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ÉBAUCHE D'DN GLOSSAIRE

quable. Elle ne peut être combattue qu'en lui opposant des axiomes qu'elle viole, des faits qui la contredisent ou des sentiments qu'elle méconnaît. Ces faits, ces sentiments, ces axiomes, dans toute la sincérité de notre cœur, nous les avons cherchés et ne les avons rencontrés nulle part. C'est pourquoi, dans un siècle orgueilleux de son incrédulité, nous ne craignons pas de confesser notre foi en la perpétuité de la vie, et de poser hardiment une doctrine qui, en rejetant tout ce que les anciennes croyances avaient de superstitieux, conserve et élargit ce qu'elles avaient de consolant et de moralisateur.

Comme Robespierre et la Convention, nous n'affirmons point l'immortalité de l'Ame: d'abord, parce que, séparée de tout organisme, l'âme n'existe point; en second lieu, parce que, existât-elle, loin d'être à l'abri de la mort, c'est par des morts et des naissances successives qu'elle pourrait seulement manifester son existence; mais ce que sentaient si bien et que formulaient si mal nos pères, à savoir la continuité de la vie, nous le sentons et y croyons comme eux, et, en donnant à leur pensée l'expression qu'ils ne purent lui donner eux-mêmes, nous croyons continuer leur œuvre.

Tout ce qui est né doit mourir, parce que naître c'est recevoir, en s'identifiant à eux, de quelques êtres supérieurs, c'est-à-dire plus richement dotés des qualités qu'on ne possédait pas encore Lorsque ces qualités ainsi acquises ont, peu à peu, reçu tous les développements dont elles sont susceptibles, lorsqu'elles ne peuvent plus se développer sans l'adjonction de qualités nouvelles, le progrès de l'être serait interrompu si, tout en les aidant, au moyen des forces que lui-même a acquises, il n'allait pas de-

1 Dans cet acte d'identification, nous ne sommes pas seuls à progresser, La femme donne beaucoup a l'enfant qu elle porte dans son sein, mais elle en reçoit beaucoup aussi. Elle seul sa vie se doubler en quelque sorte, et la maternité faire a son front une véritable auréole. Même au point de vue purement physiologique, la stérilité a toujours été considérée comme uu maliieur.

mander à des êtres d'un degré supérieur à celui auquel il est parvenu, ces qualités qui lui manquent et il ne le peut que par une nouvelle identification, que par une nouvelle mort et une nouvelle naissance.

En tant que terre, la terre n'a pas toujours existé. Elle est née, donc elle doit mourir ; donc l'humanité prendra fin ; donc il est absurde de prédire, pour l'humanité, des progrès indéfinis. Quand les hommes, profitant du travail des générations précédentes, se seront développés autant que leur nature le comporte, il ne naîtra plus d'hommes, l'espèce humaine prendra fin et laissera, dans la série des êtres, une lacune semblable à celle qui se produisit lorsque disparurent les races antédiluviennes, lacune qui fut aussitôt comblée par l'apparition de races plus parfaites.

Chaque espèce pouvant être considérée comme une station par laquelle doivent successivement passer les espèces inférieures, on peut, à la rigueur, dire d'elle qu'elle ne peut être détruite, puisque sa destruction produirait un brisement dans la chaîne ascendante des êtres dont elle est un des anneaux. Mais elle peut se transformer assez profondément pour mériter un nom nouveau et, sous des conditions nouvelles, remplir encore la même fonction. L'anneau de fer peut être remplacé par un anneau d'or sans qu'aucune perturbation n'en résulte dans le mouvement d'ensemble.

Nous avons dit comment nous comprenions les vivantes révolutions de l'individualité, il nous reste, à présent, à discuter les questions qui se rattachent à l'origine des espèces. Ici, l'obscurité redouble ; ici, plus que jamais, nous avons à craindre le reproche de témérité, le reproche de faire à l'imagination une part trop grande. Ce sera cependant encore sur des données scientifiques, sur d'incontestables observations que nous baserons nos hypothèses.

