RÉFLEXIONS COMPLÉMENTAIRES
De la rédnetibilité des pooToira cérébranz inlelleetaels à on leol pooToir. — De la pensée. — De la matière et des forées. — Force ■enrease et pensée ; de quelques-uns de leurs earactères.
Pour être complet, il faut maintenant jeter un regard en arrière, examiner de nouveau brièvement chacune des facultés, leurs modes de développement, leurs éléments, leurs rapports, et après les avoir séparées par Tanalyse, les recomposer par la synthèse.
Au moyen de la force nerveuse toujours active et répartie dans les centres nerveux, les nerfs, les sens externes et internes, c'est-à-dire par un effort d'attention, l'homme se met en rapport conscient avec le monde extérieur et avec lui-même : d'où les impressions sur les sens, et la réception de ces impressions dans les centres inférieurs et finalement au cerveau qui les résume tous. Les impressions et les perceptions sont deux modes éloignés et simultanés d'une même opération : ils forment la sensation. Par la perception et toujours sous l'influence de la même force, la sensation se fixe au cerveau dans les cellules de la substance grise et s'y transforme en idée ou empreinte sur une surface fictive^ la mémoire. Une masse d'idées viennent de cette façon se déposer dans l'organe cérébral, et y passer de l'état conscientiel de formation à l'état cortcret et latent, mais réel encore. Cette opération ps'ychique : éprouver des sensations, les mettre en réserve au cerveau, c'est avoir la faculté de sentir, ou sensibilité.
Un effort de plus, le retour de la force nerveuse en activité ou de l'attention sur les empreintes de la mémoire, on a la faculté de se ressouvenir, ou remémora-
tion. Par elle, en ravivant les idées latentes, ou plutôt en interrompant leur état senti de conscience, on recrée, mais en sens opposé, les sensations comme si elles étaient primitives ou à peu prés : c*est la sensibilité de retour.
Si, à l'aide de la même force et d*un semblable effort, on fait appel à de nouvelles sensations; si, grâce à la remémoration. Ton réagit sur les idées recueillies dans le centre cérébral, et par leur moyen sur le reste de réconomie ; si, par des efforts soutenus, on associe ces sensations, ces idées ; si de ces idées on en extrait de plus générales, de moins représentatives des qualités attribuées aux objets pour qu'elles deviennent ellesmêmes des matériaux de la mémoire et du raisonnement ; fii définitivement Ton compare toutes ces idées, si l'on induit, déduit : on raisonne, on fait acte d'intelligence.
Et enfin si, par cette force encore plus active, embrassant les modes d'agir précédents et leurs opérations : sensibilité, remémoration, intelligence, on va au delà, grâce k leur appui ; si, créant des idées nouvelles, on les applique à des créations objectives sans modèles exacts pour les former ; si les productions de l'esprit vont aux dernières limites dans des compositions qui expriment des conceptions que l'intelligence du vulgaire ne saurait parfois qu'entrevoir, il surgit en dernier lieu le pouvoir le plus extrême auquel puisse atteindre le cerveau pensant : l'imagination.
Bien que l'on puisse souvent sentir sans se remémorer ou raisonner ; se souvenir et même imaginer sans en même temps raisonner et sentir, ce qui légitime encore la division que nous avons faite de ces actes en pouvoirs ou plutôt en familles séparées d'un même pouvoir, il suit de ce qui précède que les opérations de l'esprit se développent en une succession progressive : des plus simples et par des transformations successives sortent les plus
ôontfMMéee, dans qu'il y ail de solution de continuité dans le lien qui les unit ; et à vrai dire, elled sont dans un seul faisceau, pouvant toutes s'aider sous Tinfluence du (pouvoir général qui les fait éclore.
Que Ton ajoute aux facultés précédentes, comme compagne commune et inséparable de leurs opérations, la conscience qui les pénétre, différencie leurs événements, les lie, les constitue existantes, et sans, laquelle il n*y aurait rien de réel pour Thomme dans ce qui se passe en hii, on aura le complément indispensable des facultés intellectuelles.
