conséquence très-légitime se sont mêlées les fables grossières qui nous représentent Minos, assis à son tribunal, ou l'Archange tenant sa balance. La justice n'a pas besoin de ce vain appareil. Elle est la conséquence nécessaire de nos actes, conséquence dont, tôt ou tard, nous ne pouvons éviter la douceur ou l'amertune.

Si nous sommes riches de progrès accomplis, riches et honorés nous serons dans la société nouvelle dont la mort nous rendra membres. Si nous .avons laissé notre intelligence sans culture, si, par de coupables excès, nous avons affaibli nos forces, si nous avons permis que le sens moral s'atrophiât en nous, nous arriverons dans cette nouvelle existence ignorants, débiles et méchants. Invisibles témoins de nos actions les plus secrètes, etils doivent l'être, si toute communication entre eux et nous n'est pas interrompue, nos nouveaux frères nous accueilleront comme des malades qui ne seront dignes d'entrer dans leurs rangs qu'après le purgatoire d'un traitement et d'une éducation sévères. Pour que justice soit faite, il n'est nullement besoin de la vallée de Josaphat et de ses fantasmagoriques merveilles ».

! Quant au dograc de l'enfer éternel, quant à cette exécrable nedation de toute bontrt et de tonte justice, on ne s'attend pas, sans doute, à ce que nous en parlions. Il en est de cela comme de l'anthropophagie. Ce sont des hontes de l'humanité sur lesquelles, en fils respectueux, nous devons jeter un voile.

Nous nous séparons, on le voit, des anciennes croyances dans ce qu'elles ont de superstitieux et d'accessoire, mais nous sommes, en tous points, d'accord avec la constaute tradition du genre humain, en ce qu'elle a d'essentiel. Nous ne heurtons môme aucun des systèmes de l'exclusivisme philosophique. Avec les panthéistes, mais sous la réserve du progrès, nous confessons la série des transformations tant antérieures que futures. Aux spiritualistes, nous concédons l'inaltérable pérennité du moi, et, comme les matérialistes enfin, nous reconnaissons qu'on ne peut ni penser, ni agir, ni exister sans organes. Nous ne nommons pas Dieu, il est vrai, mais, si nous ne le nommons pas, c'est que ce nom n'a encore pour nous aucun sens. La question théologique viendra plus tard. En ce moment, ne sachant pas encore si Dieu existe, nons ne pourrions le faire intervenir sans le plus flagrant paralogisme.

Après avoir dit ce que, suivant l'hypothèse a laquelle forcément nous conduisentnos prémisses, devient l'homme, disons ce qu'est et ce que devient le cadavre.

Nos organes, nous le répéterons cent fois s'il le faut, ne sont pas des êtres, mais des manières d'être de l'être que nous sommes, et, en même temps, des manières (Vôtre de l'être terrestre. Ce sont, nous disent les chimistes, de l'oxygène, de l'hydrogène, du carbone, de l'azote, du phosphore, de la chaux, etc., etc., tous mots qui correspondent à des manières d'être, à des organes de la terre. À notre mort, ils ne se désorganiseront pas, comme a tort on le suppose, ils s organiseront en vue des fonctions nouvelles qu'ils auront à remplir. Le cadavre n'est point une chose morte; c'est tout simplement un symbole qui a changé de signification. Singulière chose morte, en effet, que celle qui, déposée au pied d'un arbre, double sa vigueur et sa vie!

Ici, s'arrête ce que nous avions a dire touchant la rénovation des êtres. L'hypothèse que nous présentons, comme toutes les hypothèses possibles, en elle-même, est inatta-

Page 1