La permanence des lois de la nature ne nous permet pas de supposer que les premiers animaux, que les premières

plantes qui ont paru sur notre globe après qu'il se fût lui— même dégagé de la masse solaire, aient eu une origine complètement dilFérente de celle des plantes et des animaux existant aujourd'hui. Avec l'hypothèse de la fécondation, comme aucun de leurs congénères n'existait encore, pour expliquer leur apparition, on fut forcé d'avoir recours à un miracle et, quand la science en arrive là, elle donne sa démission. Les savants modernes qui ne croient guère aux miracles, pour résoudre le problème des origines ont recoure à trois hypothèses différentes : celle de la préexistence des germes, celle des transformations et enfin celle des générations spontanées.

La première, si brillamment exposée par Ch. Bonnet dans sa Panspermie, suppose que tout est rempli de germes invisibles qui, lorsqu'ils viennent à rencontrer un milieu favorable, y éclosentet s'y développent. Cette manière d'expliquer la naissancea le défaut de ne rien dire de la mort qui, cependant, en est si inséparable que, sans elle, la naissance ne peut pas plus se concevoir que l'avenir ne peut se concevoir sans le passé. Ces germes préexistaient, mais sous quelle forme ? Prétendre que, de toute éternité, ils sont demeurés à l'état d'enveloppement, à l'état stérile de germe serait nier le progrès et la vie. De toute force, il faut leur supposer des développements antérieurs auxquels a succédé un état d'enveloppement terminé par une mort ou, ce qui est la même chose, par une naissance.

Ainsi complétée, cette hypothèse ne ditrère essentiellcmentde la nôtre qu'en cela que les germes, rencontrant, par hasard, un milieu favorable à leur éclosion, rappellent trop les atomes d'Épicure se rencontrant aussi par hasard et se groupant pour former des mondes. Scientifiquement, le hasard, ne vaut pas plus que le miracle; et d'ailleurs, nous ne voyons pas pourquoi y avoir recours lorsque l'observation physiologique nous fournit des faits qui suffisent a baser une induction donnant du problème une solution plus rationnelle. C'est par un acte de volonté, s'il est doué

de libre arbitre ; c'est par un effet d'affinité ou de sympathie, s'il est privé d'intelligence que, cédant aussi à une sorte de fascination ou d'attraction, le mort se greffe sur le vivant et puise dans sa vie une vie nouvelle.

C'est à Lamarck surtout qu'est due la doctrine des métamorphoses dont nous devons aussi dire quelques mots.

Dans l'origine, toutes les espèces étaient, sinon confondues, du moins si rapprochées entre elles, que rien ne . ressemblait aux différences si tranchées qui, aujourd'hui, les séparent. C'est l'indétermination orientale du sein de laquelle toutes les déterminations sont sorties.

Comment se sont produites les qualités qui caractérisent les espèces ? Par l'action des climats et par la réaction des individus. Toutes les fois que le milieu se modifie, de nouveaux besoins se font sentir mais, plante ou animal, l'individu n'éprouve pas un besoin sans travailler à le satisfaire, et, s'il n'y peut parvenir qu'en se donnant de nouveaux organes, il porte en lui-même la puissance de se les donner. Ainsi, les yeux sont venus du besoin de voir, les griffes sont nées du besoin de saisir et de déchirer une proie, les ongles rétracliles du besoin de n'en pas émousser les pointes en marchant sur un sol rocailleux. Pour se défendre contre la dent des animaux, l'acacia, planté dans une haie, se couvre d'épines dont, transplanté dans un jardin, il ne tarde pas à se dépouiller. Si le besoin crée des organes, quand il cesse, les organes qu'il avait créés s'atrophient. Les yeux de la taupe, qui vit dans les ténèbres, ne sont plus qu'a l'état de rudiment; l'autruche, dont la course est si rapide, n'a plus que des ailes sans proportion avec son corps. Comme, à chaque époque géologique, les modifications du milieu créèrent de nouveaux besoins, il arriva que de profondes modilications organiques distinguèrent en espèces nou-

velles ce qui n'était trac des variétés de la môme espèce.

