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RELIGION

Religion. — Dans son acception Ja plus générale, la religion est la manière dont l'espèce humaine sent, connaît et exprime l'association.

Comme il existe différents degrés d'association, la religion porte autant de noms différents. Ainsi, on distingue d'abord la religion de la famille, la religion du foyer. Les membres des diverses familles pouvant s'unir entre eux par des contrats, par des services rendus, il en résulte la religion du serment, la religion de l'hospitalité. Le cercle de l'association venantà s'élargir, on arrive à la religion du drapeau. Qu'un nouveau progrès s'accomplisse et l'homme se sentira associé, non -seulement avec tous les autres hommes, mais avec tous les êtres, non-seulement aujourd'hui, mais à toujours, et sa religion, alors, sera le sentiment, la science et Y expression de l 'association universelle. C'est principalement cette forme la plus élevée de la religion que, aujourd'hui, le mot religion exprime.

En s'appuyant sur l'étymologie de ce mot on n'a voulu

voir dans la religion que ce qui relie, que ce qui associe, et, comme le sentiment est plus particulièrement ce qui relie, on a fait consister ce que ta religion a de fondamental dans le sentiment seul, et, si une part y a été faite à l'intelligence, ce n'a été que sous la condition du mysticisme. Notre manière de voir est tout autre. Nous ne pensons pas que la religion soit ce qui fonde l'association, car, antérieure et supérieure à toutes choses, l'association, identique à l'existence, n'a de principe qu'en elle-même. La religion n'est pas ce qui relie les êtres, mais ce qui consacre et resserre leurs liens ; elle ne crée pas l'association mais elle préside à ses progrès.

Sans doute, en elle, le sentiment, et, en particulier, le sentiment de vénération pour les chefs, quels qu'ils fussent, de l'association et pour tout ce qui les symbolisait a toujours joué un très-grand rôle, mais le sentiment néanmoins n'est pas, à lui seul, ce qui la constitue. Sans doute, la foi est un de ses plus essentiels éléments, mais à la condition de ne dépasser la science qu'en s'appuyant sur elle.

Dogme. — La science de l'association c'est le dogme. Or, s'il est vrai, comme nous l'avons établi en commençant, que l'association soit l'existence elle-même, il s'ensuit que le dogme est la science de l'existence, la science, de l'être, de ses fonctions et de ses rapports, c'est-à-dire la science la plus générale de toutes, la science dont toutes les autres relèvent, en un mot, la philosophie.

Loin d'avoir été identiques dans le passé, le dogme et la philosophie ont presque toujours été hostiles l'un à l'autre ; non, cependant, par suite de leur nature intrinsèque, mais par suite de leur état d'imperfection.

Le dogme ne comprenait l'association que par un seul de ses côtés et niait ou négligeait les autres. C'était précisément à ces côtés-la que s'attachait la philosophie, qui, pour lui assurer une indiscutable prééminence, à son tour, niait ou rejetait dans l'ombre cet aspect des choses trop exclusivement mis en lumière par le dogme. De

l)U LANGAGE PHILOSOPHIQUE

sorte que, malgré leur luttes incessantes, la philosophie et le dogme n'ont jamais fait autre chose que se compléter mutuellement.

Dans le passé, entre la philosophie et le dogme, existait, en outre, une ligne de démarcation bien tranchée qui tenait à la différence des méthodes, Le dogme s'adressant aux masses populaires, faisait à l'imagination, à la poésie, à la légende la part la plus large ; il cherchait moins à convaincre qu'à persuader. La philosophie, au contraire, qui ne s'adressait qu'à un petit nombre de penseurs assez hardis pour se mettre en opposition avec les croyances reçues, repoussait toute mythologie et n'avait recours qu'à la démonstration logique. Pour lui résister, il est vrai que les défenseurs du dogme sentirent quelquefois la nécessité d'employer les mêmes armes. De là, une philosophie qui, loin d'avoir le caractère d'opposition propre en général aux systèmes philosophiques, se déclara servante du dogme ou, comme on le disait alors, de la théologie, mais qui néanmoins, en raison de ses procédés dialectiques, demeura distincte du dogmatisme olliciel.

