‹ Ébauche d'une pathologie de la civilisation animaleChapitre 6 sur 11 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

ENSEMBLE DES CIRCONSTANCES AU MILIEU DESQUELLES APPARAISSENT LES MALADIES DE LA CIVILISATION ANIMALE

Il est une notion que les observations cliniques ont mise particulièrement en lumière et que les méthodes médicales modernes ont précisée d’une façon singu- Bière : c’est la notion de terrain.

À propos de chaque affection la pathologie nous enseigne qu'il est des causes prédisposantes et des causes déterminantes, qu'il y a l’action des agents extérieurs, froid, chaleur, humidité, sécheresse et l’action des microbes, l'infection. Mais la médecine deviendrait une espèce de mathématique si nous pouvions reproduire une maladie typique et constante par l’action combinée de quelques causes simples et bien définies ; dans la naissance d’une maladie nous retrouvons toujours cet impondérable que l’on appelle le terrain. Deux animaux placés dans des conditions rigoureusement identiques prennent rarement la même maladie ou bien ne la manifestent pas par les mêmes symptômes. Il faut toujours compter avec cer-

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taines affinités des organismes qu'il est à peu près impossible de saisir. Sans doute l’anatomie et plus encore l’histologie nous ont appris beaucoup de choses sur les êtres vivants, mais nous ne sommes pas encore près de connaître tous les détails de leur structure intime et encore moins de les comprendre. Dans cette obscurité nous sommes obligés de nous guider sur quelques observations pratiques qui sont ce que nous trouvons de plus ferme sur un terrain aussi mouvant.

Voyons donc en quelles conditions ce que nous avons appelé la civilisation animale agit sur notre terrain, cette matière vivante à laquelle nous essayons de ravir quelques-uns de ses secrets.

Pour modifier selon son intérêt les races qu'il trouve dans la nature, l’éleveur dispose de moyens depuis longtemps fixés par la zootechnie ; par la sélection il choisit pour la reproduction les individus qui ont porté au plus haut degré de perfection les caractères qu'il veut cultiver et que l’hérédité se chargera de transmettre aux descendants directs et lointains. Pour obtenir un meilleur rendement il ne prépare de préférence ses animaux qu'en vue d’une seule fonction : viande, lait, travail, laine. Cette spécialisation intense et que les mêmes méthodes appliquées indéfiniment doivent perfectionner dans des proportions incalculables, est encore renforcée par la gymnastique fonctionnelle pratiquée systématiquement à chaque génération.

Une alimentation appropriée vient compléter la méthode : parmi les matériaux nutritifs utilisés en vue d’une plus grande production, on a accordé, avec raison, une place prépondérante aux matières azotées

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qui constituent l'élément le plus actif de la nutrition des tissus. C’est pourquoi-les rations alimentaires données aux animaux de grand rendement sont toujours très riches en matières protéiques. Pour augmenter la production du lait, on s'adresse à des aliments tout à fait artificiels : tourteaux et pulpes.

Enfin, qu'il s'agisse de l’une ou de l’autre spécialisation que l’on veut imprimer à l'animal, il est un caractère que les intérêts économiques obligent toujours l’éleveur d’acquérir ou de développer : la précocité. C’est manifestement un avantage primordial pour lui de faire parvenir toujours plus vite ses animaux à leur rendement maximum.

En suivant ces principes jusqu’à leurs plus extrémes conséquences, on peut affirmer que l'idéal du zootechnicien n’est plus un animal, mais une machine: machine à produire du lait, de la viande, du travail, de la laine, etc... Mais la machine, construite par la main de l’homme qui en connaît tous les rouages et tous les mouvements, ne présente que des solutions relativement simples au problème du rendement, tandis que la matière vivante dont nous sommes loin de connaître toutes les propriétés nous réserve de ce fait plus d’un déboire. La spécialisation des animaux entraîne dans leur organisme des modifications profondes ; si l’on examine sous ce jour certains sujets d'élite, on en vient à considérer comme des monstres ces chevaux de trait aux masses musculaires énormes, ces bœufs de boucherie obèses et sans membres, et ces vaches laitières aux mamelles hypertrophiées dont certaines vont jusqu'à produire 45 litres de lait en une seule journée.

Mais les modifications qui peuvent devenir par la suite les plus intéressantes si l’on parvient à les expliquer, ont été signalées dans les glandes endocrines.

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C’est ainsi que Duersr, étudiant la thyroïde, observe selon les races et surtout selon la destination économique des animaux, des différences très marquées dans l’aspect histologique de cette glande. Il constate que chez les mérinos à laine, le poids de la thyroïde est peu élevé, que chez les mérinos à viande il l’est davantage et que, chez la brebis laitière, poids absolu et poids relatif sont très importants. BorMANN voit aussi que le porc de Yorkshire a une thyroïde beaucoup plus grosse que le porc commun.

Selon Duersr, la vache grande laitière présente, dans sa thyroïde, des cellules épithéliales très hautes, une substance colloïdale à vacuoles, alors que la vache à viande a des cellules épithéliales petites et aplaties. KucerA observe, chez le bœuf charolais, une dégénérescence des thyroïdes d'autant plus prononcée que les animaux sont plus beaux du point de vue de la boucherie ; cet auteur met en évidence l’hyperfonctionnement de la glande par des examens histologiques et chimiques. Des modifications, des altérations ont été de même enregistrées dans d’autres glandes, notamment le testicule, l'ovaire, les parathyroïdes, les surrénales, à l’occasion de la spécialisation animale. Celle-ci agit donc profondément sur la structure et par conséquent le fonctionnement des glandes à sécrétion interne dont on commence à deviner le rôle immense dans l'équilibre nutritif des êtres vivants.