L'exagération, en tout ceci, est manifeste. Personne assurément ne nie l'influence des climats et celle des habitudes, mais cette influence va-t-elle jusqu'à dénaturer les types et

à créer des espèces nouvelles? C'est ce qu'il est bien difficile d'admettre. Cette manière de voir a d'ailleurs deux défauts: d'abord elle n'explique pas d'où venaient les espèces ou l'espèce primitive ; en second lieu, elle est directement contraire à ce que prouve l'observation des faits.

Si le paléothériura, par exemple, s'est métamorphosé en cheval, à moins que cette métamorphose ait eu lieu instantanément, ce qui est contre l'hypothèse, puisque le milieu et les habitudes ou les besoins qui en résultent n'ont pu se modifier du jour au lendemain, nous devrions retrouver des ossements fossiles appartenant à des animaux de transition, moitié paléothériura et moitié cheval. Si le lépidodendrum des houillères s'est changé en chêne ou en sapin, nous devrions trouver des restes de plantes portant des traces de cette transformation. Or, rien de semblable n'existe. Les différentes espèces forment bien les termes d'une série, mais les termes de cette série sont fixes ainsi que les espaces qui les séparent. Cette conception de Lamarck, au moins dans ce qu'elle a de trop exclusif, est donc à abandonner. Elle valait, comme machine de guerre, contre les miracles bibliques ; elle serait sans valeur entre les mains de la science.

Formulée d'une manière plus générale, elle compte toutefois, nous devons l'avouer, de nombreux partisans. Tout est dans tout. Toutes les qualités possibles sont à l'état latent dans chaque être et, en se développant en lui, le font successivement et progressivement passer par toutes les formes de l'existence.

Oui, tout est dans tout, mais seulement a l'état d'indétermination. Tous les êtres possèdent, puisqu'on le veut, toutes les qualités possibles, mais, ils ne possèdent le plus grand nombre de ces qualités qu'au plus basdegré possible, ' à un degré si bas qu'elles ne se manifestent en aucune manière ; il ne les possèdent qu'à un degré indéfiniment bas, et, comme les qualités phénoménales, car il ne peut s'agir que de celles-là, sont les moyens par lesquels les

êtres se distinguent relativement entre eux ; comme dire qualité c'est dire distinction ; comme la distinction a un degré indéfiniment bas est l'identité, il s'ensuit que c'est, en se plaçant au point de vue de l'identité ou de la substance, c'est-à-dire de l'indétermination, qu'on peut dire que tout est dans tout. Mais l'indéterminé c'est le possible ; donc cette ambitieuse formule revient à affirmer que toutes les qualités sont possibles à l'être, qu'il est capable de successivement les acquérir toutes; ce que nul ne conteste et ce qu'on exprime ordinairement en disant que l'être possède toutes les qualités en puissance.

Dans ces termes, l'argument est sans portée. Pour qu'il en eût une, il faudrait supposer que tout être possède toutes les qualités en acte, c'est-à-dire qu'il les possède actuellement; que l'aveugle de naissance, parce qu'il peut l'acquérir, possède la faculté de voir mais à l'état latent, qu'un morceau de houille, parce qu'il pourra s'enflammer, est en ignition latente. Latent eût, ici, synonyme d'enveloppé. Or, les qualités, il n'y a pas de milieu, on les possède ou on ne les possède pas. L'enveloppement ne porte pas sur leur nombre mais sur leur degré. De sorte que dire qu'un être possède toutes les qualités possibles à l'état latent revient à dire qu'il les possède à un degré très-bas, mais cependant déterminé, et, par suite, que cet aveugle voit, mais si peu, si peu, qu'il ne peut s'en apercevoir, que ce charbon brûle mais si peu, que nous ne sentons pas sa chaleur. N'est-ce pas comme si on disait qu'un chêne est un peu oiseau, qu'un oiseau est un peu poisson et qu'un cercle est un peu carré ?