Eh bien ! de ces modes d*agir, conscience et organisme mis à part pour mieux Juger, lesquels sont avec eux en union complète, mais, ce qui est essentrel dans la vie seul considéré, deux éléments primitifs, communs, in-^ réparables dans leurs modifications, leurs changements, apparaissent distinctement à notre examen : la force nerveuse en action ou Tattention toujours immanente d'un côté ; et, par son moyen s'associant, les sensations en voie de formation ou formées, ou ce qui revient au même : les idées naissantes ou fixées, de l'autre. Pas autre chose. Tous les phénomènes intellectuels, et ils sont innombrables dans leurs expressions diverses, se réduisent à ces deux simples éléments : auention et sen^ salions naissantes ou formées ; ces éléments en sont la matière première, ils en fournissent non seulement le fil et la trame, mais encore les diflfêrences de tissu. Les divisions en pouvoirs ou focultés n'ont de raison d*étre que le besoin où l'on est, pour connaître le mécanisme de l'esprit humain, de le décomposer <lans ses mouve^ ment s et ses maftifesfations. Sans aucun caractère trèsdistinct et nettement tranché, ces prétendus pouvoirs ne présentent réellement h l'etamen que des degrés dans la formation et Tassociàtion des idées, des elassiScations ^n
famillef nttarelles 4e plut élevéf ec dérités les i une aclioo comamne et ffidivftftbie* Ces mou :
remémoralion ou tensibilUé de remémoraiioo raiMonée; créatrice, marquent la pensée, toujours force et idée infinies. Et ces fscuités solidaires et dérivées de la seosationt la première presque ressembhoie i la secoode, celle-ci k la troisième^ et eeue tioisièaie Tétant encore par quelques côtés à la dernière, sont, dans leur produit et par leurs différences graduelles, eompanUes à des anneaux toujours de plus en plus déYdoppés d*one diaine inséparable et rentrant Tun dans l'autre diaean à leur tour ; elles ne font qu'un seul tout. Les plus compliquées par leurs éléments s'appuient sur les plus simples, et elles s*cnchevétrent ensemble dans leurs combinaisons multiples, en un mouvement continu et diflërendé de sensations, d'idées, de sentiments, d'opérations întellectuollcs, etc. Les facultés réduites donc à leurs deux seuls éléments primitifs et qui en sont le seul fondement : o*e8t-b-dlre le pouvoir de diriger la force nerveuse sur des idées formées ou en voie de formation et de les associer, présentent ainsi la plus simple expression de ce qu*C8t Tesprlt humain dans ses changements intimes.
Les facultés sont donc loin d'être pour nous des créations arbitraires et encore moins des pouvoirs divisés. Elles expriment des classes d'événements psychiques formés avec effort, des réunions en familles naturelles, mais qui se relient à un pouvoir inséparable, ou pour mieux dire à un ordre commun. En outre, les associations de plus en plus compliquées dont elles exprimeat des divisions nous fournissent la preuve que dans les
mBoifestations les plus embrouillées de Tesprit humain, pas plus que partout ailleurs, il ne se présente de lacune. Cette réduction synthétique des facultés cérébrales à un seul mode d'opération, porte à conclure qu'il est chimérique de les localiser. L'observation psychologique aussi bien que les expérimentations de Flourens sur le cerveau des poules, etc., viennent à la fois étayer cette opinion. Evidemment le résultat auquel est arrivé ce physiologiste et le raisonnement scientifique contredisent la localisation des facultés, et confirment Topinion contraire de leur unité d'action. Aussi, de la réduction des facultés mentales i^ une seule, a-t-on été conduit à ramener leurs opérations à un mode d'action : penser.
Penser^ grâce à des organes^ à des efforts d'attention et à la conscience, ce n'est autre chose que former des sensations et fixer leurs empreintes ; c'est par un semblable effort, afin de les réveiller dans l'esprit, faire réagir la force nerveuse sur les idées, vraies sensations fixées venues des sens et gravées dans la mémoire ; c'est à l'aide de cette même force et de ces idées, tirer de celles-ci des idées plus générales, et en faire avec elles les matériaux du raisonnement, utiles pour arriver à toutes sortes de certitudes et à des découvertes ; c'est encore avec des Idées qui les concernent modifier les fonctions organiques ; c'est imaginer enfin : par l'attention, la force nerveuse est le propulseur, la sensation et l'idée ensuite sous les éléments complémentaires sur lesquels s'exerce cette force, puis la mémoire en est le véritable foyer, et la conscience la lumière (i).
