DÉFINITION ET CARACTÈRE DES ECCHYMOSES SOUS-PLEURALES
Le mot ecchymose (de ex, hors et yuuoc, suc) signifie tache résultant de l'extravasation et de l’infiltration du sang quelle qu’en soit la cause. Cette lésion nécessite l’existence d’une solulution de continuité et la formation d’une cavité accidentelle dans l’épaisseur des tissus.
On voit de suite combien sont vagues ces caractères, car ils s'appliquent non seulement à l’ecchymose mais à toute suffusion en général.
Il importe de préciser, et nous appellerons ecchymoses de petites taches discoïdes, à bords nets et arrondis, dont les dimensions varient entre celles d’une tête d’épingle et celles d’une lentille, d'après Tardieu, mais peuvent atteindre, d’après Legroux, le volume d’une pièce de 20 centimes, de 50 centimes et de 1 franc.
On les appelle sous-pleurales, parce que leur plus grande fréquence est aux poumons : elles sont constituées par de pelils épanchements sanguins qui se font exactement à la surface du parenchyme pulmonaire, au-dessous de la surface interne de la plèvre, qui se trouve ainsi décollée en ce point.
Leur nombre est aussi variable que leurs dimensions, on peut n’en trouver que 5 où 6, mais le chiffre peut s'élever à 100 et davantage.
Souvent elles sont isolées, d’autres fois, elles sont si abondantes qu'elles criblent toute la surface pulmonaire et, en certains points, se touchent et se confondent si bien les unes avec les autres qu'elles forment des plaques, des espèces de marbrures. « Tardieu, dit Brouardel, a publié une planche absolument typique sous ce rapport. Les ecchymoses sont accumulées à tel point sur la plèvre, le poumon en prend une apparence tellement caractéristique qu'un chat que j'avais chez moi s’est précipité sur cette planche croyant y trouver un régal inac-
. coutumé. » Leur siège réside habituellement à la racine des
poumons, à la base et principalement sur le tranchant du bord intérieur ; on les trouve aussi sur les faces convexes antérieures. Des taches tout à fait analogues; par leur forme et leurs dimensions, aux ecchymoses sous-pleurales se rencontrent aussi sur le cœur, au-dessous du péricarde, elles occupent surtout le voisinage des vaisseaux coronaires et de leurs ramifications ; on en trouve aussi sur la muqueuse du larynx et de la trachée, sur le thymus, sur le cuir chevelu ; quelquefois, mais moins fréquemment, sur la muqueuse stomacale et encore sur les méninges.
En les comprimant, on ne les fait point disparaître, ce qui se comprend puisqu'elles sont dues non à une congestion vasculairelente, mais à des ruptures, à des extravasations ; si on les incise en effet, «on tombe sur un petit foyer sanguin plus ou moins en voie de régression anatomique, si la mort est déjà ancienne. Dans ce cas, les giobules sont en partie détruits et la matière colorante restée sur place fournit parfois spontanément des cristaux d’hémoglobine. En toute circonstance, on obtient très facilement, avec ce détritus sanguin, les cristaux les plus caractéristiques du chlorhydrate d'hématine.
D'après M. Legroux, «surles pièces fraiches, beaucoupde ces taches disparaissentquand on coupe les gros vaisseaux ou quand ou insuffle les poumons immédiatement ». Le procédé de l'in-
sufflation est des plus précieux, il permet, quand l'insufflation est faite en temps voulu, de déceler la présence d’ecchymoses trop petites pour être visibles sur les poumons. De plus elle permet de distinguer les ecchymoses de la congestion hypostatique. En effet, après l’insufflation des poumons, les taches ecchymotiques persistent, tandis que la simple congestion disparaît. C’est à M. Faure que revient l'honneur de cette découverte.
Comme dernier caractère, nous dirons que les ecchymoses sous-pleurales résistent à la putréfaction pendant très longtemps ; il est possible de constater leur existence deux ou trois mois après la mort. C’est ainsi que, d’après Brouardel « Tardieu a pu retrouver ces ecchymoses sur les poumons d’un enfant projeté dans une fosse d’aisance qui ne recevait que des matières fécales et de l'urine; le corps était tombé dans la masse pâteuse et s'y était conservé pendant des mois ». On comprend que de tels caractères aient une importance considérable au point de vue médico-légal. Nous ne pouvons laisser ce chapitre des caractères des ecchymoses sans parler du diagnostic différentiel. [ei nous laisserons parler Tardieu.