Ces causes de discord, dans l'avenir, ne pourront plus subsister. L'exclusivisme étant répudié, à la fois, par le dogme et par la philosophie, l'arène qu'ensanglanta leurs luttes séculaires se trouvera définitivement fermée. Le dogme tenant un compte égal de tous les aspects de la réalité n'aura plus à craindre que des philosophes viennent lui reprocher un oubli ou une injustice ; il n'aura plus à redouter que, par représailles, des négations viennent s'opposer aux siennes. Quand le dogme se sera complété, la philosophie, en tant que machine de guerre, n'aura plus de raison d'être, puisque le dogme, identique à la philosophie, contiendra dans son propre sein l'élément d'opposition indispensable à tout progrès.

L'opposition résultant de la différence des méthodes doit également disparaître. Les peuples ne sont plus enfants ; il n'est plus liesoin que la vérité leur soit présentée

sous le voile des allégories et des fables. Par la force des choses, le dogme se dépouillera d'un appareil légendaire qui ne lui attirerait plus que le ridicule, mais, en môme temps, la philosophie mettra un terme à ses dédains pour la poésie et pour la foi. Elle reconnaîtra que le merveilleux est aussi un de nos impérieux besoins. Mais que de merveilleux, que d'inconnu dans la nature ! Ce merveilleux, malgré son affectation de positivisme, la philosophie ne se suiciderait-elle pas en interdisant à l'imagination, pour lui frayer sa route, d'en sonder les profondeurs?

Nous venons de prononcer le nom de foi. Nous savons tout ce que ce mot soulève de répugnances. Aussi, sans tarder davantage, allons-nous expliquer dans quel sens nous le prenons.

La Foi est tout simplement la croyance en une chose qui n'est ni logiquement ni expérimentalement démontrée, l'affirmation par le sentiment d'une chose que le raisonnement, non plus que l'expérience ne contredisent ni ne vérifient.

Tout ne pouvant être démontré par la logique et par l'expérience, et la science humaine ne pouvant, sans se détruire elle-même, se renfermer dans les limites exclusives de la démonstration rationelle ou expérimentale, il lui est impossible, qu'elle s'appelle dogme ou philosophie, de se passer de la foi. Certes, j'ai la foi la plus profonde, la plus entière, la plus absolue que, si je ne m'arrête pas sur le bord d'un abîme, j'y tomberai. Je crois à cela tout autant que je crois à ce que je vois et à ce que je touche, tout autant qu'à la vérité des plus évidentes propositions de la géométrie. C'est là, me dit-on, un fait d'expérience. Pas le moins du monde : l'expérience, l'observation m'ont bien appris que les corps que j'ai vus, hier, avant-hier, placés sur une pente rapide l'ont descendue avec une vitesse accélérée, mais l'observation ne va pas au-delà ; elle ne s'applique qu'au présent et ne peut rien m'apprendre de l'avenir.

Oui, insiste-t-on, mais il n'en est pas de môme de l'induction basée précisément sur ces faits passés. L'induction ? Qu'est-elle donc, si ce n'est cette croyance que la nature est toujours semblable à elle-même, natura semper sibi consona, que, dans des circonstances analogues, des faits analogues à ceux qui se sont déjà produits se reproduiront d'une manière analogue ? C'est la une hypothèse qui, nous en convenons, s'est toujours expérimentalement vérifiée dans le passé ; mais qu'est-ce qui m'assure, si ce n'est la foi, quelle continuera à se vérifier dans l'avenir ?

Mais, parce que l'on croit, à certaines choses non démontrées, faut-il rejeter avec dédain la logique et l'expérience, et suivre aveuglément, sans les consulter, les inspirations du sentiment ? Non certes, le Credo quia absurdum n'est qu'une boutade du fanatisme. La foi doit être raisonnable. Mais à quel signe peut-on reconnaître qu'une foi est raisonnable ? Voilà sur quoi on n'a jamais bien pu s'entendre. La réponse pourtant est bien facile : la foi est raisonnable quand elle n'est contredite ni par la raison ni par l'expérience.