(1) Noas donnons cette définition de U pensée, abstraction faite de ce qni peut se passer d'analogae dans les centres, antres que le cerceau, et qn^il est, Tn la difûcnlté de Tétnde à en faire, impossible de bien préciser.
Nous avons déjà beaucoup parié des forces, surtout de la force nerveuse ^ de la pensée , et le mot de matière a aussi été prononcé. Quelques considéraiions b leur stijét.
Les forces sont regardées comme des agents de mou^ vements ayant la matière pour support. Sous toutes ré^ serves et à ce point de vue , il serait plus exact , avec M* de Saint-Robert (i), de les considérer comme des tensions qui agissent sur les corps pour en modifier les états de repos ou de mouvement. Ces deux aspects, forces et matière, d'après lesquels nous concevons le type prî-mltif de la nature, et à la certitude de laquelle nous croyons de par les sensations renouvelées que nous avons de son extériorité à des époques différentes, sensations qui nous lui font attribuer des qualités sensibles, mais nôtres, d'existence, de différence, de ressemblance, d'étendue, de durée, de forme, d'impénétrabilité, de pesanteur, de mouvements, etc., dérivent d'une classification de ces qualités faite dans notre esprit : à ce qui , dans les corps, nous parait agent de mouvements, de modifications, nous accordons l'attribution de force, de puis— sance, de pouvoir; à ce qui nous y parait mu^ nous accordons celle de résistance, ou mieux de matière, dMnertie, d'impuissance.
Et d'abord, qu'est la matière? Elle est encore presque tout dans la science. Que doit-elle être? Rienl Elle immerge dans les forces^ elle s'y noie: celles-d sont les génératrices de toutes ses propriétés et elles les absor^ bent. En effet , c'est une force qui rend la matière pe santé; car cette dernière, sur la limite de la sphère attractive de la terre, ne peut plus avoir de poids. Un degré de moins de chaleur, et l'eau se solidifie ; un courant magnétique traverse-t-il un cylindre de fer doux, la lime
(1) Voy. Revue des Cours scientifiques, p. 986. -*- 1S79.
ne mord plus à ses extrémités : encore des forces qui , en ces cas, durcissent la matière. Sous Tinfluence de la chaleur, une substance opaque se ramollit, se liquéfie comme la cire , devient rouge comme la fonte , transparente conHne le verre bu volatile comme le mercure. Toujours une forée donnant à la matière ses propriétés de mollesse, de liquidité, de couleur, de fluidité. Je parle de couleur: est-ce que la matière a des couleurs sans une force agissante , la lumière? Ne sont-ce pas les forces qui rendent la matière divisible, poreuse, compressible, élastique^ mobile, transformable de toutes les façons? Ne sont-ce pas elles qui lui .donnent ses formes et nous la font concevoir, par abstraction , douée de la propriété négative dUpertie? Et si des physiciens, Biot entre autres, lui accordent encore avec Tinertie, les propriétés d*impénétrabilité et d'étendue , propriétés qui seules la leur font regarder comme une véritable réalité , qui oserait contester absolument qu'elle ne les tient pas de la force? Ceci me parait plausible pour rimpénétrabilité : cette propriété n*est-elle ^as une propriété contraire à x^lle d*iaertie ; un pouvoir de résistance , une activité permanente de réaction? Et si, en dernier lieu, il reste rétendue pour tout véleaient à la matière , qu'est cette propriété? Qu'est donc une étendue dans l'espace ; un espace dans rétendue? C'est un li}i-méme en soi-même, un rien au milieu des forces qui agissent dans l'immense étendue et ia remplissent. Voili la matière qui se dissipe ainsi qu'un Jbrouillard lorsqu'on l^xamine de près av^c le réactif des forces ; à elle, qui paraissait occuper le monde, il ne reste plus qu'un caractère négatif, fruit abstrait duirnsonnement, l'inertie ou l'impuissance!
