‹ Echappé de la potence [microforme] (volume 2)Chapitre 26 sur 29 · TE POI I RENTE · texte numérisé non relu

TE POI I RENTE

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pagnie de quelques prisonniers et d’un piquet de volontaires, pour Montréal. Nous y arrivames à quatre heures de l’après-midi.

On nous achemina de suite du côté de la prison. Les rues étaient dans un état affreux. La boue liquide nous couvrait le pied. En voyant une escouade de prisonniers la canaille se mit à se grouper autour de nous et à nous Jançer des pierres et de la boue. Les injures et les hurlements de cette foule étaient formidables. Autant cettecanaille était lâche devant des hommes en état de lui faire face, autant elle était brutale et audacieuse avec des hommes hors d'état de se défendre. Les volontaires formaient deux haïes de chaque côté de notre petite bande et eurent à repousser la foule qui ne leur épargnait pas plus la boue et les pierres qu’à nous-mêmes, car les projectiles volant au hazard, ils en avaient leur bonne part.

A cinq heures nous arrivämes enfin devant les murs de la prison. La foule redoubla ses projectiles et ses hurlements, et on nous fit entrer dans la cour avec toute la précipitation possible. Quelques-uns des prisonniers étaient littéralement couverts de boue de la tête aux pieds et étaient méconnaissables.

Une fois dans la prison, on entra nos noms

sur un régistre et je fus conduit au quatrième étage, dans la partie appelée la chapelle ; mais qui n'avait jamais servi au culte.

C'était l’exhaussement de la toiture que lon voit encore à l'aile Nord-Est de la prison. Ce n’était alors qu’un grenier vaste, sans s(parations, .et où je trouvai un grand nombre de mes amis.

J'avoue franchement que ce fût un rude moment pour moi que celui où je franchis Ja porte de la prison. Il va sans dire, que je ne connaissais encore que le mot, et que rien n’avait pu me donner l’idée de la vie qu’on y mène. Quand je me vis dans ces corridors obscurs, avec un homme qui me conduisait, portant un paquet de grosses clefs ; quand je vis ces murs qui défient la violence, ces cellules occupées par des visages amis, létroit espace où ils étaient confinés, lapparence lugubre de l’édifice et les figures non moins lugubres des geôliers, il me sembla que, coupable ou non, un homme ne pouvait être tranquille dans une pareille enceinte, à moins d’être une de ces natures abruties que la Providence semble jeter de loin en loin dans la société pour lui inspirer l’horreur du erime.

Je fus conduit, comme je viens de le dire,

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au quatrième étage où je rencontrai plusieurs ce mes amis et de mes connaissances. Je ne leur trouvai pas une expression qui me parût en harmonie avec l'horreur que m’inspirait leur terrible logis. Je voyais chez presque tous une expression résignée, quelquesuns même n'avaient rien perdu de leur gaieté. Cela contrastait si fort avec l’horreudont j'étais moi-même saisi que j'en éprour vais la plas pénible surprise et que je répon. dais avec une lenteur marquée aux nombreu.

ses questions qui m’étaient faites de toutes parts.

Tout ce monde là, dont quelques uns étaient réservés à une si terrible vengeance, me souhaitait la bienvenue avec empressement, comme si un compagnon de pius pou.

vait soulager l’infortune générale. L'homme est ainsi fait ; une nouvelle victime fait pleurer ceux du dehors et sourire ceux du tledans.

Ïl y avait déjà plus de cinq cents détenus politiques quand je fus écrov£. La chapelle en contenait plus de deux cents. Ils avaient tous passé par le même état de serrement de cœur sous l’empire duquel j'étais encore, et plusieurs me dirent: ‘ Ah bah! tu feras comme nous, tu en prendras ton parti, toi aussi; ils ne nous pendront toujours pas ious !

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Eh bien, nous sommes préparés à tout, mais chacun espère toujours un peu que le mauvais lot ne tombera pas sur lui. Dans deux jours tu seras, comme nous, décidé à accepter la mort avec courage, si elle se présente, tout en conservant l'espoir de lui échapner.”

Je m'’apperçus néanmoins qu’un certain nombre de détenus voyaient très sombre dans l’avenir, et que la tranquillité de plusieurs d’entre eux venait plutôt de ce qu’ils comptaient sur l’ab:ence de preuves contre eux, que sur l’indulgence des juges. Ceux qui savaient que les preuves de leur participation au mouvement pourraient facilement s’obteuir étaient loin d’être tranquilles, et quelques uns des officiels qui visitaient régulièrement la prison ne manquaient pas d’insinuer que ceux qui feraient des déclarations seraient traités avec indalgence pendant que les coupables seraient punis avec rigueur.