Une simple observation, un simple syllogisme suffirait pour lui enlever ce caractère, mais, quand elle échappe à ces deux écueils, elle est toute-puissante. Qu'elle nous soit communiquée ou qu'elle naisse spontanément en nous, elle s'empare de tout notre être, elle règle tous nos actes, elle devient ce que, avec vérité, on "pourrait appeler la raison pratique. La conviction qu'elle suscite est égale à celle que pourraient faire naître les plus solides raisonnements. Et cela n'a rien qui puisse nous surprendre puisque les raisonnements eux-mêmes sont fondés sur la foi en d'indémontrables axiomes.

La raison- et l'expérience doivent donc contrôler et éclairer la foi; mais la foi, à son tour, contrôle les résultats de l'observation et du raisonnement. Les arguments de Spinoza, pendant longtemps, ont paru logiquement irréfutables, et, cependant, parce que le sentiment repoussait

leur conclusion, jamais ils n'ont pu engendrer une certitude complète.

Kn résumé, le plus haut degré de certitude est atteint quand les choses sont a la fois démontrées par la raison, affirmées par le sentiment et vériliées par l'expérience. C'est un tel état, que, fidèles à notre langage, nous appellerions volontiers certitude concrète, en réservant l'épithèle abstraite pour caractériser la certitude morale, la certi- . tude logique, la certitude empirique. Chacune de ces certitudes limitée aux choses de son domaine particulier a la même autorité que la certitude concrète. Quand je suis certain concrètement, j'ai la certitude d'une entité; quand je suis certain abstractivement, j'ai la certitude d'une abstraction : mais, dans les deux cas, je suis certain.

Sur une foule de vérités, les vérités mathématiques par exemple, qui sont surtout du ressort de la raison, quand elles sont logiquement démontrées, le silence de l'expérience et du sentiment vaut acquiescement, et la certitude, toujours abstraite, bien entendu, demeure acquise.

Il en est de même des vérités d'expérience, indifférentes au sentiment et que la logique ne peut ni contredire ni infirmer.

Il en est de même des vérités où le sentiment surtout est compétent. Elles sont certaines d'une certitude abstraite, lorsque ni la raison ni l'expérience n'y contredisent.

11 va de soi que chaque espèce de certitude abstraite a son caractère particulier.

La certitude principalement rationnelle nous laisse froidement convaincus, plutôt dans l'impuissance de nier que dans l'ardeur de l'affirmation.

La certitude principalement expérimentale ne nous laisse ni ardents ni froids : j'ai touché, j'ai vu, j'ai pe*é; cela est; voilà tout. *

La certitude principalement sentimentale est passionnée, elle s'élance, elle s'attache, elle saisit, elle affirme énergi-

quement. Voilà pourquoi et en quel sens nous l'appelions, tout à l'heure, toute-puissante.

Sous peine de se perdre dans le néant du scepticisme, la philosophie doit donc donner la main au dogme, mais le dogme, à son tour, doit cesser de prêter son nom aux rêveries des mystagogues, et, renonçant à servilement jurer sur la parole du maître, n'avoir foi qu'à ce qu'approuvent ou du moins ne repoussent ni la raison ni l'expérience.

D'accord sur les conditions de la certitude, ayant même objet et même méthode, le dogme et la philosophie ne pourront donc plus, dans l'avenir, se distinguer l'un de l'autre. On nous répondra que le dogme, devenu raisonnable, ne sera plus le dogme, et que, dans la réalité, ce qui survivra sera seulement la philosophie. Gela serait vrai si la philosophie, en renonçant à son traditionnel exclusivisme, n'avait pas à subir une transformation aussi profonde que celle que subira le dogme lui-même. Sans se laisser puérilement influencer par la haine des vieux mots, ce qu'il serait plus vrai de dire, c'est que, dans leur acception ancienne, il n'y aura plus ni dogme ni philosophie, mais, alors, pour désigner la science générale, la science religieuse, il faudrait créer un nom nouveau, et, en vérité, ce serait peine inutile, puisque l'idée qu'il exprimerait se trouve déjà rendue par deux expressions que rajeunit suffisamment l'affirmation de leur synonymie.