.Et les forces , qui maintenant semblent tout , que sont- «1169? «ainsi que nous le savons d^à, du moment que les olgets avec iesquds nous sommes en rapport diffèrent
de nos sensations comme une cause diffère de ses effets; du moment que nous ne connaissons des corps et de leurs changements que les phénomènes qui nous sont conscientiels et que nous ne savons ce que ces corps et ces changements sont en eux-mêmes, à plus forte raison ne savons-nous pas ce que sont les forces dont nous les remplissons : c'est-à-dire la cause à laquelle , dans les objets , nous rapportons les phénomènes actifs perçus par nos sens. A ce sujet, tout est inconnu et inconnaissable. Dans les rapports des objets et de leurs variations à nous, nous avons seulement connaissance des événements qoi nous sont conscientiels ; et ils sont les seuls qui nous soient réellement connus : dans la série de leurs changements, ces événements nous apparaissent des causes par rapport aux événements qui suivent, et des effets par rapport à ceux qui précèdent ; ce qui existe au-dessus de cet enchaînement des faits de conscience et en dehors de nous reste inabordable à Tesprit humain.
Donc, matière, forces, ces inconnus appliqués aux deux côtés apparents des objets extérieurs , et les objets eux-mêmes avec leurs modifications intimes, leurs nousmêmes , en tant qu'ils sont censés exister les uns et les autres sous les conceptions transcendantales dont nous les décorons : chimères , entités i Ce qui nous entoure, objets, non moi, etc., n'Importe le nom, ne sont que des éléments permanents ou changeants d'où nous dégageons nos sensations : au-dessus de ces données, nous ne pouvons rien savoir sur la nature de ces éléments, et les propriétés que , par une inversion psychique , nous avons le tort d'attribuer à ce qui parait dans les corps matière et forces, ne sont rien autre que des classifications de phénomènes ressentis par nous dans nos rapports avec ces corps. Si l'on doit conserver spécialement le nom de forces à quelque chose , ce n'est , ainsi que
nQus Tavons dit , qu'aux mouvements sentis de même genrç ou de même famille venant de nos relations quotidiennes avec les objets et avec leurs changements ; qu'aux attributs mouvementés et semblables que nos sens et no* Ire esprit assignent à ces objets, attributs nous étant propres et rangés par nous dans des classes communes. Et si le nom de matière peut être conservé , il ne doit s'appliquer qu'à ce que nous attribuons d'inerte 9 de passif à ces mêmes objets.
S'il existait vraiment une force, ce serait le pouvoir dont nous avons conscience : celui de faire naitre la pensée. Du moment que» par des efforts immanents et au contact des objets, nous provoquons nos faits psychiques et distinguons en même temps leurs ressemblances et leurs différences ; dans les efforts sentis de ces manifestations successives de la pensée, il reste toujours un je ne sais quoi, d'illusoire il est vrai (i) , qui fait que nous posons ces efforts comme une cause à ces manifestations, d'où il résulte que beaucoup croient à l'action d'une cause première pour les produire : celle du libre arbitre. Mais l'effort, inséparable du système nerveux et des événements psychiques, ce n'est jamais, uni qu'il est à ce système et à chacun de ces événements dans leur succession, et tel que la science, toujours plus positive, commence à le comprendre, qu'un fait ou antécédent actif, cause des faits suivants, et un fait ou conséquent actif, effet des faits qui précèdent : ce n'est jamais qu'une cause seconde.
Les forces, en ce qu'on les croit encore généralement dans la science , non en ce qu'elles sont en réalité , sont des conceptions objectivées de l'idée d'effort, idée venue, soit de l'attention par laquelle on s'applique à observer ou à réfléchir, soit de la sensation de résistance que l'on
(i) Voy. U® partie, cbap. S.
a à mettre un corps en mouvement et de la fatigue qui ^ s'en suit. Après avoir vu ou senti des objets extérieurs changer, se mouvoir, on a été conduit, de spi à eux, à conclure ensuite à des efforts dans la nature qui la modifient, et, par suite, à attribuer ces efforts à des entités abstraites , les forces.
11 est difficile de remplacer la conception ancienne des forces, c'est à dire d'agents actifs placés hors de nous et au-dessus de la nature et des phénomènes dont nous avons conscience d'après ces changements : ce sont des hypothèses excessivement utiles aux investigations scientifiques, et nous continuerons à nous en servir; mais sous le jour faux d'après lequel on les considère, chacune d'elles , xar il n'y a que des phénomènes de conscience pour nous , exprimeront une classification de phénomènes mouvementés et sentis dégagés de nos rapports avec les corps et se manifestant par des modes communs, et enfin nous distinguerons avec tout le monde, autant de forces que de séries naturelles de ces phénomènes.