Des offres considérables ont même été faites, mais on ne put trouver de traitres, et les preuves à charge vinrent toutes du dehors.

Le 19 Décembre, jour fixé pour l’exécution de Cardinal et Duquet arriva. Quelque préparés que nous fussions tous à ce tragique évènement, l’effet parmi nous en fut terrible.

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L’affreuse réalité était là devant nos yeux.

Deux amis estimés nous étaient arrachés pour satisfaire des vengeances de parti, car il était trop absurde de dire que notre échauffourée eût le moins du monde mis en danger la domination britannique. Chacun de nous se sentait individuellemer:: frappé presqu’au même dégré que si c’eût été desfrères par le sang et non-seulement par la communauté d'idées et d'opinions,

Deux hommes irréprochables dans leur conduite personnelle, universellement est:més, plutôt égarés que coupables, allaient avoir le sort des vrais criminels, des voleurs, des meurtriers !

L’Angleterre, malgré sa puissance, punissait de mort des gens coupables au fond d’une simple émeute, et traitait en brigands des hommes qui, à part le mouvement de 38, n’avaient jamais failli. L’idée moderne de linviolabilité de la vie en matière politique, (hors le cas d’assassinat) ne pouvait se faire jour dans les esprits, préjugés qu’ils étaient par la peur déraisonnable, et hors de toute proportion avec le danger, qu’ils avaient éprouvée, Je parle, comme de raison, des chefs du gouvernement d’alors et des hommes influents du parti tory qui ne visaient qu’à la

vengeance, et croyaient, en quelque sorte, faire tomber la tête de tout un peuple en exécutant quelques individus.

Il y a si peu de crime réel dans une tentative d’insurrection que nous avons vu le gouvernement anglais obligé depuis, par la seule force des choses et de l’opinion, de réhabiliter ses victimes, et d'accepter comme ses principaux conseillers ceux mêmes qu’il eût impitoyablement pendus s’il eût pu alors s’en emparer. Des exécutions pour causes purement politiques sont done, sous tous les points de vue possibles, de vrais meurtres, des cruautés inexcusables, puisque le gouvernement qui les commet reste PLUS DÉSHONORÉ QUE SES VICTIMES. Qui, aujourd’hui, ne regarde pas Cardinal, Duquet, De Lorimier, Hendenlang, Narbonne, Nicolas, Daunais, Hamelin, Robert, Decoigne et les deux Sanguinet, comme des victimes de la haine de parti, comme des martyrs enfin puisqu'ils avaient sacrifié leur vie à leurs convictions.

Le Procureur-général Ogden, le vrai auteur de ces meurtres, ne restera-t-il pas toujours voué à l’exécration du peuple canadien, pendant que des monuments de sympathie et de deuil national sont élevés à ses victimes ?

Quand nos deux amis furent enlevés du

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milieu de nous pour eller consommer leur sacrifice, l’intérieur de la prison offrait un solennel spectacle. Le bruit lugubre et sourd que produisit en tombant la trappe de léchafaud retentit dans nos cœurs comme si chacun de nous eût été frappé dans sa propre existence. Chacun pouvait regarder cette exécution comme l’avant-coureur de ce qui lui arriverait peut être à Ini-même, et l’opinion était déjà un peu accréditée, dans la prison, que le nombre des exécutions serait considérable.

Je pensais déjà depuis longtemps à exécuter le plan que j'avais formé et dont je n’avais rien voulu dire à mon père.

Quand Cardinal et Duquet eurent été condamnés, je vis clairement que le même sort m’attendait, car j'étais certain que l’on prouverait plus contre moi que contre eux. Voyant la condamnation si vite exécutée, je compris que je n'avais d’autre ressource que de réaliser mOn projet, et je m’en ouvris à un de mes compagnons de prison du nom de Béchard, Cet homme était un ancien cultivateur de l’Acadie, âgé d’une cinqnantaine d’années, d’une respectabilité absolue et d’une discrétion à toute épreuve.