La morale. — Le sentiment de l'association, c'est-à-dire de la vie, de Y organisation et du progrès est ce qui, à pro- * prement parler, constitue le sentiment religieux. De même que la science religieuse, dogme ou philosophie, est le résumé de toutes les sciences particulières, le sentiment religieux est la source de toute réglementation. Gomme, parmi les choses à réglementer, les mœurs occupent la première place, la branche de la religion qui se rapporte aux sentiments a reçu le nom de morale. Notons cependant, pour y revenir plus tard, que ce mot, ici, doit être pris dans son acception la plus large et ne pas désigner

seulement un ensemble de préceptes de conduite individuelle.

Le culte. — Nous ne pouvons sentir et connaître l'assosociatiou universelle sans chercher à exprimer nos sentiments et nos idées. Cette expression est ce qui constitue le culte.

Dans les anciennes et incomplètes religions, le culte s'est toujours composé de deux éléments principaux : l'initiation, la prédication, expression du dogme, et le symbolisme, expression de la morale. Personne assurément ne niera la nécessité d'un enseignement, d'une exposition de la science générale, mais on pourra se demander si le symbolisme n'est pas appelé a disparaître.

Sans aucun doute, la symbolique ancienne est devenue ridicule, mais comment concevoir que les hommes puissent éprouver des sentiments et ne pas les exprimer ? Et comment les exprimeraient-ils plus vivement que par des symboles, par des gestes, des chants, des cérémonies ? Nous serrons la main d'un ami, symbole ; nous nous découvrons devant qui nous paraît digne de respect, symbole ! Pas un de nos sentiments qui n'ait son langage ; comment le plus noble, le plus ardent de tous pourrait-il rester sans expression?

Nous venons de dire que, dans le passé, la science religieuse et le sentiment religieux s'exprimaient par l'enseignement et par le symbole ; nous aurions dû ajouter aussi par des pratiques matérielles en harmonie avec le caractère général de chaque institution religieuse, ou, ce qui est la même chose, avec la manière dont Y associât ion était sentie et comprise. Ainsi, en Grèce, les jeux olympiques, et, à Rome, les combats de gladiateurs faisaient partie du culte public, pendant que le christianisme, qui attribuait toute puissance au Verbe, au lieu d'attendre de la force physique le salut des nations, au moyen d'incantations liturgiques et de formules sacramentelles, croyait ouvrir à deux battants aux fidèles les portes du paradis.

Il est bien évident que, les sociétés modernes n'étant plus organisées en vue de la conquête du. ciel ou de la terre, l'expression matérielle des idées et des sentiments sociaux ne pourra plus consister en pratiques sacramentelles ou guerrières, mais se traduira par les efforts progressifs d'une féconde et pacifique industrie. L'exposition des produits du travail matériel marchant de pair avec l'exposition des produits du travail intellectuel, et avec l'expression artistique des sentiments généraux doit donc, en en devenant partie essentielle, modifier profondément les caractères du culte.

On doit comprendre à présent pourquoi, comme on Ta proposé de nos jours, nous n'avons pas voulu admettre que culte et pratique matérielle fussent synonymes. Le culte comprend la pratique ou le travail sous toutes ses formes, celui du savant et celui de l'artiste comme celui de l'industriel ; mais, de même que le dogme, qui comprend toutes les sciences, correspond plus particulièrement à la science générale; de même que la morale, qui réglemente tous les sentiments, correspond plus particulièrement aux sentiments les plus généraux, le culte doit correspondre surtout à ce qu'il y a de plus général dans la pratique et ce qu'elle a de plus général c'est son caractère $ exégèse, c'est la manière dont, sous les trois formes qui lui sont propras, elle exprime la vie. Ce sont là les motifs qui nous ont déterminé à substituer, dans la définition du culte, le mot expression au mot trop vague de pratique.