Quant à la loi de la transformation des forces, avec notre manière de regarder chacune d'elles comme une classification de faits de conscience soumis à la loi de causalité, nous la comprenoQs comme l'expression de changements d'états analogues, éprouvés par nous, se continuant en d'autres changements successifs d'états pareillement ressentis par nous et différents de ceux qui les précèdent, mais semblables entre eux, et ainsi de suite à l'infini; et, tant qu'il y aura des hommes , rien ne nous empêche d'admettre aussi l'indestructibilité , la quantité toujours égale de ces changements : ils nous sont exclusive— ment propres, et, sous ce rapport comme en toute autre chose, nous ne voyons jamais dans le monde extérieur que les phénomènes variables éprouvés par nous, nous ne comprenons en lui que les lois qui sont en nous.
Considérée ainsi , la loi de la transformation des forces est aussi compréhensible et plus juste qu*au point de vue de la conception substantielle de ces mêmes forces.
Les forces auxquelles on rapporte les activités vitales dans l*homme sont : la force nerveuse et la pensée. Dans ce que nous dirons d'elles ou de toutes autres , pour être bien compris, nous nous exprimerons dans les formes du langage reçu ; mais elles n'auront jamais dans notre esrprit que la signification que nous venons de leur donner.
La force nerveuse peut être considérée comme une partie constituante du système nerveux et de la pensée ; comme douée de propriétés locales et générales d'excitabilité, d'irradiation, de vitesse, de polarité j» de fluctuation, d'épuisement, de reproduction, etc., et comme résultant sans doute de la transformation des forces inférieures qui accompagne celle des éléments organiques. Cette force, qui est l'expression de l'activité propre des cellules et de la fibre nerveuse; cette force, qui fait partie de la pensée , et est élevée hiérarchiquement au-dessus des forces physico-chimiques dont elle dérive, réagit sur elles et agit avec elles dans une intime harmonie.
On ne peut le nier, la force nerveuse a avec la pensée, dont elle parait l'élément actif et formateur, un rôle élevé et important. Ce qui le fait admettre, ce n'est pas seulement l'activité propre des cellules nerveuses dont personne ne doute; mais c'est encore au contact d'un objet, Texcitabilité de toutes les fibres nerveuses et surtout des nerfs à leurs extrémités centrales et périphériques. Cette activité a été démontrée pour les nerfs par M. Vulpian, qui lui a donné le nom de neurilité. Et quant à ne parler que des nerfs sensibles , pour qu'ils fonctionnent et fassent naitre les sensations , il faut , de toute nécessité , qu'une force soit supposée précéder les sensations devenues inséparables d'elle. L'effort d'attention lui-même
pour sentir, se souvenir, etc., nous parait préexister aux sensations et aux idées ; il nous parait non-seulement les faire éclore, mais en faire partie. T a-t-il, dans la nature , une force mieux démontrée , sinon mieux connue , que celle qui a pour preuve une réaction provoquée et aboutissant à une sensation, ou un effort d'attention accompagnant une idée, etc., et dont on a une conscience directe? De tels faits, et dans Tétat actuel de la science, il n*est pas absurde de conclure, par abstraction^ à une force faisant partie du système nerveux et antérieure aux sensations et aux idées , laquelle est prête à réagir sur les organes, sens et mémoire, avant les impressions et les idées qu'elle a suscitées et auxquelles elle devient intimement unie.
Au-dessus de la force nerveuse et jointe aussi aux éléments du tissu nerveux qu'elle complète , en vient une dernière , dont elle est regardée comme le principe formateur : c*est la pensée que nous avons déjà formulée, la pensée qui , pour Buchner (1) et Moleschott (2), • est un résultat, un mouvement de la matière cérébrale, » opinion inadmissible, puisque, dans Tesprit de ces auteurs, elle admet une entité , la matière , chose non démontrée et indémontrable.
Sans la force nerveuse , toujours active et que Ton pourrait appeler activité pour cette raison , il n*y aurait ni sensation ni idée, par conséquent ni pensée, pas plus que sans Télectricité il n'y aurait d'effets électriques lumineux, caloriques, etc. : c'est elle qui, à la faveur d'organes spéciaux , permet de créer ces deux éléments indispensables à la pensée. Le caractère le plus radical de
(1) Voy. Science et nature, t. I, p. 211 : trad. Cazellei. PariSi Germer-Baillière, 1S66.