Dans la soirée du jour de lPexécution, me

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trouvant seul avec lui, tous les prisonniers se p'omenant silencieusement, ou se parlant à voix basse, car le meurtre de nos amis nous avait comme frappés de stupeur, je lui dis :

—Je crois, mon cher Béchard, que nous avons grande chance de suivre bientôt le pauvre Cardinal et le pauvre Duquet, et de partir par la même route.

—Je t’avoue franchement, répondit B6chard, que je le pense aussi. Le gouvernement se venge,et puisqu'il y est décidé, il fera sa vengeance la plus complète possible.

Je ne sais vr.iment quel démon inspire ceux qui conduisent les affaires aujourd’hui.

— Vous avez toujours plus de chances de vous en sauver que moi, car vous n’avez pas assermenté 3,090 homimes, et surtout vous n’avez pas chanté vos aflaires à tout le monde.

—(C’est vrai, dit Béchard, mais on peut avoir de moindres chances que toi et en avoir encore d’assez belles.

— Vous croyez donc que c’est comme une affaire faite, pour moi ?

—Pour te dire la vérité, —nous sommes des hommes, et nous pouvons la supporter, — je suis surpris que l’on n’ait pas commencé par toi,

—Diable ! vous n’êtes pas consolant !

—Il vaut mieux croire au pire et revenir au mieux que de se flatter sottement et de tomber finalement dans le pire.

—C’est vrai, et depuis exécution de nos deux amis, je me dis que c’en est fait de moi. Cela fait penser creux, tenez ! pourtant il y aurait un moyen...... |

—Un moyen de faire quoi ?

—De sauver ma tête.

—Hum ! j'en doute.

—Dites-moi, Béchard, vous êtes beaucoup plus âgé que moi, avez-vous jamais entendu dire qu’un fou ait été pendu ?

— Non, jamais; mais nous ne sommes pas des fous, je pense.

— Non, sans doute, mais on peut faire semblant d’être fou.

—Perds-tu la tête, mon cher, me répondit Béchard, du ton le plus étonné possible, faire semblant d’être fou! mais qui a jamais vu une pareille idée ? On ne peut pas plus perdre volontairement sa raison qu’on ne peut la reprendre une fois qu’on Pa perdu. En un mot, on ne fait pas plus un fou avec un sage qu’un sage avec un fou. l'aire semblant d’être fou ! Ah! ce n’est pas si aisé que tu le crois. Une demie heure, passe encore, mais

des semaines, des mois peut-être ! Tiens, c’est une chose impossible. Il n’y a pas d'homme qui puisse soutenir un pareil rôle.

Comment pourras-tu t’empêcher de rire seulement ; car c’est là le caractéristique de la folie ? Si tu manques une fois au sérieux de ta figure, tu es perdu ! Ah! tu peux y renoncer, va! Ton idée même est une folie.

— Mon cher, je ferai le fou, #t je ferai toutes les extravagances imaginables, et je ne rirai pas. Pour tenir mon serieux, j’en suis sûr.

Ecoutez ! Tel que vous me voyez là, je suis ce qu’on appelle flambé, en bon canadien. Je ne serai pas pendu deux fois parce qu’on aura surpris ma faute, si je me fais découvrir. Ainsi je risque. Il y a longtemps que j'y pense, et Je trouve qu’un bon moyen de sauver sa vie vaut la peine d’être essayé.

Vous pouvez donc vous préparer à me voir fou demain.

—Je ne veux certes pas t’en empêcher, répliqua Béchard, mais je n’ai pas confiance dans ton moyen. Tant mieux si tu réussis, car je considère que tu sauves ta tête. Mais pour croire que tu seras plusieurs mois sans rire, jamais! Dans tous les cas, quand tu sentiras le rire s’emparer de toi, pense à la corde, cela pourra peut-être en effet te rendre sérieux.

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—Eh bien! à neuf heures, demain matin, je serai fou, et je le serai tout de bon, vous pouvez en être sûr ; et je pourrais bien être plus fou qu’an vrai fou ! Ah! par exemple, prenez garde à vous, ne me trahissez pas !

Il faut que vous ayez l’air de me croire bien fou, au moins!

—Ah pour ça, sois tra nquille ! Une fois la chose convenue, je t’aiderai tant que je pourrai, Gar franchement tu n'as pas d’autre moyen de te sauver que celui-là.