« La couleur seule des ecchymoses sous-pleurales et souspéricardiques nous suffirait à les différencier des pétéchies de certaines affections hémorragiques, de certaines fièvres éruplives graves, du typhus, du choléra...; ces pétéchies sont violacées, livides, toujours irrégulières, plus larges, diffuses et constamment fluides, tandis que les ecchymosessont beaucoup plus petites, nettement circonscrites, plus tranchées, très régulièrement arrondies et formées par une gouttelette de sang coagulé. »
On ne les confondra pas avec l’anthracosis dont on connaît les taches noires, ni avec les hyperhémies dues à la putréfaction.
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Toutefois, il est des causes d'erreur signalées depuis longtemps mais qu'il est bon de remettre en lumière.
Quelquefois il existe, entre la paroi thoracique et la plèvre, des adhérences ; quand on détache les poumons, ces adhérences se déchirent et il peut se former àce niveau de petites macules hémorragiques ressemblant absolument aux taches ecchymotiques. ï
Toutes les fois que se produiront ces déchirures, il faut examiner très attentivement les autres points de la plèvre et l’on ne conclura à la présence de taches ecchymotiques que si on en trouve ailleurs qu'aux environs de la déchirure. Sinon, il est préférable de porter un résultat négatif.
I reste un dernier point à établir, à savoir, si les ecchymoses ont les mêmes caractères dans les divers genres de mort où on les rencontre.
Ce que nous venons de dire s'applique spécialement aux ecchymoses de la suffocation, de la pendaison, de la strangulation, de la mort par asphyxie en général, sauf pour la submersion. Etudions les lésions qui se présentent dans ce dernier Cas.
Et d’abord, existe-t-il des ecchymoses dans la submersion ? Cette question serait mieux placée dans le chapitre concernant les cas où l’on rencontre les taches ecchymotiques ; toutefois, il paraît naturel de prouver l’existence de ces lésions avant de parler de leurs caractères,
Tardieu affirmait qu’elles n’existaient pas à la suite de la submersion. Les expériences de Girard, de Grenoble, prouvèrent formellement le contraire : « Dans les environs de Grenoble, une femme est trouvée au fond d’un puits. L’autopsie est ordonnée, et le médecin légiste, en présence des ecchymoses sous-pleurales qu'il a trouvées, affirme que cette femme a été étranglée avant d’être jetée dans le puits. Le médecin expert
s’appuyait sur l'opinion de Tardieu. Le mari fut arrêté, car, au
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moment de la mort de sa femme, il était seul à la maison, et seul il pouvait avoir quelque intérêt à sa disparition. Heureusement, eet homme demande une contre-expertise. M. Girard, de Grenoble, fut commis. Il se plaça exactement dans les conditions où peut se trouver une personne tombant au fond d'un puits et ne pouvant remonter à la surface de l’eau ; il fit de nombreuses expériences avec des animaux qu'il jeta dans un baquet plein d’eau après leur avoir attaché des poids qui les empêchaient de remonter : tous présentaient, à l’autopsie, des ecchymoses sous-pleurales ». (Brouardel.)
Bergerac et Montano les ont aussi constatées. Ainsi donc, malgré l'opinion de Tardieu, les ecchymoses sous-pleurales existent dans la mort par submersion ; cependant, elles sont plus rares que dans les autres genres d'asphyxie et n’ont pas les mêmes caractères.
Dans la suffocation, par exemple, elles sont petites, très régulières, d’un rouge vif; dans la submersion on ne retrouve plus ces ecchymoses pures, classiques, de Tardieu : elles sont plus larges, moins régulières et plus pâles.
D'après Brouardel, les premières sont dues à une mort rapide, les secondes à une mort plus lente. Or, dans la mort lente on a constaté les vraies tachés de Tardieu.
Tourdes, à son tour, a trouvé des ecchymoses régulières dans tous les cas d’asphyxie, sauf dans la submersion.