(2) La circulation de la vie, I. il, p. 136 : trad. Gazelles. Paris, Germer-Baillière, 1866.
cette dernière force est donc d*ètre à la fois force nerveuse et sensation, force nerveuse et idée. Mais si la pensée tire son origine de la force nerveuse, et, par celle-ci sans doute , des forces inférieures de Torganisme sans lesquelles Tune et l'autre ne seraient pas; à son tour, elle est elle-même, par une supériorité incontestable , Tordonnatrice de la force nerveuse qu'elle a en soi-même, et elle réagit également sur les autres forces et sur tous les organes. La preuve en est que, par la pensée, ce que démontrent les expériences hypnotiques les plus faciles, on excite ou Ton paralyse la vitalité des tissus auxquels préside le système nerveux : ou, ce qui revient au même, on transporte vers eux ou l'on en soustrait de la force nerveuse. La preuve en est encore que les mouvements ordonnés et dirigés par la pensée , et pour lesquels il y a afflux de la force nerveuse, augmentent la combustion capillaire sanguine, la chaleur générale du corps, les excrétions, les contractions musculaires, modifient la structure des tissus, etc. (1); bref, sont cause de la transformation des parties organiques, des forces inférieures inhérentes et peut-être aussi de la force nerveuse ellemême. La pensée , qu'elle vienne des autres forces organiques ou non, réagit donc sur elles et par elles sur les fluides et les solides de l'économie. Ce fait patent et dont MM. les docteurs Lemoine-Moreau et Judée, s'appuyant sur lui, ont établi la triple base des modalités organiques sous les noms inséparables d'esprit, en activité au sommet; force et matière, en activité à la base : le premier de ces deux savants l'a admis aussi pour les rè-
(1) La calorification, les sécrétions, sont des phéDomènes physicochimiques ; mais le soDt-iis eiclusivemeol, da moment que Taction nervease les modifie et les tient sous une dépendance étroite ? (Voy. à ce propos de la Calorification : Leç, sur la physiol., par C. Bbbnard, 1. 1, p. 47i el suiv.)
gnes végétal et mméra) (I). Ce qui, pour h sigiiifieatioD du terme esprit, porte à adopter une vàit masiàpe de voir, et elle appartenait déjà à Pythagore et à Xénopbane , lesquels adoiettaîent une àme active même dans les corps élémentaires, c'est que : dés lors que Ton n*a conscience des événements successife de la pensée que parce qu'il y a dissemblance entre eux , et qu'à toute modification de l'esprit en correspond ime dans la substance nerveuse, ces deux choses étant des aspects d'ua même principe, il est permis de déduire l'hypotbése que, dans un corps quelconque, tout changement apparent d'état consécutif à un autre correspond à un événement intelligent , dissemblable et conscientiel au-dessus de lui, et que tout état stable y correspond à un événement permanent du même genre, ou plutôt à une pensée fixée.
Et pourquoi du reste (nous raisonnons toujours dans l'hypothèse scientifique admise ou nous nous sommes replacé avec tout le monde)^ une ou plusieurs forces, d'une action déjà intelligente, qu'on les nomme même impro^ premeiit force vitale, force de formation, etc., ne seraienteiles pas le point de départ de l'arrangement varié des molécules organiques dans tout ce qui a vie, et même dans les substances minérales? De ce qu'une force ne se pro^ duit pas par des manifestations toujours très-distinctes , ce A'est pas une raison! pour en conclure qu'elle n'est pas ailleurs que là où elle semble évidente. Abstraetion de la conscience que l'on en a , qui oserait supposer la pensée active ebez l'homme et les animaux lorsqu'ils sont pfon-^ gés dans le sommeil, quand pourtant elle n'a cessé d'agir? Et même, pendant que dans autrui elle est en activité lors de l'état de veille, elle est loin d'y être connue du dehors de la même manière que les autres forces : on n'en a la
(1) Voy. France médicale, p. 99 et soiv. Anoée 1870.
preiiivequ*à des meouvements eorpuirdsv à^I'expressiion de I» voix , c'esl-à-dire par exception, et il est ifnpos»i9ie de la suivre dans ses manifestations plus intimes. Or, si des forces existent et sont en aètîon sans Tapparenee de rétre et d'exister; si, indirectement, d'un aete accompli par quelqu*un , onr e» arrive à la cause psychique dont il est Texpression y comme d'une œuvre monumentale oa conclut à- un concours de causes intelligentes, il n*est pas irrationnel, même de la forme harmonique des corps cristallisés, de remonter à une force autre que les forces physico- chimiques dont elle serait une modification, force esprit, ayant déjà des rudiments de propriétés pen*santes, sans intermédiaires nerveux. Par cette concli>sion, on comble au moins une lacune dans lanature où il ne doit pas y en avoir.
