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prouver. J'irai donc en prison et en reviendrai, soyez-en sûr ; et je me moquerai d’eux à leur barbe, par-dessus le marché, sans qu'ils s’en aperçoivent.
Mon père me regarda fixement pour voir si je possédais bien réellement mon bon sens, et ajouta:
— Voyons, Félix, à quoi bonces folies? Le temps de rire est passé quand la tête est e.
jeu. Après ce que tu as ‘‘t, tu ne peux pa espérer de pardon...
— Et j'entends bien de ne pas demander de pardon non plus. J’ai un moyen sûr de me sauver sans faire de tort à personne, et je : me sauverai. Si je passe aux Etats-Unis. vos propriétés seront brûlées demain; si je resue, je les sauve ct j’en suis quitte pour quelques mois de prison; il n’y a pas à hésiter et je me livre. Tout ce que je vous demande, c’est d’être parfaitement tranquille sur mon compte, car mon moyen est infaillible.
— Dis-moi au moins quel est ton moyen, me dit r:on père.
— Non, mon père, cela gâteraït tout. Maintenant, ce qui est dit est dit, et comme un honnête homme n'a que ea parole, je n’en
démords pas. Je reste et je me livre. Je vous reviendrai plutôt comme cela, que si je passe aux Etats-Unis.
Je mettais tant d'assurance dans mon affirmation que mon père, à demi convaincu, me ‘ dit:
— Je ne sais ce dont il s’agit; mais puis que tu es si sûr de ton fait, je n’insiste plus Seulement, rappelle-toi qu’il vaut mieu::
pour un homme voir tomber sa tête que s0e honneur.
Je compris l’idée de mon père et lui répondis : :
— Ne craignez rien là-dessus ; je vous jure sur votre honneur et le mien que je ne vous ferai pas honte. Maintenant couchons-nous ; autant vaut passer cette nuit-ci dans un lit qu’au corps de garde. Ah ! je dormirai mieux que je ne l’ai fait dans le bois, allez! Rien ne tranquillise comme une décision arrêtée et finale.
Je dormis en effet comme avant le jour néfaste où Côte vint me donner ma mission.
D'ailleurs, après uvoir dormi, par les âpres nuits d'automne, devant le brasier d’une cabane à sucre, enveloppé dans une peau de
bœuf, n’ayant pour lit que quelques planches mal jointes, et avoir mené cette vie quinze jours durant, c’est étonnant comme on trouve un lit bon!
I] était déjà tard quand mon père vint me réveiller. Il me représenta une dernière fois que je pouvais encore me sauver; que le moyen que j'avais imaginé pouvait être déjoué peut-être, par la moindre circonstance imprévue ; que j'échangeais le certain contre l’incertain; qu’une fois en prison, je n'étais plus maître de conduire les choses à mon gré, et qu’il était très possible que je ne pusse pas exécuter le projet auquel je m'étais arrêté... Mais je lui dis que j'étais décidé, que mon plan ne dépendait que de moi ; que rien ne pouvait le faire manquer que le défaut de volonté chez moi, et que là-dessus je ne pouvais courir aucun risque.
— Eh bien! me dit-il, fais comme tu voudras, mais sois prudent et discret.
Nous déjeunâmes assez tranquillement, mon père inquiet pourtant, et nroi, aussi parfaitement calme et composé que si j'avais dû assister à un contrat de mariage.
Sur les dix heures, je rassemblai que:ques
hardes et je dis à mon père que je partais pour le village.
— Je vais aller t’y conduire, me dit-il. Je connais le colonel, et qui sait? peut-être lui viendra-t-il une bonne idée. Pourtant je crois qu’il t'en veut beaucoup.
Une heure après, nous étions au village de St-Jean. Nous nous rendîmes chez le cole nel... auquel je dis en le voyant: ‘“J'a péché contre le gouvernement. Je reconnais ra faute et viens me livrer à vous. Faites de moi ce que vous voudrez.”
Le colonel était ami de mon père, mais à «ette malheureuse époque, les raisons ou les nécessités politiques, le besoin de faire sa cour, avaient bien plus de poids que les liens de l'amitié personnelle.
Le colonel ne me dit rien, mais on m’attacha les mains derrière le dos. Il n’y a aucun doute qu’il pouvait me relâcher s’il l’eût voulu. Il avait incontestablement la confiance du gouvernement, et celui-ci ne l’eût très probablement pas désavoué s’il m'avait relàché après examen. Mais j'étais marqué dès avant notre échauffourée comme une mauvaise tête et un esprit récalcitrant qui avait aasoin d’une leçon un peu forte.
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Quand mon père me vit ainsi lié, il me dit:
— Tiens, veux-tu que je te dise, tout cela a fort mauvaise mine. On t’en veut plus que je ne pensais. Tu aurais mieux fait de t'en aller de l’autre côté des lignes. Vous avez tort, vous autres jeunes gens, de ne pas écouter ceux qui ont plus d’expér:ence que vous.
Je me sens le cœur serré comme s’il allait m'arriver un grand malheur.
— Tranquillisez-vous, lui répondis-je. Une fois en prison, je sais ce que j’ai à faire, et je vous reviendrai peut-être plus tôt que vous ne le pensez.
—— Dieu le veuille, fit mon père.
Il me fit encore quelques recommandations, et me quitta pour retourner consoler un peu la famille.
Je couchai à St-Jean cette nuit-là. Je ne dormis pas tout à fait si bien que la nuit précédente, car on dort mal les mains attachées, et n'ayant que le plancher pour lit. Le lendemain, personne ne m'interrogea et, vers une heure, je partis par le chemin de fer, en compagnie de quelques prisonniers et d’un piquet de volontaires, pour Montréal. Nous y arrivâmes à quatre heures de l'après-midi.