Les régimes trop riches en matières azotées ne sont pas non plus dénués de toutes les conséquences qu'un point de vue superficiel ne peut pas prévoir ; et ce n'est pas sous le jour d’un empoisonnement vrai dû à un principe toxique contenu dans ces aliments que l’on doit désormais envisager les accidents qui suivent parfois leur ingestion prolongée, mais sous celui d’un excédent de matières protéiques qui cause une sorte

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d'intoxication. Le professeur DECHAMBRE, ayant tenté de nourrir des chiens avec des tourteaux, vit mourir tous ces animaux ainsi alimentés ; partant de cette constatation, il chercha à préciser les accidents protéiques chez le chien en recourant à l’emploi de tourteau d’arachide extra-blanc, ne contenant ni trace d'acide cyanhydrique, ni impuretés appréciables ; sa teneur en matières protéiques est de 47 %, c'est-à-dire considérable si on la compare, par exemple, à celle de la viande fraîche qui est de 18 à 19 %. Après un laps de trois à cinq semaines, pendant lequel l’animal a été soumis à une forte alimentation au tourteau, 1l constate de la constipation à laquelle succède une diarrhée souvent sanguinolente, après quoi la mort survient.

Ajoutons que la précocité, recherchée par tous les éleveurs et qui présente de si grands avantages au point de vue économique en faisant parvenir plus vite les animaux à maturité, les laisse souvent en état de moindre résistance, à la merci d’une infection dont les occasions ne sont jamais rares. Nous allons donc nous trouver en présence d'animaux dont la spécialisation individuelle et héréditaire a profondément modifié l'organisme, soumis à une alimentation très riche, prématurément affaiblis par une précocité anormale, auxquels on demande le maximum de travail, de production ou d’engraissement ; cette évolution dans les races animales s’est faite plus vite que les évolutions habituelles de la nature qui, comme on l’a dit, ne fait pas de sauts. Toutes ces causes font que nous assistons à des manifestations pathologiques nouvelles dues à ce surmenage organisé. Ces accidents peuvent être considérés comme des troubles nutritifs provenant d'un déséquilibre organique. Nous parlons à leur sujet d’auto-intoxication, mot qui ne sert qu'à masquer notre ignorance quant à leur pathogénie exacte.

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Nous n’observons pas tant la naissance de maladies nouvelles que celle d’une sensibilité anormale à des maladies déjà connues : la fourbure, l’hémoglobmurie chez le cheval ; et chez le bœuf, la pasteurellose, la tuberculose, des eczémas, des gastro-entérites et des paraplégies de toutes sortes.

Si la psychologie humaine réserve encore aux chercheurs de vastes territoires inexplorés, que dire alors des forêts vierges de ce que l’on appelle le psychisme animal. Ce sujet faisait, au xvn° siècle, l'objet de nombreuses controverses : l’animal a-t-il une âme ? Il faudrait d’abord donner une définition précise de l'âme, chose qui doit présenter d’insurmontables difficultés puisque les métaphysiciens n’y sont point encore parvenus. Que savons-nous des sympathies et des antipathies secrètes qui forment la trame des énigmatiques ressorts qui font agir nos animaux ? Existera-t-1l un jour une psychologie animale ornée d’une appréciable précision ? Avancerons-nous dans le domaine encore obscur du fonctionnement du système nerveux où d’ailleurs la médecine humaine n’en sait guère plus que la médecine vétérinaire ? Le psychisme animal est une question qu'il ne faut aborder qu'après s'être armé du plus solide scepticisme si l’on ne veut pas tirer de quelques observations justes des théories qui sont de la nature des contes de fées.

Nous nous permettrons cependant d'attirer l’attention sur les modifications que peut subir l'organisme d’un sujet qui vit dans les conditions terriblement artificielles des grands élevages modernes. La médecine humaine ne manque pas de compter avec l’ambiance qui entoure l’homme d’aujourd’hui : villes

à — 19 — surpeuplées, automobiles, intoxication par l'alcool et le tabac, etc. Dans l’étiologie de chaque maladie, elle parle de l’air vicié des capitales, de l'épuisement nerveux consécutif à l’agitation et au tumulte qui y règnent. De même la médecine vétérinaire devra dorénavant tenir compte non seulement des transactions commerciales nombreuses et à longues distances, du chiffre croissant des animaux dans les grands troupeaux, d'échanges souvent lointains de reproducteurs d'élite — toutes choses qui favorisent l'extension des maladies contagieuses — mais encore des chocs que peut subir le psychisme animal du fait des pratiques industrielles adoptées par les éleveurs. Il n’est pas douteux que les transports par chemin de fer ou camions automobiles, les étables modèles construites selon les plus rigoureux principes de l’hygiène, la basse-cour moderne avec tout son matériel de couveuses et de nids-trappes, et en général tous les perfectionnements apportés à l'exploitation des animaux doivent avoir une action marquée sur le système nerveux d'êtres encore proches de la nature. Il est certain que leur destinée pathologique s’en trouve modifiée.

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