Cette opinion panthéistique qu'une sorte de pensée agit dans les corps bruts^ appartient aussi à M. Yacherot : dans une page de haute philosophie (1), il attribue une action intelligente même aux forces pbysico -chimiques. Si , pour les matérialistes , la pensée n'est que le mouvement à son maximum , pour lui , le mouvement le plus sâmple est encore la pensée à son minimum. Les forces de divers degrés , mécaniques , physiques, chimiques, organicpies, psychiques ne sont que les degrés divers d'une même activité dont la pensée est la plus haute expression.
Je ne sais pas s'il existe , dans on organisme , d'autres forces spéciales que les deux dont il vient d'être question; maiSy à l'exception des activités psychiques pour lesquelles les preuves sont peut-être encore insuffisantes, il est déjà admis dans là seîenee que les forces de l'économie se
(1) Vay. Science et eomeience, p. U8 e4 suiv. PariSi Germer- Baitlière, i870.
iransfarment » se coordonnent; que si la pensée, au sommet, dirige la force nerveuse et est une cause de mouvements, de production de cbaleur, d'électricité, de réactions^chimiques , de* nutrition, etc.; à leur tour, les forces inférieures , qui ont avec elle une sorte de solidarité, sont, par gradation et à la fois, des éléments préparateurs ou au moins indispensables de la pensée ; qu'enfin, les transformations composantes et décomposantes des forces ne se produisent pas sans des manifestations parallèles dans les matériaux des tissus , et sans doute , ainsi que dans le règne minéral , équivalent pour équivalent, molécule pour molécule, et cela en un mouvement double, ascendant et descendant d'assimilation et de désassimilation (i).
Si, dans le corps humain, les forces inférieures subissent entre elles des transformations incessantes parallèlement à des modifications concommittanles dans les tissus, il n*en doit guère être autrement de la force nerveuse et de la pensée par rapport à ces forces et à l'organisme, du moment qu'il est certain que la pensée, en dirigeant par un effort la force nerveuse sur des parties du corps, y accélère les mouvements et y développe de la chaleur. Ces métamorphoses de toutes les forces les unes dans les autres, démontrent qu'elles ne sont chacune que des aspects différents et consécutifs d'une seule et unique force; laquelle les résume toutes en un seul faisceau. Cependant, parmi elles, la pensée moins changeante doit, dans son élément idée, être regardée comme la force douée de la plus grande stabilité, à en juger au moins par la permanence des idées fixes dians la mémoire. Aussi par cela même, si les particules des tissus où agis-
(1) Voy. sar le même sujet : oa?. cité de Rlbot, p. 381 (Eit. de An, inirod» to mental philos,, par J.-D. Morill).
sent principalement les forces inférieures sont en metainorphose continuelle, au-dessus où régnent les forces supérieures, les transformations sont moins apparentes et plus lentes. On y observe la permanence des formes, ce qui indique la présence d*idées formatrices ; il y a dans Tétre la conscience continue de la vie, de la pensée^ de ridentité individuelle ; et Ton s'aperçoit que ces forces conservent, dans Tétat de santé, un niveau presque toujours égal de puissance, parce que si elles reçoivent sans doute continuellement, d*un côté, des renforts qui viennent des forces inférieures se métamorphosant avec les matériaux organiques de formation, elles perdent en proportion égale de Tautre, et cela aussi par des transformations inverses en forces plus simples et en produits moins complexes. C'est qu'à toute activité ou cause correspond un effet, c'est-à-dire une transformation de la force active en d'autres forces. Aussi est-il logique d'affirmer que l'action nerveuse qui ne s'endort jamais tout-àfait dans ses fonctions sur l'économie, aboutit à une modification d'elle-même et des tissus en autres forces et en produits d'élimination.