Mais, enfin, admettons, car, au point de vue abstrait de l'indétermination, cette manière de voir est fondée, admettons que toute apparition de qualités nouvelles résulte non d'une acquisition mais d'un simple développement. Resterait à savoir si l'être possède, en lui-même et sans le secours des autres êtres, le pouvoir de se développer. Personne ne le supposera, car, alors, chaque être se suffisant à lui-même,

l'enchaînement et la solidarité des êtres seraient d'inexplicables superfluités.

Les partisans les plus exagérés de cette doctrine du développement, dont nous combattons seulement l'exclusivisme, conviennent que chaque métamorphose exige le concours de circonstances favorables. Gomme circonstance, en fin de compte, signifie action des êtres extérieurs, ils reconnaissent que l'apparition en nous de qualités nouvelles suppose l'intervention d'êtres, à quelques égards, étrangers à nous; ils conviennent donc de la nécessité d'êtres développants, d'êtres générateurs. La question se réduit donc à chercher, avant que la fonction génératrice fût confiée à des êtres semblables à ceux que nous connaissons, par qui elle fut exercée, ou, en d'autres termes, tous y ayant concouru, de savoir quels sont les êtres qui ont le plus immédiatement concouru à l'éclosion des qualités qui caractérisent les espèces actuelles.

Bien comprise, l'hypothèse des générations spontanées tend à beaucoup simplifier cette question.

Qu'un grain de sable ou qu'une goutte d'eau, qui ne sont pas des êtres, puissent, par leur propre virtualité, devenir insecte ou plante ; qu'une goutte d'eau puisse se donner à elle-même des qualités et des organes qu'elle n'a pas, voilà qui n'a pu passer à la tête de personne. Mais qu'un grain de poussière devienne, tout à coup, le centre d'une individualité jusque-là centralisée ailleurs, c'est-à-dire le point d'application d'une force plastique préexistante et susceptible de s'assimiler, parmi les organes terrestres et avec le concours de la Terre elle-même, considérée comme une immense matrice, ceux qui peuvent lui constituer un organisme, il n'y a rien la qui offense la raison ou qui soit contraire à l'expérience.

Dans les espèces supérieures, l'individu qui va naître rend siens quelques-uns des organes de son père d'abord; puis quelques-uns des organes de sa mère; puis, par suite de l'acte même qui constitue sa naissance, changeant, pour

la seconde fois, de milieu, il ne s'assimile plus que des aliments ordinaires, c'est-à-dire que des organes de Ta planète, préparés et élaborés par une foule d'autres êtres.

Si peu qu'on descende dans la série, on voit l'intervention directe de la vie planétaire devenir indispensable, même avant la naissance. Ainsi, beaucoup d'espèces déposent leurs œufs dans le sable ou dans les eaux, et confient à la terre le soin d'une troisième gestation. C'est même là un fait normal parmi les végétaux, dont les graines, excepté dans des cas fort rares de parasitisme, n'arrivent à l'éclosion que dans l'eau ou dans la terre.

Dans les cas de génération unisexuelle, ce fait est plus marqué encore. Les spores, les gemmules ne se transforment en individualités distinctes, que sous l'influence de ce qu'on a appelle le milieu ambiant. Si la plante ou l'animal d'où ils procèdent est leur père, la terre est véritablement leur mère. Or, quand on réfléchit à cette influence toujours croissante, à mesure qu'on descend les degrés de l'existence, qu'exerce la planète dans la transformation des individus, on arrive naturellement à penser que, à des degrés plus inférieurs encore, elle puisse suffire seule à cette fonction rénovatrice ou plutôt puisse en être le seul agent immédiat; on arrive à regarder comme très-possible, comme très-probable même, qu'un individu en voie de transformation trouve, dans quelques-uns des organes terrestres, tout ce qui est nécessaire à sa métamorphose.