Sacerdoce. — Si le dogme, la morale et le culte sont les éléments de la religion, est-il aussi de son essence d'avoir pour interprète un clergé, une caste sacerdotale?

Il semble, au premier abord, que les idées de religion et de sacerdoce soient inséparables, et, en effet, il en fut toujours ainsi dans le passé. On a dit que Rome payenne n'avait rien qui eût de l'analogie avec la caste brahmanique ou avec le clergé chrétien. C'est une erreur. Les nobles seuls pouvaient exercer les fonctions sacerdotales.

Le palriciat était le séminaire où se recrutaient les chefs du culte. Il est vrai que le sacerdoce pouvait être exercé en même temps que d'autres fonctions civiles ou militaires, mais il en a été de môme, sous le christianisme. N'a-t-on pas vu des évéques commander des armées et présider des tribunaux, et la capitale de l'Italie n'est-elle pas malheureusement encore gouvernée par des prêtres?

Ce qui caractérise toutes les religions du passé, nous ne saurions trop le redire, c'est leur exclusivisme, c'est la tendance qu'avait chacune d'elles à faire prédominer un des éléments de l'association aux dépens des autres. De là résultait naturellement que les hommes qui représentaient le mieux cet élément privilégié devaient être regardés comme les interprètes de la religion, tandis que ceux qui, par leurs habitudes ou leur caractère, étaient comme l'incarnation des éléments subalternisés devaient être considérés comme laïcs et comme profanes.

La religion, telle que la concevra l'avenir, étant fondée sur ce principe que tous les éléments essentiels de l'association sont essentiellement égaux, qu'à aucun d'eux ne peut appartenir légitimement aucune sorte de prééminence, l'existence d'un clergé n'aurait aucune raison d'être. Où le recruterait-on ? Parmi les représentants de la science ? parmi ceux de l'art? parmi ceux de l'industrie ? Mais aucune de ces trois formes de l'activité humaine n'est plus noble ou plus sainte que les autres. Parmi les hommes les plus distingués daus ces trois directions? Mais ce ne serait pas établir une barrière entre eux et les autres citoyens, car évidemment on ne pourrait, avec une rigoureuse précision, déterminer le point où la supériorité commence et où commence l'infériorité.

La religion n'étant autre chose que le sentiment, l'expression et la science de l'association, le civil et le religieux ne font qu'un ; toute fonction sociale est une fonction religieuse; et par fonction sociale nous n'entendons pas seulement les magistratures, mais l'exercice de tout

travail utile à la société. Comme le titre de citoyen est inséparable de celui de travailleur et comme tout travailleur est prêtre dans la seule acception raisonnable de ce mot, il s'ensuit qu'un clergé, comme classe distincte, n'est pas possible.

Nous sommes tous cathéchistes, car tous nous transmettons ce que nous possédons de science a nos enfants, car tous, dès que notre main renferme une vérité, nous nous hâtons de l'ouvrir. Que, pour l'enseignement des masses, par l'élection, par le concours ou par tout autre moyen, quelques-uns soient désignés de préférence aux autres, cela ne crée point en leur faveur un privilège dont nous soyons exclus. Ils deviennent, mais sous ce rapport seulement et seulement pendant qu'ils exercent cette fonction, les premiers entre leurs pairs et pas davantage.

Et, de mémo, puisque tous nous exprimons les sentiments de sociabilité qui nous animent, tous aussi, à cet égard, nous sommes ministres du culte. Que les artistes les plus habiles soient, à certains jours, chargés d'exprimer, par de symboliques cérémonies auxquelles d'ailleurs les masses prendront part elles-mêmes, les sentiments généraux, cela pourra les élever un instant au-dessus de la foule» mais non les en séparer. Leur intervention dans les fêtes publiques neleur assurera pas plus de prérogatives que l'admission de leurs produits dans les expositions industrielles n'en confère aux manufacturiers et aux agriculteurs.