Le lendemain matin, vers neuf heures, causant avec quelques prisonniers, Je Jettai toutà-coup un cri sourd, me lassai tomber tout de mon long à ia renverse et commençai à me donner tous les mouvements, toutes les contorsions d’une attaque d’épilepsie. Je me frappais la tête sur le plancher, je faisais des sauts convulsifs, je me brisais la mâchoire à faire grincer mes dents, enfin je produisis complètement la croyance que j'étais tombé du haut mal. Grand fût lémoi de mes deux cents compagnons de chambre. Comme nous couchions tous sur le plancher, personne ne put avoir l’idée de me porter sur un lit, et on

me laissa quelque temps me débattre dans

les convulsions. Les prisonniers avaient fait cercle autour de moi,et je les entendais

deviser sur l’incident. — Mais personne ne savait qu’il tombät d'un mal !—Il est tombé de tout son long! Il a dû se faire mal!

—Avez-vous entendu le cri qu’il a jeté ?— J’en ai eu presque peur !—Pauvre garçon, c’est dommage, car c’est une assez bonn:

tête. — Bah! dit un autre, c’est toujours moins domimage, si le même sort que les autres l’attend. [1 paraît qu’il n’est pas blanc de son affaire !—Il faut pourtant le soigner, dit un autre. Alors, on eût l’idée de me laver la figure avec de l’eau sale, Je ne pensai pas de suite à l’effet qu’elle produirait, et Je me laissai faire, tout en me démenant un peu moins fort qu'auparavant.

Mais quand on me fit couler l’eau salée sur le front avec un linge,—et on n’y allait pas goutte à goutte, l’eau ruisselait, — je sentis tout-à-conp comme des griffes de chat qui m’eussent labouré les deux yeux. L’eau salée faisait son effet. Les autres continuaient toujours avec la meilleure intention du monde, j'avais les yeux en feu, et je ne pouvais témoigner que l’on me fit ral. Je pris donc le parti de rester parfaitement tranquille, afin de les faire cesser. Ils continuèrent pourtant quelque temps encore et les yeux me cuisaient atrocement. Il me fallait

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bien accepter mon mal en patience sous peine de me trahir, et je résolus de m'y prendre autrement la prochaine fois.

A la fin, je contrefis un grand épuisement, on vit la raideur des membres m’abandonner, et je n’eus rien de plus pressé que de me frotter un peu les yeux en faisant semblant de revenir à moi. J’avais trouvé le temps long, les yeux ainsi pleins d’eau salée.

Je restai une bonne heure parfaitement tranquille, comme si je reprenais peu à peu mes forces, mais afin de ruminer en moimême ce que j'allais faire comme premier acte de folie.

Tout-à-coup, je me levai, me promenai ma- Jestueusement de long en large ; puis, poussant un rugissement affreux, je criai de toute ma force : ‘‘Rangez-vous, voilà le gouverneur ;’ et je partis au pas de charge. Je culbutai brutalement ceux qui ne se rangèrent pas a3sez vite, et j'arrivai ainsi à l’extrémité de la chapelle. Arrivé là, je donnai de terribles coups dans la porte, puis je me retournai et recommençai ma promenade en poussant le même cri Seulement, cette fois, comme tout le monde s’était rangé contre les murs, je dus, pour atteindre quelqu’un, aller en zig-zag, et je criais toujours : ‘“‘Rangez-vous’?

du ton le plus furieux possible. Ceux qui ne firent pas place avec assez d’empressement, furent culbutés sans miséricorde. Je les chargeais avec frénésie, et la surprise, ou l’opinion que j'étais réellement pris de folie, les empêchant de résister autant qu’ils l’auraient pu, je ne les en culbutais que mieux. Tous les prisonniers me regardaient les yeux écarquillés, et ne comprenaient rien à ce qu’ils voyaient.

Je fis cinq ou six fois la longueur du corridor, attaquant indistinctement tout le monde, si bien que les prisonniers ne savaient où se fourrer. Je fis des contorsions, des gambades, je parcourus plusi- urs fois au temps de galop, l’appartement dans toute sa longueur en hennissant comme un poulain ; puis,je me mis à la poursuite de quelques prisonniers, et j'en smisis un que je terrassai sous moi d’un croc-en-jambe. Poussant alors un rugissement de sauvage, je fis mine de létrangler. 1lse mit à crier au secours comme un diable. La peur, cette fois, s’empara des autres prisonniers, et ils crurent vraiment que j'allais le tuer. Plusieurs s’élancèrent sur moi, et voyant six ou sept hommes me saisir, je me laissai faire, lâchai mon homme, et sans faire la moindre résistance, me laissai

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