D'où vient cette différence de caractère? De l’état du sang : dans le cas de mort rapide, le sang reste liquide; il n’a pas de tendance à la coagulation. Or, dans la submersion, le sang est beaucoup plus diffusible que dans les autres genres de mort: il contient une grande quantité d’eau; c'est ce qui explique l’irrégularité des taches, leur plus grande étendue et leur pâleur. __—
D'après Borri (Archiv. di biologi., Firenze 1896), on ne retrouve pas dans l’asphyxie par submersion l'élévation nota-
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ble et progressive de la pression sanguine qui se produit dans l’asphyxie mécanique. Done, dans la noyade, la condition essentielle à la production des ecchymoses sous-pleurales fait défaut. Les épanchements sanguins qu’on trouve quelquefois sous la plèvre viscérale des noyés n’ont rien de commun avec les ecchymoses asphyxiques ; elles sont le résultat d’une compression du poumon engorgé par le liquide de la submersion qui est passé, en partie, dans les vaisseaux pulmonaires ; elles se produisent à la période ultime de la submersion.
Tels sont les caractères macroscopiques des taches ecchymotiques; parlons maintenant de leurs caractères microscopiques. La première étude micrographique complète, dit Wenzinger, en a été faite sur des poumons durcis à l'alcool êu desséchés, après insufflation, par M. Legroux, que nous allons laisser parler : « La plèvre apparaît soulevée, détachée, séparée des alvéoles et du tissu périalvéolaire de la tranche du parenchyme par un amas de globules rouges, pressés les uns contre les autres, et formant une sorte de petite lentille plan, convexe, dont la convexité est tournée vers la plèvre et la surface plane repose sur la surface même des poumons. Les alvéoles voisins sont remplis d'air, leurs interstices sont normaux, si bien que Île microscope démontre péremptoirement qu'il s’agit bien là de vraies hémorragies sous-pleurales ayant décollé la plèvre de la surface du poumon, mais n'ayant pas pénétré profondément dans le parenchyme alvéolaire ».
Les ecchymoses dans les affections inflammatoires bronchopulmonaires ne présentent pas le même aspect, suivant M. Parrot. « Examinées sur des coupes colorées par le picrocarmin, dit-il, elles apparaissent très nettement au milieu des parties voisines comme des amas allongés d'une matière homogène jaune-serin, très réfringente, constituée non par des hématies, mais, suivant la remarque de MM. Cornil et Ranvier, par le résidu de leur transformation.
Celle-ci doit être très prompte, car quelle que soit l'étendue de la lésion, jamais on ne peut y distinguer un globule rouge, tandis que les vaisseaux du voisinage en sont pleins. Il semble que l’épanchement se soit fait entre la plèvre et les alvéoles, eb que de là le sang ait pénétré, d’une part dans la partie la plus voisine du parenchyme et de l’autre à travers les éléments de la séreuse. La tache ecchymotique à la forme d’un cône tronqué, dont la base repose sur le tissu pulmonaire proprement dit, tandis quele sommet regarde la périphérie, où il est en rapport avec une couche de la séreuse, mince et résistante, qui rappelle la lame cornée de l’épiderme ».
Wenzinger a fait dureir des fragments de poumon et de cœur humain dans l'alcool; chez l'homme, il a trouvé partout des extravasations sanguines dans le tissu cellulaire souspleural ou sous-péricardique, des épanchements de globules déformés dans la tunique externe de l'aorte, enfin des globules sanguins disséminés sous forme de tache au milieu du tissu graisseux du cœur.
Chez les lapins, il n’a pas vu de véritables ecchymoses souspleurales : ce sont plutôt des ecchymoses produites dans le parenchyme pulmonaire et près de la surface ou, pour mieux dire, dans les alvéoles sous-pleuraux ; elles font saillie sous la plèvre qu'elles décollent. La plèvre elle même est intacte et d’ailleurs, tellement mince qu’elle ne paraît pas avoir de vaisseaux propres et se nourrit par imbibition à l’aide des vaisseaux pulmonaires.
Quant au siège des ecchymoses, M. Legroux suppose qu’elles se produisent dans le réseau artériel et veineux, dit extraalvéolaire, fourni par l'artère pulmonaire et non par les vaisseaux bronchiques.
Nous en avons fini avec les caractères macroscopiques et microscopiques des taches ecchymotiques : nous allons étudier maintenant leur pathogénie.