La religion embrassant tous les faits sociaux sans en excepter un seul, qui présidera à la religion? Évidemment les magistrats chargés de l'administration de la chose publique. La séparation du temporel et du spirituel, qui est, aujourd'hui, une excellente machine de guerre pour détruire l'un par l'autre deux pouvoirs à tendances rétrogrades, dans l'avenir, ne pourra plus se concevoir, car on ne comprendra plus qu'il y ait pu avoir une époque où sérieusement on pensait qu'il était possible de gouverner des corps sans âmes et des âmes sans corps.

Universalité de la religion. — Jusqu'ici, à proprement parler, il n'a pas existé de religion sur la terre, mais seulement des sectes religieuses. En effet, la religion étant l'association universelle sentie, comprise et exprimée, les croyances qui n'ont eu en vue qu'un des aspect9 seulement de l'association n'ont été que des branches, des parties, des sections, en un mot, que des sectes de la religion véritable.

Le caractère de la religion est d'être universelle, nonseulement par son objet, mais aussi géographiquement. Il est aussi impossible qu'il y ait plusieurs religions qu'il est impossible qu'il y ail plusieurs physiques ou plusieurs géométries. Comprenant toutes les vérités d'une époque, répondant à tous les sentiments, tendant à donner satisfaction à tous les besoins, il est impossible que la religion soit comprise sans être, à l'instant même, acceptée. Comme elle ne nie ni ne subalternise aucun des éléments sociaux, au nom de quoi pourrait-on protester contre elle?

Aucune des sectes religieuses n'a pu, malgré l'emploi de tous les moyens du prosélytisme, s'étendre au-delà de certaines limites. La religion seule, en rayonnant sur la surface entière du globe, fera de l'humanité une seule famille. La même pour tous les hommes, elle sera cependant différente pour chaque nation et même pour chaque individu. Et cela se conçoit : bien que tous les hommes soient identiques entre eux, tous ils diffèrent les uns des autres et ces différences qui, au sein de l'identité, constituent la variété, sont indélébiles et nécessaires. D'accord entre eux sur les vérités générales, sur les sentiments généraux e l sur le caractère général de leur expression, les hommes interpréteront ces vérités, éprouveront ces sentiments et les exprimeront d'une manière différente.

Il est plus que probable qu'un jour viendra où la même langue sera parlée d'un bout de la terre à l'autre. N'est-il pas évident que, sans cesser d'être universelle, cette langue aura ses dialectes et sera prononcée dans chaque

pays et môme par chaque individu d'une manière particulière ? Ainsi en sera-t-il de la religion : la même pour tous, différente pour chacun ; association mais non absorption des consciences.

La religion est progressive.— Un autre signe par lequel la religion se distinguera des sectes du passé, c'est son caractère progressif. De nos jours seulement, le progrès commence à être compris comme une des conditions de l'association universelle. Il serait absurde que la religion qui n'est, encore une fois, que l'association elle-même sentie, comprise et exprimée, puisse se déclarer immobile.

Le libre examen répugnait aux croyances anciennes, parce que toutes étant une vue partielle et incomplète de la vérité, elles comprenaient que le premier résultat du libre examen serait de mettre en lumière les côtés de la vérité qu'elles se donnaient pour mission de tenir dans l'ombre. Et cependant quoi de plus irréligieux que l'oppression des consciences, puisque, sans liberté, pas de progrès, et sans progrès pas de religion, si toutefois, avec nous, on refuse ce titre aux intolérantes doctrines de l'exclusivisme ?