L'erreur des naturalistes, qui, étrangers à la philosophie, se disent partisans de l'hypothèse des générations spontanées, ne consiste donc pas en ce qu'ils nient la maxime trop absolue : Omnis creatura ex ovo, ni en ce qu'ils ne regardent pas comme indispensable un acte de copulation, mais en ce qu'ils attribuent à la terre, ou, comme ils le disent, à la chaleur, à l'humidité, à la putréfaction, etc., etc., une puissance impossible, celle de créer des individualités, celle de créer des êtres. Ces plantes microscopiques qui, tout à coup, naissent dans une eau

stagnante, existaient ailleurs et sous une autre forme, mais t'est au concours que leur ont prêté tous les autres êtres, et plus spécialement la Terre, qu'elles doivent leur forme actuelle.

Ce qui prouve, d'une manière péremptoire, qu'un père et une mère, ou même qu'un père seulement de la même espèce que celle à laquelle appartiendra l'individu qui va naître, ne sont point indispensables, c'est que nous connaissons une foule d'espèces qui ne pouvaient exister il y a quelques siècles, il y a quelques années, et dont la genèse s'est accomplie sous nos yeux. Nous citerons seulement le mycoderma atramenti, espèce de moisissure qui se produit dans nos encriers et ne se produit nulle part ailleurs. Avant que l'industrie humaine n'eût fabriqué de l'encre, ces petits végétaux ne pouvaient exister. Les individus qui revêtent cette forme en auraient reçu de la Terre une toute différente. On peut dire la même chose de certains animalcules qui ne peuvent naître que dans le fromage, dans le vinaigre, etc., etc.

Ce fait est digne de nos plus sérieuses méditations. Avant d'en tirer les conséquences, quelques autres considérations nous semblent ne pas être inutiles.

Qu'est-ce qui constitue une espèce ? Ce sont ses qualités distinctives. Pour que de nouvelles espèces soient possibles, il faut que de nouvelles qualités se produisent. Or la production de qualités, de propriétés nouvelles est un fait d'expérience journalière. La chimie n'a pas d'autre objet. Les chimistes ne créent pas des substances comme ils le prétendent, mais ils créent des propriétés.

Pour y parvenir, comment opèrent-ils ? Ils combinent entre elles des propriétés déjà existantes. Ils ne peuvent combiner entre elles les propriétés du cheval et celles du taureau. Les espèces une fois établies sont fixées et leurs propriétés sont incommunicables. Mais ils combinent entre elles celles que possède la Terre, et donnent ainsi à la planète, des propriétés nouvelles, trop peu importantes pour

altérer ses caractères spécifiques, mais qui hrî permettent de transmettre à d'autres êtres, des qualités qu'elle même, avant cela, ne possédait pas. Le jour où la chimie, en combinant les propriétés fer et les propriétés tannin a fait de l'encre, ce jour la, l'être terrestre a pu engendrer le my coder m a a tram en H .

Mais il y a d'autres chimistes dans le monde que ceux qui s'ensevelissent dans la poussière des laboratoires. Tous les êtres agissent chimiquement les uns sur les autres. De leur action réciproque naissent, à chaque instant, de nouvelles propriétés, qui rendent possibles de nouvelles espèces : le soleil, les autres planètes et les étoiles, même les plus reculées, agissent, et depuis sa naissance, n'ont cessé d'agir chimiquement sur la Terre, et, dans ces incessantes combinaisons, la Terre n'est point exclusivement passive ; elle donne autant qu'elle reçoit, elle se modifie autant qu'elle est modifiée 1 .

Comme cela a lieu chez tous les êtres, c'est surtout pendant son enfance, que, en elle, se sont produites les modifications les plus profondes. Si, aujourd'hui, venant d'acquérir les propriétés encre, elle peut fournir au mycoderma les éléments de son organisme spécial, qu'y a-t-il d'impossible à ce que, aux grandes époques géologiques qui la modifièrent à un si haut degré, elle ait pu, non pas créer, mais engendrer des espèces supérieures qui se continuèrent ensuite par elles-mêmes, jusqu'au moment où de nouvelles modifications de la planète, en lui permettant des générations d'un ordre plus élevé, soient devenues un obstacle à l'existence de celles qui les précédaient ?

Pourquoi chacune des crises géologiques n'aurait-elle pas été un accouchement ? Pourquoi les premiers nés des races éteintes, aussi bien que des races actuelles, ne se-

1 Cette extravagante assertion de Fourier, que le groseiller est le résultat d'une copulation de la Terre avec Mars ou avec Mercure, ne fait-elle pas l'effet d'un de ces éclairs qui, un instant, illuminent la plus sombre nuit ?

raient-ils pas sortis des maternelles entrailles de la Terre ? L'observation prouve que le fœtus humain, dans le sein de sa mère, passe* successivement par tous les degrés de l'animalité. Pourquoi, pendant son état fœtal, la Terre n'aurait-elle pas subi des transformations analogues? Non pas que nous voulions dire qu'elle ait été plante, mollusque, quadrupède, pas plus que l'embryon humain, bien qu'il porte des traces de ces stations de la vie, n'est successivement insecte, poisson et oiseau, mais seulement, dans la forme qui lui est propre, rappelle les traits généraux de ces divers organismes.

Que la vie d'un être très-inférieur, ayant jusque-là habité Sirius ou Saturne, se soit tout à coup centralisée sur un point de l'océan, alors que les qualités du mollusque prédominaient dans la vie terrestre, pourquoi la Terre n'aurait-elle pas pu communiquer à cet être les qualités du mollusque ? Pourquoi cet être, en s'assimilant quelquesuns des organes ainsi prédisposés de la planète, ne seraitil pas devenu ammonite ou gryphôe ? Dans la période suivante, si les qualités des reptiles étaient prédominantes dans la vie terrestre, pourquoi l'être qui se serait identifié avec la planète, en s'isolant d'elle, n'en aurait-il pas retenu les qualités du reptile ? Pourquoi les plus parfaits parmi les animaux détruits par un dernier cataclysme, n'au- . raient-ils pas, en se transformant, puisé dans cette source féconde les qualités humaines ?

Si, aujourd'hui, les choses ne se passent plus de la même manière, si ce n'est dans un nombre restreint de cas, c'est, d'une part, parce que la première enfance de la Terre étant écoulée, les qualités qu'elle possède, au lieu de se manifester par de successives prédominances, sont arrivées à l'état d'équilibre et d'harmonie, et, en second lieu, parce que ces qualités étant devenues le partage des espèces qui l'habitent, c'est à ces espèces qu'il appartient de les communiquer aux êtres devenus capables de les acquérir. La nature ne fait pas de double emploi.

Ce qui fera repousser par plusieurs cette manière d'expliquer l'origine des espèces qui peuplent actuellement la Terre, c'est, nous ne l'ignorons pas, le caractère d'athéisme qu'ils ne manqueront pas d'y trouver. Ils croiront que nous avons été amenés à l'hypothèse que nous venons de développer par le désir de nous passer de Dieu. En cela, ils seront dans l'erreur. Nous ne voulons rien préjuger encore sur la question théologique ; elle n'est pas de celles qui peuvent se traiter d'une manière incidente. Mais, qu'on y prenne garde : à-diverses reprises, nous avons répété que tous les êtres, sans exception, et la solidarité universelle nous en faisait une loi, avaient concouru à la création des espèces. Si Dieu existe, il n'est pas exclu de ce grand acte. Est-il, ou non, conforme à l'idée qu'on doit se faire de Dieu qu'il y ait concouru par l'intermédiaire de notre planète et sans rien déranger à l'ordre établi ? Ou bien est-il mieux de se le représenter procédant à coup de miracles, agissant immédiatement lui-même et pétrissant du limon pour en faire des chiens ou des chats ? C'est ce que nous laisserons à décider à la raison du lecteur.