Le Protestantisme lui-même, puisqu'il a au moins mis hors de toute discussion le fait même de la révélation des Écritures, n'a reconnu qu'à moitié le droit qu'a l'homme d'être juge de ses propres croyances. Il est vrai que, aujourd'hui, il se trouve des docteurs qui enseignent qu'on peut être chrétien et nier la divinité du Christ, la vérité des miracles, la chute du premier homme, l'existence du Diable, etc., etc. Maisilestévidentquele Christianisme ainsi compris n'est plus une religion, et n'est qu'une simple école se distinguant des autres écoles spiritualistes, par cela seulement qu'elle regarde, chose plus que contestable, l'Évangile comme le meilleur code de morale qui soit jamais sorti et qui sortira jamais des mains de l'homme.

Loin de consentir à n'être plus ainsi, chrétiens que de

nom, les véritables représentants du protestantisme s'épuisent, au contraire, à vouloir replacer la raison humaine dans les liens des doctrines confessionnelles. Ils trouvent peut-être un peu dure la sentence prononcée contre Servet, mais ils ne condamnent pas très-hautement les restrictions imposées en Suède et ailleurs, contre les sectes dissidentes. Et, en cela, ils sont conséquents, car, enfin, si les Écritures ont été révélées par Dieu lui-même, tout ce qu'elles contiennent est vérité et, qui rejette ce qu'elles contiennent ne peut être qu'un ennemi de la vérité, qu'un empoisonneur des consciences et qu'un pernicieux vulgarisateur de mensonges.

L'intolérance est une nécessité des sectes ; mais, de sa nature, la religion est tolérante parce qu'elle est progressive et qu'elle sait que tout progrès commence par une hérésie et par un schisme.

Avenir religieux de l'humanité. — On a beaucoup agité la question de savoir si l'humanité serait ou non religieuse dans l'avenir. La première chose qu'on aurait dû faire aurait dû être de bien se mettre d'accord sur ce que le mot religion signifie. La définition que nous en avons donnée, si elle est juste, tranche la question. Est-il vrai que tous les êtres soient solidairement reliés entre eux? Est-il vrai que l'univers soit une association ? Qui oserait en douter? Et, dès lors, qui oserait prétendre que l'humanité ne marche pas vers un avenir où elle aura, de plus en plus, la science et le sentiment de cet état de choses et où elle saura et pourra, de mieux en mieux, exprimer ce sentiment et cette science?

Un philosophe moderne, A. Comte, a prétendu que, après avoir passé par la religion, l'humanité avait traversé l'ère de la métaphysique et enfin, par un progrès nouveau, en était arrivé à l'âge des sciences positives. D'où il a concla qu'elle ne pouvait revenir à la religion, puisque, pour elle, ce serait rétrograder. Mais tout ce raisonnement repose sur une fausse appréciation des faits.

L'humanité a débuté par des croyances naïves et confuses qu'elle n'a pas abandonnées, mais dont elle a voulu se rendre compte par la métaphysique d'abord et, plus tard, par l'observation et par l'expérience. Voilà la vérité. Jamais, quoique imparfaitemeut , l'humanité n'a cessé d'être religieuse. Les grands métaphysiciens du xvir 9 siècle, Descartes, Leibnitz, auraient été fort surpris si on leur avait dit qu'ils substituaient a la religion un nouvel élément de croyances et, si les savants modernes ne sont pas aussi religieux que l'étaient Newton et Euîer, ce n'est point que la science soit antipathique à la religion, c'est tout simplementparce que, les anciennes croyances s'étant déclarées immobiles, pour marcher, il faut bien marcher sans elle.

Si nous avons dit que, jusqu'ici, il n'a pas existé de religion sur la terre, c'était seulement pour donner plus d'énergie à notre langage. La religion a toujours existé, mais à l'état morcelé et fragmentaire. Le panthéisme, croyance dans laquelle prédominait l'indéterminé; le polythéisme, croyance dans laquelle prédominait le relatif et le monothéisme croyance dans laquelle prédominait l'absolu : telles étaient les trois grandes formes, toujours contemporaines, sous lesquelles s'est produite la religion. Il y avait bien, ici, des 'peuples monothéistes, là, des peuples polythéistes et, plus loin, des peuples panthéistes, mais, prise dans son intégralité , l'humanité , à toutes les époques , a été monothéiste, polythéiste et panthéiste tout ensemble.