Dans notre manière de voir, qui embrasse à la fois, en les complétant l'une par l'autre, les trois hypothèses de la préexistence des genres, des transformations successives et des générations spontanées, tout ce qu'on a pu imaginer sur le commencement des choses, trouve sa justification. Il y a création, car l'homme n'existait pas et il existe ; il y a changement, car l'être, qui s'est élevé à la dignité humaine, a éprouvé de profondes modifications ; il y a émanation enfin, car quel autre nom donner à cette communication de qualités qui fait que nos enfants sont comme un développement, comme un prolongement de notre être?

Ce qui a rendu possible cette synthèse, c'est la croyance en la vie universelle. Tant qu'on a regardé la Terre comme une chose morte, il fallait chercher dans l'inconnu, dans le surnaturel, le secret des origines. Mais cette opinion

bizarre que la Terre, source de vie pour tout ce qui la couvre, que la Terre dont nous connaissons la naissance, dont nous pouvons suivre, en quelque sorte, les évolutions physiologiques, n'est pas un être vivant, affirmation purement chrétienne, n'a jamais été l'opinion du genre humain. Ce n'était pas celle des peuples qui se glorifiaient du titre d'autocthones, ou d'enfants de la Terre ; ce n'est môme pas celle de ces naïfs habitants des campagnes, que l'ignorance a préservés des sophismcs de l'esprit de système, et qui, laissant leur Curé l'appeler un amas de cendres et une vallée de larmes, aiment la Terre, et, par là, témoignent assez qu'ils la sentent vivante, car ce n'est pas à la mort, au néant, que l'homme peut donner son amour.

A l'époque des grandes crises génésiaques, la Terre n'a-t-elle donné naissance qu'à un seul couple humain, qu'à un seul couple d'éléphants, qu'à un seul couple de palmiers ? Cette parcimonie serait peu compatible avec l'opinion que nous avons tous de la fécondité de la nature. Si, originairement, il n'avait été créé qu'un seul couple, il aurait fallu un rare concours d'heureuses circonstances, pour qu'il ait pu se préserver des dangers sans nombre qui l'environnaient ; il aurait fallu qu'un ange le protégeât contre la dent des bêtes féroces. De sorte que nous serions les produits du hasard ou du miracle. Dans cette hypothèse, d'ailleurs, il est, sinon impossible, du moins trèsdifficile d'expliquer les différences de couleur, de conformation et de races, et surtout de se rendre compte de la manière dont l'espèce humaine et les autres espèces animales ont pu se répandre sur la surface du globe, et s'emparer, au milieu des mers, des îles, mêmes les plus isolées.

Lorsque les sentiments de fraternité étaient peu développés encore entre les hommes, il pouvait être utile de se les représenter comme enfants d'un même père. Mais, aujourd'hui, devons-nous faire dépendre ce sentiment d'une hypothèse condamnée par les faits.? Avons-nous donc

besoin de descendre tous d'Adam .et d'Eve pour nous regarder comme des frères ? Nous appartenons tous à la môme famille, mais à une famille plus grande encore que la famille humaine. Notre affection, notre charité doit s'étendre jusqu'aux animaux, jusqu'aux plantes, car nous avons avec eux môme origine, car nous sommes tous les enfants de la môme Terre, de cette inépuisable nourrice, de cette aima mater, qu'adorèrent nos aïeux, et qu'un aveugle spiritualisme nous a habitués à considérer comme une chose inerte*, comme un vil agrégat de corps bruts que nous honorons trop en les foulant aux pieds.

Oh ! quand l'homme on sera venu, non pas à adorer, mais à honorer et à aimer la Terre, comme l'honorent et l'aiment ceux qui la connaissent, parce qu'ils la cultivent, lorsque, savants ou ignorants, nous la sentirons vivante et bonne, nous serons bien près de connaître enfin Dieu!

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