Seulement elle n'en avait pas conscience; seulement elle ne savait pas être ces trois choses à la fois, et prenait pour des religions ce qui n'était que des faces différentes du symbole universel. Aujourd'hui qu'elle commenee à se rendre compte d'elle-même, quel progrés plus important peut-elle accomplir que de mettre de l'harmonie dans ses propres croyances, que de résumer en un seul faisceau ses aflirmalions nécessaires, mais, jusqu'ici, divergentes?

Et, pour cela, il n'est pas besoin de l'apparition d'un révélateur. Le nombre des penseurs, dans les temps an-

eiens, était si limité que la foule étonnée attribuait volontiers leur science à une inspiration surnaturelle. Ce n'est que dans les siècles de barbarie et dans les pays plongés dans les plus épaisses ténèbres, comme l'était la Judée au temps de Tibère ou, comme au temps de Mahomet, l'était l'Arabie, que les révélateurs furent possibles. Aujourd'hui, sortie de l'enfance, l'humanité ne peut plus avoir d'autres révélateurs qu'elle-même. Par un mystérieux et incessant travail, les sentiments et les pensées de ses savants, de ses philosophes et de ses poètes s'harmonisent, se coordonnent, s'associent et, de leur combinaison, naissent un sentiment et une pensée qui, sans qu'on puisse en suivre la trace, s'infiltrent, pénètrent dans le sein des masses et finiront par éclater en une unanime et irrésistible affirmation.

Et cette affirmation sera ancienne et nouvelle à la fois : nouvelle par sa nature compréhensive, ancienne par les éléments qu'elle comprendra. L'apparition d'une religion entièrement nouvelle est aussi impossible que la résurrection des vieilles croyances. Inhérente à l'humanité, la religion a commencé le jour môme où l'homme est apparu sur la terre. Toujours la même, mais se transformant sans cesse, elle est seulement arrivée à une époque où ses transformations, qui avaient lieu par prédominances successives, ne se manifesteront plus qu'avec harmonie. Elle changeait de nom quand changeait l'élément qui prédominait en elle. Tout en se modifiant et se perfectionnant sans cesse, elle ne changera plus de nom, car exclusivisme et prédominance seront bannis de son sein. Elle ne s'appellera plus polythéisme, monothéisme ou panthéisme; son nom sera socialisme, car l'association sera son essence et son objet.

théologie. — Science de Dieu. — Le moment est venu de faire remarquer au lecteur que nous avons pu nous expliquer sur la nature de la religion et sur l'objet du dogme sans employer une seule fois le mot Dieu. Cela était nécessaire pour bien faire comprendre comment, à l'avenir, la

question religieuse doit demeurer, jusqu'à un certain point, distincte de la question théologique.

Si, en effet, un homme pouvait se rencontrer capable de comprendre l'association universelle sans Dieu; si, déplus, cet homme, outre la science de l'association, en avait le sentiment et exprimait ces sentiments par ses actes, tout athée qu'il serait, cet homme pourrait être profondément religieux.

La question est de savoir si, effectivement, sans Dieu, l'association universelle peut se concevoir. C'est ce que nous allons examiner en cherchant d'abord ce que le mot Dieu signifie. Mais, avant, qu'il nous soit permis d'insister sur ce point que la piété n'est pas plus la religion que la théologie n'est le dogme.

Si Dieu n'existe pas, la piété n'est qu'une infirmité du cœur et la théologie qu'une aberration dej>sprit. S'il existe, comme il n'existe pas seul, comme à lui seul il n'est pas l'association universelle, la piété n'est qu'une partie de la morale, la théologie n'est qu'une partie du dogme, partie nécessaire, partie importante mais qu'on aurait tort de prendre pour le dogme tout entier. La théologie n'est qu'une science particulière, la science de Dieu, et le dogme est la science générale, la science de l'être.

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